Suite 3ème partie

1) Proust
11) Cossery
21) Moravia
31) Maupassant
41) Diderot
2) Kafka
12) Dostoïevski
22) Nothomb
32) Duran Cohen
42) Mariveaux
3) Perec
13) Huston
23) Dubillard
33) Gogol
43) Aymé
4) Gombrowicz
14) Nizon
24) Jauffret
34) Ravalec
44) Green
5) Wilde
15) Mrozek
25) Beckett
35) Pessoa
45) De laBretonne
6) Flaubert
16) Sagan
26) Besson
36) Kertész
46) Hesse
7) Rousseau
17) Micolet
27) Schlink
37) Chateaubriand
47) Defoe
8) Sartre
18) Monzo
28) Toméo
38) Balzac

9) Duras
19) Eliade
29) Zola
39) Mirbeau

10)  Borges
20) Leiris
30) Miller
40) Tolstoï



Chapitre 95

Marcel Proust - Combray ( 3ème partie ) ----> Version audio <----

C'était l'été. Dans ma chambre le soleil entrait pour mon bonheur
Et celui de mes sens toujours en éveil sauf lorsqu'ils étaient dérangés
Par ma grand-mère voulant aller faire un p'tit tour dans le jardin, pour prendre
L'air et dérouiller ses pauvres jambes de vieille dame. J'y allais de bon coeur
Un livre à la main et la laissant seule un moment, je m'abritais dans
Une petite resserre me protégeant du monde dans laquelle j'étais, et puis aussi,
Du dehors, je ne voulais à aucun prix me défaire du contenu de mon livre,
Des personnages, des situations du roman en cour de lecture. Il m'arrivait
De trouver à la librairie-papeterie de Combray un titre conseillépar mes professeurs
Et là, mon excitation n'en était que plus exacerbée, de l'avoir trouvé
Dans notre petite ville, plutôt que dans la bibliothèque familiale.
Françoise disait : les personnages de vos livres ne sont pas " réels ".
Certes, et à ces mots que répondre ?
Mais ils éveillent en nous des sentiments bien réels, eux, dans la mesure où
Ils existent tout autant dans notre vie quotidienne. Et d'ailleurs,
Comment percevoir dans nos sentiments la part de confusion de celle dela clarté,
Même si l'on connait l'homme un tant soit peu ?
Et que se passe-t-il dans l'appareil de nos émotions, de nos sentiments,
Sinon qu'ils ont la possibilité de se réveiller àtout moment par un mot, une phrase,
Un personnage faisant tilt dans ce capharnaüm toujours près à tout et surtout,
Surtout à n'importe quoi. Les évènements extérieurs deviennent alors
Les alibis maîtres à notre potentialité à créer en permanence de jour comme de nuit,
Ainsi l'écrivain, cet inventeur éphémère, devient un amant pénétrant notre âme
Par petites touches comme le ferait un peintre impressionniste... Nousdevons
Contre notre gré, par le truchement de ces mots imposés sur du papier imprimé,
Les ingérer comme des cannibales et les transformer naturellement
En nourriture pour survivre. Alors, la question se pose de savoir
Si l'on peut vivre sans l'action permanente de notre imagination ? Si par hasard,
Vous voulez mon avis, je vous le donne tout de go : cela est impossible,
Nous en mourrons tristement et immédiatement.
C'est bien donc à l'intérieur de nous que les choses se passent, les émotions
Sont décuplées, déréglées comme dans un rêve, un peu moins peut-être,
En quelques instants, nous vivons mille choses qu'il nous faudrait desannées
Pour effleurer dans ce fameux réel de Françoise, pour enacquérir l'expérience.
Et puis, il y a ces lieux dont j'ai parlé déjà, ces lieux dont nos songes en font
Leur théâtre, au service de nos personnages secrets, pourdes raisons obscures et
Difficilement reconnaissables, mais ayant une force d'imprégnation inouïe
Tout comme ce paysage du jardin de Combray, de ma chambre à coucher,
Que  tout le monde connaît et où je vis la plus grande partie de mes jours.
Là, il m'arrivait d'avoir des visions m'obsédant de longs moments,
Revenant régulièrement me donner un peu de nostalgie,
Me faire rêver d'un autre pays, d'une femme qui m'aurait aimé, une mère qui sait,
Des grappes de violettes dans les bras pour son petit Marcel,
Un autre pays semblable à notre pays...

Chapitre 96

Franz Kafka - Lettre au père ( 3èmepartie )
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Tu nous élevas, certes, mais enfants, avons-nous d'autres choixque d'être élevés ?
Père, quelque part, tu nous as castrés, du moins en ce qui me concerne,
Même devenu grand, je suis resté un enfant.
Si tu as eu une vie difficile, la nôtre, bien que plus confortable, n'en était
Pas meilleure, et cela de ton fait, tu te vengeais sur nous de tous tes malheurs passés.
Bien sûr, j'aurai pu vivre les choses autrement, ne pas être contre toi en permanence,
Mais toi, qu'as-tu fait pour m'aider ? Tu nous donnais à mangerla rage au coeur,
Méchament pour nous culpabiliser, nous transformer en pauvres mendiants.
Alors, comprends-le maintenant, je n'ai eu de cesse de te fuir à tous moments,
En tous lieux, à commencer par ton magasin que j'aimai pourtant,
À le voir toujours animé de monde, auquel j'avais plaisir à être utile parfois,
À te voir aussi agir si adroitement avec tes clients pour arriver
À tes fins de commerçant. Rien que ta façon de faire un paquet
Était un spectacle à lui tout seul, et toute cette vie eut été un bonheur pour moi
S'il n'y avait eu tout ce qui entravait cette joie, je parle
De cette frayeur permanente vécue en mon corps malade de toi.
Je souffrais et j'avais honte du comportement de mon propre père vis à vis
De son personnel, et même si partout c'était la règle d'être dur
En pareille circonstance, moi, je voyais ça comme la pire des médiocrités.
Tu criais, tu criais sur les autres, de la même façon qu'on a crié sur moi plus tard,
Mais enfant, je ne savais pas ce qui se passait en dehors de chez nous,
Je ne savais pas que c'était la règle de crier, de traiter les autres comme des chiens,
Parce qu'on les paye à la fin du mois... Et toi, diable, tu ne faisais pas que crier,
Tu pestais, tu te déchaînais de rage avec violence, ça me rendait plus petit que j'étais,
Je devenais alors une mouche, un microbe minuscule, un rien du tout.
Mais d'où te venait donc cette énergie à faire lemal, à jeter à la figure
D'un tel ou d'une telle, un coupon mal placé, un travail mal fait à tes yeux.
Si Dieu existe, pourquoi te laissait-il agir de la sorte sans te foudroyer ?
Quelle injustice, quel scandale ! J'aurais dû, au moins une fois, te mordre à la jambe,
Te faire saigner le sang mauvais en toi accumulé depuis le jourde ta naissance.
Va, chien malade, godillot troué, crève la gueule ouverte,
Tu n'as su être qu'un ennemi pour tous, et ça, crois-moi,je n'en suis pas fier.
Dans le magasin, je pris conscience de ton injustice vis-à-vis des autres,
Je pris conscience d'une culpabilité accumulée en moi
Et dont je souffrais sans rien dire.
Tes ouvriers étaient pour la majorité des étrangers, et alors ils tremblaient de peur,
Non seulement de toi en tant que personne, mais aussi parcequ'en les employant,
Tu les mettais un peu à l'abri d'être mis à la porte de notre pays.
Par ce contrat implicite entre vous, tu te prenais le droit de les terroriser tous,
Tu en avais le pouvoir et tu en abusais sans retenue, ni pudeur.
Et ce n'était rien au regard de ton comportement
À l'égard de ton propre fils...

Chapitre 97

Georges Perec - L'homme qui dort ( 3ème partie )
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Sans écrire, tu es un poète, rêvant avec des mots.Harmonieusement,
Tu entends des bruits provenant d'une nature loin de Paris, c'est la campagne,
Les oiseaux piaillent, les arbres frémissent, tu es heureux, là, loin du bruit,
Loin des hommes et de tout ce qu'il y a à faire pour survivre...
Tu te laisses aller, tu es allongé sur l'herbe, tu regardes, tune fais que cela,
Autour de toi il ne se passe rien sinon le temps tournant sans relâche,
Sans pendule, sans réactions de ta part. Rien. Il ne se passe rien ni dans ta tête,
Ni dans ton corps, tes yeux sont ouverts sur cet arbre, planté ici depuis toujours,
Tu le connais bien, il t'a vu grandir. Tu as l'impression de l'aimer
Pour sa ténacité à tenir debout inexorablement, tu voudrais être comme lui,
Indifférent à tout, il vit tout simplement, saison après saison.
Tu imagines ses racines, les devines en observant le tronc, les branches, les feuilles,
Tu l'étudies en peintre du regard, sans toile ni couleurs, tu détailles les contours
De ces lignes offertes, de cette nature si parfaite, tu en élabores des listes sans fin,
Car un arbre c'est bien plus qu'un arbre...  Tu aimerais lui ressembler,
Tenir bien droit comme lui, la tête au vent et aux difficultés de ce monde,
Mais tu n'es pas un arbre et cela te désole, t'écroule dans ton lit.
Tu n'es pas à l'école non plus, pourtant tu vois des bons points calmant ton désir
De reconnaissance sous tes airs d'eau qui dort au fond de petits sentiers.
Tu regardes toujours cet arbre, il t'impressionne au point de rester debout
Envers et contre tout, tu aimerais être lui avec sa peau d'éléphant,
Ses bras de danseurs et ses doigts d'enfants. Tu le regardes,
Tu voudrais être transparent, invisible, pas être comme unchien
Toujours à vouloir qu'on joue avec...
Les hommes ne te sont jamais tout à fait indifférents, c'est pourquoi tu les évites,
Pour ne pas avoir envie à commercer avec eux, avoir un vague début relationnel...
L'arbre ne te demande rien, il est même probable qu'il ne te voit pas,
Ton rêve à toi est d'être son clone, un point c'esttout !
Ta distance vis-à-vis des hommes peut s'expliquer, mais tu n'aspas le courage
D'y aller voir en quoi ils sont la cause de ton mal de vivre,
Peut-être n'en as-tu pas la compétence non plus... Et puis, il y en a trop
Là dedans, ça boue, ça déborde tant il y ade tentations illusoires, de propositions
Inutiles et dérisoires à tes yeux ouverts sur ce monde en décrépitude,
De ces enfermements identiques pour tous, mais la majorité se tait
Afin de continuer coute que coute cette route en dérive dont Marx ton ami
À longtemps fait ses choux gras dans Le Capital que personne n'a lu.
C'est une machine infernale à produire, à broyer, àengloutir la masse humaine
Sans relâche, ni le Sabbat, ni le Dimanche.

Chapitre 98

Witold Gombrowicz - Ferdydurke ( 3èmepartie )
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On m'amena à l'école pour m'asseoir à écouter un professeur enseigner
Tout ce qu'il faut savoir dans le bon sens, pas autrement. J'écoutais séant,
Mon cul d'enfant posé, assis au service des bonnes volontés de mon supérieur
Lorsqu'il m'annonça la nouvelle, j'allais m'installer à l'école de Mr le Directeur,
En 6e, pour combler mes lacunes de petit cul, a-t-il précisé,
Puis il a ajouté je ne sais pas pourquoi ces mots bizarres :
Il n'y aurait pas d'écoles sans élèves, et pas d'élèves sans écoles.
On voulait donc me voir aller absolument dans cet établissementlà, fait
Pour les gars de mon âge, pas pour d'autres. Cet homme me remit mon manteau,
M'emmena par la main pour sortir de là où on était. Je le suivis et marchais
Le plus vite possible, car il avait de grandes jambes et moi,
Je ne pouvais rien faire d'autre, ni réagir, ni me révolter, ni fuir.
J'étais paralysé, happé par cet homme ne me voulant que du bien et marmonnant
À l'enfant que j'étais de montrer mon nez de blondinet, hé, hé, hé ...
Une dame au petit chien nous croisa, le chien se jeta sur mon homme
Qui poussa un cri strident dans la rue, où nous étions tous des acteurs involontaires
D'une situation digne du théâtre de Shakespeare. Le chienlâcha prise
Et nous repartîmes je ne savais où. Au bout d'un moment,
Nous voilà devant une bâtisse et malgré mes pleursincessants,
Il me fit entrer à l'intérieur en utilisant la force, medisant que c'était
L'école dont il m'avait parlé, celle de Monsieur le Directeur. Bon, dans la cour,
C'était la récréation, il y avait de tous les âges et ils mangeaient
Du pain beurre confiture sous les regards de leurs parents assis
De l'autre côté de la scène. Mon persécuteur avait l'air d'apprécier
Cette atmosphère de jeunes adolescents si chauds à ses yeux, pas aux miens :
J'avais terriblement froid. Des adultes s'approchèrent de nous respectueusement,
Respectant surtout l'homme avec moi probablement pour sa haute taille
Et son culot à me présenter au professeur en chef de l'établissement
Pour m'y inscrire en priorité avant tout le monde. On me regarda, je dis bonjour,
Et on me jeta dans la cour comme un ange dans une cage de loups.
Traitreusement, je baissai l'échine sans mots dire. Tout d'abord, un vieil enseignant
Me caressa la tête tendrement pour me mettre au parfum de la maison,
Me faire marcher en rond comme tous ces salopards de gosses dont j'ai horreur.
On les matera tous, jura le professeur à la tête d'une pomme de terre bien tendre,
On en fera des bons petits mignons, bien obéissants, et tout, et tout, et tout...

Chapitre 99

Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray ( 3ème partie )
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En vous montrant ce tableau, j'aurai l'impression d'être plus que nu,
Et même si je suis un poète, pour un poème, je ne me prostituerai pas,
Je garde pour moi ma vie personnelle, en aucune façon elle ne peut intervenir
Dans mon oeuvre, seule me guide la beauté dans sa splendeur. Ceportrait de
Dorian Gray, je le garde pour moi et personne jamais ne pourra le voir.
Toutefois, je peux vous assurer d'une vérité : j'ai l'affection de mon modèle
En retour de mon admiration pour lui, nous aimons être ensemble
Pendant des heures dans mon atelier, mais il est vrai, parfois il faitl'enfant,
Il est capricieux comme tous les jeunes hommes et me fait de la peine...
Peut-être aussi je vieillis et cette différence d'âge entre nous
Me dévore profondément sans m'en rendre compte vraiment.
La beauté ne dure qu'un temps, par contre le reste, tout le reste,
L'art, la culture, est à tout jamais inscrit en nous jusque dans nos rides.
Nous accumulons tant de choses pour ne pas paraître idiots,
Et si nous sommes trop parfaitement informés de tout, notre tête ressemble
À un bric-à-brac épouvantable. Un jour probablement je me lasserai
De ses traits d'adolescents, je les trouverai moins frais dans un premier temps,
Puis ensuite ils m'insupporteront, et à ce moment-là, cesera un jour de deuil.
J'aurai cru aimer, et en fait, qu'ai-je donc fait ?
Non, non, cela ne peut arriver, mon amour est inébranlable
Et si certains pensent le contraire, je m'en fous, m'en contre fous comme personne.
Dans mon jardin, j'aime m'y promener avec de bons amis, partager avec eux
Des moments où les tentions du monde se relâche pour faire place
À quelques saines émotions dont seule l'amitié permet l'éclosion.
En dehors d'eux, ce ne sont que des dialogues mondains
Auquel personne n'est investi intimement, sauf à déployer de longs discours
Relevants plus de la politique que de la passion.
J'évite ces humains trop conformes aux normes, ces rencontres vides de sens,
Ce temps perdu au détriment d'autres choses plus intéressantes à vivre...
Un ami m'a dit avoir vu Dorian chez sa tante sans savoir qu'il était mon modèle,
Et désirait maintenant le revoir dans un autre cadre, un autre décor,
Pourquoi pas dans l'atelier de tous les péchés ?
Si cela peut-être envisagé, ce ne peut être que dans le respect inconditionnel
Dû aux amis de nos amis, surtout lorsqu'il y a danger de séduction.
Ne me l'abîmez pas, ne l'influencez pas, traitez-le comme un objet de cristal,
Ne prenez aucun risque de voir dérégler cet équilibre si nécessaire à mon art,
À ma raison de continuer à vivre, à survivre, àcréer.
Ami, en entrant en mon domaine, je dois pouvoir vous faire confiance,
Mais en suis-je seulement capable ?

Chapitre 100

Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet ( 3ème partie )
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Avant notre départ, mon ami eut le besoin de commettre un acte banal :
Il grava son nom sur le mur de sa chambre.
Le gros du déménagement avait eu lieu la veille, emportant l'essentiel
De ce que nous considérions bon à garder pour notre nouvelle installation
À Chavignolles, sans oublier trois fûts de Bourgogne d'une qualité irréprochable.
Par contre pour ce qui concernait les objets personnels et précieux,
Pécuchet préféra les emporter avec lui dans la voiture le faisant quitter ce Paris
Définitivement pour une nouvelle vie avec moi à la campagne.
C'était un dimanche 20 mars, il s'installa auprès du conducteur
Pour ce grand voyage au travers de nos contrées, avec les aléas de la vie
En toute situation, même lorsqu'elles sont des plus agréables.
Les chevaux firent souvent des caprices et il fallut composer avec,
Créant par moments de sérieuses inquiétudes àsavoir s'ils arriveraient au bon endroit
Avec nos richesses à l'intérieur de cette embarcation.
La monotonie de la route, les faussées plein d'eau glacée ne rassurait ni le cochet,
Ni les occupants de ce transfert obligé. Tout le temps, la pluie tombait,
Les bourrasques s'élevèrent voulant emporter la bâche de notre chariot.
Pécuchet n'en pouvait plus, mais gardait la tête sur les épaules en fumant un peu
Et en se protégeant le plus qu'il pût contre vent et marée, sans oublier jamais
D'être gentil avec ses gens afin d'éviter le pire pour les bagages et pour lui-même,
Ce qui n'empêcha pas une roue de faillir à l'essieu, obligeant notre judicieux ami
D'y aller voir du côté de la porcelaine emportée, maintenant brisée pour l'essentiel.
Il maudit le monde environnant, il en avait plein la bouteille, et avait hâte
D'en finir avec ce voyage, en finir avec ces hommes...
Je ne quittais Paris que deux jours après lui, mais par erreur je me trouvais à Rouen.
Le soir ne sachant que faire j'allais pour me distraire au théâtre, j'y ai fait
Mon théâtre à moi autour d'un monde inconnu auquelje dévoilais mon projet :
Avec un ami nous nous installons tout près d'ici, dans un domaine
Par nous acquis honnêtement. Et Pécuchet toujours en voyage,
Traversant la Normandie tantôt en carrosse, tantôt à cheval, avec bagages et efforts, De Caen à Falaise, pour arriver au bout de neuf jours à Chavignolles.
  Ce ne fut pas facile, car le chemin menant à notre propriétés'était confondu
À la campagne environnante, mais comme chacun sait, rien ne l'arrête jamais,
Pataugeant dans la boue et hué par les chiens des paysans, il demanda son chemin
Et c'est à ce moment-là précisément que Dieu en personne le mit sur ma  route,
J'étais confortablement installé dans une voiture oùil put m'y rejoindre enfin.
Seulement, nous ne savions pas où étaient passés les déménageurs avec nos affaires,
Nous ne voyions nulle part ni leur camion plein à craquer, ni âme qui vive,
Nous avions peur qu'il leur soit arrivé un malheur. Au bout d'une heure,
Nous retrouvâmes nos hommes et leur cargaison perdus dans la broussaille.
Les voyages sont ce qu'ils sont, parfois on arrive à bon port,
Ce fut le cas pour nous maintenant.

Chapitre 101

Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions (Livre1) ( 3ème partie )
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On m'a toujours respecté, alors enfant, je fus d'une chastetéabsolue.
Les femmes m'élevant vivaient dans une réserve proche dela pathologie
Et mon père, en ma présence, cachait tout ce qu'il pouvait en la matière.
Parfois un homme de maison pouvait dire un mot de trop,  
Sitôt il était mis à la porte, chez nous on ne transigeait pas, on tranchait.
Jusqu'à mon adolescence, je n'étais informé de rien en rapport au sexe,
Trop dégoûtant et pas fait pour nous. S'il nous arrivait de voir une belle
Marcher sur le trottoir, on tournait la tête rouge de honte, effrayés même.
On m'avait dit des choses sur les accouplements des hommes,
Sans compter ceux des chiens entre eux, tout cela me soulevait le coeur.
Je me promis qu'on ne m'y prendrait pas, je resterai en dehors de toutça.
Mon éducation fut exemplaire, seulement elle n'a pas tenu compte
De ce que tout humain est humain, et donc portant en lui dès lepremier jour
De sa naissance, la marque inextinguible de la sexualité, du moins de la sensualité.
S'accumulait en moi une petite boule d'abord, se transformant plus tard
En une bombe ne demandant qu'à exploser, mon tempéramentn'en pouvant plus
De ces retenues à n'en pas finir, mes désirs montèrent à la surface de la terre,
J'étais devenu grand maintenant, mon temps était venu. J'utilisais ma raison,
Mon esprit pour arriver à mes fins et jamais je n'aurai oséagir autrement. Pourtant,
Autant qu'il me souvienne, je pouvais perdre la tête, saoulépar les alcools, tels
Apollinaire, Baudelaire ou Rimbaud. Qu'importe, seule la jouissance comptait,
Ainsi va la vie de chacun d'entre nous, et nous n'y pouvons rien,
C'est pour nous tous pareil. Au bout d'un moment,
J'en arrivais à penser à l'autre sexe, et me revint cette image de mon institutrice
Me donnant une fessée et où j'avais pour la première fois ressenti quelque chose ...
Plus tard, devenant homme enfin, ces idées, au lieu de se dissoudre,
Restèrent en moi pour mon grand plaisir lorsque le besoin s'en faisait sentir.
Ces mécanismes de mon enfance m'ont toujours accompagné
Sans que je puisse les maîtriser par ma seule volonté, merendant trop souvent
Timide, timoré même, peu entreprenant en tout cas auprès des femmes,
N'osant rien leur dire, rien leur faire, taisant mes désirs au point de n'en rien montrer,
Surtout auprès des personnes dont j'avais le plus envie. Toutefois,
Je gardais en moi cette rencontre ayant soulevé mon coeur, pouren développer,
Une fois entré dans ma chambre, tous les contours et les possibilités.
Je devenais alors un jeune premier aux genoux de la dame, implorant son amour,
Ses pardons pour toutes mes fautes commises envers elle et toutes ses soeurs,
Je m'enflammais le sang au point de non-retour et mon imagination
Donnait à une jouissance un niveau à nulle autre pareil,
Et rien ne put supplanter ces habitudes de jeunes garçons.
 Ces agissements ne me firent point avancer dans ma maturité, mais je me disais
Que cela ne faisait de mal à personne et encore moins aux personnes concernées,
Puisqu'elles n'étaient au courant de rien...
En bref, j'ai fort peu possédé, mais j'ai beaucoup joui par ma seule imagination.

Chapitre 102

Jean-Paul Sartre - L'enfance d'un chef ( 3ème partie )
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Précisément, je rêvais à une bicyclette quemon père devait m'offrir,
Lorsque la bonne entra dans notre chambre où mon cousin et moi-même
Étions allongés à demi nus, et dormant comme des anges s'offrant au ciel,
Alors qu'il était déjà huit heures du matin. La première de mes pensées était toujours
De me demander si j'avais été somnambule cette nuit-ci, et à cette question,
Seul le bon Dieu pouvait avoir une réponse, mais où était-il donc celui-là,
Tout le monde en parle sans jamais l'avoir vu. Les hommes m'apparurent
De plus en plus bizarres quand, à la messe, je les voyais s'agenouiller sur le prie-Dieu
Pour obtenir une chose qu'ils n'avaient pas, ou se protéger d'un malheur
Pouvant leur tomber sur la tête pour avoir pêché. Je me mis à le détester,
Car il était plus informé sur mon cas personnel que je ne l'étais moi-même.
Il voyait et savait tout, mes faits et mes gestes, mon désamourpour mes parents,
Et plus grave encore, toutes mes activités nocturnes, celles dont j'étais conscients
Comme celles dont je ne l'étais pas. Mais pouvait-il se souvenir de tout ?
N'y avait-il pas des virus dans la mémoire de ce Bon Dieu,
Infectant la base de données où des milliards d'informations doivent trouver
Une place dans la tête de cet être jamais vu nulle part ...
Il y avait de quoi devenir fou avec ce gars-là ! Mais enfin, jene voulais pas prendre
Le  risque de voir Dieu dire à ma mère la haine de son fils à son égard,
Je me devais donc de prendre des précautions avec lui, être diplomate,
Hypocrite pourquoi pas. J'arrivai à lui mentir et à la longue, à croire moi-même
À mes propres mensonges. Seulement, réaliste, je pensaisqu'au fond
Il devait très bien voir mes manigances et à ce jeu s'ensortait plutôt gagnant.
Heureusement, j'étais un enfant tenace, je prononçais plusieurs fois par jour :
" J'aime maman, j'aime maman " en articulant chaque syllabe comme si j’étais
Un acteur de théâtre jouant Hamlet, la gueule enfarinée et croyant dur comme fer
À son rôle comme à tout ce qu'il disait. Cela ne dura qu'un temps, j'avais déjà
À cette époque-là, l'esprit vagabonde et je passais volontiers du coq à l'âne,
Sans toutefois, malheureusement, oublier le pouvoir immense de
Ce symbole universel toujours prêt à me poursuivre pour une pacotille.
Tout cela n'était qu'un jeu et je m'en lassais enfin un jour, j'en fis mon deuil.
Certains dirent de moi plus tard : " Sartre ne croit pas en Dieu ",
Il y avait du vrai là-dedans, je devins comme Brassens dans sa chanson,
Athée grâce à Dieu, mais contrairement à lui, je fis comme si je croyais toujours ...
Le dimanche je portais mon beau petit costume de marin pour me promener
Main dans la main avec papa que je n'aimais pas, mais une fois par semaine
Cette proximité était supportable. Sur la route on rencontrait ses ouvriers, eux,
Faisaient semblant de ne pas le voir, je n'étais donc pas le seul à le détester.
Mais mon père s'approcha d'eux pour les contraindre à nous donner
Un bonjour dominical, auquel ils n'avaient rien à foutre. Les ouvriers,
Je les aimais bien, parce qu'ils étaient faibles dans l'ensemble,
Et aussi, parce qu'ils m'appelaient toujours " Monsieur ",
Et moi, moi, j'aimais ça !

Chapitre 103

Marguerite Duras - L'amant ( 3ème partie )
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J'ai quinze ans et demi, je suis une fille et non un garçon, certes mon corps
Vous trompe un peu, il est mince et plat comme une limande, mais il vit bien
Et c'est tout ce qu'on lui demande. Je suis fagoté comme une nonne
 Par la seule volonté de notre bonne, couturière àses heures,
Et j'ai l'impression de perdre ma vie. Curieusement, un pressentiment
S'est installé dans mes entrailles, les yeux grands ouverts je le vois,
Il m'habite en permanence, et par les temps qui courent, c'est plutôt réconfortant.
Je veux écrire, ne passer mon temps qu'à ça, maison me dérange tout le temps,
Je ne peux me retirer du monde extérieur, ma mère me demande de quoi
Il est question dans mes feuilles pleines de mots. Que lui répondre ?
Mentalement, je m'élève au plus haut rang dans la stature des écrivains éternels
Et je la regarde avec compassion comme je le fis plus tard dans l'amour.
Ma mère veut me voir continuer mes études de mathématiques avant tout,
Et puis écrivain, n'est-ce pas un métier pour les hommes?
Les hommes, les femmes, pour ma mère c'est tout un poème, mais je me répète,
Je vous en ai déjà parlé un jour de grande  tristesse, je m'en souviens très bien.
Pour elle écrire est un divertissement, un truc à faire après le travail,
Le dimanche par exemple, au lieu de tricoter ou de regarder la télé.
De toute façon elle me prend toujours pour une enfant, son enfant à elle,
Lui appartenant et dont elle disposerait jusqu'au dernier jour de sa vie.
Mais revenons au bac, je suis sur le pont, accoudée à larambarde fragile,
Je porte un chapeau d'homme, dans mon idée il est rose,
Tout est rose à ce moment-là, ma tête tourne et les mots en moi se chevauchent
Pour former des phrases à écrire, à mémoriser impérativement,
C'est un fleuve de mots se déversant dans l'infini de l'horizon, là-bas, au loin.
Je prends conscience de la chaleur de mon sang, de mon corps,
Le silence s'impose dans ce décor en carton patte, décorpour un film à faire,
Un jour, plus tard, laissant les arbres en repos, pas de bruit, sauf celui de l'eau.
 Puis le bateau vient avec son vieux moteur déglinguécouvrant la parole
Des passagers, les aboiements des chiens, c'est la traversée dela Touque,
Ou d'ailleurs, qu'importe le lieu, seul compte la scène.
L'homme responsable de l'embarquement connait ma mère pour la voir
Passer de nuit, lorsqu'elle va à la concession...Le fleuve ne manque pas d'eau,
Les rizières s'en regorgent, alors nous ne manquerons pas de riz cette année,
Il sera enrichi de tous ces ingrédients apportés de si loin, et je rêve de ce loin-là,
je me transporte, me déporte dans une forêt cambodgienne et avec moi
Tous les déchets d'un monde fait de cadavres, ni exquis, ni poétiques,
C'est la résurgence de la nature dans ce qu'elle a de plus cru,de plus définitif,
Pour se dévider là-bas, vers la sortie, inexorablement.

Chapitre 104

Jorge Luis Borges - Le livre de sable ( 3ème partie )
----> Version audio <----

Je voulus traverser le bois pour aller dans la ville, mais elle m'en dissuada,
Disant qu'il y avait danger à y entrer, alors nous prîmesle chemin le plus long,
Celui de la lande. La tenant par la main, je désirais voir ce temps durer toujours,
Mais ce mot toujours est-il du domaine des humains, aujourd'hui j'ai un nom,
Une identité, mais demain, après-demain, je ne serais plus rien,
Un grain de sable tout au plus. Son regard se porta sur moi, j'en fus troublé
Et pendant un léger moment, j'oubliai qui elle était, quel était son prénom.
Nous aurions pu être deux personnages sortants d'un livre, avec des rôles
Si différents de notre vraie vie, et de cela nous en étions conscients tous les deux,
Nous ralentîmes le pas pour placer notre histoire à une époque lointaine
Où l'un des protagonistes reproche à l'autre d'interposer entre eux
Une épée, mais une épée dans leur lit. Et pendant que je parlais,
Nous nous trouvâmes devant un hôtel, un hôtel pour la nuit,
Avec une chambre et un lit.
Tout à coup, elle fut prise de panique, elle vit des loups partout.
Je la rassurais tant que j'ai pu, la prenant même par le bras pour monter l'escalier
À la tapisserie rouge sang et aux motifs les plus vulgaires.
La chambre était des plus modeste, les mansardes me rappelèrent des souvenirs
De ma tendre enfance et si je n'avais été accompagnéd'une aussi belle jeune fille,
Je me serais installé sur le rebord de la table pour écrire toutes ces impressions
Se bousculant en moi et ne demandant qu'à sortir de ma plume. Maintenant,
Elle se présenta à moi entièrement nue, me regarda avec le regard d'une femme
Sachant parfaitement où elle mettait les pieds, mesurant parfaitement
Ces jeux et enjeux du monde des adultes... Dehors, la neige tombait dru,
Et dans la chambre, dans le lit, aucune épée ne s'était immiscée dans notre intimité.
  Le temps s'écoula comme le vent, comme le sable... Lorsque l'amour lâcha prise,
Je compris avoir aimé pour la première fois, mais aussi pour la dernière.
Je me réveille, j'ai un autre nom, il a une résonance guerrière, pourtant
Je suis l'homme le plus doux, le plus inoffensif de la terre,
J'ai les cheveux gris, j'ai soixante-dix ans déjà. Dans une chambre d'hôtel,
Je continue à donner des cours d'anglais à des élèves pour continuer à payer
Mon lit et ma pitance. Je vis seul, comme je l'ai toujours fait, par habitude
Ou manque de courage, de confiance en moi, je ne suis pas marié, pas divorcé,
Je suis seul depuis le premier jour de ma naissance. Je ne me plains pas
N'ayant rien connu d'autre, et puis se supporter est déjà une sacrée affaire,
Alors avoir sur le dos un autre cas
Avec sa pathologie propre, non merci, trop peu pour moi...

Chapitre 105

Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux ( 3ème partie )
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Je regardais le mendiant, ses yeux pleins de malice m'épouvantèrent un moment,
 Mais je voulus savoir la fin de l'histoire qu'il m'avait contée sur la sagesse d'un âne
Que les hommes de la cité voulaient pour ministre, alors le mendiant, se riant de moi
Me dit qu'un âne à quatre pattes ne pouvait être élu, car seuls les ânes à deux pattes
Peuvent avoir le pouvoir. Je voulais lui offrir un cadeau pour cette histoire drôle,
- Mais ton amitié me suffit, dit-il, la mine réjouie de me voir sourire à ses paroles.
 Un oiseau passa près de nous comme pour nous dire quelquechose, mais quoi ?
Je continuai ma route pour me rendre au Café des Miroirs. Personne à cette heure-là
Ne fréquentait ce lieu de débauchés, mais j'aime ày être le premier,
Ainsi je peux préparer calmement mes coups, aiguiser ma langue...
L'endroit est des plus rustique pour qui vient de pays civilisés, ses ruelles étroites,
Sa chaussée de terre battue, sa poussière et ses commerçants voleurs.
Tout cela n'était rien sans ces gens, tous aussi différents les uns que les autres,
Tantôt vous aviez en face de vous un pauvre, un rien du tout, tantôt un riche,
Un plein aux as, sans omettre les intellectuels bon chic bon genre et les touristes
Toujours à l'affut de couleurs locales et de bonnes affaires.
Comme son nom l'indique, le Café des Mirroirs était recouvert de miroirs partout,
Sur les murs intérieurs bien sûr, mais aussi sur ceux du dehors, devant les tables et
Les chaises où nous étions installés pendant des heures à parler entre nous.
Je cherchais une connaissance pour ne pas boire mon thé tout seul.
Certains fumaient déjà leur pipe à eau, d'autres jouaient aux cartes paisiblement.
Ici, chez nous, il n'est pas honteux de ramasser les mégots, certains même
En font une profession, ils sont rares le matin tôt, mais en profitent, pour ramasser
Tout ce qui reste de la nuit pour les vendre plus tard dans l'après-midi.
Enfin je trouvais un fonctionnaire n'étant pas encore alléà son ministère,
Je n'en fus pas surpris, les fonctionnaires abusent toujours de leurs prérogatives,
Mais là, ce ne fut pas le cas, notre homme y avait bien été, seulement
Il était trop malheureux pour y rester toute la journée.
- Qu'as-tu donc, mon fils ? lui fis-je,
- Maître, je suis triste de voir ma belle plus malade que jamais...
On commanda un thé chacun, puis je regardais du coin de l'oeil mon invité.
C'était un garçon faisant semblant d'être mal danssa peau, seulement
Son apparence extérieure montrait tout le contraire, il avait un costume de cadre
Resplandissant et sa mine donnait toutes les envies dites interdites...
C'était un romantique et il aurait voulu faire autre chose dansla vie que d'avoir
Ce simple poste de gratte-papier dans un ministère dont il n'avait rien à faire.
Son âme pleine de bonnes choses ne demandait qu'à s'exprimer pour une cause,
Une bonne cause. Il pensa au suicide, tant il culpabilisait de laisser
Une pauvre femme souffrir autant, sans pouvoir lui porter secours
Comme il se devrait en pareille circonstance...

Chapitre 106

Fédor Dostoïevski - Crime et châtiment ( 3ème partie )
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Après avoir passé un long moment à penser,
Je repris la lecture de la lettre de ma mère. Ma soeur ayant trouvéun bon parti,
Proposa à son mari de me prendre dans son entreprise comme secrétaire,
Bien payé bien entendu puisque nous étions de la même famille dorénavant.
Évidemment ce qu'il me demanderait serait à la hauteur de mes compétences,
Mais il craint que mes études ne gâchent ce projet et peut-être n'aurai-je pas
Tout le temps nécessaire à lui consacrer pour la tache du poste visé ?
Depuis, d'après ma mère, ma soeur ne pense plus qu'àcela au point d'en avoir
De la fièvre la faisant rêver de me voir l'associéde son conjoint
Et pourquoi pas son ami. Ne serais-je pas un parfait avocat au servicede ses affaires,
Maintenant plus florissantes que jamais, le mariage lui ayant apportél'équilibre idéal
 À la concentration de son esprit sur ses affaires. En venant travailler avec lui,
Tous les deux, vous réussirez là où seul on ne peut rien,
Nous en sommes certaines et tu peux compter sur elle pour le convaincre à
Réaliser ce projet fort judicieux pour nous tous.
Sur ce chemin tout de même fragile, nous avançons à petits pas pour éviter
Ses colères redoutables survenant parfois d'une façon subite, heureusement
Ma Dounia sait y faire, elle le prend toujours avec douceur et intelligence,
Mais j'en suis certaine, nous arriverons à nos fins avec lui : te voir être
Son égal dans son entreprise. C'est un homme positif, toutefoisil ne veut pas
Se sentir pris en tenaille avec nos désirs, se trouver devant le fait accompli...
Nous évitons de parler d'argent avec lui, mais nous aimerions le voir financer
Tes études de droit afin de te dégager de tous les soucis matériels
Dont tu as surement beaucoup souffert jusqu'à ce jour. Nous espérons le voir
S'intéresser à la question de lui-même, n'avançons pas trop vite les pions
Menant là où nous voulons arriver absolument.
Nous nous disons tous les jours, patience, patience, laissons faire letemps
Et par la grâce de Dieu tout se réalisera selon nos intentions. Et puis,
Comment pourrait-il en être autrement, en aidant le frèrede son épouse
Ne s'élève-t-il pas au sommet de la dignité humaine ?  Mon enfant, mon fils,
Tu sais combien nous t'aimons, et nous ne doutons pas un instant que si tu viens
Tu sauras lui apporter les forces de ton travail acquises à l'Université.
Nous préparons actuellement ta rencontre avec lui, avec malice nous voulons
Qu'elle soit sur un pied d'égalité entre vous deux,
Et de cela nous y tenons comme à la prunelle de tes yeux, mon chéri.

Chapitre 107

 Nancy Huston - Une adoration ( 3èmepartie )
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Oui votre honneur, j'en étais folle, à peine posait-il ses mains sur mon corps,
Déjà je fondais comme neige au soleil et de ma peau sortaient des rivières d'argent
D'une luxure digne d'un Baudelaire, et les fleurs dont il couvrait cette chair,
Ici présente à témoigner humblement devant vous tous, se transformaient en sang
Saignant à flot continu et ce liquide inonderait cette salle, tant ce qu'il m'a fait vivre
Bout en moi encore dans mes veines toutes gonflées de son souvenir.
Il savait si parfaitement me dévêtir, il utilisait pour arriver à ses fins la douceur,
À ça oui, c'était un maître en la matière et même s'il ne me restait
Que quelques sous-vêtements, il en jouait en virtuose pour me faire tomber,
Me faire ête à lui toute entière. J'avais l'impression à chaque fois
De n'avoir jamais connu ces parties de mon corps, qui sous ses doigts se
Réveillait, se révélait à la pauvre sotte ici présente devant vous et devenue
Sous son emprise diabolique un objet dans un état que je vous demande
De garder secret. Je peux déclarer à la cour ne l'avoir jamais vu prendre des photos,
Elles ne furent pas prises votre honneur, et pourtant cela aurait fait
De belles choses artistiques... Et de tout cela, qu'en pensent les psychiatres ?
Madame, nous voyons là des blessures et notre métier estde les panser.
Dans votre cas, nous retiendrons cette expression par vous dites àdeux reprises :
" Explorer de sa langue ". Cette formule certes populaire n'en est pasmoins
Révélatrice d'un désir profond de théâtraliser à partir d'un organe,
Un orgasme retenu déjà bien avant votre naissance, je fais allusion
Vous le comprendrez aisément, à l'utérus, mais àl'utérus de votre propre mère.
Votre amant était muet, alors vous vous êtes substituéà lui au niveau de la langue...
Mesdames et messieurs de la cour, nous aurons l'occasion d'y revenir plus tard.
Merci docteur, permettez-moi de poursuivre mon discours pour éclairer la situation.
C'était un homme connu de tous, tous les médiats de la terre l'ont questionné
Mille fois sur tout et sur rien, histoire de faire leurs affaires sur son dos,
Combien de fois l'ai-je vu donner de l'argent aux pauvres SDF,
Des autographes aussi, je ne peux taire toute l'affection dont il faisait l'objet
Par tant d'inconnus. C'était une idole, un Johnny dans son domaine,
Un homme hors pair surtout au lit et de cela, j'ai témoignédevant vous,
Comme j'ai pu, avec mes mots, mes pauvres mots.
Seulement, voilà une chose que personne ne sait, personne n'a étéaimé
Comme je le fus par lui, j'ai été la seule à avoir été comblée d'un bonheur absolu,
Et pardonnez-moi de m'étendre ainsi devant vous, mais
Je tenais à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, votre honneur !

Chapitre 108

Paul Nizon - Stolz  ( 3ème partie )
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Sous les coups de tonnerre, un orage éclata dans la ville,
Déversant des trombes d'eau ne laissant plus personne dans les rues ou sur les places,
Tout le monde chercha à s'abriter en un temps record tant la violence de l'évènement
Avait surpris chacun. Au milieu de ces humains affolés, je contemplais
Ce changement de décor, tel au théâtre entre deux scènes, tout à coup, subitement
Et d'une efficacité redoutable. Je me sentis si léger lorsque sur mon vélo,
Je confrontais mon corps aux éléments, à la nature, dans son effroyable rudesse,
Mais oh combien jouissive. Ma tête la première se devait de tenir la route
Pour rester un homme digne, et tout mouillé de haut en bas, le bonheur m'aveugla.
Une fois dans ma mansarde, j'engloutis paisiblement comme à l'habitude
Mes tartines beurrées de harengs, accompagnées de théévidemment.
Je branche la radio, mon esprit peut enfin à loisir se donner au plaisir
D'être seul au monde, de jouir de cette solitude. Seulement tousles bonheurs
Me lassent au bout d'un moment et pour éviter de sentir quelques anxiétés,
Je sors, je vais faire un petit tour.
J'aime les terrains vagues méconnus des faubourgs, ils me donnent l'impression
D'aventures dignes des voyages les plus insolites. Tout m'apparaissaitnouveau
Et me mettait dans un état proche de ce qu'on appelle la transe,
Tantôt agréable tantôt désespéré. Au retour de mon escapade,
Je croisais une jeune fille étrange, alors je la suivis pour ensavoir plus sur elle,
Sans que cela ne me surprenne, c'est dans une forêt qu'elle m'entraina.
Tout était calme, doux et paisible en ce lieu où nous étions tous deux
Sans nous connaitre, sans ne nous avoir jamais vus. Je ne sais pourquoi,
Je sentis en mon corps, ce qui n'est pas dans mes habitudes, une anxiétési forte,
Si présente, et la question se posa à moi, mais de quoi avais-je peur ?
Certainement pas de la nature, puisqu'elle est une amie si chère à mes yeux.
Elle était là, tout près, tout près,
Je pus voir ses formes épanouies de femme au travers de ses vêtements légers,
Sa chevelure flottait au vent, entre les feuilles, les branches,
Pour mon bonheur et peut-être aussi le sien. Je la vis esseulée, presque nue
Dans ce lieu désert, fraîche comme l'aurore, pure comme l'eau.
 J'étais toujours à vélo, j'allais à sa rencontre, avec mon esprit un peu étrange.
Une fois à sa hauteur, je bondis de ma selle maladroitement, et
Je me fis tout mielleux, ne voulant pas être rejeté d'elle. Son air ne disait rien,
Il n'était ni hostile, ni honteux, nous étions làl'un près de l'autre à marcher
Dans la forêt comme le ferait n'importe quel couple se connaissant depuis vingt ans.
Pourquoi regardait-elle mon vélo d'une façon aussi soutenue comme s'il s'agissait
D'un tableau de Léonard de Vinci ou de Picasso,
En fait, elle avait les yeux ailleurs...

Chapitre 109

Slamwomir Mrozek - La vie est difficile  ( 3ème partie )
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Dans notre pays, tout le monde aime tout le monde et peu importe ce qu'on est,
Nous, notre métier, c'est d'aimer, j'en ai pour preuve tous lescadeaux 
Faits par notre gouvernement à certains voisins paisibles, en retour de quoi,
Par politesse, par courtoisie, ils nous ont offert un macaque, en grande pompe,
D'ailleurs, la télé était là à transmettre la transmission de l'animal.
Sur l'écran, les hommes faisaient bonne mine, tous contents, tous heureux,
Se disant très émus de ce passage d'âme, et puis, un singe, tout le monde le sait,
 Est un symbole fort et de surcroit portant bonheur à celui qui le reçoit
Comme à celui qui le donne. La Bête était magnifique, imposante même,
Mais après les salamalecs, après les sunlights aveuglants, on se demanda
À quoi pouvait donc servir ce cadeau empoisonné.
Nous aurions pu comme tous les peuples du monde le mettre dans un zoo et
Le tour était joué, nos gosses l'aurait vu comme tous les gosses voient les singes,
Avec des cacahuètes aux mains et des appareils photo à quatre sous
Et à quatre pattes. Le général était donc prêt à accepter cette solution,
Mais se ressaisit lorsqu'il prit conscience qu'il enfreignait alors les convenances
Entre donateurs de singes : nous devons respecter ces dons comme s'il s'agissait
D'une femme offerte, passant ainsi d'un harem à un autre :
Cela relève du sacré et non du zoo, de plus, on lui doitune bonne nourriture
Et une protection contre l'appétit de nos gardiens affamés,
Même les lions passent parfois en morceaux dans leurs gosiers.
Nous pourrions évidemment protéger ce singe de nos gardiens par des militaires,
Choisis pour leur intégrité et triés sur le volet, en ne prenant de préférence
Que des anorexiques ou des inconditionnels à la cause des singes.
Seulement ces fonctionnaires avaient beaucoup de travail par ailleurs,
Malgré l'incroyable aide financière de nos voisins,
Nous ne pouvions envisager de l'entretenir comme une femme ...
Pourtant nous ne pouvions pas rester sans rien faire, une décision s'imposait.
Notre supérieur ne voulait pas voir s'instaurer dans notre camp
Des choses trop originales le dérangeant dans ses habitudes,
Alors pour mettre fin aux tergiversations de ses inférieurs,
Il décida d'installer le singe chez lui, car la position stratégique du lieu
Lui permettait alors d'avoir sous la main et les hommes pour s'en occuper
Et la nourriture dont il aurait besoin pour l'animal. On lui attribua une chambre sobre,
Elles le sont toutes dans la maison de notre général, sobre mais propre.
En son milieu un lit dur de soldat, une bibliothèque de professeur,
Sur une chaise était posé un pantalon afin de ne choquerpersonne
Avec cette proéminence dont les singes sont affublés depuis la nuit des temps.
On paya un homme pour lui apprendre à mettre et à retirer ce vêtement
Indispensable à la renommée de notre pays constituéd'hommes civilisés.
Grâce à la patience de deux spécialistes délégués à cet effet,
Nous vînmes à bout de cette tache hors du commun.

Chapitre 110

Françoise Sagan - Bonjour tristesse  ( 3ème partie )


L'associé de mon père est souvent drôle, dis-je àl'invitée indésirable, de plus,
Comme nous, il aime bien boire et bien manger, alors quand il est un peu parti,
Il est si gentil avec moi, si entreprenant ! Ce qu'elle lui reprochaità cet homme,
C'était son manque d'humour, mais qui en a aujourd'hui ? lui rétorquai-je.
J'aimais son air méchant lorsqu'on la contrariait intellectuellement et j'eus envie
D'avoir sur moi un carnet et un crayon pour noter ce que je vivais àce moment-là.
D'ailleurs, je ne me privais pas de le dire à table à toute l'assemblée,
Ce qui fit rire mon père me trouvant peu rancunier dans le fond.
L'ex-amie de mon père n'était pas malveillante, elle était nulle.
Par contre Elsa, l'amie actuelle du seigneur de cette magnifique maison louée
Par lui pour ces vacances de rêve, ne se retint pas à entrer dans la chambre
De son amant, au vu et au su de tous, lorsque la brise fut venue.
Elsa aimait le jeune homme que j'étais, volontiers, elle me faisait des cadeaux
À n'importe quel moment de la journée, et moi, je l'embrassais pour la remercier.
Mon père n'a jamais été jaloux de son fils, au contraire il en était souvent fier,
Surtout si je disais du bien des jeunes femmes qu'il amenait à la maison.
L'autre, l'ancienne, se trouva ici un peu à côté, étrangère, voilà ce qu'elle était,
Et je me demandais pourquoi donc mon père avait eu l'idée de l'inviter
Dans ce lieu paradisiaque où sa seule présence relevait de l'intrusion
D'un virus dans un corps sain.
J'allais me coucher très énervé, et puis, je pensais à mon bel ami,
Celui m'ayant embrassé sur le cou cet après-midi, et cela n'arrangea en rien
Ma déprime passagère, je l'imaginai draguer des filles àJuan les pins,
À Cannes ou je ne sais où, sur cette côte de tous les dangers.
Je regarde la mer, son roulis perpétuel, son calme et son soleil
Afin d'apaiser mes brumes légères, présageant du pire si je n'y prends pas garde.
Dans ces moments-là, j'oublie tout, la cour de Combray et sa madeleine,
Mon père, ce héros au sourire si doux, mais pas si doux lorsque je suis mal fagoté
Ce n'est pas un dandy, mais enfin, il aime que l'on soit toujours correctement habillé.
Sinon, je suis toujours heureux de le voir dans un bonheur parfait,
Ce qui est le cas ici, puisqu'il a tous ses amours sous la main, àses pieds,
Et je me compte parmi eux, pardi.
Dans la voiture, il me regarde et me compare à ma mère qu'il a tant aimée,
Je suis aussi beau qu'elle était belle, dit-il, je serais son jouet pour les vacances,
Son divertimento préféré. Je lui demande de regarder la route.
Rêveur, il projetait de me montrer le Paris qu'il aimait, le luxe, la vie facile.
J'aimais le voir écraser l'accélérateur de sa voiture de course, j'en avais le tournis,
Et peut-être en ai-je éprouvé du plaisir, probablement plus qu'il n'en fallait
À un garçon de mon âge, mais qu'importaient pour nous ces pudeurs inutiles,
Jouir de la vie devait devenir notre règle pour l'existence, voilànotre programme
À tout jamais inscrit sur les tablettes de tous nos chocolats.

Chapitre 111

 Hervé Micolet - La lettre d'été( 3ème partie )


Contrairement aux apparences, il n'y a pas de désordre ici.
Chaque arbre, chaque buisson est placé au bon endroit, et si enpassant
Votre humeur veut batifoler, la nature en est peut-être la cause,
Vous regarderez devant vous la beauté de ce village perchéavec son clocher
Aussi robuste que celui d'Illiers, la ligne d'horizon repousse un reste
D'une pensée trop déstructurée, trop destructive.Enfin libéré de tous maux,
Léger comme l'air, on voit là-bas ce qui nous est donné, offert,
La lande et ses pins, dans un nuage gris de pierre, de granit.
Quand le désespoir me prend, je regarde toujours un arbre,
Je fixe mon attention sur cet objet bien vivant, bien en érection
Et j'accepte de me laisser emporter par sa force de dissuasion,
Sa force à me mettre en paix avec moi-même.
Je peux poser mes yeux sur ce chemin, oh combien de fois foullé,
Pour y aller, seul ou accompagné, cueillir quelques bonnes denrées.
Je ne sais plus le nom des arbres, ils sont si beaux, même sans noms,
Ils se caractérisent par leurs couleurs, dignes des pinceaux denos maîtres
Les meilleurs, et puis les branches de l'acacia au loin découpent
Le plan fixe du cadre de ma fenêtre, fermée pour l'instant
Puisque tu ne viendras pas aujourd'hui. Demain matin, de mon lit,
Je  regarderai au-dehors comme chaque matin sans bouger, et je medirai :
Sans cette ouverture que verrais-je, sinon le vide reflet actuel de mon âme
Et je sombrerai dans un silence aussi dur que le roc, sans toi pour l'éternité.
 Voilà où j'en suis devant la transparence de cettevitre
Donnant sur le monde extérieur... Est-il encore besoin
De garder les yeux grands ouverts pour y voir le spectacle de cette nature ?
Sinon sa dure réalité avec son labeur quotidien et ses moustiques partout.
Penser à tout cela n'est pas bon à mon équilibre si fragilisé maintenant
Par ma situation affective, amoureuse, existentielle.
Cette nature me coupe en deux, tant je fais d'effort à m'y soumettre,
Mais peu importe, je ne fais rien, et c'est déjà pas si mal dans ce monde
Toujours en mouvements dérisoires, dévastateur par son manque de sens...
Cette nature, en fait, me reconstruit un peu, pas beaucoup, un peu.
J'ai chaud.

Chapitre 112

Quim Monzo - ... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury ( 3ème partie )
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À peine entré chez moi, je me sentis enfin mieux,
Les voyages forment la jeunesse,  certes, mais j'avoue maintenant
Ne pas savoir pourquoi je persiste encore dans cette habitude imposée
Depuis des lustres par des gens dont le seul objectif a toujours été
De nous faire dépenser notre argent au profit de leurs gamelles.
Pour échapper à une angoisse passagère dont les conséquences peuvent être
Désastreuses pour moi, et puisque pendant mon absence la poussière
S'était accumulée un peu partout dans l'appartement, et faisant de l'allergie,
Il me fallait remettre tout en route, ouvrir les fenêtres pour aérer,
L'électricité pour éclairer et l'eau pour boire et me laver. 
Le paysage vu de mon balcon avec ses montagnes enneigées m'apparut
Comme pour la première fois. Avec émerveillement, je regardais à l'horizon
Mon village et sa nature environnante, je savourais ce bonheur simple,
Ce bonheur de tous les jours. Je pris une grande bouffée d'air pur,
Puis je rentrais à l'intérieur de mon home, et mes yeux se posèrent
Sur mes ustensiles de travail, mais avais-je envie de me mettre àécrire,
De sortir de moi ces mots couverts de ma solitude la plus profonde. Mais je dois
Écrire une page au moins... J'ai froid et le chauffe-eau ne veut pas marcher
Malgré mon insistance, je me mis à relire les instructions du mode d'emploi
Gardé méticuleusement dans un classeur en carton ferméà clef.
Je ne fis pas que lire, je mis à exécution lesdites instructions, mais rien n'y fit.
Insister encore eut été une erreur, alors je mis de l'ordre dans le reste de la cuisine,
Je balayais partout pour y ramasser mille moutons
Me donnant bêtement un sentiment de culpabilité inexplicable.
Profitant de cette énergie, je changeais même les draps de mon lit
Et passais un chiffon sur les meubles et tous les livres.
Ces travaux finis, sale, je pris une douche et préparais mon repas du soir.
Et le chauffe-eau qui ne marche toujours pas... Je pousse le bouton,
Le tourne à droite, à gauche, le lâche le repousseà nouveau,
Je me brule les doigts avec mes allumettes, cela ne le répare pas pour autant, 
Je désespère, heureusement je compris tout à coup
Que l'appareil était en panne.

Chapitre 113

Mircea Eliade - Le roman de l'adolescent myope (3ème partie )
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Ne pas baisser la tête, rester digne, monter les deux marches menant au tableau,
Ne pas montrer au reste de la classe ma peur du prof.
 Avant d'entrer en scène, comme tout acteur, j'avais le trac, mais une fois
Dans le feu de l'action, la tension baisse, je me sens à l'aise
Et réconforte même mes camarades du coin de l'oeil. On mequestionne,
N'étant ni Dieu, ni l'un de ses sains, je n'ai point de réponse à tout, né imparfait
J'essaye de le faire comprendre à cet adulte, peut-être trop adulte
Pour saisir l'aspect philosophique de ma remarque.Un silence lourd et profond
S'installe dans la classe, il le rompit en me dictant l'énoncédu problème à haute voix.
Je vécus son intervention comme une injonction à me soumettre à ses ordres,
Nous n'étions plus au collège, nous étions au régiment.
Mes jambes perdaient de leurs forces, j'essayai de concentrer mon attention 
Pour ne pas tomber d'inanition, mais mon corps plus fort que tout,
Me joua un tour que je n'aime pas, il me fit claquer des dents,
C'était terrible, insupportable. Je devenais l'élève le plus niais de la classe,
J'avais perdu le minimum de prestance me restant, je n'étais plus rien, plus personne.
L'homme dut sentir mon désarroi, alors il me demanda de dessiner un cercle
Au tableau noir. Je n'avais rien appris de mes leçons et résoudre ce problème
M'était à l'évidence impossible, je le savais, ettout l'effort mis à le cacher
M'avait pompé toute l'énergie me restant. Plus rien n'était possible,
J'allais me rasseoir, on me jugera comme on voudra, insuffisant ou pire.
D'autres élèves allaient lui montrer qu'ils étaient bien supérieurs à moi, et puis
Dans le fond, je m'en fiche, m'en contrefiche, car mon destin me porteailleurs
Et cette humiliation je la transformerai en bile à jeter àla face de l'humanité,
Plus tard, quand je serais indépendant, libre à mon tour.
Pour l'instant, je le sais pertinemment, je ne suis pas un adulte solide,
Je reste faible face à ces évènements extérieurs, trop fragilisé au moindre choc.
Peut-être aussi est-ce le lot de tout artiste de connaîtreces poles antagonistes
Se jouant de vous pour être mis à l'épreuve face aux sentiments,
Ils vous obligent à mettre en oeuvre des gardes-fous pour vous protéger,
Vous habituer à créer pour survivre...
Avec mon ami, j'ai imaginé des nouvelles histoires pour mon roman,
Dont le titre arrêté nous plaisait à tous les deux: le Roman de l'adolescent myope
Mais il fallait se mettre au travail avec plus d'ardeur, plus de régularité.
Je devais mettre de l'ordre dans mes papiers, construire mon premier chapitre.
Serais-je un jour un auteur digne, un auteur comme Flaubert,
D'ailleurs sur ma table est posé un livre à lui : Bouvard et Pécuchet.

Chapitre 114

Michel Leiris - L'âge d'homme ( 3ème partie )
----> Version audio <----

Le premier stade de la vie est un chaos innommable et en parler
Relève de la gageure... Si l'existence se caractérise par des étapes à vivre,
Moi, à quarante ans, j'avais déjà fait le tour dela question, et il ne me restait plus
Qu'à exécuter la scène finale pour terminer mon tableau.
Pour certains, ce sera le plus tard possible, en ce qui me concernait
Ce pouvait être maintenant. Je comprends bien cette humaine faiblesse
À vouloir reporter à plus tard les choses importantes dela vie, et j'avoue
Avoir pensé un moment échapper à l'attente de cetinstant fatal en passant
Par la case suicide, le temps passe et l'on repousse par caprice peut-être,
Par manque de courage en tout cas, cet acte à faire et ainsi neplus jamais
Avoir de factures à payer, de pilules à prendre trois fois par jour
Pour vivre encore et encore tant bien que mal entre quatre murs recouverts
De boiseries rectangulaires fixées là depuis des siècles.
En dehors de l'énigme de la naissance, le père Noëlfut l'un de mes tracas
Les plus embêtants pour un jeune enfant équilibré pourtant dans l'ensemble.
J'imaginais les pires stratagèmes pour rendre cohérente cette venue des jouets,
De la cheminée de notre maison à ce sabot mis au coin dufeu
Quelques heures avant minuit, qui dans ce cas de figure n'étaitpas l'heure du crime,
Du moins pas à ce moment-là de ma modeste vie de gosse gâté,
Mais génial pour cette pensée des plus originales :
Dieu créait mes jouets au moment même et à l'endroit où je les trouvais,
Pour lui c'était plus commode que de les livrer par le conduit de la cheminée,
Et d'ailleurs, comment ce bateau, aussi miniaturisé qu'il fût, pouvait passer
Par ce tuyau, sa largeur égalant cinq fois celle du conduit...
Un jour, je sus tout de la vie, les enfants naissant dans les choux etle père Noël
C'était du pipo, et ces révélations firent de moiimmédiatement un homme,
Ou plutôt un garçon plus mature. Si la question de l'arrivée des jouets était résolue,
Celle des naissances restait au stade embryonnaire, incomplet, infini.
J'adore le chocolat, peu importe la marque, l'essentiel est qu'il se dissolve bien
Dans l'eau ou le lait, et ainsi devenir un petit-déjeuner bien onctueux, assez fort
Pour me réveiller de mes nuits, de mes rêves. Sur l'une de ces boites,
Une femme tenait une boite, sur laquelle une image la représentant
Tenant la même boite et ainsi de suite. À chaque fois, j'avais le vertige
Devant cette infinie, nulle part mieux représentée que là, dans la cuisine,
Sur cette photo de la boite de chocolat. Si Proust est devenu ce qu'ilest devenu,
C'est bien grâce à une madeleine, alors pour moi, cette boite saurait-elle
Jouer le rôle que je suis en droit d'attendre d'elle ?

Chapitre 115

Alberto Moravia - Moi et lui ( 3ème partie )
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Qu'importent pour lui les formes d'un corps de femme, pourvu que la chair
Soit à la hauteur de ses attentes. Comment puis-je habiter aveccet animal
Incrusté dans ma peau, dans mes os jusqu'au dernier jour, sans me révolter
Contre lui pour ses faiblesses, toujours prêtes à bondir sur tout ce qui bouge
Et le fait bander... Alors je me trouve parfois nez à nez
Avec mon marchand de journaux me demandant si je veux acheter la revueporno
Que je feuillette sous l'influence de cet autre, je rougis comme un gosse
Prit en flagrant délit et sort de là avec ce torchon dans un sac en plastique opaque.
Je le sens bien content de m'avoir fait son objet dans cette manipulation honteuse,
Avec lui, je suis faible, je ne peux imposer mes volontés, et lorsque le jour
Je suis en colère contre lui, il me promet toujours d'agréables soirées
En tête à tête à regarder des images convaincantes de corps dénudés
De rêves et même de cauchemars.
Le détacher de ma personne serait plus aisé pour vivre tranquille
Avec moins d'excitation et de temps perdu à rechercher l'objet le plus efficace
À l'assouvissement de ses désirs cocasses allant dans tous les sens,
Mais heureusement l'oblige aussi à créer en permanence,
Vous me direz, ce n'est pas un mal en soi, certes, seulement çafatigue à la longue.
Naturellement je ne suis pas un pervers, nonobstant il m'oblige àregarder
Par le trou de la serrure toute porte fermée avec un trou et une femme à l'intérieur.
Pour beaucoup, ces deux identités d'une même personne sont vécues
D'une manière floue, inconsciemment,
Pour moi, c'est la conscience qui travaille à fond.
Maintenant, je me dois plus d'intégrité face à lachose sexuelle,
Puisque c'est d'elle et d'elle seule dont nous parlons depuis le début de ce livre,
Et je ne veux pas vous jouer plus longtemps le rôle du gars
Voulant prendre sa retraite au fin fond d'une campagne paisible,
Marié enfin et élevant honnêtement quelques bambins bien sages.
C'est bien moi qui un jour achetai une lorgnette afin de tout zieuter àpartir
De mon poste de guerrier, ma terrasse, où sont pendus des drapsblancs
À sécher pour tromper l'ennemie...
Une fenêtre s'est ouverte de l'autre côté de la rue, une jeune fille,
Très jeune, s'est postée là à la vue de notre appareil ultra sensible,
De très bonne qualité et fiable puisque garantie à vie. Une enfant longiligne,
Sans poitrine, sans hanches, toute bronzée et complètement nue.
Nous l'avons regardé un long moment comme si nous étionstous deux entre copains,
De bons copains du régiment en quête d'aventures dans un pays étranger
Où la moindre donzelle passant par là fait l'affaire, labonne affaire !
Devant Dieu, nous n'aurions pas eu le choix, nous aurions demandépardon
D'avoir pêché sans le consentement de la belle...

Chapitre 116

Amélie Nothomb - Hygiène de l'assassin ( 3ème partie )
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L'homme, bientôt mourant releva la tête face au journaliste
Pour lui parler à contre-coeur de son oeuvre littéraire,objet de toutes les attentions
Des intellectuels bien pensants et des autres gens aussi. Mais que dire de plus
Après ces milliers de mots assemblés dans la plus grandeintimité
Avec le soin que l'on donnerait à élever un enfant chétif, malade,
Un vieillard grabataire, un mourant en train de perdre le fil de sa vie.
Que dire de plus à un professionnel vous posant des questions ridicules,
Vous pointant du doigt comme si vous étiez coupable d'un vol àl'arraché,
D'un crime pas encore commis. Malgré tout, les deux hommes essayèrent
De communiquer un peu, pour ne pas perdre la face, sans parler du temps,
Notion n'ayant plus aucun sens pour le vieil homme maintenant.
Ce fut un dialogue de sourds, à bâton rompu, où chacun chercha à coincer l'autre
Par des invectives de comptoirs de bistrots, mais au bout d'un moment,
Un concept fut évoqué par l'écrivain selon laquelle écrire était un métier de pute.
Si de beaucoup de métiers cette comparaison est recevable, pourl'écriture
Cela surprend un peu. C'était la première fois de sa viequ'il accepta de recevoir
Chez lui des journalistes pour répondre à leurs questions ou du moins à les laisser
Les poser sans jamais leur donner de réponses acceptables.
L'homme vivait seul si l'on exceptait son secrétaire. Pas d'amis, pas de femmes,
Pas de relations mondaines comme ce fut le cas pour d'autres, je penseà
Sollers, Houellebecq... L'écrivain vivait comme une taupe dans sa taupinière,
Heureux, malheureux, personne ne savait rien de son existence
Et c'est pour cette raison que les journalistes du monde entier se bousculaient
Au portillon du home de cet homme sauvage, mais célèbre.
- Si j'étais beau, je ne vivrais pas reclus ici.
Cette phrase aussi banale fut-elle, fera mouche à la une de tous les journaux,
Elle éclairera la part d'ombre de cet écrivain et surtout de son oeuvre,
S'il avait était beau, il n'aurait jamais écrit un seul livre, a-t-il ajouté,
Il serait devenu barman comme tout bel homme qui se respecte.
À y regarder de près, le journaliste constata en effet la laideur de son interlocuteur,
Avant, il ne s'en était pas rendu compte, elle passait inaperçue.
Mais était-il plus laid que gros, ou plus gros que laid ?
Nous prendrons des photographies et les lecteurs jugeront d'eux-mêmes...
Ainsi pensa le journaliste à ce moment-là de l'interrogatoire.

Chapitre 117

Roland Dubillard - Olga ma vache ( 3ème partie )
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Lorsque mon ami s'occupait d'autres choses que d'Olga,
J'en profitai pour sortir avec elle et l'amener se promener, en tout bien tout honneur,
Dans la forêt tout près d'ici. Comment expliquer àune personne normale
Mon bonheur à être avec une vache, à ressentir d'aussi fortes émotions
Comme s'il s'agissait d'une relation avec un être humain, vivantet debout
Sur deux pieds, j'allais dire sur deux pattes... Oui, c'est troublant
De vivre cette aventure-là, mais quand ça vous arrive, comment voulez-vous
Repousser un bien-être aussi fort, d'autant que cela ne dérange personne en fait,
Pas même mon ami, inconscient de ce qui se trame dans sa propre demeure,
De ce manège partagé à deux. Elle avait une démarche
Digne des plus beaux mannequins, délicate, délicieuse àla voir se déambuler
Entre les arbres, entre les branches, et toujours me regardant du coinde l'oeil
Pour savoir si j'étais aussi heureux. Oui, je l'étais,
Pourquoi le cacherais-je, en quoi serais-je coupable d'aimer un animal
Au point de vouloir lui ressembler, être comme Grégor Samsa
Dans la Métamorphose de Kafka, être la bête moi-même.
Avec elle, mes pensées s'élevaient, je devenais un poète rien qu'à la voir affronter
Les embuches d'un terrain tortueux, sombre et peu fréquenté.
Olga n'avait pas besoin de mon aide pour avancer, au contraire,
Elle me devançait, me montrant le chemin et moi, je la suivais
Comme on suit un guide, avec confiance, admiration, fidélité.
Parfois des mots sortaient de ma bouche, ils étaient incompréhensibles,
Seulement cela n'avait aucune importance ni pour elle, ni pour moi.
Jadis, j'avais connu une expérience avoisinante et avec un animal aussi.
Je m'en souviens, c'était une chienne, elle s'appelait Sapha,
J'étais petit et nous devions creuser des trous dans un massif.
Revenons à la forêt et regardons la réalitéen face : avec moi, elle était heureuse.
Je ne sais si ce comportement de la part d'une vache est normal, et puis d'ailleurs
Pourquoi cela nous apparaîtrait surprenant, louche, interdit,
Si c'est son bon vouloir d'être bien dans sa peau, c'est son droit le plus strict,
Et personne n'a rien à y redire. Je me sentais devenir comme lapâte du boulanger,
Le levain faisant son travail, je me levais sous une couverture bien chaude, et
Après avoir été pétri, je devenais au petit matin un bon pain bien croustillant.
La générosité en moi s'était installée maintenant, j'avais besoin de partager ma miche,
Ressentant dans mes entrailles un trop-plein de bonheur, débordant même.
 Je me mis à danser, à crier, à m'agiter comme un fou sous ses yeux,
À l'ombre des arbres, pour lui exprimer toute ma reconnaissance,
Tous mes remerciements de m'avoir fait connaître ce que personneavant elle
N'avait osé me faire entrevoir. Une idée me traversa la tête : et pourquoi ne pas
Exploiter cette expérience pour en faire une marchandise vendable ? À cette pensée,
Je rougis de honte et devant elle, je me sentis tout nu, tout nu commeun amant.

Chapitre 118

Régis Jauffret - Clémence Picot ( 3ème partie )
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Souvent nous allions au jardin du Luxembourg donner à manger aux pigeons
Le pain rassis, mouillé au préalable par ma mère quelques heures
Avant notre promenade, à la condition formelle d'être bien sage et
De ne pas toucher à tout, surtout à ne pas crier, ne paspleurer pour une glace
À la vanille, au chocolat. J'aurai rien, c'était clair avant de quitter la maison.
Alors, j'en avais pris mon parti, je compensais toutefois en regardant
Tout sur mon passage : les boules de glace posées sur les cornets gaufrés,
Les garçons jouer avec les cerceaux ou les bateaux à voiles,
Ce devait être des gens riches, ces gens-là pour avoir les moyens qu'ils avaient
Pour offrir ça à leurs sales gosses. Je compensais donc comme je pouvais, plus tard,
Je me rattrapais quant à la consommation, je devenais un consommateur invétéré.
Il me reste toutefois un regret, et c'est bien regrettable : je n'ai jamais mis les pieds
Au théâtre des marionnettes de ce jardin, et maintenant c'est trop tard,
Pour qui me prendrait-on si dans un moment de courage absolu
Je m'aventurai à y entrer ? Et puis, je voyais passer tel dans un film
Les balançoires, les tourniquets, avec des sièges en forme d'éléphants.
Demain j'irai contrôler sur place la véracité de mes dires sans omettre de fixer
Pendant une minute le pendule du Sénat comme je le faisais àcette époque-là.
Maman aimait coudre après nous avoir installé sur ces chaises encore payantes, et
Nous espérions toujours que peut-être la dame avec ses tickets ne passerait pas,
Toute économie était bonne à prendre. Timidement,je regardais les statues
De ces hommes et de ces femmes tous entièrement nus, en pierre et non en chair,
Dommage, me disais-je en riant au fond de moi... Poli, après notre balade,
Je remerciais ma mère pour cette sortie qu'elle m'assurait toujours être la dernière...
Pourquoi disait-elle ça ? Je ne sais pas. Mes parents ne riaient jamais devant moi,
Il craignait plus que tout de me voir piquer une crise de fou rire
Pouvant me tuer sur le coup d'après les médecins consultés
Pour ce symptôme peu ordinaire. J'allais aux toilettes lorsque ça me prenait,
Ne voulant pas les inquiéter plus gravement encore,
Les rendre plus fous qu'ils n'étaient déjà. Pourquoi aimai-je tant rire ?
Peut-être était-ce le seul moyen que j'avais pour me raccrocher à la vie,
Une façon de purger un trop-plein d'émotion, impossible àdéfinir pour l'instant.
Un jour, devant maman, j'eus une crise et mon rire se transforma en provocation,
Je la regardai droit dans les yeux, tout en riant aux éclats. Sa première réaction
Fut de me mettre sa main dans la bouche pour boucher le son, mais rapidement
Elle la retira, car je la mordis jusqu'au sang sans le vouloir, je le jure devant Dieu
En levant la main droite en crachant un molard afin de prouver ma bonne foi.

Chapitre 119

Samuel Beckett - Molloy ( 3ème partie )
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L'homme marchait, un petit chien le suivait comme savent si bien faireles chiens,
Seulement, je ne sais s'il était malade ou quoi, il titubait, s'arrêtait,
Tournait sur lui-même trois fois avant de continuer sa route,
Et l'auteur jugea alors son chien constipé, ce qui n'est pas mauvais pour un chien
Pensa-t-il, pourquoi ? jamais il ne se justifia sur ce point crucial de son oeuvre
Qu'il considérait toujours en devenir et non comme certains, réalisée déjà.
Pour lui tout était à revoir de fond en comble, c'était sa particularité d'homme
Hors du commun, exceptionnel peut-on même avancé et dont ici,
Nous essayerons de promouvoir dans la juste mesure de nos possibilités évidemment.
Le marcheur prit le chien dans ses bras comme si c'était une femme
Aimée de longue date, jeune plutôt blonde, car il aimait les blondes, minces
Très minces de préférence, ôta le cigare desa bouche, fit une bise à cet animal
Charmant et surtout fidèle, contrairement à ses concitoyens humains,
Amis ou familiaux, l'ayant tous abandonnés, les traîtres !
La bise au chien faite, on se posa la question d'où venait cet homme en espadrilles
Avec un chien et un cigare, capable encore de donner de l'affection àautrui.
Il faisait beau et avait des flatulences après le repas végétarien
Pris la veille avant d'aller se coucher à l'hôtel réservépar sa secrétaire
Puisqu'il s'agissait d'un voyage d'affaires remboursé en totalité
Par l'entreprise dont il était un maillon de la chaîne, rémunéréplutôt pas mal
Au regard de son utilité effective dans cette sociétémultinationale
Ne lui ayant jamais fait de mal, ni de bien non plus,
Et où tout le monde se confondait, devisant l'autre comme un substitut outrancier.
Parfois, traversant la nature, il se mettait à penser à toutes ces rencontres
Faites dans la vie, sans suite par manque de temps, par manque de courage,
Craignant toujours de se trouver submergé, dans le cas hasardeux où on voudrait
S'attacher à lui. Tout cela révélait chez cet homme une enfance malheureuse,
D'ailleurs c'est souvent le cas pour nous tous qui vivons ici bas,
Nos parents n'étant rien d'autre que des gens de sexes différents, certes,
Mais c'est tout ce qui les diffère du reste de l'humanité dont nous aurons l'occasion
De développer ici même son pouvoir de malveillance àl'égard de l'autre,
Cet effroyable autre dont tout laisse à croire qu'il est plus nuisible
Qu'on voudrait nous le faire croire.
Avec ça en tête, comment voulez-vous approcher un être vivant autre qu'un chien
Pour l'embrasser l'enlacer se fondre se confondre pour ne faire qu'un
Comme dans tout bon roman qui se respecte ? Une chose est claire,
Nous n'en sommes pas là avec lui, et si nous n'en sommes pas làc'est qu'en fait
Nous sommes ailleurs. Il prit alors l'habitude d'aimer les chiens, paslongtemps,
Un court temps, il les jetait après usage pour les remplacer aussitôt,
Car il ne supportait pas d'être seul comme d'autres le sont sansrien dire à personne,
Fermant leurs portes derrière eux, la queue entre les pattes.

Chapitre 120

Philippe Besson - En l'absence des hommes ( 3ème partie )
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On s'est rencontré dans un salon,
À l'évidence vous le fréquentiez pour m'y rencontrer,
Et cette recherche dure depuis votre adolescence, m'avez-vous dit délicieusement.
Vous êtes flatteur avec moi comme vous l'avez été surement avec
Bien d'autres garçons avant moi. Vous sachant être un mondain,
Oh cher ami, je garde la tête sur mes épaules, je vous regarde avec plaisir,
Maladroit parfois, beau toujours. Devant moi, vous êtes plantélà à me sourire,
À vouloir me plaire alors que déjà votre magie a opérésur ma personne
Par sa force dissuasive, je vous suivrais là où vous voudrez, je suis comme vous,
Un aventurier et malgré mes seize ans, mon nom à particule,
Mes vêtements de snobs, j'accepte d'entrer dans cette comédie humaine
En homme libre, et  veux le rester tout au long de ma vie, libre toujours...
On a parlé ensemble et je vous ai dit des choses secrètes que l'on ne dit à personne,
Monsieur, à vous je me suis dévoilé, mis nu dès le premier instant, je me suis senti
À la fois et votre serviteur et votre semblable.
Je vous ai observé évoluant dans ces endroits faits pourvous, fait par vous
Selon vos propres critères de ce que doit être un monde parfait.
En réalité vous cherchez à vous rassurer en vous étourdissant de la compagnie
Des gens bien riches comme l'a fait jadis la maman à Duras
De l'autre côté du Pacifique, et comme l'a fait aussi elle-même
Avec tous ces amants de la haute société, du spectacle et de la littérature.
Et pour être reçu partout, vous avez délibérément actionné votre intelligence
La plus maîtrisée, avec ténacité vous avez gravi, échelle après échelle, toute
La bêtise de ce monde, évitant les pièges toujoursprompts à vous faire tomber
De ce pied d'estale où vous êtes maintenant inscrit àtout jamais.
Votre façon d'agir pour arriver à vos fins vous honore, lorsqu'on sait d'où
Vous veniez, des parents que vous aviez à supporter,
Je sais tant de choses de votre enfance, vos confidences, soyez-en assuré,
Je les garderai en mon coeur toujours secrets, je n'en parlerai jamaisà personne,
Sauf, avec votre autorisation, un peu plus tard, après votre mort,
Dans mes mémoires probablement. Nous évoluons dans un monde irréel,
Superficiel, mais je sais, vous et moi, en ferons ensemble,
Quelque chose de grand, de grandiose assurément.
Irons-nous jusqu'à mettre sous terre cet univers après en avoir fait le tour ?
Quoi qu'il en soit, nous resterons dandy jusqu'au dernier moment, je ne veux
Ni ne peux imaginer notre vie autrement, que pourrions-nous êtred'autres ?
J'aimerai vous servir de secrétaire, rester toujours auprès de vous,
Voir évoluer l'oeuvre, toujours sur le qui-vive, mais toujours élégamment,
Vous ne pouvez faire autrement, c'est votre marque de fabrique.
Vous voyez en ma jeunesse celle que vous n'avez plus, certes,
Seulement j'en devine une autre en vous inscrite à tout jamais
Dans votre façon d'aborder la dernière ligne droite avecmaestria, et puis aussi,
Vous voyez en moi celui que vous fûtes avant de me connaître...

 
Chapitre 121

Bernard Schlink - Le liseur ( 3ème partie )

Je ne pouvais rien faire d'autre pendant une semaine. Pour oublier,
J'ai tout essayé, ne pas y penser, occuper mon temps, mais il ne passait pas.
Il me devenait insupportable de ne pas la revoir, il me fallait impérativement
Y aller et devant sa porte je me pointerai comme un amoureux transit.
Malade, je ne pouvais pas aller au lycée, et cela depuis de longs mois,
Mes relations avec mes anciens camarades de classe devenaient
De plus en plus superficielles, tant nos préoccupations différaient maintenant.
Je sortais tous les jours, il le fallait impérativement sinon je me serais rouillé.
Ces périodes passées entre les médecins et le repos de ma chambre, donnaient
À ma vie une autre dimension, la distance s'établit entre le monde extérieur et moi.
Une tendance naturelle nous oblige à nous replier sur nous-mêmes, à chercher
Dans les livres de quoi se raccrocher aux parois lisses d'un avenir
Oh combien incertain pour l'adolescent que j'étais.
La fièvre aiguise l'imagination, nos rêves deviennent réalités et rien ne dérange
La métamorphose qui s'opère, s'installe du fait de la faiblesse de ce corps
Toujours sans défense, sans ressource. Je ne veux pas comme d'autres ici
Me comparer à notre ami Marcel, mais enfin dans ma chambre je voyais
Comme lui les personnages de mes lectures, pas des ducs et des duchesses, non,
D'horribles monstres grimaçants me faisant trembler de peur, etle tout
Dans un décor bien loin de la réalité. Je ne saissi c'était les médicaments,
Mais souvent j'avais l'impression de voir les choses autrement qu'ils n'étaient,
Loin au lieu de près, rouge au lieu de bleu comme Picasso.
Cette comparaison vient s'immiscer dans mon récit comme un cheveu dans la soupe,
Comme quoi, quand la plume prend ses aises, on ne peut l'arrêtersi facilement.
Dans le silence de la nuit, la maladie s'installe paisiblement, écoute les moindres sons
Venant rompre un calme retrouvé par intermittence. Ces heures
Où le sommeil n'a plus beaucoup sa place, je me délecte du lait sensuel
De tous les seins de la terre, des souvenirs anciens éveillant en moi
Des désirs de faire, d'être l'acteur de quelque chose, àdéfaut de transformer
Ma propre existence puisque j'étais cloué dans mon lit, dans ma chambre,
Dans cette maison, loin de Combray.
Le bien et le mal, le bon et le mauvais se confondent en mon esprit
Perdu dans des voies se juxtaposant à l'infini. Au petit matin,fatigué, épuisé,
Mes yeux se ferment pendant quelques heures, au réveil,
Après quelques songes de mon âge, de mon sexe, je changeais de pyjama,
J'en prenais un bien sec dans le placard. Adolescents, nous sommes tous lotis
À la même enseigne, alors je n'avais rien à craindre si ma mère s'apercevait
De mes frasques nocturnes, mais enfin, en y grattant un peu, dans le fond
Je couvais un sentiment de culpabilité d'avoir une imagination si fertile...

Chapitre 122

Javier Toméo - Monstre aimé ( 3ème partie )

Vivre toujours avec ma mère, voilà le programme dont elle avait pour moi
Projeté l'existence calme pour tous les jours de la semaine, etle dimanche,
Pour changer nos habitudes, nous aurions joué ensemble au trainélectrique
Offert par elle à l'occasion de mes douze ans. Monsieur le directeur de la banque
Est en face de moi à écouter attentivement le détail d'un curriculum vitae
Un peu particulier, certes, mais puisqu'il était en demande, pourquoi lui aurais-je
Boudé un plaisir partagé, lui pour des raisons secrètes, et moi à déblatérer
Sur celle qui m'emprisonne et refuse de me voir travailler sous les ordres
De cet homme, à priori fort sympathique. Son air attentif donne du relief
À mon discours, probablement dans sa tête des souvenirs anciens se réveillent,
 Du train électrique au château de sable, des soldats de plomb à tous ces objets
Dont aucun enfant, en dehors des pauvres, n'a échappé.
Ces images venant de mon enfance donnaient à notre relation uneintimité
À nulle autre pareille, je peux même dire poétique. Seulement,
Ce moment privilégié fut rapidement à nouveau dérangépar une quinte de toux
Due probablement à un relâchement de ses défenses,et peut-être en suis-je la cause,
Et si c'était le cas, ce n'est pas de ma faute, je n'ai pas fait exprès.
Il a l'esprit ailleurs, il pense, s'excuse d'avoir retiré pour un moment le masque
Du noble poste d'autorité dont il a la charge. Là, c'était exceptionnel,
L'occasion ne doit pas se présenter à lui tous les jours,
Qu'en général les gens d'argent ne sont pas marrants...
Il se ressaisit et se rappelle la raison de ma présence dans ses murs.
Profitant de ce changement de ton, je lui révélais comment ma mère
Prendra les choses lorsque je lui ferais le compte rendu de notre entrevue.
Elle pense que je suis un idiot de dépenser mon énergie àréaliser un rêve vain,
Vain à ses yeux, bien sûr, monsieur le directeur.
De retour à la maison, immanquablement, elle m'inonderait du velours suave
De la culpabilité. Dans ses discours, elle mettrait comme àson habitude
Beaucoup de rondeurs pour en atténuer la violence,
Mais surtout me convaincre d'abandonner tout de suite et vite fait ce projet,
Et puis si je voulais faire quelque chose pour occuper mon temps,
Je pourrai toujours prendre des cours de piano,
Qu'on pourrait même en acheter un pour la bonne cause et ainsi
Calmer mon souhait de venir travailler auprès de vous.

Chapitre 123

Emile Zola - Thérèse Raquin ( 3ème partie )

Pour cette jeune fille, extérieurement tout allait parfaitement,
Mais extérieurement seulement. Gardant tout en elle, elle avaitaccumulé
Tant d'années de tristesse et de morosité dans cette maison où,
Partageant le lit avec ce malade, elle s'était habituée àexister dans un autre monde,
Afin de sortir de la monotonie et du vide de son existence.
Pour ses rêveries, elle aimait aller s'étendre sur l'herbe, seule,
S'offrant à la nature comme à un amant interdit, bestial, vulgaire, grossier.
À ce jeu, elle trouvait un plaisir hors normes dans des bizarreries où nos sens
S'épanouissent dans le débridé et la décadence. Physiquement,
Chacun de ses membres, de ses organes intérieurs trouvaient un nirvana si parfait,
Un peu comme si elle avait été sous le coup de la prise d'une substance
Dont elle ne supputait même pas l'existence. Elle faisait des rêves fous.
Elle aurait voulu voir la mer la prendre dans sa gueule et l'emporter loin d'ici,
En finir avec ce quotidien insupportable par sa fadeur, son manque d'évènements,
Sans parler d'aventures... À ces idées destructrices, elle leurs opposait
La force de l'espoir, un jour viendrait où tout changerait et àce moment-là,
Elle pourra enfin être elle-même. Pour l'instant ce n'était pas le cas,
Rentrant à la maison, baissant l'échine, elle redevenaitla bonne fille qu'on
Voulait la voir jouer raisonnablement. Le soir au coin du feu,
Elle cousait auprès de sa tante. Camille, lui, de l'autre côtéde la pièce
Faisait la comptabilité de la maison. On parlait peu en cette demeure,
On cousait, on comptait. Madame Raquin tremblait à l'idée de mourir
Et de laisser son garçon malade, seul et souffrant. Elle aimaitThérèse
Et comptait bien sûr sur elle pour la remplacer, mais se disait-elle,
Une mère est-ce vraiment remplaçable ? Pourtant sa confiance était sans borne,
Elle avait programmé à l'égard de sa nièceet de son fils, de marier
Ces deux chiens perdus sans colliers, titre d'un film qu'elle avait beaucoup aimé,
Vu à la cinémathèque avec cet acteur si merveilleux, Michel Simon.
Ces enfants maintenant devenus grands couchaient dans le même lit,
Les mêmes draps, et un jour ils connaîtront leur nuit de noces, alors
On changera le lit, on en achètera un nouveau, un tout neuf.
Ce mariage devenait pour tous une réalité, pour la petite c'était une fatalité auquel
Rien ne pouvait l'en détourner, sauf l'âge, elle n'avait pas atteint
Celui défini par la tante, elle n'avait pas encore vingt et un ans.
On laissa passer le temps car il n'y avait pas péril en la demeure,
Comme on dit dans cette région profonde de la France profonde.
Son futur homme, usé par la maladie, par les médicamentsqu'il ingurgitait
Toute la journée, le rendant physiquement et mentalement petit garçon en tout,
Même qu'il embrassait sa cousine sur le front sans jamais penserà mal,
Ce qui est tout de même un minimum pour un garçon normalement constitué,
Qu'importe l'âge, c'est ainsi depuis Adam et Ève. Il l'embrassait par habitude,
Alors vous comprenez maintenant le pourquoi de la scène que je vous ai décrit
Avec tout le talent dont j'ai la plume, et où sur la plage on la voyait seule,
Paumée comme une folle, pâmée comme une femme !

Chapitre 124

Henry Miller - Sexus ( 3ème partie )

À peine ai-je sonné à la porte de chez elle, qu'un mec, fait comme un diable
Se présente et me demande de quoi je veux lui causer, je lui demande si elle est là,
Son regard me transperce de haut en bas, elle n'est pas là, quelui voulez-vous ?
Vlan, la porte se ferme, je reste heureux de ne pas l'avoir reçu sur la poire,
De bon matin c'est plutôt désagréable ! Mais c'estqui ce con, il me connait pas,
J'ai une carabine dans ma cave et une hache dans mon grenier,
Mon petit bonhomme, prend garde si je te croise une seconde fois.
Je la cherche partout, où est-elle donc passée cette salope, avec qui
Est-elle en train de fricoter encore sans moi, va falloir la mater cette petite,
Elle a trop la tête en l'air et évidemment les gens en profitent puisqu'en elle
Il y a cette matière première dont tout le monde rêve d'avoir entre ses jambes...
Je passe mon dimanche avec des gens normaux, la famille, ça me fait chier,
Je voudrais la voir maintenant, mais maintenant on sert la tarte aux pommes
Sortie du four, le café et les chocolats venant de Paris. Je m'ennuie.
Comment peut-elle rester ainsi sans me donner signe de vie après ce qu'on a vécu
Pendant une nuit entière à ne faire que ça comme des chiens, comme des fauves.
Lorsque ma femme sera couchée, dans un coin, j'irai lui écrire une lettre,
Un roman intégral pour lui dire ce que je ressens sans elle dans cet appartement
Devenu sordide avec le temps dans ce quartier de bourgeois pourris,
La présence de ma femme dans une autre pièce me bloque pour écrire,
Je devine sa tristesse, elle traverse les murs et me contamine en profondeur.
Un jour je fus gravement malade. Je voulus profiter de l'occasion poursouffrir
Le plus possible sans me soigner et ainsi vivre ce que tout artiste doit expérimenter :
L'approche de la mort, toucher la limite...  Dans cette situationextrême,
Je réappris à respirer, explorant chacune des pièces de là où je vivais
Avec un oeil neuf, mais la cuisine était ma préférée. J'y restais de longues heures
Et c'est là que m'est venue l'idée de partir, de m'évader d'ici, de rompre avec
Ce confort débile m'aliénant au point de faire de moi unhomme serpillère
Sans ressource pour rebondir, ne serait-ce que pour aller la chercher
Dans les bas-fonds de la ville. C'est dans la cuisine que j'ai pu trouver de quoi écrire,
Entre la vaisselle sale de la veille et les photos de souvenirs de notre couple
Aujourd'hui en déroute, des lettres folles pouvant injecter du peps
À un vieillard mourant, j'usais ma plume jusqu'à plus soif, mes cahiers d'écolier
De la première à la dernière page. J'essayais d'aller où bon me semblait,
Toutes les routes étaient bonnes, même si le résultat n'était pas concluant, je voulais
Entrer dans les méandres inexplorés de mon âme parl'écriture, par les mots.
Après ces exercices, tels quels, je les envoyais à cetteconne comme si je les adressai
À une maison d'édition, sans trop y croire, seule la pulsion gérait mes actions
Et me calmait un peu, après quoi, je pouvais aller rejoindre mafemme
Dans notre lit conjugal. Étant près à tout, àtout sauf à vivre sans elle,
Son refus m'apparut impossible, dans ce cas j'aurai donné mon sang, tout mon sang
Généreusement à une association de la Croix-Rouge, juste avant de mourir d'amour.
Je retournai au dancing, elle y avait laissé un message, elle voulait bien me voir
Le lendemain à minuit. L'hypocrisie chez la femme est une seconde nature,
Au rendez-vous, elle me fit fête comme si de rien n'était. J'allais perdre la vie
À cause d'elle, et là voilà à me faire desbisous partout comme si j'étais
Son petit ami attitré exclusif. Où allons-nous ? me fit-elle, étais-je en état
De faire un quelconque choix devant cette fille que je voulais baiser
Tout de suite sans plus attendre, là sur place je me fous de tout, je la veux,
En chair et en os, un point c'est tout. Je vous passe le taxi pris, l'endroit
Où nous allions passer des heures à boire et à manger, à planer de bonheur
Sans raison particulière sauf qu'elle était là, bien vivante, près de moi.
Seulement tout cela a un prix qu'il me fallait payer puisque c'est encore la norme
Dans nos sociétés de machos, la note était salée, il me fallait un chèque
Et je n'avais pas mon chéquier, pas d'argent, pas de chéquier,
Nous retrouvions la réalité de la vie dans ce qu'elle a de plus trivial :
J'étais sans le sou, donc un pauvre mec, un pauvre con.

Chapitre 125

Guy de Maupassant - Le Horla ( 3ème partie )

Là où nous sommes, la fièvre commence à monter, nous dormons mal la nuit
Et mon coéquipier Jean est d'une pâleur toute particulière. À mon réveil,
En le regardant, j'eus peur de lui ressembler, car je n'étais pas bien du tout.
Heureusement, les autres gens de la maison avaient l'air de se porter
À peu près normalement, mais plus les jours passaient plus mes nuits
Devenaient insupportables, j'en arrivai à faire des cauchemars oùje voyais
Ma vie pompée par des hommes me voulant tous du mal,
On m'avalait comme si j'étais la liqueur d'une mamelle de femme.
Brisé, au réveil je ne peux plus bouger, si mon corps nepeut résister à ce début
D'épidémie qui a l'air de s'installer maintenant confortablement dans la région,
Je dois prendre la décision de partir, de ne plus rester plus longtemps ici .
L'état de ma santé se dégrade de jour en jour, entrainant avec lui
Des coups de chaleur s'alternant avec des moments de grande dépression.
Si au moins je pouvais ne pas me souvenir de mes rêves,
La vie de mes journées serait supportable, mais je retiens tout, c'est l'enfer.
Pour ne pas devenir fou, je ferme ma porte à clef, bois un verre d'eau pour me calmer
Et plonge dans un sommeil profond épouvantable, me menant chaque fois,
Quel que soit le scénario du film produit par mon imaginaire malade,
À d'inexorables secousses de mon corps tout entier, je me réveille,
Mon état général s'empire, je ne comprends pas cequi m'arrive,
Ma vie devient impossible maintenant, je suis à la limite de cequ'un homme
Normalement constitué peut endurer juste avant de mourir,
Juste avant de lâcher prise. Mais je n'étais pas arrivéà ce stade-là,
Ma résistance avait encore quelques ressources.
Après un moment, après avoir dégluti un verre d'eau,
Je retrouvais un semblant de raison, seulement pour combien de temps ?
À peine avais-je terminé de boire que ma gorge s'asséchait de nouveau,
Il n'y avait plus d'eau dans la maison. Qui donc a fermé volontairement les vannes
De ce liquide si précieux pour quelqu'un mourant de soif ?
Je tremblais de peur. Qui se réservait l'exclusivité de cette eau
Pour m'en interdire l'accès maintenant ?
Et si ce coupeur d'eau n'était que moi-même ? À n'en pas douter,
Je me dédoublais, sans me rendre compte, en deux parties bien distinctes,
L'une voulant mon bien, l'autre ma mort.

Chapitre 126

Ilan Duran Cohen - Mon cas personnel ( 3ème partie )

Face à l'agressivité des gosses de mon école, je ne savais quoi faire,
Me défendre m'apparaissait inapproprié à ma nature profonde, et
Aux coups qu'ils m'infligeaient, je répondais par de l'attachement,
De l'amour de mon prochain, j'avais envie de faire corps avec mon ennemi
Pour le convaincre de ne plus me haïr. Je faisais tout pour plaire, et aujourd'hui
Plus que jamais, je garde ces stigmates d'un enfant souffre-douleur.
Pendant longtemps j'aimai rester seul dans un coin, ou aller faire despetits tours
Dans Paris, cette ville tant aimée, tant parcourue et j'étais toujours accompagné
De ma solitude la plus dégénérative. Petit àpetit, je me construisis un univers
À l'écart des autres, sans les rejeter totalement toutefois...
J'avais besoin d'eux pour créer mon avenir.
Mes parents, quand je me suis aperçu qu'ils perdaient la boule malgréles pilules,
À prendre toutes les heures, pour soigner des cellules mortes àtout jamais,
J'ai offert un bracelet avec mon nom et mon téléphone dessus.
Pour me remonter le moral, j'ai été dans une école d'orthopédie afin qu'ils étudient
Très sérieusement mon cas personnel au niveau de mes pieds,
Puisque j'ai un problème grave à cet endroit de mon corps.
Maintenant, je marche avec une semelle s'adaptant à une déformation congénitale
Avec laquelle il m'a fallu vivre sans béquilles pour l'instant.
Mon corps a toujours été pour moi un sujet comprenant plus de problèmes
Que d'autres choses plus agréables.
Quittons mon enfance pour aborder le monde du travail. Pendant un temps,
J'ai été contrôleur de gestion dans une sociétéde leasing au nom à vomir ses tripes.
Installé dans un bureau, on m'apportait des dossiers à étudier de fond en comble
Pour vérifier s'il n'y avait pas à l'intérieur des virus entraînant une perte financière
Substantielle à cette société qui m’a employépour un salaire raisonnable,
J'ai rien à dire là-dessus ! J'étais un audit fouinant son nez partout pourvu qu'il y ait
Des chiffres, des nombres, de l'argent, c'était ça mon travail. Je devais
Prévoir d'avance les Kerviels et compagnie avant leurs méfaits, avant la catastrophe.
Mon but était de rechercher comment faire des bénéfices à l'entreprise
Et une fois la manip trouvée, la passer à ces cadres faits pour suivre les consignes
Qu'on leur demande de suivre sans penser surtout, sans rien remettre en cause
Sous peine de se trouver à la rue et devenir SDF comme d'autrescopains à eux.
J'allais tous les matins dans les bureaux voir le travail réel de chacun.
Sans le leur montrer, j'observais toutes ces minutes perdues,
À ne rien faire de profitable pour la bonne marche de cette grosse machine
Dont j'avais la charge, et je me disais souvent : je dois remettre surpied
Ces incapables irresponsables, profitants du système et soutenus par la CGT
Pour aller boire trois fois par jour du café sans compter ceux qui fument dehors
Pour ne pas polluer l'air des bronches de leurs collègues, donton n'a rien à foutre.
Alors que j'étais bien dans ce rôle de chef, je ne sais pour quelle raison,
Un jour, j'en ai eu marre et je me suis arrêté net.

Chapitre 127

Nicolas Gogol - Mirgorod ( 3ème partie )

La lutte des classes, les basses gens de notre domaine n'en avaient cure,
Ils faisaient ce qu'ils voulaient et même parfois ne savaient pas où placer les limites,
Usant, abusant de la gentillesse de leurs seigneurs trop laxistes, ilsprofitaient
Du bois abattu des arbres pour construire leurs propres maisons dans des coins
Bien tranquilles, loin de tous, créant ainsi du bonheur à leurs familles sans frais.
Un jour Pulchevie voulut inspecter tout cela. Comme on la respectait beaucoup,
On lui prépara le moyen de transport le plus confortable pour l'y emmener
Avec de la musique, pour atténuer le bruit des galops de ces chevaux trop lourds
Pour cette besogne. Ça grinçait de toute part tant la carlingue avait connu
De guerres et d'amours interdits, et si l'on avait voulu traverser uneville
D'une manière anonyme, il était préférablede prendre ses jambes
Pour tout moyen de locomotion. Traversant la forêt, ses suspicions maintenant
Avaient trouvé leurs raisons d'être, ces voyous de pauvres avaient décapités
Les chênes magnifiques et séculaires de son enfance. Sur un ton innocent,
Elle s'adressa à Nithchipor: - Pourquoi ces arbres sont-ils devenus si clairsemés ?
Le bonhomme la regarda étonné: -Comment vous ne saviez pas, ils ont disparu
Du fait des intempéries dues au réchauffement climatiquedont tout le monde parle
Sans savoir comment faire pour remédier à cette catastrophe naturelle.
Ne volant pas contrarier le cocher un peu vieux et radotant beaucoup,
Une fois rentrée à la maison, elle ordonna une surveillance accrue à l'égard
Des arbres fruitiers, car elle craignait ne plus avoir de pommes et depoires
Pour dessert à la fin de chaque repas. Pour ce qui concernait la farine,
Les statisticiens prévoyant tout d'avance sans jamais faire d'erreur
Et les spécialistes en prévisions à court et moyen terme, décidèrent
De ne pas stocker trop de cette poudre blanche, car chacun doit penser
À sa ligne... Faire le régime était leur postulatpour une santé meilleure
Et aussi faire des économies substantielles à la sécuritésociale de l'époque.
Mais ces gens-là étaient étranges, ils avaient probablement lu
Quelques articles parus dans les journaux de la région, faisantvaloir
Tout l'intérêt d'Amélie Nothomb pour la nourriturepourrissante.
Comme elle, ils décidèrent de ne garder que la farine moisie ou mouillée par la pluie
Lors des tempêtes mémorables dont tout le monde se souvient encore aujourd'hui.
Mais, de la bonne marchandise, qu'en faisaient-t-ils ?
Quels étaient leurs commerces secrets ?
Vous le saurez au prochain paragraphe,
En attendant, je vous souhaite bon appétit !

Chapitre 128

Vincent Ravalec - Cantique de la racaille ( 3ème partie )

Avec Moussa, on s'est installé au bar, c'est un gars qu'a trouvéle truc
Pour se ramasser un maximum de thunes sur le dos de ces mecs voulant absolument
Passer à La Mecque avant de mourir une dernière fois et pour cela,
Il fallait un billet d'avion et Moussa, lui, s'en chargeait en exclusivité.
Maintenant, il était établi, et lorsqu'on avait besoin de se renflouer,
Le voir n'était jamais peine perdue. Me trouvant sympa, il m'invite
À le suivre à son bureau, là où il fait ses affaires avec ses compatriotes.
Dehors j'ai froid, c'est l'hiver, je suis gelé, mais avec lui, j'ai peut-être
Des chances d'avoir un truc à faire, surtout qu'il m'aime.
Ce qu'il aime en moi, c'est que je ne me drogue pas, je travaille bien,
On peut me faire confiance, c'est pas comme avec tous ces galeux du quartier
Que maintenant, ces putes, ils se donneraient à un flic même gratis,
T'imagines pas comme ça se dégrade avec la crise !
Avant, c'était un p'tit paradis ici, mais enfin que veux-tu, lavie continue
Et faut composer avec, sinon on reste dans son lit et basta les soucis!
Je sais très bien mentir avec moi-même, alors, je prends pitiépour cet homme,
Mais ce genre de sentiments, je ne les entretiens pas longtemps,
Je sais trop ma haine derrière tout ça, alors je reste stable,
Je fais comme si j'étais ailleurs et ça marche bien. Et puis lui, tu penses quoi,
Qu'il dit ce qu'il pense ? Tu parles, il fait comme tout le monde, il ment
Du matin au soir, même avec sa femme et ses enfants, le con !
Jadis, il n'y a pas si longtemps, il avait un café libre-service où là,
Tu pouvais trouver ton bonheur pour un départ, pas pour La Mecque,
Pour un Djakarta sur place... Tu vois ce que je veux dire !
La poudre blanche, là, c'était pas de la farine, ha ! ha! ha ! ha !
Les autres dealers lui reprochaient même de casser les prix.
Bon, tout ça pour lui c'est du passé, maintenant il a grimpéles échelons,
Et moi j'aimerai bien faire pareil, avoir ma société et oublier
Toutes ces saloperies que j'ai faites pour ne pas crever sous une ramede métro
Un jour de grande déprime derrière les barreaux, ce qui n'est pas mieux.
Je me dis, il n'y a pas de honte à démarrer voleur, même Tapie
L'a fait à ses débuts, quoique lui il en a fait sa marque de fabrique.
Bon, bref, donc, pourquoi je suis là avec ce mec ? Ah oui, c'est pour un coup.
Il me regarde dans les yeux et me sort les papiers et la photo d'une Mercedes
Presque neuve dont il a la commande, il ne reste plus qu'à trouver la voiture,
Le client attendait, il était pressé et ne parlait pas le français.
J'avais trois jours pour me débrouiller une caisse de qualité, car je voulais avant tout
Garder ma renommée du gars qui fait les choses bien et proprement.

Chapitre 129

Fernando Pessoa - Je ne suis personne ( 3ème partie )

Le ciel, je ne le regarde pas toujours, mais là, maintenant, jelève la tête.
Des nuages le parcourent et réveillent les sens du citadin que je suis,
Mais pas les bons, les mauvais. J'ai l'impression aujourd'hui que tout
Va me tomber sur la tête, je ne suis pas superstitieux, mais je sens mon destin
En danger, pour une cause inconnue à cet instant où je vous parle.
Ces bulles d'air et d'eau recomposées par je ne sais quelle chimie atmosphérique
Vont de là-bas à ici, dansant quelque chose de macabre, de noir. Ces éclairs,
Bien lumineux, audibles à mille lieux à la ronde, secouent tous les morts.
Avec le temps, le vent emportera inexorablement ces nuages comme toujours,
Pourtant j'ai l'impression de les voir prendre plaisir à faire du surplace
Juste au-dessus de ma tête, hérissant mes cheveux en perte de vitesse
Depuis quelques mois dans ces ruelles étroites de notre petite ville loin de
Thornton Wilder. Je dois regarder en face le bon côté deschoses, mais malgré
Ces bonnes résolutions, une chose est sure, j'exciste sans le savoir,
Passant du stade embryonnaire à celui de poussière
Se mêlant à celle s'entreposant jour après jour sur les maigres meubles
Du lieu où je vis, où je survis apparemment.
Conscient, je marche debout, le cou bien droit, j'accepte ma vie
Et les motifs la faisant encore viable, mais pour combien de temps encore ?
Tout cela me paraît abstrait, je n'ai pas dit vain, abstrait seulement.
Je ne devrais pas être dans la conscience des choses, cela provoque chez moi
Des angoisses existentielles inutiles dont ni le ciel, ni les nuages ne viendront à bout.
 De fait, qu'elles soient grosses ou maigres, j'ai la sensation affolante
De les voir manger tout sur leur passage, le passage du temps,
L'air que je respire, le peu de moral qu'il me reste
Pour mettre un pied devant l'autre sans me casser la tronche.
Parfois, voyant en double ce qui pourrait m'atteindre,
J'imagine ces nuages être des cellules vivantes se divisant en deux,
Se multipliant à l'infini pour me coincer, étouffer la moindre illusion
Restant encore aux confins d'une âme aussi sensible que la mienne.
J'éprouve une sensation étrange, tout cela me paraît vain maintenant
À l'heure où je vous parle, le ciel est bas, las de tout, fatigué comme je le suis,
Le monde se joue de sa toute-puissance, détruit tout sur son passage,
Tel un enfant le fait avec ses cubes de bois, par colère ou pour s'amuser.
Les nuages s'amoncèlent d'un seul côté pour formerpeut-être plus tard
Un bataillon de nuages pour une pluie tsunamique.
Je m'interroge sur moi pour me procurer plus de souffrance que je n'enai
Naturellement depuis ma naissance, avec ma mère pour support existentiel auquel
Jamais je n'ai pu me défaire pour des raisons incompréhensibles.
Qu'ai-je donc fait d'intéressant dans la vie sinon de savoir que je ne suis rien ?
Est-ce suffisant pour continuer à vivre en ce bas monde,
À me délecter de tout pour pas grand chose, un verre d'eau, un morceau de pain ?

Chapitre 130

Imre Kertész - Etre sans destin ( 3ème partie )

Qui pouvait y croire ? Mon père allait partir pour l'enfer et elle,
Nous faisait encore son cinéma... Se tournant vers moi, elle medisait :
Tous les deux nous attendrons le retour de notre homme,
Et cela pour avoir mon assentiment devant témoin, et quel témoin.
Mon père me regarda et je le rassurais sur ma réponse, oui je serais exemplaire
Tout au long de son absence, mais après ces mots dits, mon appétit naturel
Fut bloqué par une émotion soudaine, persistante, nauséeuse.
Très bizarrement, sa présence parmi nous me devenait pesante
Et je me souvins avoir lu plus tard dans un livre, un homme des camps
Avoir trouvé un soulagement à la mort de son père,
Trop à sa charge dans ce lieu de fous. Mais ce sentiment étrange, hors nature,
Me troubla au point de me faire pleurer. Les gens invités étaient arrivés,
C'est principalement de la famille, dit la femme de mon père,
Il est normal qu'ils viennent te dire au revoir avant ton départ. La porte s'ouvrit
Sur une cohorte de papys et de mamies, et chacun, chacune apporta
Sa misère personnelle, ses tares particulières.
Les grabataires ne devraient pas vivre aussi longtemps en ces périodes de guerre,
Cela relève de l'indécence, pensais-je en voyant tout lemal qu'on se donna
À caler une grand-mère à moitié morte. Alors que toute notre attention aurait due
Se porter sur mon père, voilà cette vieille accaparer tout le monde
Et même l'air qu'on respirait. La mère de ma belle-mère s'est faite la plus belle
Pour venir nous voir, enchapeautée d'un truc conique protégeant
Ses cheveux blancs clairsemés. Si cette femme a étéjolie un jour, aujourd'hui
Elle porte mal ses rides, elle ressemble à un chien, mais àun chien intelligent.
Alors, elle fut chargée de préparer le sac à dos pour mon père.
Tout le monde voulait se rendre utile, ne pas rester sans rien faire,
Éviter une angoisse, une peur devant la réalité de la situation.
On bavardait, on pleurait et puis on s'embrassait tout le temps,
Et moi, ça, je n'aime pas, ces épanchements me dégoutent, ils sont les signes
D'une trop grande faiblesse de la part des hommes.
Mon grand-père, non lié à moi par le sang, écoutait les jérémiades de sa femme
D'un air patient, imperturbable. Comment pouvait-elle encore se plaindre
De ses soucis de santé lorsque nous avions d'autres chats àfouetter ? Et puis,
Qui dans l'assistance l'aurait remise à sa place ? personne, pas même son mari,
Nous avalions tout sans rien dire pour ne pas faire tache en ce momentsi douloureux.

Chapitre 131

François de Chateaubriand - Mémoires d'outre-tombe ( 3ème partie )

Le voilà donc parti pour l'autre monde, commencer une autre vie
Dans ce bateau français quittant le port pour des contrées à conquérir
Par la force évidemment. À plusieurs reprises, il faillit mourir et personne
Ne l'aurait regretté sauf moi, son fils, je ne serais pas né, mais ça, que voulez-vous,
C'est la vie, on n'y peut rien, c'est ainsi. S'il n'est pas mort, rapidement, il se trouva
En Angleterre pour on ne sait quelle raison, mais n'y resta pas longtemps,
Il fait naufrage sur la côte d'Espagne, pays ayant joué pour moi un rôle
Si important par la suite. Combien de fois croisa-t-il des voleurs
Dans ses pérégrinations sans heureusement se laisser tenter, gangrener
Par ces aventuriers dont les scrupules n'étaient pas inscrits dans leurs gènes.
Malgré tout, il avait gardé la tête sur les épaules,
Courageux, avec un esprit prompt à l'ordre, il s'était fait remarqué
Par des colons influents, et c'est à partir de là que commencèrent enfin
Les bonnes choses pour lui : on l'envoya dans les Iles faire fortune,
Ou du moins, jeter les fondements d'un avenir plus certain.
Sa mère, ma grand-mère, retrouva sa fierté et plus d'argent pour subsister
Après tant d'années vécues dans la misère la plus noire.
Elle confia à René, mon père, son autre fils prénomméPierre et dont
Armand, mon cousin, fut fusillé par Bonaparte en personne.
Un jour, nous élèverons à sa mémoire une stèle, je ne sais où, car il le mérite,
C'était un héros, un vrai, d'ailleurs il en est mort. Bien que mon père soit un homme
Plutôt dur, il ne rechigna pas à s'occuper de son frère, peut-être lui restait-il
Un reliquat de tendresse de son enfance ou de quelques amours de passages...
Mon père était grand, impressionnant et lorsque son regard se portait sur moi
Quand il était en colère, j'étais tétanisé, ses yeux crachaient le feu.
Il avait à l'esprit un objectif à atteindre, redonner ànotre nom une dignité
Que jamais personne n'oserait remettre en question.
 De son enfance, il avait gardé en lui toutes les humiliations de la famille,
Et maintenant il était temps de laver ces souffrances passées par de la notoriété
Et aussi de la richesse pour chacun de nous tous. Pour arriver à ses fins,
Il lui a fallu beaucoup de combats, de violence contre le mal, il se battait
Tout le temps pour telle ou telle cause, toujours avec courage, probité, excellence.
Toutefois, afin d'accéder là où les choses importantes se passaient, il ne lésinait pas
À dépenser des sommes colossales pour ses habits, ce n'était pas un dandy,
Un Proust, non, mais il aimait porter des vêtements le mettant en valeur.
Selon à qui il s'adressait, son caractère se transformait tantôt en bourgeois aimable,
Tantôt en bougrelas despotique ou en homme taciturne à lamaison souvent.
Il n'a pas connu la révolution, et peut-être, pour lui, c'était mieux ainsi.
Il aimait tant montrer sa richesse, qu'il se serait fait massacréà la première heure.
Parfois je me dis, s'il avait été à la têtedu gouvernement des armées par exemple,
Il aurait rendu des services extraordinaires...

Chapitre 132

Honoré de Balzac - Le père Goriot ( 3ème partie )

Le matin, vers sept heures, le chat se réveille au moment même où sa maîtresse
Entre dans la cuisine et prépare le petit déjeuner des clients de la maison.
Elle n'a pas encore eu le temps de faire sa toilette, alors si vous lacroisez,
Discrètement, vous éclaterez de rire de la voir porter ces faux cheveux faisant pitié,
Vous rappelant cette terrible condition humaine, dont Malraux a écrit un livre,
Toujours présent dans ma bibliothèque, toujours pas lu, mais le lirais-je un jour ?
Le temps a marqué son visage, maintenant ridé, vieilli, et jamais vous n'imagineriez
Cette femme jadis mariée à un homme, et ayant eue une vie d'épouse,
Comme tout le monde. Son corps existe trop, en tout endroit il est dodu
Et aussi triste que cette salle où flotte la tristesse, partoutoù le  regard se porte,
Et les trous du nez s'entrouvrent aux odeurs fétides de tant d'années
Sans renouvellement d'air. Gros plan sur son visage, la caméra se bloque,
L'image floute, car tout est inconvenant à l'enregistrement d'un tel témoignage.
En elle se mêle l'expression double et troublante d'une honnête veuve d'une part,
À celle d'une commerçante des plus acariâtres.
Si vous êtes un tant soit peu physionomiste, en l'observant vousapparaîtra
Son histoire, et particulièrement celle liée à cette maison, à sa pension,
Et j’aurai bien aimé, pour rimer, employer le mot passion,
Mais là je dépasse largement les limites du cadre littéraire imposé par Balzac.
Il est toutefois difficile de dire qui, de cette patronne ou de ce lieu a influé sur l'autre,
Toujours est-il qu'ils forment maintenant un couple indissociable.
Certains hôtes ont comparé l'endroit à un hôpital, ils n'ont pas tord,
Il y a de un peu cela en effet, du moins dans l'esprit de Madame Vauquer.
Tous ses gens, elle les voit en malades à traiter comme tel, sauf peut-être
L'hygiène. Cette pauvre dame d'un temps passé n'a aucun charme rustique
Qu'on aime parfois savourer dans les musées anciens ou les châteaux entretenus
Avec gout, amour, et beaucoup d'argent. Elle a toujours porté en elle le malheur,
Pour faire pitié et extorquer par la même occasion quelques argents de plus
Que le tarif normal de la chose vendue, et n'aurait aucun scrupule
À donner un tel à la police, en cas de guerre, comme celles que nous avons connues
Beaucoup plus tard, c'est peut-être dans la nature humaine d'être médiocre ?
À part ça, dans le fond, ce n'est pas une mauvaise femme, disent
Certains de ses clients la connaissant peu, pris de compassion
Pour cet objet inutile, mais encore vivant.
Et son mari, monsieur Vauquer, comment avait-il perdu sa fortune ?
À cette question, elle n'avait qu'une réponse longuementméditée :
Il s'était mal conduit envers elle et cela ne lui porta pas chance.
Peut-être avait-elle de bonnes raisons pour jeter la mémoire de ce défunt
Dans la trappe du Père Ubu, mais tout de même, un mort...
N'avons-nous pas l'obligation de tout lui pardonner ?

Chapitre 133

Octave Mirbeau - Le jardin des Supplices ( 3ème partie )

Ne nous mentons pas à nous-mêmes, l'intérêt de l'humanité, on s'en fout,
Pour toi comme pour moi, ce qui importe maintenant,
C'est que tu ne me jettes pas sur le carreau après m'avoir sorti la tête de l'eau.
Depuis quelque temps, la comptable me refuse le moindre sou,
On me regarde tel un voleur, un escroc, et les gens m'ayant fait confiance à ce jour,
Me recherchent pour récupérer leurs deniers... Comment vais-je m'en sortir
Si tu ne viens à mon secours ? Tout à l'heure, tu iras déjeuner
À la  terrasse du restaurant d'en face et moi, où irais-je manger ?
Je n'ai plus d'argent, pas le moindre kopeck pour faire mes courses
À l'intermarché d'à côté, je n'en peux plus, tu m'as trop utilisé
Lorsque cela te convenait et aujourd'hui, je devrais te laisser m'évincer
Comme un malpropre, un vaurien ?
Se voulant rassurant, le ministre me tapa sur l'épaule, un sourire aux lèvres,
M'assurant ses grands dieux ne pas vouloir me laisser tomber. Pour autant,
Ma colère resta insensible à cette marque d'hypocrisie dont je connaissais
Depuis longtemps la musique. Il promit de m'indemniser des carences
De son manque de fidélité, seulement il lui fallait quelques jours
Pour réaliser ses affaires, en attendant, il me remit cent petites pièces d'or,
Et cela eut enfin un effet bénéfique sur ma tension.
Bougonnant quelques mots inaudibles dans sa barbiche, je fus raccompagné
Vers la sortie de ce théâtre de la cupidité des hommes de pouvoir.
J'avais enfin retrouvé une certaine dignité maintenant, pensant
Au prochain rendez-vous, qui sera peut-être le dernier, mais porteur
D'un intérêt certain pour mes affaires à venir. Trois jours passèrent
Et trois nuits aussi, je les passais dans un bordel de la ville, ayantde quoi payer
Ce qui m'a manqué ces dernières semaines. Dans cet endroit majestueux
Où se croisent indifféremment hommes politiques, artistes ou voyous,
j'allais me reposer sur le bord de la piscine après le bain et le hammam,
J'avais apporté avec moi quelques feuilles blanches, afin de vous confier par écrit
Quelques bribes de mon passé et ainsi, vous jugerez par vous-même
À qui vous avez à faire. Je suis issu d'une famille normale, ni riche, ni pauvre,
Moyenne dans les statistiques du ministère de l'Économieet des Finances,
Nous représentions la France profonde, et à tout considérer, franchement,
Je n'en suis pas fier pour deux roupies. Si l'on m'a affecté ici dans la betterave,
Je me suis demandé si ce n'était pas à cause de mes origines :
Mon père était dans la graine. Ses affaires marchaient bien, il y consacrait
Tout son temps, son énergie et surtout sa mauvaise foi au pointd'avoir été traité
À nombreuses reprises de voleur par ses clients, gardant encoreaujourd'hui
Certaines coupures de presse relatant les manipulations douteuses
D'un homme d'une malhonnêteté maladive. Aucune transaction ne pouvait
Se dérouler normalement, il lui fallait toujours avoir l'impression
D'avoir grugé ce bonhomme en face de lui, cela le motivait àcontinuer
Une profession qui peut-être à ses yeux, quelque part, n'avait aucun sens par ailleurs.
Je vous passe toutes ses vilenies, ses mélanges subtils de graines et de poussière,
Sans parler de certaines substances dangereuses pour la santé du consommateur.
Il ne pouvait imaginer de jeter quoi que ce soit de son entreprise, alors
Tout devait entrer dans les sacs à grains, l'essentiel était aussi de se faire
De l'argent à partir de rien. Ma mère l'aida dans son commerce et consentait,
Fidèle à ses engagements face à Dieu et à l'église,
À tout, pourvu que cela vienne de son époux.

Chapitre 134

Léon Tolstoï - La mort d'Ivan Ilitch ( 3ème partie )

Malgré mes pensées déraillantes, je m'accrochais àla vie. Le décès d'Ilitch
N'était pas le mien et je n'avais aucune raison de culpabiliser,
Je voulais certes depuis longtemps récupérer son poste au ministère,
Mais à part ça, nous avions des relations cordiales. Regardez le visage
De mon collègue Schwarz, croyez-vous qu'il ait quelques états d'âme ?
Il ne pense qu'à la partie de cartes à jouer entre amis après l'enterrement.
La dame du mort passa près de moi, et par politesse ou convenance,
Je lui demandai comment se sont passés les derniers moments de son époux,
Tristes moments, ai-je précisé sans raison. J'appris lessouffrances
Physiques atroces endurées par mon ancien chef de service,
Et par voix de conséquence, celles de ma narratrice.
Nous nous assîmes dans un coin de la pièce, elle pleura un moment,
Puis se ressaisi et s'approcha de moi afin de me confier un secret en son sein caché,
Et qu'il était temps de vider au risque qu'il ne se transforma en cancer.
Nous avions assez d'un mort pour l'instant, en rajouter un autre
N'arrangerait en rien la marche du monde. J'écoutais ses mots, mais très vite
Je compris l'objet de sa plainte : comment profiter de cet évènement fâcheux
Pour soutirer à l'État un maximum d'argent, soit d'un seul bloc,
Soit sous forme d'une pension à vie indexable évidemment. Elle m'avait l'air
Très informé sur la chose, seulement n'y avait-il pas unautre moyen
Auquel elle n'avait pas pensé, et c'était à moi que revenait l'audit
Des comptes de madame. Après avoir étudié attentivement les éléments financiers
Mis cartes sur table par l'intéressée, je ne vis rien demieux à faire.
Tout à coup, je me sentis rejeté par cette veuve aux dents longues, alors
Je me levais et la quittais promptement. Dans la salle à mangeroù je me rendis,
La pendule marquait le temps qu'il nous restait à vivre. Un prêtre,
Assisté de quelques personnes honorables, priait religieusementen silence
Et parmi tout ce petit monde, je reconnus la fille d'Ivan, habillée de noir,
Belle comme une princesse. Son regard se porta sur moi et malgré
Un salut d'une grande courtoisie, je ressentis un reproche de sa part.
À côté d'elle se tenait un jeune homme à lamine triste, et promis à la belle.
Me retournant pour aller  rejoindre la pièce où était exposé Ivan,
Je me suis trouvé nez à nez avec son fils, au visage copie conforme
À celui de son père, en plus jeune évidemment.
Ce garçon de treize, quatorze ans avait pleuré, mais j'entrevis dans ses yeux
Une personnalité déjà bien établie. Je ne sais pour quelle raison, à ma vue,
 Il eut un air de surprise d'abord, puis de gène ensuite... Je passais dans l'autre salle,
L'office commença et tous ses rites avec lui. Je ne voulais en aucune façon
Me laisser emporté par la tristesse de ce deuil, et à lapremière occasion,
Je quittais ce lieu infernal. Dehors, personne, sinon un domestique
Me présentant ma pelisse dans le cas où je voudrais partir.
Je le considérais en lui disant quelques mots de circonstance,
Il me répondit sur le même ton, en me rappelant que nous étions tous mortels.

Chapitre 135

Denis Diderot - Le Neveu de Rameau ( 3ème partie )

Rameau veut être heureux et fait tout pour y arriver, passécela, rien.
Les artistes ne se sentent pas comme nous, mais diffèrent, àcôté,
Ils volent dans d'autres sphères et personne n'est là pour les remettre à
Leur place, et il le faudrait, car si tout le monde vit comme eux, oùirions-nous ?
Les hommes de génie comme lui sont une charge pour nos sociétés
Et s'ils sont à l'origine des changements du monde, je ne sais si à la vérité
Cela a un quelconque intérêt pour nous tous. La bêtise humaine restera toujours
Le ferment originel des actions des hommes, les menant cahin-caha versle chaos.
Les sages ne sont pas ceux qu'on croit, ils se noient dans le peuple
Et porte l'habit moyen des gens moyens, ainsi, ils vivent et meurent
Dans la plus grande discrétion et l'anonymat le plus respectable.
Quant à mon oncle, il va bien, puisque vous me demandez de ses nouvelles,
Mais j'ai bien peur que le bien qu'il veut apporter à l'humanité
Ne se transforme en catastrophe. Pour vivre heureux, vivons cachés, dit un proverbe,
Permettez-moi d'en ajouter un autre : moins j'en sais, mieux je me porte...
Pouquoi vous dis je cela ? Peu importe, mais il est temps toutefois
De vous raconter une histoire m'étant arrivée un jour oùj'étais installé à table
Avec des politiques de la plus haute importance pour le pays
Ou du moins considérés comme tel. L'un d'eux affirma queseul le mensonge
Était entendu par les peuples, quant à la vérité, ils ne veulent pas l'entendre,
Ça leur fait peur ! L'homme à la parole facile donna moult arguments
Dont pour l'heure je ne me souviens pas, mais j'ai bien retenu une chose :
Les pires d'entre nous sont les gens se considérant supérieurs aux autres, et
Si les lois de la République le permettaient, il faudrait les noyer à la naissance,
Ne pas les laisser grandir du moins !
Ces mots du neveu de Rameau m'amusèrent beaucoup, alors je m'installai avec lui
Pour une conversation à deux pour un temps indéterminé.
Moi - Les génies revendiquent toujours leur génie.
Lui - Peut-être, mais pas d'une manière franche, ils aiment à laisser le doute
S'installer en nos esprits.
Moi - C'est par modestie. Vous me donnez l'impression d'entretenir uneforte
Haine à l'égard de ces hommes ?
Lui - Tout à fait et d'une façon irréversible, j'en ai horreur !
Moi - Oui, peut-être, mais n'avez-vous pas l'impression, vous-même,
De faire partie de cette société dont vous dites avoir la nausée ?
Si nous voulons être heureux, nous devons essayer de voir clair en nous.
Naturellement, nous avons tendance à tergiverser, à ne pas regarder
Les choses en face, à rester dans un entre-deux confortable. Écoutez-moi,
 Avec ou sans folie, les génies sont ce qu'ils sont, et nous en avons besoin
Plus que tout, et j'ai du mal à imaginer un siècle sans.

Chapitre 136

Marivaux - La vie de Marianne ( 3ème partie )

j'entrais donc dans la vie avec ces conditions d'infortune, mais heureusement
J'avais deux ans lorsqu'on me trouva nu, recouvert d'un voile
Appartenant à on ne sait qui. Du carrosse dont je vous ai parlé, et des voyageurs
Le composant, il ne reste plus rien, ils sont tous morts, à part ma modeste personne.
Les brigands de cette lugubre aventure auraient pu donner quelques informations
Quant à savoir qui étaient mes parents, mais ni eux, ni les corps des morts
Lors de l'embuscade n'ont pu donner d'indications. On ne sut rien,
On chercha partout dans les registres, aucune trace, mon père et ma mère
S'étaient envolés sans laisser un nom à leur petit enfant. Toutefois,
On trouva une liste des gens ayant voyagé ce jour-là dans ce carrosse,
Un couple de bourgeois avec un enfant, leur valet et leur femme de chambre. Bon,
Je devins alors un gosse sans parents comme il en a toujours existé,
Et Monsieur le Curé et sa soeur eurent pitiés de moi,
Ils me gardèrent au chaud dans leur paroisse. Bizarrement,
On venait de toute part pour me voir, j'étais devenu un objet de curiosité
Surtout en ces moments si précieux de la messe où chacundans sa toute fragilité
Et sa grande transparence se présente à Dieu et par la même occasion à moi,
Qu'ils trouvaient bien mignon pour un enfant trouvé dans la rue.
Comme Sartre enfant, on aimait à me caresser, à être tendre avec moi,
 Ce genre d'épanchement à l'église est permis puisque le mal n'existe pas.
On m'offrit les plus beaux habits, les plus beaux jouets, et je n'ai jamais ressenti
De leurs parts ce côté médiocre lorsque les richesdonnent aux pauvres.
Les femmes trouvaient dans ces dons généreux en contre partie,
Mon sourire, ma mine de petit Parigot. Tantôt on me prenait pourun garçon,
Tantôt pour une fille, et cela ne m'affectait nullement puisque dans ce livre
Le masculin et le féminin se fondent et se confondent
Dans l'esprit et la plume du narrateur.
De toute part, on me traitait d'enfant aimable et s'il était question de mes parents,
Mes admirateurs s'arrangeaient avec ce qu'ils savaient et construisaient,
Chacun à sa manière, un scénario personnel qu'ilsgardaient pour eux.
Seulement, avec le temps, ravageant tout sur son passage
Tel un tsunami, avec le temps, les beaux sentiments s'usèrent àla longue,
J'eus l'impression de ne plus exister aux regards des autres
Et le manque d'attention de la part de ceux m'ayant fait la fêtependant des mois
Me mina d'abord puis me désespéra ensuite affreusement.
On passait sans me voir, à l'évidence on ne m'aimait plus.
Je redevenais ce que j'ai toujours été,
Un orphelin quémandant la charité,
Voilà mon vrai métier, le reste n'était qu'un simple malentendu.

Chapitre 137

Marcel Aymé - Le passe-muraille ( 3ème partie )

Mon sous-chef était maintenant démoli par mes apparitions répétées au travers
Du mur de son bureau, et surtout accompagnés de mes invectives
Les plus démoniaques. Je me devais de lui faire encore plus peur,
Et de l'instruire de la terreur éprouvée au quotidien lorsqu'on est sous l'autorité
D'une instance supérieure méchante, aussi méchante qu'il a été à mon endroit.
Petit à petit, il maigrit, puis ses actions devenaient en discordance avec lui-même :
S'il voulait aller à droite il dirigeait ses pas à gauche, et s'il voulait aller à gauche,
C'est à droite qu'il allait... Tout le monde a connu dans sa vie
Ce genre de dérèglement, alors, n'insistons pas, seulement,
Un soir, très mal en point, les urgences vinrent le prendre àson domicile
Et le placèrent dans un lieu plus sûr pour sa tranquillitéphysique et mentale.
Quant à moi, je retrouvais mon indépendance au bureau etreprenais
Mes anciennes habitudes qu'il voulait dérégler, le salaud.
Malgré tout, j'éprouvais encore le désir de passer au travers des murs,
C'était devenu pour moi un passe-temps, une seconde nature, un passage obligé,
 Et le le faisais bien sûr chez moi, mais cela ne me suffitpas, il me fallait explorer
Tous les possibles de ce truc dont j'étais le seul à profiter, et pourquoi pas
En tirer profit, peut-être même un revenu, un peu de gloire et enfin,
Passer à la télé comme tout le monde.
De toute façon je n'avais pas d'autres choix, je me sentais poussépar une force
Intérieure alimentée par un ancien sentiment d'inférioritéentretenu
Par moult échecs, allant de ma naissance à ce bureau, del'école désastreuse
De notre République à mes relations à autrui dontje vous parlerai plus tard.
Voulant changer le monde, je cherchais partout comment faire et par
Quel moyen y arriver. Je me documentais beaucoup à la bibliothèque de ma ville,
Mais ni la politique, ni le monde du spectacle ne pouvaient êtrede bons supports
À mes investigations honnêtes et sérieuses. Seule la rubrique "faits divers"
M'apparut convenir à mon projet et c'est bien là oùje pourrai à loisir
Épandre mes talents de traverseur de mur.
Poussé par je ne sais quelle force, je me mis à envisager un cambriolage,
Et pour ce premier essai, il me fallait trouver un lieu donnant sens àmon action,
Un sens moral je précise. Alors, évidemment, comme vous l'auriez fait à ma place,
J'ai pensé tout de suite à une banque, une banque de crédit,
Car j'ai horreur des banques et des crédits. Pour la première fois
Depuis le début de ma nouvelle vie, j'éprouvais une réelle jouissance
À ce nouveau métier me permettant de fréquenter la nuit,
Dans la plus grande discrétion, des coffres-forts pleins àcraquer de billets et d'or,
Que je pouvais toucher, palper et choisir pour enrichir mon porte-feuilles,
J'en mettais partout, et une fois les poches pleines,
Je signais à la craie rouge, pour les faire marner ces cons,
Je signais "Garou-Garou" dans une calligraphie des plus originales. Lelendemain,
Dans tous les journaux du pays, j'eus droit à un article valorisant mes actes...

Chapitre 138

Julien Green - Léviathan ( 3ème partie )

Que nous soyons diaboliques parfois contre notre gré et notre volonté, ça,
Je l'ai lu dans un livre où les bons et les méchants se différencient
Selon la plume de l'écrivain. Quelle expression avait pris mon visage lorsque
Je m'approchai de celui de la jeune fille à peine sortie de sontravail
Et ayant accepté de me voir ? À un certain moment, j'eu la sensation
Qu'elle me fuyait par peur d'avoir à faire à un déséquilibré, ce qui n'est
Évidemment pas le cas, d'ailleurs, ne me connaissez-vous pas maintenant aussi bien
Que l'on puisse connaître quelqu'un ? Comme toujours en pareillecirconstance,
Elle posa des questions pour faire connaissance. Cette simple action je l'interprétai
Comme une marque de confiance de sa part, je me sentis à l'aiseau point
De lui prendre les doigts de la main voulant par là imiter certains acteurs
Dans certains films romantiques où les couples finissent par s'approcher
L'un de l'autre au bout d'un moment. Mais là, peut-être ne voyons-nous pas
Le même cinéma, elle se dégagea et fit quelques pas en avant, craignant de croiser
Une de ses clientes ou des gens du coin, des amis, de la famille.
Elle accéléra sa marche, m'entraînant je ne sais où, je la suivais en silence,
Mais je commençais à perdre patience, je voulais me faire aimer par elle,
Pourquoi était-elle aussi revêche avec moi ? je ne pus mecontenir,
Je repris sa main avec autorité, tel Burt Lancaster son fusil,
Et je lui fis, les yeux dans les yeux, une déclaration d'amour un peu bête, je l'avoue.
Je n'arrivai pas à savoir ce qu'elle voulait, mais je ressentais qu'elle avait honte
De marcher à côté de moi. Alors, nous nous sommes arrêtés sous un réverbère éclairé
Et elle parut étonnée par mon comportement, mes questionnements
Et mon empressement. Pourtant un dialogue s'établit entre nous,les mots fusèrent,
Pleins de reproches, d'explications violentes. J'avais tort, je devaism'excuser,
Revenir à la case départ, trouver de l'amabilité dans cette relation pour espérer
La voir progresser, et surtout ne pas lui faire regretter d'avoir acceptéce rendez-vous.
Je l'invitais à fuir ce quartier où elle connaissait trop de monde,
À traverser la passerelle, aller ailleurs, l'inviter à dîner, pourquoi pas.
À ces mots, elle se mit à rire, où voulez-vous m'emmener ? demanda-t-elle.
À la campagne, de l'autre côté de la voie ferrée, lui répondis-je.
Rien n'y fit, elle refusa mon invitation. Pourquoi agit-elle ainsi,
Est-ce ma personnalité, ou tout simplement avait-elle un autre homme
L'attendant pour ce soir ? Comme un escargot, elle se renferma sur elle-même,
Mais eue la force de susurrer entre les lèvres cette question :que voulais-je lui dire ?
Je lui proposai à nouveau de franchir la passerelle, elle accepta, ma main
Dans la sienne, nous avancions doucement vers ce jardin où je voulais l'emmener.
Tout à coup le doute s'empara de moi, et si elle prenait peur maintenant,
Supputant on ne sait quoi, tant certaines rumeurs dans la ville vont bon train
En ce moment partout dans les journaux, à la télé.
Je sentais bien qu'elle n'était pas à l'aise, pas détendue telle une femme amoureuse
Lors d'un premier rendez-vous avec son futur amant, à l'évidence nous n'étions pas
Dans cette configuration, et ça me désolait énormément.

Chapitre 139

Rétif de la Bretonne - Les nuits de Paris ( 3ème partie )

Paris et l'ile Saint-Louis sont ma demeure. J'y vis au contact des Parisiens,
Je vous observe pour mieux vous croquer mes petits, et vos ennuis, je les partage
Avec vous sans retenue aucune. Minuit sonne, j'approche du centre du monde,
Traverse le marais de mon enfance où tant de gens me connaissent
Et où je dois être le plus discret : des amies de ma mère pourraient me voir...
 Je venais de la rue Saintonge, la visitant à certaines dates précises
Par superstition probablement, et toujours devant cet immeuble,
À l'angle de la rue de Normandie, je regarde cet édificeet des souvenirs anciens
Provoquant chez moi une tristesse automnale, parfois quelques larmes accompagnent
Ce grand moment de mélancolie, et pour me sortir de ce trou noir,
Je me mets à chanter des mots ridicules parlant d'amour, dans la rue Payenne,
Pas plus païenne qu'une autre, je ne vois pas pourquoi on nomme cette rue ainsi.
Devant un magnifique immeuble je lève les yeux pour y regarder une belle,
Celle que j'aimerai avoir dans mes bras pour un moment ou pour la vie.
Mes chansons ont réveillé des douleurs enfouies chez cette dame,
Qui maintenant que je la regarde, se met à gémir des sons profondément intimes.
Ô douce, vous qui gémissez, qu'avez-vous donc ? fis je ridiculeusement,
Êtes-vous si malheureuse que moi ? Moi j'ai une raison : ma belle m'a quitté.
Mes mots la touchèrent au fond d'elle-même si je me réfère à son regard,
Un dialogue entre nous devint possible, alors voilà. - Qui êtes-vous ?
- Je suis un artiste, un artiste du monde, un homme de la nuit,
Et puis j'écris des histoires pour les petites filles comme vous...
- Je n'aime pas lire, mais comme vous je vis la nuit.
- Je suis ravi de la savoir, c'est à ce moment-là que lemonde m'appartient,
Je le respire, le savoure avec bonheur et malgré mes maux, j'aimon temps,
J'ai tout mon temps à moi, je ne dors que quatre heures par jour.
- D'où venez-vous bel homme ?
- Du bout du monde et d'à côté de chez vous, mais laissons cela,
L'essentiel est ailleurs, j'aimerai vous voir un jour me lire,
Car je n'écris pas pour les érudits, les intellos,
Je suis un amant malheureux qui erre seul dans la nuit,
Et pour vos beaux yeux, ma belle, j'écrirais les plus beaux poèmes...
- Vous ne pouvez pas souffrir autant que moi,
Moi, voyez-vous, je souffre vraiment car je m'ennuie. J'ai tout pourtant, et
Je suis comme quelqu'un n'ayant rien, rien, ni personne à aimer.
- Ah, ah, fis-je résolu, votre mal n'est pas sans remède( à quoi pensais-je, diantre?)
Vous dites ne plus rien ressentir, cela est triste en effet et il est temps d'y remédier,
Peut-être pourrions-nous faire connaissance plus amplement,
Ô jolie dame, dites-moi, chez vous, y a-t-il un homme ou bien êtes-vous seule ?

Chapitre 140

Hermann Hesse - Le curiste ( 3ème partie )

Si je me suis décidé à venir ici faire une cure, ce n'est pas par caprice
Ou volonté de prendre des vacances aux frais de la sécu,non
J'avais une bonne raison, je souffrais trop de rhumatisme pour ne pas essayer
Ce qu'il y a de meilleur dans le domaine des soins en la matière, d'après
Les informations glanées dans les revues médicales dont ma bibliothèque regorge.
Heureusement, comme je vous l'ai déjà dit, je n'étais pas le plus à plaindre
Dans ce concentré d'humains souffrants. Je ressentais de leur part,
Une certaine jalousie à mon endroit, car en effet, extérieurement,
Je boitais beaucoup moins qu'eux, et ma mine resplendissait le bonheurde vivre.
Bêtement cette situation m'apporta un plaisir troublant pour un homme aussi moral
Que votre serviteur, mais peut-être tout cela n'était quesupputations
Pour me voiler la face, ne pas voir la réalité de mes handicaps réels
Par rapport à la moyenne de l'humanité et non à celle d'ici, ne faisant pas référence
Dans les strates officielles des statistiques nationales. Depuis toujours,
J'ai un tempérament optimiste, seulement lorsque les choses se dégradent,
Il est stupide de persister dans ce mensonge permettant il est vrai
De survivre dans ce monde de fous. Je dois regarder ma situation
Dans ce qu'elle a de réel, sans chercher à la fuir par mille subterfuges.
Durant les premiers temps, je jouissais de mon bien-être en cette ville,
Choyé comme un coq en patte dans ce Grand Hôtel me faisant penser,
Pour me réconforter, à celui de Cabourg où notre Marcel national a imprimé
Dans nos mémoires et le luxe et la luxure qu'ici je ne risque pas de trouver
Sous la botte ni d'un cheval, ni sous le pied déformé d'une de ces personnes croisées
Dans l'ascenseur aux moments des repas. Toujours est-il,
Je m'autosuggestionnais un bonheur permanent tel Moustaki sur son île Saint Louis,
Et cahin-caha, j'allais de l'avant poussé par le spectacle quelque peu dégradant
De mes coreligionnaires. J'avais appris jadis certaines techniques
Pour me  trouver en empathie avec mes semblables, je les utilisais maintenant
Auprès des chaises roulantes trimbalant des malades beaucoup plus graves que moi.
J'éprouvais du plaisir dans cette position d'homme compatissant
Mais comment n'ai-je pas compris que je perdais mon temps avec ces balivernes ?
Tous les matins, je prenais l'avenue, allant de l'hôtel àla gare,
Et au milieu de ma promenade, afin de ne pas dépenser d'un seulcoup
Tout mon capital de force de la journée. J'allais boire une tasse de thé
À la terrasse du jardin d'un autre hôtel plus moderne, plus luxueux que le mien,
J'y lisais paisiblement le journal du jour, regardais les pigeons manger
Ce qu'il restait de la veille, quelques miettes des repas d'hommes d'affaires
Friqués fréquentant ce lieu pas fait pour les curistes de ma catégorie sociale.
À mon retour, au sommet de cette petite avenue se trouve la station thermale
Où j'aime entrer à chaque fois dans le hall un instant, en dehors de mes séances.
Midi sonne, il est temps de retrouver l'hôtel, car je fais partie du premier service
Et j'ai faim, mon petit-déjeuner étant des plus matinaux.
J'ai donc trois à quatre semaines à vivre en ce lieu dont le style de vie est monotone,
Ordinaire, mais j'y consens pour mes bains et pour mon bien personnel.

Chapitre 141

Daniel Defoe - Journal de l'Année de la Peste ( 3ème partie )

C'était l'été et à la Paroisse de la Peste, 120 personnes avaient trouvé la mort
Due à cette affreuse maladie où à d'autres causes, toujours est-il que ce nombre
De décès était anormal en rapport aux statistiques moyennes nationales,
Références absolues dans le domaine du royaume des chiffres.
En dehors de cet endroit maudit des Dieux, les autres paroisses vivaient en paix,
En dehors des morts naturels ordinaires, sauf quatre cas.
J'habitais entre l'église et Whitechapel, quartier connu pour avoir abrité
Un moment Charlie Chaplin dans sa tendre jeunesse, lorsqu'il était pauvre.
Puisqu'il n'y avait pas de morts dans notre coin, tout le monde restait tranquille,
Seulement de l'autre côté de la ville, la consternation était grande,
Et les riches les premiers eurent peurs et quittèrent leurs maisons bourgeoises
Avec famille et tout ce qu'ils pouvaient emporter avec eux,
Cela était criant dans l'avenue principale de notre petite ville,
Il y régnait une atmosphère d'exode, comme pendant les guerres.
Pour la majorité, les fuyards appartenaient à la haute société,
Avec son sens de l'organisation, et puis pour partir comme ils le faisaient,
Il fallait de sacrés moyens, des serviteurs, des carrosses àchevaux, des camions
Et des charrettes pour les meubles et les affaires de ces M'sieurs-Dames.
C'était là un spectacle bien triste et terrible àla fois, et je ne pus faire autrement
Que d'avoir des pensées fort sérieuses sur la misère et la condition humaine.
Vous aviez donc ceux dont la richesse permettait une fuite, puis les autres,
Obligés de rester là, ne pouvant faire autrement par faute de moyens.
D'autant que pour quitter la ville, nous devions passer par la case Mairie,
Son autorisation à monsieur le maire était des plus nécessaire,
Et la queue devant l'édifice ne décourageait personne,
Tant les enjeux vitaux étaient en cause. On obtenait nos papiers que si notre santé
Était des meilleurs, le moindre doute vous remettait sur le bord du trottoir,
Vous n'aviez aucune chance de vous sauver de là. Or comme personne n'était
Encore mort par ici, les papiers en question n'étaient pas si difficiles à avoir en fait,
Il suffisait d'une enveloppe, d'une boite de Marshmallow,
Pour arranger nos affaires et partir de là où la peste risquait de venir.
Cela se passa ainsi pendant les quelques semaines de mai et juin,
S'accélérant toutefois vers la fin, car une rumeur courait dans Londres,
Le gouvernement envisageait de stopper ces déplacements
Qualifiés trop dangereux pour le reste du pays. Mais ces rumeurs étaient-elles
Réelles ou non, ça, il était difficile de le savoir. En fait, on vivait bizarrement,
Par rapport à la vie normale ! Et puis un jour, sortant de ma léthargie
Je me mis à penser à ma personne : devais-je rester chezmoi quoi qu'il arrive,
Ou bien faire comme tout le monde, fermer ma porte
Et envisager une nouvelle vie ailleurs ?