Chapitre 1er



Il ne sut comment faire, maintenant qu’il avait acquis
Toutes les connaissances nécessaires à la compréhension
Des mécanismes qui généraient le monde et les hommes.
Entre autres, il avait lu attentivement quelques extraits
De la Nouvelle Revue de Psychanalyse de Monsieur Pontalis,   
Humble représentant de commerce, chez Gallimard.

S’il  avait essayé, dutemps de sa jeunesse, la lecture
De Nietzsche sans succès, non qu’il fut plus bête qu’un autre,
Mais, comment voulez-vous comprendre le mal si l’on est,
Comme il était, lui, dans le bien, du matin jusqu'au soir ?

Un jour vint...
Par on ne sait quelle excitation de l’esprit,
Où il put sortir de chez lui pour aller chez son coiffeur.
Une coiffeuse en réalité. Rien qui ne puisse défrayer
La chronique d’un quelconque journal lahnda.

Pourtant, cet événement le marqua profondément.
Il s’était confortablement installé pour le rituel du
Coiffage de cheveux, quand, la radio annonça la chute de l’
Empire américain. Il pensa tout de suite
Au mac do qu’il voyait au travers de la glace,
Qui reflétait, non seulement son visage hirsute,
Dû au lavage de ses tifs avant la coupe, mais aussi, à la
Vue de l’usine à bouffe qu’il avait en face des yeux.
Il fit très immédiatement une association qu’il n’a pu contenir,
Il pensa à José Bové, et eut hâte d’en finir avec cette séance
Qui n’en finissait pas. De rentrerchez lui, pour regarder
Tranquillement la télévision.

Seulement, seulement, les choses n’étaient pas si simples.
À peine arrivé chez lui, il alluma le poste. Toutes les chaînes
Retransmettaient la même chose, l’événement du moment,
Cela le troubla énormément, jusqu’à l’excès, et,
Il décida alors, d’aller voir son psy pour quelques
Consultations de remise en forme, car, lui revenait sans cesse
Le souvenir d’un suicidé psy, qu’il aimait entre tous
Un dénommé Bettelheim.

Il alla donc pendant dix semaines,tous les mercredis à
Quinze heures trente précise, dire à cet homme, jeune au demeurant,
Les maux de son mal, mais, heureusement, grâce à Dieu, ponctués
Par l’humour qu’il n’avait pas perdu, faisant envers et contre tout
Éclater de rire ce psy, payé par chèque et remboursé par la sécu.

En fait de maux…
Ce qu'il voulait, c'était, vider le trop-plein des émotions
Qu'il avait accumulés depuis le jour de sa naissance.
Le psy a beaucoup insisté pour qu'il fît une analyse de dix ans.
Mais de la psy, il ne voulait point en devenir l'esclave, et
L'autre, pas bête, se souvenant d'une autre période, où
Ce même client n'était passé au cabinet que trois fois, mettait
Quelques réserves à s'investir dans cette histoire.

Je ne sais si vous comprenez quelque chose à cette histoire,
Mais ce qu'il voulait avant tout, c'était faire la peau
Aux images contradictoires qui se bousculaient dans son esprit.
Pauvre naïf, pauvre ignorant,comment pouvait-il s'imaginer effacer
Quoi que ce soit de cette réserve où le destin de l'image est justement
D'y rester jusqu'au dernier jour, en cas de besoin, comme matériaux
De base pour l’expression de je nesais quelle nouvelle situation
De la vie courante ou de la vie tout court.

Dans ces séances, il parla beaucoup du soleil, de la plage et de la mer.
Son rêve était-il d'aller vivre à Trouville-sur-mer, pas trop loin de
Marguerite Duras ? Il est probableque son psy n'ait apporté aucune
Attention à ces discours. D'ailleurs, de l'attention en avait-il ?

Les psys, ça sert à quoi ? lui avait demandé sa soeur, un jour,
Cette question lui revenait en boucle comme une mélodie,
Tout au long du parcours psy de cette période.

Il parla aussi avec cet homme, de concepts nouveaux qu’il avait
En tête et pourraient révolutionner ceux de Freud, Jung,
Adler et des autres, sans oser nommer Lacan qu'il n’avait pas encore
Lu sérieusement. Seulement,ses amis lui disaient souvent qu'il était
Lacanien sur les bords, ce qui le surprenait tout de même.
Sa mère et son père formaient dans son esprit un couple.
Son psy lui expliqua qu'il en était ainsi pour tous les êtres
Vivant sur terre. À la remarque idiote qu'il avait faite,
La réponse du spécialiste, lui parut encore plus idiote,
Il commençait à entrer dans une sorte de délire avec ce gars-là,
L'idée d'en finir germa dans sa tête, déjà.

Il arrivait toujours à l'heure, au rendez-vous.
Avant, il allait boire un déca, au café d'en face où on finit,
Avec le temps, à le reconnaître et à lui dire bonjour,
Comme s'il était un habitué habitant le quartier. Mentalement,
Se préparait-il à laséance ou pensait-il à autre chose ?
Comment savoir au juste. Mesure-t-on combien
Tout est si confus dans ces rapports troubles
Que nous entretenons avec nous-mêmes ?

Seulement voilà, un jour qu'il attendait son tour dans la salle d'attente
Il prit une revue posée là sur la table basse, histoire de faire quelque chose.
Il était question, dans un article, de certaines plaintes d’hommes politiques
À l’égard de l’indifférence de leurs concitoyens et non du contraire.
Plusieurs documents officiels étaient mis en avant, témoignant
Ainsi de cette hypothèse selon laquelle : tout homme attend
Quelque chose d'un autre, qu'il nepeut pas donner.

Avec ça, il eut à improviser une séance qui s'avéra plutôt merdeuse.
Le lendemain, il déprima pas mal, pensant aux tours tombées en poussière
Évènement originel, ne l'oublions pas, de sa décision d'aller voir ce Lacanien.
Toutefois, le temps passant, il senti en lui
Poindre la fin de cette souffrance, de cette peur qui le tenaillait,
Jour et nuit. Il déduisit qu’il s’était agit là d’une crise existentielle.

Etait-il temps de mettre un terme à ces visites hebdomadaires ?
Fallait-il en parler ouvertement avec cet homme et comment,
Comment, lui, le prendrait-il  ?

Notre personnage avait pris la décision pour sortir de son angoisse
De changer d'appartement, car il avait des voisins bruyants,
Particulièrement après minuit...
Des conversations s’entamaient à ce moment-là de la nuit et résonnaient
Au travers de la cloison de leur salle de bains qui communiquait 
Avec la sienne : il lui devint dés lors impossible de dormir à partir
De cette heure-là.

Étant par nature non-violent et par ordonnance médicale,
Interdit de toutes contrariétés, il ne voulut pas entamer
De discussion avec ces gens, qui sur le palier étaient des plus courtois.
Ce qui l'avait décidé complètement à déménager, c'est
Qu'il y avait un autre problème dans cet immeuble :
Le gardien...

Le gardien de son immeuble le lui avait fait comprendre,
Sans que cela soit dit trèsclairement, il lui avait fait comprendre
Que, s'il l'aimait, en tout bien tout honneur bien entendu,
Il fallait casquer …

Il fut très choqué par cette façon de faire de la part
D'un garçon qu'il avait engagé au noir pour quelques travaux à exécuter
Dans son appartement, genre retouche de peinture dans la cuisine,
Changement d'une rondelle pour éviter le goutte à goutte
Qui coûte la peau des fessesdans une copropriété, la
Mise à niveau d'une fenêtre défectueuse et bien d'autre chose,
Dont le détail importe peu à la compréhension de la relation
Honnête qu'il avait entretenu bêtement avec cet homme,
Pendant les quelques mois qu'il avait habité dans cette citée.

Son psychanalyste avait-il une gardienne d'immeuble ?
Peut-être pas, mais, une femme de ménage, ça oui. Certaines choses
Étranges avaient troublél’attention de notre héros dans cette aventure.
Encore une fois, une impression d'être entendu par une tierce personne
Placée de l’autre cotéde la cloison séparant
Le cabinet du psy à de son appartement personnel mitoyen.

Qui se cachait de l'autre côté du mur, qui était là à écouter ?

Bizarrement, à la fin des séances, la femme de ménage sortait en même
Temps que lui et descendait l'escalier comme si de rien n'était.
Que cherchait-elle au juste ? Les mots qu'elle écoutait avidement
L'inspirait-elle ? Trouvait-elle qu'il y avait quelque chose d'inachevé
Dans ce dialogue entre son patron et ce client, cet artiste si intrigant ?

Mais, au fond, pourquoi s'était-il mis en tête
Qu'il s'agissait d'une femme de ménage ?
N'était est ce pas avant tout une femme ?
La femme de cet homme, pourquoi pas ?
Et même si elle étaitportugaise, pourquoi ce psy
Ne pouvait-il pas être marié à une femme comme celle-là ?
Femme de ménage ou femme tout court,
Toujours est-il que cet homme avait bien le droit
De ne pas vouloir vivre dans la solitude.

Un jour, alors qu’il attendait devant son déca la
Bonne heure du rendez-vous, il vitpasser son homme
Sur un vélo, avec à l’arrière un siège d’enfant vide.
Il déduisit alors qu’il n’avait pas qu’une femme…

En dehors de ça, leur relation était plutôt bonne,
Sauf, qu’il y avait entre eux cette épée de Damoclès :
« Ce n’était pas une affaire qui allait durer dix ans »
Cela avait l’air de déranger le psy, non que celui-ci pensât uniquement
À son chiffre d’affaires, d’autant, comme on l’a dit plus haut, qu’il
Recevait ses honoraires par chèque, ce qui, dans cette profession,
Est plutôt rare (voir les théories de Freud et consorts).

Le docteur était-il influencé dans le cadre de l’écoute par cette femme
De l’autre côté du miroir, cette femme/épouse ou femme de ménage ?
Pourquoi s’attachait-elle àespionner les discours de ce client
Particulièrement, n’y en avait-il pas d’autres plus attrayants,
Venant consulter au cabinet et pouvant tout aussi bien
Remplir ce vide terrifiant dont elle devait souffrir apparemment.

Un jour, par hasard, un mot lui traversa l’esprit alors qu’il se brossait
Les dents. Ce mot était celui de « lecture ». Comment avait-il fait
Tout seul cette extraordinaire association ?
Voilà un mystère dont les psychanalystes, plus tard,
Auront à débattre, mais, pour l’heure, ne compliquons pas trop
Le discours et allons droit au but. L’hypothèse de base était que,
Cette pauvre femme, venue toute seule, il y a dix ans de Lisbonne,
Sa ville natale, couvait un secretqu’elle cachait à tous, même à son psy :
Elle ne savait pas lire.

De cette découverte, de toute cette histoire, nous pourrions en écrire
Des paragraphes, mais restons-en là pour l’instant et disons sagement :
Chacun son destin, n’est-ce pas Maria ?

Il informa son psychanalyste de son intention de mettre
Un terme à ces séances.
Celui-ci eut du mal à entendre cette décision. Ne fallait-il pas du temps,
Beaucoup de temps pour guérir ? lui disait-il. L’autre rétorqua :
Mais, guérir, guérir, de quoi voulez-vous guérir ?
Bref, cette rupture ne fut pas facile.

Le moment de la fin était donc arrivé, maintenant.
Il se sentait libre, du moins, pour ce qui concernait
Tous les mercredis après midi,
Il pourrait occuper ce temps à d'autres choses,
Il remplacerait "ces paroles" par l’écriture et
Les rendez-vous par des promenadesdans Paris,
Au jardin du Luxembourg.