Suite 2ème partie...
Chapitre 48
Marcel Proust - Combray ( 2ème partie )
Si je vous ai parlé de Françoise, notre bonne, j'aimerai aujourd'hui
Vous en dire plus sur cette personnalité hors du commun.
Elle s'occupait donc de nous en s'adaptant parfaitement aux caractères
de chacun,
Aux habitudes de tout le monde, et de moi aussi évidemment.
Elle savait, par exemple, avaler les pilules acerbes de ma tante
Qui parlait souvent toute seule dans sa chambre et perdait la tête
par moment
Tout en trempant dans l'infusion, préparée par notre chère
et tendre servante,
Une petite madeleine dont elle me tendait un morceau une fois ramolli.
Pour récompenser notre employée, ma mère me donnait
une pièce
De cinq francs à lui remettre au moment où, on déciderait
pour moi,
Quand il fallait lui remettre ce généreux pourboire. Maman
savait une chose
Françoise qui était la bonté même, n'aimait pas
son gendre.
Un jour où elle devait aller voir sa fille vivant avec cet homme
détesté,
Ma mère pria intérieurement pour qu'il ne fût point
à la maison lors de l'arrivée
De notre bonne, afin qu'elle passât un moment agréable avec
sa p'tite fille,
Maintenant bien grande, puisqu'elle était arrivée à
trouver un mari... Ma mère
Était respectueuse vis-à-vis de Françoise et cela élevait
le niveau des relations
De notre maisonnée. D'ailleurs, nous l'aimions tous, car elle savait
travailler
Comme un cheval sans compter ni ses heures, ni ses efforts à tout
faire dans la maison,
La cuisine, le ménage, l'entretien des personnes dont ma tante la
première,
Qu'il fallait être là à tout instant, à son service
pour lui préparer une boisson chaude,
Lui tenir la conversation sans commettre d'imper qu'elle saurait très
bien
Mal prendre, la tante, si informée qu'elle était de tout ce
qui se passait dans la rue,
Puisqu'elle passait son temps à la fenêtre comme beaucoup de
monde à la campagne.
Il m'arrivait d'écouter au travers de ma porte, les conversations
de ces dames
Sur le palier, et me revient celle-ci où il était question
de grosses asperges préparées
Par Mme Imbert lors d'un repas familial dont elle avait eu écho,
Et ma tante demandait à Françoise d'agir comme Interpol pour
savoir qui
Lui avait fourni ces légumes hors du commun. Mais la bonne avait
l'information,
C'était monsieur le curé en personne, il était le fournisseur
de Mme Imbert.
Je voudrais ici m'arrêter un instant. C'est quoi cette question d'asperges
du curé ?
Qu'elles puissent être plus grosses que les nôtres, qu'y avait-il
de si extraordinaire ?
Un curé, n'est-il pas un homme comme les autres ? Alors pourquoi
Proust
A-t-il insisté si lourdement sur ce point en disant même qu'elles
étaient
Aussi grosses que les bras de je ne sais plus qui ? Pour l'heure,
Nous n'irons pas plus loin dans nos investigations, puisqu'il s'agit d'une
première fois,
Mais restons vigilants quant à ces associations dévoilant
déjà un esprit tourné,
J'allai dire exclusivement, vers ces choses de la sexualité des hommes…
En dehors de cette question d'asperges, ces femmes passaient un temps fou
À jacter ensemble... Il était important d'occuper ma tante
qui pouvait mourir à
Tout moment selon ses dires. Françoise, bonne âme, la rassurait
et, au moment fatidique
Où il fallait la quitter pour aller dans la cuisine, l'autre la rappelait
à son devoir :
" Vous n'oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème
Dans une assiette bien plate ? " Bien sûr que non, elle n'oublierait
pas,
Et pourquoi donc qu'elle oublierait ? Et puis, et puis, il y avait aussi
Toutes les informations de ce qui se passait dans les chaumières
des gens de Combray,
De qui y venait, de qui en partait, pour quelles raisons ces mouvements
avaient eu lieu,
Et quand on parlait de raisons, il s'agissait de raisons sérieuses
et justifiées.
C'était donc Françoise la détective de notre maison
et lorsqu'elle allait aux courses,
Elle glanait à droite, à gauche toutes les données
que ma tante avait besoin
Pour alimenter ses discours et sa raison de vivre. Je vous passe les détails,
Le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé
Perdreau sortant
Du couvent avant l'heure, du frère du curé qui venait de prendre
sa retraite…
Bref, vous l'avez compris, Françoise ne manquait pas de travail
Et son salaire de misère était, dans le fond, bien gagné.
Le soir,
Je montais raconter à ma tante, qui nous avions rencontré
dans nos promenades,
Surtout pour la faire réagir. Je lui parlais d'un homme par exemple
que grand-père
Ne connaissait pas… alors, branle-bas de combat dans notre royauté,
Mais qui était donc cet inconnu, cet infortuné, cet étranger
?
Je me faisais tirer les oreilles de faire marcher ainsi cette pauvre vieille
femme,
Mais la voir dans tous ses états m'amusait énormément.
À Combray, on connaissait
Tellement tout le monde, qu'une mouche venant de naître aurait défrayé
la chronique,
Déréglé la vie normale des gens de notre pays. Et puis
un chien, le chien de
Mme Sazerat n'était-il pas cet animal rapporté de Lisieux
par Mr Galopin ?
Un drôle celui-là, disait-on de lui secrètement, et
Françoise d'en rajouter :
" Un homme bien affable, toujours de bonne humeur, toujours aimable, galant
même "
Et ma tante, pensant à ces grosses asperges du jardin du curé
qu'on n'aurait pas
À table tout à l'heure, et puis les nôtres d'asperges
sont si petites …
Renouvelez votre menu Françoise, lui criait-elle. Moi, le dimanche,
J'allais à la messe voir le curé raconter ses histoires. J'avançais
dans l'église tel un saint
Pour aller m'asseoir tout en regardant ce qui m'entourait, trop sensible
j'étais à deux pas
De perdre connaissance par l'émotion causée par ce lieu de
prière.
Mme Sazerat, après avoir acheté quelques petits fours chez
notre pâtissier dont la
Spécialisté était la madeleine, venait là pour
prier le Seigneur,
Pas longtemps, car c'était l'heure du déjeuner et toute la
famille Sazerat
Attendait le repas dominical comme d'autres le messie.
Je ne m'attarderai pas à donner une description trop détaillée
de notre église,
Car je sais des gens réfractaires à ce genre de littérature,
alors passons ces détails
Et allons à l'essentiel. Mme Loiseau avait à sa fenêtre
des fuchsias violets caressants,
Par endroits, le mur mitoyen à l'église. Ces fuchsias, du
fait de ce contact
Avec la pierre sacrée, ne devenaient pas pour autant plus sacrés
que les autres,
Avais-je pensé un dimanche ordinaire où je n'avais rien d'autre
à faire.
Le clocher de Saint-Hilaire, nom affecté à l'église
de Combray, se voyait
À la ronde et vous ne pouvez imaginer comme il était insignifiant,
tant il ressemblait
À tous les autres clochers d'église de France et de Navarre.
Heureusement,
La semaine de Pâques, nous quittions ce village de vieux "chnoques"
Pour nous rendre à Paris. Quand nous revenions à la maison,
ma grand-mère
Me faisait remarquer la qualité de l'air de notre campagne, la beauté
du ciel le soir,
Et puis à l'horizon ce fameux clocher, si pur par sa forme,
Si loin de toute vulgarité, de prétention, de mesquineries…
Sans parler de ce jardin,
Cette nature qu'il ne fallait surtout pas confier à notre jardinier,
le pauvre garçon,
Ce qu'on a pu en dire du mal. Du clocher de Combray, ma grand-mère
en jouissait,
Elle le comparait à un pianiste. Et nous, ça nous inquiétait,
On la voyait parfois donner un sourire aux vieilles pierres des murs anciens
De notre sacro-sainte église, quant à moi, je n'étais
pas mieux dans ma tête, je le voyais,
Ce fameux clocher, comme une grande brioche bénie à ciel ouvert.
Tiens, une brioche, pas une asperge, une brioche...
Tout au long de mon existence, combien de fois y ai-je pensé à
ces souvenirs
Si attachants de Combray, lorsqu'à chaque chose, des images de ce
temps-là
M'apparaissaient, comme pour m'apporter le réconfort de ma tendre
enfance.
Près de chez nous, un Monsieur, ingénieur à Paris venait
dans sa propriété en fin
De semaine et nous l'aimions, car fait exceptionnel dans notre village de
paysans,
Il avait de la culture et donc de la conversation, au point d'écrire
des chansons
Pour un ami à lui musicien. Grand au regard bleu, profond, d'une
politesse raffinée,
Doux, causeur, et si précieux qu'aux yeux de ma famille cet homme
Méritait toute notre considération. Ce qui n'empêchait
pas quelques réserves de la part
De ma grand-mère le trouvant trop bon parleur, pas assez naturel
à son goût.
Et puis, ces critiques qu'il faisait sur la vie mondaine et ses agissements,
Particulièrement ceux de certaines personnes que les oreilles de
mon jeune âge
Ne devaient pas entendre, pas comprendre, pas encore, mais cela viendra,
assurait-il.
Il aimait le petit garçon que j'étais, me traitait d'âme
pure, belle à voir et
D'une qualité rare, d'une nature à devenir artiste, plus tard.
Mais revenons à Françoise ; elle se fournissait en informations
chez Théodore,
Épicier de profession et bricolant à ses temps perdus chez
monsieur le curé.
Elle en rendait compte à ma tante qui ne supportait presque plus
personne chez elle,
Dans sa chambre, sauf Eulalie, une jeune fille ayant une maladie de peau
repoussante,
Mais sachant y faire avec notre parente, maintenant âgée, exigeant
à la fois
Qu'on l'approuvât dans son régime, qu'on la plaignît
pour ses souffrances
Et qu'on la rassurât un peu : " Connaissant votre maladie comme vous
la connaissez,
Madame Octave, vous irez à cent ans ... " mais ma tante préférait
ne pas voir assigner
À ses jours un terme trop précis. Elle aimait Eulalie qui
venait la voir
Tous les dimanches. Ce jour, comme chacun sait, est le jour du Seigneur,
mais aussi
Celui de la table après la messe, préparé chez nous,
par notre paysanne de Françoise,
Parfaite cuisinière puisque parfaite en tout. Avec elle, d'ailleurs
Nous aurions pu ouvrir un restaurant à l'arrière de notre
maison de Combray
Et nous aurions fait fortune, seulement à l'époque, il était
mal vu de gagner sa vie
Avec ces choses aussi terre-à-terre : la boustifaille.
Nous finissions ces repas par des framboises que Mr Swann nous avait apportées
Ou bien par une crème au chocolat, inspiration toute personnelle
de la bonne à
L'attention de mon père particulièrement amateur de cette
mousse à nulle autre pareille,
Dont nous étions tous preneurs au risque d'être traité
de goujat si l'on s'avisait
À repousser ce dessert classique des dimanches. Après le repas,
maman m'autorisait
À aller lire dans ma chambre, mais avant, elle me conseillait de
prendre l'air frais
Dans le jardin et moi, je m'installai à la fenêtre de l'arrière-cuisine,
Et regardais Françoise agir comme une sainte, encore et toujours
au service
De notre très honorable et très respectable famille. Ensuite,
j'entrais
Dans le cabinet que mon oncle Adolphe occupa un temps,
Au début de sa retraite de commandant de notre armée. Une
ou deux fois par mois,
À Paris, je lui rendais visite, et pour ces rendez-vous, il aimait
à se vêtir
D'une vareuse simple et légère. Il se plaignait toujours de
ne pas me voir assez.
Il avait un valet de chambre à son service comme nous, nous avions
Françoise.
Je ne sais pour quelle raison, lorsque j'étais chez lui, je pensais
au théâtre,
Où je n'avais encore jamais mis les pieds, mais auxquels mon esprit
aimait
À s'évader, surtout là, dans ce décor si troublant
pour le jeune garçon que j'étais,
Et sortant bien évidemment de l'ordinaire des autres intérieurs
que je connaissais.
Donc, cette association avec le théâtre était toute
naturelle puisque c'était un lieu,
Un lieu idéal pour toutes les divagations, et mon oncle sur ce terrain
de la divagation
Avait plus d'expérience que l'ensemble des autres membres de ma famille.
Il était souvent entouré d'actrices et de cocottes qui pour
lui, faisait parti
D'une même catégorie de femmes, d'un même registre, me
précisait-il, mais lequel ?
Ça, j'étais trop petit pour le savoir précisément
pour l'instant... Ces femmes,
Il les recevait chez lui, sauf les jours où je venais, le voir.
Mais un après-midi où une de mes leçons n'avait pu
avoir lieu, je courus chez lui
Et sonnais à sa porte, alors qu'il ne m'attendait pas. J'espérais
probablement par
Ce geste incontrôlé, surprendre notre séducteur accompagné
d'une de ces belles dames.
Pour lui, bien sûr, je n'étais qu'un gamin, mais n'avais-je
pas le droit aussi
De connaître comme tout le monde ces secrets dont on parle dans les
livres ?
De l'escalier, j'entendis un rire et une voix de femme. Son valet de chambre
me reçut,
Me dit que l'oncle était occupé et ne pourrait pas me recevoir,
Heureusement, une voix chaude sonna à mes oreilles et j'entendis
sur le perron ces mots
" Je veux voir la mine de ce gosse si mignon dans les photographies..."
Mon oncle grommela un peu, pas beaucoup, et me laissa entrer dans le salon,
Lieu dans ma tête de toutes les débauches. Je vis une jeune
femme
Terminer une mandarine et me regardant droit dans les yeux au point de me
faire rougir.
J'allais embrasser mon oncle dans cet état coupable, honteux surtout
de le voir
Pour la première fois avec une de ces fameuses cocottes.
Elle trouvait le jeune homme bien attractif, mais moi cette fille, je la
trouvais semblable
À bien d'autres, et en particulier, à une de mes cousines
me laissant indifférent.
Par contre, l'idée de son immoralité me troubla, plus que
si elle m'était apparue
Dans un accoutrement spécial... On m'invita dans le cabinet de travail
Afin de faire plus ample connaissance, mais rapidement, mon oncle
Me demanda de partir, alors, je me levais avec l'envie pressante d'embrasser
La main de la dame tout en me disant :" Faut-il le faire ou faut-il ne pas
le faire ? "
Puis, je cessais de me demander ce qu'il fallait faire pour enfin faire
quelque chose.
D'un geste maladroit, aveugle, je portais à mes lèvres la
main qu'elle me tendait.
La tête me tournait et je n'entendais plus trop les mots si gentils
de cette personne
Voulant à tout prix me revoir contre l'avis de mon protecteur.
Avant de partir, éperdu d'amour pour la dame, je couvris de baisers
fous
Les joues de mon vieil oncle, et je me promis de lui témoigner un
jour,
Toute ma reconnaissance pour ce moment passé en leur compagnie.
Bien qu'il me l'ait interdit, je ne pus faire autrement, je fis un compte
rendu détaillé de
Cet après-midi extravagant à mes parents. Franchement, je
ne désirais pas causer
D'ennuis à mon oncle, et pourtant je savais que ma famille détestait
ce sale bonhomme.
Alors pourquoi ai-je agi de la sorte ? Innocent, j'imaginais le cerveau
des autres comme
Un réceptacle passif, sans réaction spécifique sur
ce qu'on y introduisait à l'intérieur.
Mes parents, après avoir ingurgité mon discours comme un boulet
de canon,
Furent très en colère contre cet homme pervers, avaient-ils
précisé, et il en ressorti
Que mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications
assez violentes.
Je ne compris pas très bien ce qui arrivait, car nous étions
tous non coupables
Je suis prêt à le jurer devant Dieu, si Dieu existe. Mais mon
oncle, lui, en mourut,
Sans laisser d'adresse, quelques années après. Après
ce moment de rêverie
Dans le cabinet de repos du jardin de Combray, je me décidais à
monter lire chez moi.
En passant devant la cuisine, je vis sortir l'aide de Françoise,
mais là,
Je ne veux vous en dire plus, car Proust l'a fait comme à son habitude,
Avec des longueurs à n'en plus finir, donnant dans la confusion la
plus grande,
Passant allègrement de cette pauvre fille engrossée par on
ne sait qui jusqu'aux dents,
Aux merveilles de Giotto dont Mr Swann m'avait donné des photographies
Pour les accrocher sur les murs de la salle d'étude, bref, il s'est
permis
De délirer autant qu'il a pu sur le ventre de cette fille de cuisine.
Nous pouvons avancer
Qu'il s'agissait là d'un symbole, d'un symptôme Lacanien, mais
pour l'heure
Laissons Lacan dormir tranquillement là où il est. Avait-il
quelques répulsions
À l'égard de la gent féminine ? N'insistons pas là-dessus
non plus,
Pour l'instant mettons tout cela en réserve, car il est trop tôt
pour se déterminer.
Allongé sur mon lit, un livre à la main, les volets clos,
je voyais à peine
Les lettres de mes pages, j'étais dérangé par les mouches
dansant devant mes yeux
Tels des notes de musique pour un concert donné sur la place de l'église
de Combray.
Chapitre 49
Franz Kafka - Lettre au père ( 2ème partie
)
Ton beau sourire, lorsqu'il apparaît, est toujours adressé
à d'autres qu'à moi.
J'aurai bien voulu, pourtant, te voir me regarder en face pour autre chose
Que pour être désagréable. N'étais-je pas un
enfant comme les autres,
Innocent, fragile et avec ce besoin d'amour commun à nous tous ?
Je ne savais pourquoi tu m'en voulais ainsi, qu'avais-je donc fait ?
Est-ce ma naissance que tu as mal digérée ? Ne pouvant faire
autrement,
Je cherchais tes failles pour te les servir comme des tartes à la
crème
En pleine figure, tels ces films de Charlot, mais Charlot, tu connais pas.
C'eut été trop de t'intéresser à autre chose
qu'à ton petit monde, si restreint, si mesquin.
Seuls certains hommes t'éblouissaient par leurs fonctions sociales,
Cela rassurait ta petite personne, cette petite chose de rien du tout. Ah
ça,
Tu avais une bonne santé, elle te mettait souvent dans un tel état
excitation ridicule
Où tu t'exprimais avec tant de vulgarité que j'en faisais
mon miel pour te fâcher,
Tu me disais que j'étais un être méchant, impertinent.
En fait, j'agissais ainsi,
Car je ne te considérais pas comme un homme comme tout le monde,
ordinaire,
Normal, non je te considérais tel un roi, un Dieu, et toi tu continuais
à crier,
Fou de rage. Tu disais que c'était une chance d'avoir un père
comme toi et
À quel point j'étais bien traité... Tout cela me paraît
vain maintenant, et puis,
Ton existence ne m'a servi en rien, sinon d'être né, la belle
affaire.
Père, heureusement maman a été bonne avec moi,
Elle a su atténuer ta violence à mon égard particulièrement,
Et à cause d'elle, je n'ai pas quitté la maison, je n'ai pas
fait de fugue ne voulant pas
Lui faire de peine. Alors, je suis resté sous le joug d'un malade
mental
Prêt à bondir à tout moment sur son pauvre fils, faible,
chétif. J'ai toujours vécu
Sur le qui-vive d'une catastrophe à venir, jamais je n'ai connu la
paix, et si
Ta naissance fut une erreur, à qui imputer ce malheur ? J'étais
né coupable et le restais
Sans répits, je ne connus rien d'autre. Qui dois-je remercier de
ne pas avoir reçu
Des coups de ta part ? Alors, pour les remplacer, venaient tes cris,
La rougeur de ton visage et puis tes comportements d'une violence sans pareil.
Je les méritais ces coups, et si tu me les avais donnés, alors
cela aurait dégagé
Ma conscience, j'aurai payé le prix de ma faute et ma vie en eut
été
Bouleversé dans le bon sens. Mais non, tu me laissais cuire dans
mon jus, tu n'étais
Qu'un sale pervers, mais ce mot-là le connais-tu ? Bien sûr,
Freud ce qu'il en a dit
Ou rien, pour toi c'est du pareil au même, tu agis, c'est tout ce
que tu sais faire.
Toi, évidemment, dans ta jeunesse tu n'as pas dormi dans un appartement
douillet
Comme le notre et manger à ta faim tous les jours, mal vêtus
les hivers
Et souffrant du froid en permanence, tu n'allais pas, jeune garçon
à l'école,
Mais dans un magasin, travailler comme un esclave, et malgré cette
vie de chien,
Tu respectais ton propre père plus que moi je n'ai pu le faire à
ton intention.
Un jour, je m'en souviens trop pour ne pas le relater ici,
Tu es allé jusqu'à me traiter de fou.
Cela fut le début probable de tous mes problèmes psychiques.
Que voulais-tu ?
Me voir aller vivre sur les pas de ton passé, connaître le
travail plutôt que les études,
Les privations dont tu dis avoir souffert ? Mais en quoi tout cela t'aurait
soulagé
De tes propres souffrances ? Et puis, ne l'oublie pas, nous ne vivons pas
La même époque, mais ça, tu n'en tiens pas compte, tu
gesticules dans tes discours,
Toujours les mêmes, nous avions la vie trop belle et puis, et puis...
Mais pour moi, tu as été un enfer.
Chapitre 50
Georges Perec - L'homme qui dort ( 2ème partie
)
Tu t'obsèdes sur ces cartes que tu veux mettre en ordre,
Mais de quel ordre il s'agit dans ta tête ? Tu les compares à
des foules d'hommes
Qui montent et descendent les marches de l'escalier menant au métro,
Et donc au travail, à l'ordre normal des choses de la vie. Tu sors
Des murs de ta chambre où aucune femme ne vit, tu te souviens de
mille souvenirs
T'apparaissant perdus dans un amas de repères à retrouver.
Tu émets quelques hypothèses au hasard des mots te venant
comme ça,
Ils s'embrouillent, tournent en rond autour de toi. Tu dois te ressaisir,
être précis,
Logique, prendre tes marques dans ce crâne qui perd pied, se noie.
Il faut t'accrocher à un fil, aussi mince soit-il ; tu retrouves
ton esprit,
Mais il est lourd à porter chaque jour, tu as encore sommeil. À
peine réveillé, des images
Insolites te viennent par paquets et comme les cartes, tu ne sais comment
les classer,
Elles sont floues, tu penses à les laver avec du savon, quelle drôle
d'idée. Ta peau fine
Est tendue, posée à même l'oreiller, recroquevillée
sur ta personne au point de t'y perdre
Avec des considérations à faire frémir le quidam traversant
la rue, et puis, te dis-tu,
Ma conscience qu'a-t-elle à se reprocher ? Ce n'est pas la première
fois
Que tu te trouves dans cette situation, tu cherches un endroit, un lac,
Une rivière ou n'importe quoi de liquide. Seulement, il n'y a rien
Sinon un gros coussin étouffant cet intellectuel que tu penses être.
Tu as dormi, et dans le fond tu n'as pas sommeil, tu cherches derrière
toi
Ce qui a pu se passer. À l'horizon tu vois, tu crois voir,
Mais il est trop tard, comme toujours, on ne refait pas deux fois la même
prise.
Mais cette remarque n'est pas de toi, elle te revient d'un autre temps,
tu n'as pas la force,
Le courage d'y aller voir de quoi il en retourne au juste, pourquoi aujourd'hui
et
Pas hier, et toujours ce pourquoi donnant le vertige, tu ne sais pas y donner
une réponse
Pouvant calmer tes sens raisonnablement, assez pour ne pas remettre ta tête
À l'horizontale et dormir, effacer ta mémoire.
Tu quittes Paris pour aller dans l'Yonne voir tes parents. Là-bas,
Ils sont heureux avec leurs habitudes, leurs rites quotidiens, toujours
les mêmes,
Ils s'enchantent de tout, du château du village, de l'église
et d'un arbre
Plusieurs fois centenaire. Tu as décidé d'y rester longtemps,
tu écoutes les informations,
Tu joues avec eux aux jeux radiophoniques... Tu te couches très tôt
et tu n'attends pas
La venue de ta mère dans ta chambre pour trouver le sommeil, tu lis
parfois toute la nuit
Des livres de ta jeunesse retrouvés dans une armoire. Ce sont Alexandre
Dumas,
Jules Vernes et bien d'autres... Tu les reprends, les redécouvres
Comme pour la première fois. Tu parles peu à tes vieux, sauf
aux repas.
Le matin, tu traînes au lit, tu les entends vivre, aller, venir,
S'activer à l'entretien de la maison, partout ça bouge, partout
ça fait du bruit,
Et toi tu es allongé dans ce lit, sur cet édredon de plume
que tu aimes pour sa douceur,
Elle te rappelle la peau d'une femme, alors tu regardes le plafond, les
solives
Et tu rêves... Tu as dormi tout habillé sans même t'en
rendre compte,
C'est le matin, tu es assis à la table de la cuisine. Sur la toile
cirée, ta mère pose
Les ingrédients habituels de ton petit déjeuner et te donne
les nouvelles du jour.
Tu es un gentil garçon, tu vas aux courses et ne déranges
personne.
Tu ouvres les yeux sur ce microcosme, tu le vois comme une parcelle du monde,
Cette idée te plait, pourquoi ne pas lister ces menus détails
de la vie de ces gens-là,
Faire un inventaire, des fiches à trier peut-être, mais des
fiches à trier dans quel sens ?
L'après-midi tu fais des promenades, tu cherches sans même
t'en rendre compte
À te perdre, et s'il t'arrive de te ressaisir, tu ouvres grands les
yeux sur tout,
Tu vois alors le village tel qu'il est, dans sa réalité...
Et puis, il y a les champs et ses paysans qui n'ont jamais connu Paris,
Et sous ses toits, les chambres de bonnes, les chambres d'étudiants...
Chapitre 51
Witold Gombrowicz - Ferdydurke ( 2ème partie
)
Je n'étais pas seul, dans l'ombre de la chambre, il y avait quelqu'un,
mais
Ce ne pouvait être que moi-même sous une autre forme. Un double
N'ayant pas l'habitude de ce genre de problème, j'eus peur, et l'autre
fut contaminé
Au point d'apaiser ma crainte, alors je pus, non pas le regarder en face,
mais
De côté, comme fait ma mère, un coup j'te regarde, un
coup pas, et je constatais
Toute l'ampleur des dégâts de la vie sur ce visage crispé
débordant d'angoisse.
Je me devais d'accepter l'évidence, ce miroir me montrait tel que
j'étais,
J'y voyais en même temps mon extérieur et mon intérieur
confondus
Dans la même image, j'étais ça, il n'y avait rien à
faire, rien à redire.
Je me mis à douter, ce ne pouvait pas être mon corps, je n'étais
pas ce gars-là,
Il m'est étranger... Rentrez donc chez vous monsieur, vous vous trompez
d'adresse.
Malgré mes injonctions, il restait là planté sans rien
dire, peu fier de lui.
Il me regardait, je le regardais, nous nous regardions.
Je me suis longtemps imaginé autrement, pas comme ce tas de chair
décrépi
Dont la lumière trop blanche de la pièce, révélait
tous les défauts qu'ici
Je préfère ne pas trop détailler, car j'aurai trop
peur de décourager ceux qui, par ailleurs,
Un jour ou l'autre, me rencontreraient et seraient attirés par mon
charme résiduel...
Mais cela ne m'empêcha pas de m'approcher de cet intrus,
Et de lui flanquer une baffe au visage.
Non, non, et non, réveillez-moi, je dors, je fais un cauchemar
et peut-être y a-t-il
Danger à ne pas me retrouver tel que j'étais avant cette apparition.
Mon corps disloqué, inexistant, se dédouble terriblement et
devant cette nouvelle
Situation, je fus indigné et pour ne pas succomber à la folie,
à la fatalité,
Je me mis dans la tête d'utiliser ce qui m'arrivait à des fins
artistiques, écrire.
Je sors une feuille de papier d'un tiroir, me fais un thé bien fort
et l'accompagne
En toute simplicité, de quelques biscuits me faisant penser à
celui qui, bien avant moi,
Avait utilisé ce stratagème pour créer l'une des oeuvres
les plus conséquentes
Pour l'humanité tout entière. Dieu me préserve, je
n'avais pas cette prétention à vouloir
Me comparer à notre maître, mais seulement dire au monde, la
tête droite, qui j'étais.
Malgré cela, je sentais monter au plus profond de moi la haine des
hommes et du monde.
À peine me suis-je installé à ma table, le téléphone
sonna pour m'annoncer la mort
D'une tante, la pauvre malheureuse ! On me demanda d'écrire sur elle,
mais que
Voulez-vous que j'en dise ? Comme nous tous, elle avait ses bons et mauvais
travers,
Mais à part ça, franchement, je n'avais nulle envie de me
tracasser les méninges
Pour me souvenir du temps où elle était vivante, temps que
je n'avais aucune intention
D'explorer, d'aller à la recherche de... comme d'autres, merci, trop
peu pour moi.
Je regardais sur ma table de travail les brouillons de la veille, me frottant
les yeux
Et tel Houellebecq, j'allumais ma première cigarette du matin et
la tenais comme lui
Entre le pouce et l'auriculaire, c'est bien ainsi que je l'ai vu faire à
la télé.
Je commençais à me lire, lorsque je me sentis très
mal, ma tête tournait, je m'assis et
Cloué sur mon siège, je ne pouvais plus bouger pendant un
temps me paraissant
Une éternité. Sur ces écrits jetés sur ces feuillets,
j'avais un avis défavorable sur moi,
Et probablement était-ce la raison de mon malaise ? Je secrétais,
sans le vouloir,
Inconsciemment, mon propre mal, mon propre poison. En médecine cela
a un nom,
Auto-immune, des maladies auto-immunes... Ce jugement sur moi-même
Me rapetissait, mes membres devenaient de plus en plus petits, j'étais
devenu un cafard,
Un petit perdu dans un pré à vaches, broutant comme elles,
bêtement.
Pour me remonter le moral, j'essayai de me convaincre que la vie était
possible,
Même petit, on peut grandi avec le temps... Je n'avais donc pas perdu
l'espoir,
Je voulais croire encore, mais à quoi ? ça, je n'en savais
rien, du moins pour l'instant.
J'ouvris la bouche pour prendre une gorgée de thé, mais c'était
froid, alors
Je me mis à penser aux paysans s'occupant de leurs animaux,
Et dont les seules préoccupations sont d'ordre vétérinaire.
Qu'en savaient-ils, eux, de mes écrits, de ma pensée, de mon
intelligence, sinon
Qu'ils s'en foutaient comme de leur première communion. Alors,
Je détournais la tête pour la remettre à sa place dans
la bonne direction,
Celle de l'enfant que j'étais redevenu maintenant avec, en mon for
intérieur,
Une telle violence accumulée depuis le premier jour de ma naissance,
Et devenant une horreur pour le monde, à n'en pas douter.
Et puis la ville, la ville où je vivais dans tout cela ? Les gens,
Où en étaient-ils eux, ces personnes normales, ces congénères,
ces maquereaux ?
Chapitre 52
Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray ( 2ème
partie )
Voulant en savoir plus sur ma nouvelle proie, nous fîmes plus ample
connaissance.
Je posais quelques questions sans importance à priori, mais invitant
à la confidence,
Le temps d'une conversation mondaine auquel je m'astreignais,
Compte tenu de l'honorable statut social qui était le mien.
Je croisais un ami de longue date et avons échangé quelques
points de vue
D'une banalité absolue pour arriver à l'essentiel : en savoir
plus sur ce beau garçon,
Ce cher Dorian, déjà installé, contre ma volonté,
au centre de toutes mes préoccupations.
Cet ami le voyait souvent et ce fut une aubaine pour mes questionnements.
Alors, je lui soutirai les moindres détails dont ma curiosité
ne pouvait se rassasier,
Assoiffé d'informations, j'étais en quête de tout ce
qui pouvait le concerner.
Je voulais le voir à tout instant dans mon atelier, le peindre, concentrer
mon énergie
Intime et physique, à la permanente jouissance de cette beauté
infinie.
Son visage exprimait à lui seul toutes les splendeurs exposées
dans nos musées.
Le temps passa, et mon rêve se réalisa.
Je convainquis cet éphèbe à passer à l'acte,
à se consacrer à sa nouvelle fonction :
Être à ma disposition pour l'oeuvre que j'avais à accomplir.
Je peignis sans relâche,
Jours et nuits. Chacun des contours de mon modèle m'était
à la fois connu
À force de dessins et de croquis, mais à la fois étrangers
pour des raisons obscures.
Si je peignais beaucoup, je méditais aussi, et devant la splendeur
de mon travail
Dévoilant la vérité de cet être, mais également
celle de celui qui en tenait
Les crayons, les pinceaux... J'étais devenu à moi tout seul
une école nouvelle
D'un tel romantisme que les Grecs mêmes en rougiraient de honte.
Nous étions, sans l'avoir voulu, sans l'avoir fait exprès,
devant la perfection
De l'âme et du corps, d'une grandeur nous dépassant tous les
deux,
Car il était comme moi, parti prenant dans cette aventure d'un autre
temps.
Devant lui, je me sentais petit et grand à la fois, petit devant
la splendeur de sa beauté,
De la finesse de ses traits, toujours à me retourner les sangs, me
rendant
Par moment vide d'épuisement et par d'autres, plein d'une énergie
à remuer ciel et terre.
Si seulement vous saviez ce que Dorian représente pour moi,
Vous comprendrez ce qu'est l'amour d'un peintre pour son modèle.
De cet être de chair devenu par le hasard des croisements de choses
dont
Nous ne sommes ni les maîtres, ni même les acteurs, mais de
simples gens
Dont la tache est de répondre à nos stimulus. Son influence
sur moi,
Subtile, envoutante, emportait tout sur son passage, je devenais à
la fois
Dürer, Le Caravage, Dali et Bacon.
Si certains voulaient admirer mon modèle, je le protégeais
du regard des étrangers
Pour me le garder égoïstement. Et puis que pouvait-il être
pour les autres
Par rapport à ce qu'il était pour moi ? Rien. Je l'avais
construit de mes propres mains
Par le biais efficace de mon imagination et mis uniquement au service de
mon art.
En lui, je vois tout, et sur mes toiles, même s'il n'apparait pas,
Il est présent partout, dans cet arbre, dans cette maison, dans ces
quelques fruits posés
Négligeament sur cette table ou même encore cette fillette
portant un pot de lait.
Il est la couleur de mes tableaux, et si je ne veux pas présenter
son portrait
Au regard des autres, c'est qu'il y a une raison, et cette raison,
Cette raison, je ne la connais pas. Je devine, toutefois, l'existence
d'une autre image
Derrière celle représentée là devant mes yeux,
une image de moi cachée,
À tout jamais enfouie dans cette limite entre l'excellence et l'horreur.
Alors, si je le montrais, peut-être se trouverait-il parmi l'un d'entre
vous, plus fin
Que les autres, un pour y voir le fond des choses que je ne désire
pas montrer.
Chapitre 53
Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet (
2ème partie )
Un après-midi, une nouvelle me fut portée par le facteur m'annonçant
la mort
De mon oncle, j'en fus touché au plus haut point, car il avait pensé
à moi pour l'héritage,
Et j'étais convoqué chez le notaire pour savoir de quoi il
en retournait.
Craignant une blague de la part d'un farceur, bien que rien ne laissait
à penser
Une telle chose, mon ami Pécuchet m'assista dans cette rude épreuve.
Nous étions émus tous les deux, alors nous marchâmes,
traversant Paris de long
En large, moi, rouge comme un poisson rouge et lui me frottant le dos
Afin de me calmer. Rapidement, nous retrouvâmes notre forme habituelle
et
Nous avons bien ri à l'idée qu'une somme importante risquait
de nous tomber du ciel.
Les indications du testament étaient claires,
J'avais droit à une portion conséquente des biens de mon oncle,
mais ce ne fut pas tout,
J'appris que cet homme était à la vérité mon
père, et cela ne me surprit en aucune façon.
L'important, était le montant de la somme : deux cent cinquante mille
francs, pour moi,
Pour moi tout seul, Pécuchet n'en revenait pas. Seulement, l'un des
autres fils n'acceptait
Pas les dernières volontés de son père et voulut tout
mettre en branle et faire capoter
Ce bonheur si bien venu à ce moment-là de mon humble existence.
J'en fus malade.
Insomnies, colère suivie d'espoir, exaltation puis abattement, tout
y passa.
Il fallut attendre pas moins de six mois pour calmer ce demi-frère
inconnu,
Et entrer enfin en possession de mon héritage, de mon dû.
Mon premier cri fut un cri du coeur pour mon ami et pour moi-même
:
" Nous nous retirons à la campagne ". Pas tout de suite, répliqua
Pécuchet,
J'ai encore deux ans de travail avant ma retraite. Je fus contrarié,
certes,
Mais je comprenais sa volonté d'indépendance financière
vis-à-vis de moi,
Alors, nous avons convenu ensemble d'utiliser ce temps-là
À étudier notre avenir dans les moindres détails. Nous
achetâmes à la Fnac
Des cartes de géographie et des guides d'informations sur les différentes
régions
Où nous pourrions aller vivre. En fait, peu importait l'endroit,
l'essentiel
Était d'avoir une maison. Tout d'abord, nous planterons des rosiers
dans notre jardin,
Car les roses portent bonheur à ceux qui s'en occupent, sans compter
les bienfaits
Occasionnés par l'exercice physique, nous manquant tant à
Paris.
Le matin, nous nous réveillerons heureux d'être là,
et après
Un petit-déjeuner copieux pris en toute quiétude, nous glanerons
autour de
Notre propriété ce qui peut nous enrichir en connaissances
liées à la terre :
Les pommes pour le cidre, le lait pour le beurre, le blé pour le
pain, mais aussi,
La tonte des moutons, l'entretien des ruches, sans oublier bien entendu
les vaches,
Dont notre ami Dubillard nous a donné l'eau à la bouche. Bref,
plus de chefs,
Plus de travail, plus de termes à payer, puisque nous serons propriétaires
De tout ce que nous aurons. Certains disent haut et fort : " Vive la liberté
"
Nous ne pouvons que leur donner raison : la liberté n'a que du bon.
Nous ferons tout ce qu'il nous plaira, nous laisserons même pousser
notre barbe !
Dans les premiers temps, nous achèterons tous les outils pouvant
servir
À faire de nous des gens hors du commun, sans oublier quelques bons
ouvrages
De littérature, venant s'ajouter à la bibliothèque
de Pécuchet.
J'emporterais mes meubles et quelques ustensiles de cuisine ; cela suffira
largement
À nos besoins dans un premier temps. Toutes ces pensées donnaient
à nos visages un air
Différent de celui qu'on nous connaissait, et nos collègues
s'en aperçurent au point de
Nous trouver " drôles...". Mais implacides, nous gardions secrets
tous nos projets.
Il fallait donc trouver une maison et à six mois de notre départ
définitif,
Nous n'avions encore rien vu de satisfaisant dans les régions consultées.
Nous savions parfaitement ce que nous voulions, ou plus précisément
Ce que nous ne voulions pas. Nous fuyions le voisinage et redoutions la
solitude,
Il fut difficile de tomber sur la perle rare. Enfin, Chavignolles nous sauva.
C'était un château entre Caen et Falaise de trente-huit hectares,
Avec une ferme et des dépendances. Nous fûmes conquis et le
moment venu,
Nous nous installâmes dans ce Calvados à la renommée
mondiale pour ses pommes,
Son calva et son cidre brut et doux.
Mais avant cette nouvelle installation, il a fallu quitter la capitale,
et la mémoire
Toujours elle, se réveilla tout à coup aux bons souvenirs
des jours heureux passés ici,
Les restaurants, les théâtres, les concerts, la concierge de
l'immeuble, et puis
Tous ces gens habitant notre quotidien si ordinaire. Tout cela me portait
À une tristesse auquel je n'avais aucune envie de dire bonjour.
Mon ami, lui, la veille de notre départ, tourna en rond dans sa chambre
jusqu'à
Deux heures du matin, prenant conscience à ce moment-là qu'il
ne reviendrait plus
En ce lieu, alors, se disait-il, c'est tant mieux, je suis un homme heureux.
Chapitre 54
Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions (Livre 1)
( 2ème partie )
Il nous arriva un accident dont les suites ont influé le reste de
ma vie.
Pour fuir un malentendu insurmontable, mon père quitta la maison
où nous habitions
Pour s'expatrier loin de nous. Alors, sans lui, je restais sous la tutelle
de mon oncle,
En compagnie de son fils, du même âge que moi. J'aimai avant
tout la lecture, mais
Je prenais aussi plaisir aux jeux de la nature, de la campagne... Je garderais
tout le reste
De ma vie le souvenir de ces jours heureux passés à étudier,
grâce aux bons soins
De mon professeur, homme fort raisonnable et ne cherchant pas,
Comme c'est souvent le cas malheureusement, à me dégouter
de mes études.
J'étais dans d'excellentes dispositions pour ouvrir mon coeur au
monde, me sortir
De ma névrose, de ces sentiments si élevés qu'ils vous
aliènent complètement.
Je m'unis tendrement à mon cousin, et aujourd'hui encore j'ai pour
ce garçon
Ma plus grande affection. Nous avions en commun d'avoir besoin d'un camarade
Pour ne plus être seuls en ce monde, nous travaillions et nous amusions
ensemble,
En quelque sorte, nous étions heureux. L'idée de vivre
l'un sans l'autre nous apparaissait
Impensable, car en tout nous étions complices. Il avait de l'influence
sur moi
Et moi sur lui, et durant les cinq années de notre existence commune,
bien sûr
Il nous est arrivé de nous battre comme tous les gosses,
Mais jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart d'heure.
Malgré tout, je garde une frustration de n'avoir pas pu prolonger
plus longtemps
Ces moments de bonheur partagés entre l'élévation subliminale
et son corolaire,
La dépression. Je voulais être aimé de tous, tout le
temps et en toute circonstance.
J'étais un doux garçon, mon cousin aussi et les gens qui nous
entouraient tout autant.
Pendant deux ans je vivais dans une ouate loin des sentiments désastreux
Que j'écrirais un peu plus tard, puisque ma décision est prise
de vous confier,
À vous chers lecteurs, toutes mes confidences comme s'il s'agissait
d'une confession
Devant Dieu... s'il existe évidemment, cela s'entend. " C'est la
ouate que j'préfère "
Dit la chanson, il en était de même pour moi, j'étais
bien là-dedans,
Ce cocon protecteur me convenait parfaitement.
Mais parfois, il m'arrivait de ne pas être brillant et alors cela
contrariait, chagrinait
Ma maîtresse d'école, par ailleurs assez autoritaire pour oser
la punition de chair
Dont je garde le doux souvenir de ces douleurs à la sensualité
trouble, si trouble
Que j'étais à deux pas d'en redemander, s'il m'avait été
permis de m'exprimer librement.
Un jour, perdu dans mes égarements, je demandais à mon frère
de m'infliger une fessée,
Je fus très déçu, je n'avais pas ressenti avec lui
le plaisir éprouvé des mains de
Mme Lambercier... Mais, je n'abusais pas de ce plaisir ne voulant pas éveiller
chez elle
Des soupçons justifiés, ni contrarier cette jolie femme que
j'aimais en silence.
Ma bonté d'âme me jouait déjà des tours, elle
m'empêcha de jouir de cette situation.
Lorsqu'elle se rendit compte de l'effet produit de sa punition sur moi
Elle cessa immédiatement, irrévocablement cet exercice contre
nature et nous avait,
À mon frère et à moi-même, interdit maintenant
de passer nos nuits
Dans sa chambre, dans son lit, comme avant. Pour elle, j'étais devenu
un grand garçon,
J'avais huit ans, et tout cela, que voulez-vous c'est ainsi, me marqua à
vie.
Par elle mes sens s'allumèrent, mon sang brûlait de sensualité,
Je fus longtemps tourmenté sans savoir pourquoi,
Gardant l'oeil ouvert sur toutes les personnes pouvant ressembler à
mon éducatrice...
Ces images bloquées dans mon esprit ne me donnèrent aucune
volonté d'y aller voir
Ailleurs de quoi il en retournait dans la réalité... Au contraire,
J'étais bien dans mes phantasmes, au point de les porter souvent
à la limite de la folie.
Extérieurement, pour les autres, je restais toujours un charmant
gentil petit garçon.
Chapitre 55
Jean-Paul Sartre - L'enfance d'un chef ( 2ème
partie )
Mr le curé venait à la maison une fois par semaine et même
qu'un jour
Il me demanda, les yeux dans les yeux, si j'aimai ma mère. Oui, j'aime
maman
Mais aussi papa, ai-je rétorqué sans rire, alors, Mr le curé
termina son assiette
À dessert où il restait des framboises bien rouges de son
jardin, et non des asperges.
Après, il me posa une autre question ayant trait à son métier
et concernant Dieu
Évidemment. Moi, bon Dieu de bon Dieu, ne sachant quoi répondre,
je le regardais
Méchament et allais dehors faire pipi de colère sur le gros
buisson d'orties
Juste à côté des commissions d'un chien. Il y avait
dessus une grosse mouche bleue
Qui bourdonnait autour, alors je la fixais en disant : " J'aime maman ".
Mais en disant cela ainsi, aimai-je pour autant cette personne et n'était-ce
pas plutôt
Par convenance sociale qu'il me fallait croire à un amour dont je
n'avais
Aucune certitude, aucune conviction ? Il y eut la guerre cet été-là,
et papa partit
Se battre sur le front, du coup maman se trouva heureuse de rester toute
seule avec moi,
J'étais si gentil, si prévenant auprès d'elle... J'avais
quelquefois des comportements
Bizarres, j'en voulais à un arbre, c'était un marronnier et
je le traitais de tous les noms,
Histoire de voir s'il se passait quelque chose,
S'il réagissait ou non à ma façon d'agir à son
égard. L'arbre resta tranquille
À mes injonctions, alors je portais toute ma colère sur mes
jouets, je les démontais
Pour savoir de quoi ils étaient faits, ensuite pour me venger de
tous mes malheurs,
Je tallaidais les bras d'un fauteuil avec un vieux rasoir de ce père
absent.
Petit à petit, je devenais pas très agréable à
vivre, je rejetais tout
Sans délicatesse aucune et j'allais même à m'amuser
à arracher les pattes
D'une sauterelle qui ne m'avait rien fait. Je souffrais de ne pas les voir
souffrir,
De ne pas les entendre crier et me demander pardon à genoux.
Papa revint au mois de mars, il me trouva changé et même qu'il
ne m'a pas reconnu.
Imaginez comme cela me fit plaisir... Je tombais dans une sorte de somnolence
et
Pour les punir tous, j'allais maintenant faire mes cacas tout seul au cabinet,
sur le trône,
J'y restais des heures entières, là j'étais seul au
monde, c'est ainsi que je devins Sartrien.
Ma relation au père n'allait pas en s'améliorant, je le boudais
de m'avoir un jour
Coupé les boucles de mes cheveux. Depuis ce moment-là, les
grandes personnes
Ne se comportaient plus avec moi comme avant, me traitant de mignon petit
garçon,
De petite fille parfois, j'aimai tant ça, me tripotant le corps comme
ils pouvaient.
Maintenant avec mes cheveux courts comme un garçon, ils me racontaient
Des histoires instructives...
Comme c'était la guerre, on eut droit aux bombardements, alors mon
cousin Riri
Et sa maman, ma tante Berthe, vinrent habiter chez nous. Je n'étais
plus tout seul,
Et fus très content de jouer avec un copain. C'est à mon cousin
que je confiais
Le secret de ma vie : j'étais somnambule. Je ne sais pour quelle
raison, un jour,
Riri dans le jardin près des orties, ouvrit son pantalon pour me
montrer son zizi,
En me disant quand il sera grand, il ira tuer les boches aussi. Pour ne
pas en rester là,
Je lui montrai le mien, mais Riri dit : " C'est moi qui ai le plus grand
"
" Oui, mais moi je suis somnambule " lui ai-je répondu tranquillement.
Une nuit,
Je demandais un service à mon coéquipier : qu'il resta éveillé
pour voir comment
C'est un somnambule, puis au petit matin, il me ferait un compte rendu détaillé
De ce qu'il aurait vu. Si ce projet intéressant ne put avoir lieu,
C'est que mon cousin partageant le même lit que moi était un
dormeur effréné
Et rien ne pouvait le dissuader à fermer les yeux à peine
allongés sur son lit.
Chapitre 56
Marguerite Duras - L'amant ( 2ème partie )
Un jour, elle retrouve la photographie de son fils, il a vingt ans, il est
loin,
Loin d'elle, son air arrogant lui fait peur, il paraît si pauvre,
si maigre aussi.
Elle pense au bac, à cette photo pas prise, elle a quinze ans et
demi.
Si sa mère avait été avec elle, surement l'aurait-elle
prise, elle, mais ce ne fut pas le cas.
Une image. C'est la cour d'une maison sur le Petit Lac, nous sommes ensemble
J'ai quatre ans et ma mère est au centre de la composition. Elle
ne sourit pas,
Elle attend, les traits tirés, somnolentes par excès d'ennui.
Cela lui arrivait de tomber,
Exténuée par le travail, alors pour nous ses enfants, tout
allait à veau l’eau,
Elle nous oubliait. Ce grand découragement à vivre, elle le
vivait chaque jour,
Parfois il durait, parfois il disparaissait.
Pourquoi perdait-elle confiance en elle comme cela ?
Nous n'en savions rien, nous subissions, ça oui, nous subissions.
Elle avait eu une pulsion : acheter cette maison que l'on voit sur la photo,
Ce fut un coup de tête ; nous n'en avions pas besoin et ce n'était
pas le moment.
Avait-elle la prémonition d'une contamination, de cette maladie
Dont mon père ne put survivre ? Le bonheur n'avait pas sa place chez
nous,
Elle lui avait fermé la porte à double tour. Souvent elle
voulait dormir,
Souvent elle voulait mourir. Je devais survivre, alors je coiffais mes cheveux
en arrière
Comme font les garçons, bien à plat pour moins les voir, moins
les montrer.
Ils sont longs et vont jusqu'aux reins, ils sont ce qu'il y a de plus beau
en toi,
Disait-on, est-ce à dire que le reste ne valait rien ? À vingt-trois
ans
Je décide de faire un break avec ma chevelure, je les coupe, c'est
à Paris,
Cinq ans jour pour jour après avoir quitté ma mère.
Dans mon livre, " L'amant ".
J'écrivis mon ressenti lors de cette opération. À partir
de ce moment-là
On ne me fit plus d'éloges sur mes cheveux et c'est mon intelligent
regard et
Mon sourire à la Sagan qui prirent la relève.
Pour faire plus fille que je n'en ai l'air, je mets de la crème sur
mon visage
Et un peu de poudre du poudrier à ma mère, offert par moi
lors d'un anniversaire,
Du rouge à lèvres, couleur cerise, c'était la mode
à l'époque avec l'eau de Cologne
Et le savon Palmolive, à l'huile d'olive.
Comme dans les films, je vois une grande limousine noire avec un chauffeur
à l'intérieur
Et un homme très élégant, il me regarde... C'est normal,
On aime les petites filles blanches par ici.
Depuis quelque temps, on me regarde beaucoup, ce n'est pas tant pour ma
beauté,
Mais pour autre chose... On m'a averti, je sais quelques choses sur la vie,
Mais ai-je bien tout compris, tout intégré ? C'est une question
de femmes,
Alors je les regarde toutes dans la rue pour y déceler quelque chose
d'essentiel
À mon éducation. Elles sont belles, elles se préparent
à partir en vacances,
Visiter leurs maris, leurs amants ailleurs, à l'occasion de leurs
congés de six mois
Qu'elles s'autorisent tous les trois ans. À la vérité,
elles s'habillent pour rien,
Elles ont des robes à ne savoir qu'en faire, à en devenir
folles.
Leur identité se perd dans le brouhaha du consensuel, elles attendent.
Elles ont toutes une histoire vide, plaquée, certaines même
se tuent.
Leur dépendance à ces choses dont on m'avait parlé
m'apparaissait les aliéner.
Pourquoi vouloir attirer sexuellement l'autre si le désir ne s'inscrit
pas immédiatement
Dès le premier regard ? Et cela, je l'ai deviné tout de suite,
avant cette expérience.
Mes habits ont été confectionnés avec les restes des
robes de ma mère
Par une bonne que nous avions à la maison , acceptant tout de notre
famille
Même l'inacceptable. Formée chez les soeurs, on lui apprit
à coudre à la main
Comme on ne coud plus maintenant. Comme elle sait faire des plis,
Elle en fit plein pour une robe, alors je la portais comme un sac, exprès
pour lui déplaire,
Je n’aime pas ses plis, tout ça, c'est démodé, je ne
suis plus une gamine pour porter
Ces volants brodés, imitant maladroitement ce qu'on appelait
" couture ".
Chapitre 57
Jorge Luis Borges - Le livre de sable ( 2ème
partie )
Écoute, lui dis-je, donne-moi une pièce de monnaie, pensant
à un rêve, fait jadis
Où après avoir traversé le paradis, on me donna une
fleur et où à mon réveil
Cette fleur était là dans un vase posé sur ma table
de nuit.
Sans trop comprendre, il me remit une grosse pièce contre laquelle
je lui offris
Un billet de banque daté d'aujourd'hui et c'est là qu'il se
trouva confronté
À la réalité de notre situation : j'étais bien
lui, mais lui avec cinquante années de plus.
Le billet était de 1964, il en fut tout bouleversé et pour
dissiper son trouble,
Il me parla de littérature comme si de rien n'était. Je le
regardais, tranquille,
Et lui proposais de nous revoir le lendemain, sur ce banc ayant reçu
en même temps
Une même personne à deux époques différentes
de sa vie.
Il accepta regardant la plage, les vagues, témoins de cette rencontre
d'un autre type,
Où le passé et le présent se confondaient. Je lui dis
qu'on allait me chercher et lui,
Qu'il avait un rendez-vous un peu plus loin, alors on se sépara,
et
Je ne pus m'empêcher de calculer l'âge que j'aurai lorsqu'il
aura le mien,
À ce moment-là, j'aurai perdu la vue. Le lendemain je n'allais
pas au rendez-vous,
Lui non plus probablement. Était-ce un rêve ou un produit de
mon imagination ?
Il me plait de jouer à ce jeu-là : me perdre dans des contes
à n'en plus finir,
Les uns venant à la suite des autres, racontant au jour le jour ce
qui m'arrive ou
Ce qui pourrait m'arriver, comme chacun le fait à sa manière
par le truchement
Des rêves, des phantasmes ou des actes bizarres. Il n'y a rien d'extraordinaire
là dedans,
C'est dans la nature même de l'homme de créer des images pour
des raisons obscures,
Qu'un homme un jour viendra peut-être nous dévoiler. Mais revenons
à notre récit.
Jeune, j'avais rencontré dans une ville anglaise une femme. Je vais
vous raconter
Par le détail, s'il vous plait, les toutes premières heures
de cet évènement ayant marqué
Mon existence à tout jamais. Cela se passa la nuit et puis aussi
le matin qui a suivi.
On se rencontra dans un endroit ordinaire, un bar, fréquenté
principalement
Par des hommes. Quelqu'un lui offrit un verre, elle le refusa, rétorquant
n'aimer
Ni l'alcool, ni le tabac. J'avais l'impression d'être au cinéma,
dans un fim avec
Jayne Mansfield... Elle était norvégienne et moi un jeune
homme de passage,
Un jeune homme comme les autres. Nous sommes donc en Angleterre,
Je la regardais, car cette fille me plaisait à l'évidence
pour sa beauté trouble
Et sa douceur que je devinais, et puis son corps, mince, élancé
me faisait penser
À d'autres femmes que j'avais aimées auparavant. Les traits
de son visage
M'impressionnèrent. Son sourire me faisait rêver, il allait
si bien
Avec ses vêtements noirs et sa façon de parler accentuant les
R. avec sensualité.
Je lui dis être professeur et notre relation commença ainsi.
Le lendemain je descendis de bonne heure dans la salle à manger.
Dehors, il neigeait.
Elle était là assise à une table, j'allais la rejoindre
et nous allâmes nous promener
Dans cette campagne maintenant recouverte d'un blanc NEIGEUX.
J'étais amoureux d'elle, cela ne faisait l'ombre d'aucun doute, mais
elle ne se troubla pas
De me voir ainsi et m'annonça qu'elle allait à Londres,
moi j'allais à Edimbourg,
Nous ferons la route ensemble après le repas de midi. Je l'embrassai,
Et pour me remercier, elle me promit d'être mienne dans une auberge
où nous irons.
Pour moi, cette aventure serait peut-être la dernière, mais
pour elle, ce ne pouvait être
Qu'une parmi d'autres, ce n'était pas son métier, mais en
Norvège on vit
Autrement ces choses-là, il y a les saunas, la nature, le sexe plus
facile,
Plus sain en quelque sorte. Nous reprîmes notre chemin la main dans
la main.
Elle me parla d'un roi et d'une poterie, je ne comprenais rien, mon esprit
Était ailleurs, je l'enlaçais déjà dans mes
bras lorsqu'un loup hurla au loin,
Et un oiseau se mit à chanter.
Elle choisit ce moment-là pour m'annoncer qu'elle allait mourir.
Chapitre 58
Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux ( 2ème
partie )
Les pleureuses pleuraient le mort et moi, allongé dans mon lit, j'écoutais,
Mais ces cris venant d'un autre monde, me donnèrent au bout d'un
moment un vertige
Qu'il m'était difficile d'expliquer raisonnablement et puis, la raison
a-t-elle sa place ici ?
Malgré le ramdam d'à côté, j'avais encore sommeil,
mais je n'arrivai pas à dormir.
Alors, je sortis de ma chambre et après avoir mis mon chapeau, pris
ma canne,
Sur le palier, j'eu peur à la vue de la porte de mes voisins grande
ouverte d'où venaient
Les sons aigus de ces femmes payées pour faire du bruit autour d'un
individu sans vie.
Si elles me voyaient, elles risqueraient, pour justifier leur salaire et
leur notoriété
D'en faire plus, je ne vous dis pas dans quelle situation je me mettrais
En entrant dans ce théâtre effrayant, ne m'inspirant que la
fuite,
Ce que je fis, dévalant l'escalier comme un jeune homme prenant le
risque
De m'y casser la figure devant ces images aperçues à la dérobée
sur le palier.
Il était juste midi lorsque je me trouvais enfin dans la rue, sur
le trottoir où,
Heureusement, une foule insouciante s'agitait à ses affaires. Je
fus rassuré de retrouver
Mon quotidien avec ces autos, ces fiacres, ces charrettes, ces ânes
et ces tramways.
Sous un soleil de plomb, des femmes stationnaient devant les boutiques de
tissus,
Elles discutaient comme toutes les femmes qui se respectent de bouts de
chiffon
Et de tout le mal qu'elles pensaient de leurs maris ou de leurs belles-mères.
Des gosses s'amusaient à taquiner des chauffeurs de taxi, qui, pour
se venger,
N'hésitaient pas à en écraser quelques-uns, pour les
faire taire ... Le tout en musique,
Résonnant partout dans la ville, et surtout ces chansons d'amour
à la Dalida.
La tristesse des paroles me rappela le spectacle de ce matin, ces cris insoutenables,
Alors, je me mis à marcher plus vite pour fuir ces idées sombres
Et si dangereuse pour mon moral. Devant une boutique vide, je vis un homme
âgé
Assis sur une chaise, regardant passer la foule avec un air détaché
et royal.
Voilà à quoi j'aimerai ressembler, pensais-je en mon for intérieur.
Je m'approchai de lui.
Sans me connaitre, naturellement, il m'offrit de partager une tasse de café.
Malgré l'admiration qu'il m'inspirait, je refusais poliment en m'excusant,
toutefois,
Je pris ses yeux pour voir le monde, j'y vis autrement les choses, elles
me semblaient
Trouver enfin de la sérénité là où il
n'y a que désolation, misère, vols, viols et crimes.
Rien n'avait plus d'importance maintenant, tout devenait futile, absolument
futile.
Devant un restaurant à l'odeur d'une nourriture fumante, je fus pris
de malaise,
Je n'avais plus faim, il me manquait quelque chose, mais quoi?
En effet ce matin, dérangé par ce qui arriva et dont je vous
ai fait part,
J'avais omis de prendre mes médicaments, et sans eux, je ne peux
pas vivre, c'est clair !
Je n'en avais plus chez moi et mon pharmacien a sa boutique fermée,
que faire ?
J'allais souffrir le martyre, je le savais et allais compenser mon manque
en prenant
Des pastilles à la menthe. Sur ma route, un mendiant devant lequel
je m'arrête
Par générosité de coeur depuis des lustres, j'aime
avec lui tailler une bavette,
Il ne se plaint de rien comme à son habitude, il me regarde souriant.
Cela suffit à remplir de joie cette journée si mal commencée.
C'est un homme dont le métier est de mendier, c'est son travail en
quelque sorte.
Il occupe toujours la même place, dignement comme un employé
devant son bureau,
Et se mets à la disposition de tous pour parler un peu de tout, de
tout et de rien.
- Je t'attendais, me fit-il, ta seule vue m'enchante, j'aime bavarder avec
toi.
- Tu me flattes, lui répondis-je, les affaires vont bien ?
- Je vais te raconter une histoire. Cela s'est passé dans un de nos
villages pittoresques
Pendant les élections du maire. À l'ouverture des urnes, on
s'aperçut que la majorité
Des votes étaient au profit d'un individu inconnu de tous. Affolés,
on se renseigna.
C'était le nom d'un âne dont la sagesse avait le respect de
tout le village.
Presque tous les habitants avaient voté pour lui, qu'en penses-tu
?
Qu'en penser sinon qu'il y avait là de quoi faire un livre de philosophie.
Voir ces hommes illettrés faire ce choix,
C'était la preuve que l'espoir envers nos semblables était
encore possible...
Chapitre 59
Fédor Dostoïevski - Crime et châtiment
( 2ème partie )
Reprenons la lettre de ma mère.
Sur la place, sa patronne lut les mots écrits de ta pauvre
soeur à haute voix, repoussant
Énergiquement les avances intolérables de son patron, le mari
de la dame.
Au bout d'un moment, ses interventions devinrent un spectacle et on vint
de toute part
Assister à cette lecture si inhabituelle dans notre pays et beaucoup
l'invitèrent chez eux
Pour entendre la prose de l'innocente enfant, peut-être même
en faisait-on plus
Qu'il n'en fallait, mais enfin l'honneur de ma petite fille fut retrouvé,
et le voyou,
Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, me fait de la peine.
À partir de ce moment-là, tout s'arrangea à la maison
et ta soeur a reçu
Une demande en mariage d'un parti qu'elle a acceptée. Je t'écris
donc mon fils,
Pour t'en informer, toutefois je crains ton mécontentement de ne
t'avoir pas consulté
Avant cette décision si importante pour tous, mais il nous fallait
trancher cette affaire
Avant qu'elle ne nous file entre les doigts. Par l'entremise de l'épouse
du mari pervers,
Nous fîmes la connaissance de Piotr Pétrovitch Loujine. À
peine à-t-il vu ta soeur
Aussitôt, il nous fit sa demande, insistant pour recevoir une réponse
rapide
Car il devait se rendre là où tu es, à Pétersbourg,
de toute urgence
Pour ses affaires... Nous étions paniquées à l'idée
de prendre si vite une décision
Si lourde de conséquences. Il a tout pour plaire, l'argent, l'élégance,
la maturité,
Peut-être est-il un peu renfermé sur lui-même, mais comme
la perfection n'est pas
De ce monde, nous le prendrons comme il est. Quand tu le verras, mon cher
enfant,
S'il te plaît, promets-moi de l'accepter avec ses qualités
et ses défauts,
Ne t'emporte pas si quelque chose en lui te déplait, prend ton temps
pour avoir un avis.
De notre point de vue, c'est un garçon respectable, bien qu'un peu
révolutionnaire.
Il a pris tout son temps pour nous expliquer les raisons de son choix
Avec de longues phrases, je ne suis pas sûr d'avoir tout compris,
Mais notre tendre chérie m'assura de la sincérité de
ses propos.
Nous devons faire confiance à son jugement, elle est raisonnable
et a plein de qualités
Même si parfois ses pulsions la dévoilent un peu ... Entre
eux, l'amour
N'est pas au rendez-vous, n'imitant pas en cela beaucoup de couples,
Là, c'est la raison qui prédomine, ils se fixent l'objectif
d'être heureux,
Le bonheur de l'un comblera celui de l'autre, voilà, c'est tout.
Il a toutefois, comme je te l'ai fait comprendre déjà, quelques
bizarreries
Dans son caractère, mais la mariée m'assure en faire son affaire
personnelle, sauf
Qu'il nous apparaît à toutes deux un peu violent. Il
doit avoir ses raisons,
De plus, et cela m'a beaucoup affecté, il ne supporterait pas une
femme supérieure à lui,
Il la veut soumise à ses volontés... Que ces mots, mon petit,
ne te mettent pas en colère,
Pardonnons les imperfections des humains. Parfois je me dis que Dieu s'est
peut-être
Trompé lorsqu'il créa l'homme, trop impulsif, trop masculin
à mon goût. Inquiète,
Je me confiais à ta soeur, mais elle dit que les mots, ce ne sont
pas les actes...
Bien sûr, elle a raison, alors, j'arrive à calmer mes angoisses
de bonne mère.
Avant de prendre sa décision, la petite a passé une nuit entière
à marcher de long
En large dans sa chambre, puis a fini par prier pour trouver la solution
à son problème.
Ce garçon va donc se rendre à Pétersbourg où
il projette de créer un cabinet d'avocats.
Ici, ses succès en la matière ne font pas de doute, il a gagné
un procès très important,
Ce qui fait qu'on le réclame pour une affaire dans ta ville concernant
le Sénat.
Pour ce qui te concerne, mon cher petit, nous en avons longuement parlé
ensemble,
Il pourra te prendre à son service. Nous ne devons faire qu'une chose
:
Le considérer comme notre sauveur à tous, une miséricorde
venant du Créateur.
Tu ne peux imaginer comme tout cela nous conforte à aimer encore
plus la vie
Malgré toutes les souffrances, les douleurs, la pauvreté qu'elle
nous a infligée
Depuis si longtemps, mais maintenant, tout cela est fini,
Le soleil se lève enfin sur notre petite famille.
Chapitre 60
Nancy Huston - Une adoration ( 2ème partie
)
Pendant un an, mon père et ma mère se disputèrent de
plus en plus, au point
D'en arriver à divorcer. J'ai toujours regardé ça froidement,
et aujourd'hui face à vous,
Je n'ai aucune honte d'avoir été le fils de ce père
si inacceptable pour beaucoup.
Messieurs, Mesdames les magistrats de la cour,
Je suis conscient combien la vie de tous ces coupables, de toute cette fange
humaine,
Plus ou moins honnêtes, vous font la vie difficile et endurer tant
de maux chaque jour.
Ces méchants garçons et leurs complices de concubines n'ont
rien à voir
Avec ma pauvre petite soeur que j'ai élevée de mes propres
forces, je le jure
En levant la main droite, je le jure, ce n'est pas une bêtasse,
Elle et moi avons toujours eu les pieds sur terre. La mort, que voulez-vous,
Est fascinante à voir, les yeux d'un être cher glissant doucement
une pente
Dont on ne revient jamais... Je vous laisse imaginer et devant ça,
qui se rebiffe ?
Qui cri c'est un scandale, arrêtons tout ? Mon père était
dans cette situation et,
Je me souviens encore de ces dernières photographies représentant
la mort,
Puisque c'était cela sa passion, sa spécialité d'artiste,
la mort en train de se faire
Sur les visages, les yeux des animaux, c'était ça son art,
oui M'sieurs-Dames,
Mon père était un vrai photographe et je suis fier de lui.
Alors ma mère, seule après cette rupture, rencontra un homme
que je déteste,
Un pauvre con, pardon d'employer un terme si grossier ici devant vous, mais
C'est le juste mot pour le définir au mieux. Je maudis le jour où
ma mère l'a rencontré
Et puis lui aussi je le maudis pour toute la vie qu'il a encore à
vivre.
Maman dit :
Mes enfants sont trop jeunes pour comprendre, ça viendra avec le
temps,
En attendant, de grâce, soyez indulgent à leurs égards,
je vous en remercie d'avance
Du fond du coeur. Et puis, n'oubliez pas que vous avez été
adolescents aussi...
Lorsque j'ai choisi cet homme pour occuper mes nuits, je fus séduit
par la douceur de
Ses caresses, comprenez, ma peau en avait tant besoin, certes je suis une
faible femme,
Mais n'est-ce pas le rôle que tous les hommes veulent nous voir jouer
?
À peine posait-il ses mains sur mon corps, immédiatement je
perdais pied,
Mes sens éteints se réveillèrent, mon sang se retournait
comme dans une matrice,
Je redevenais un foetus, que ma mère me pardonne cet abandon auquel
Toute femme aspire, pensant qu'il s'agit là de la meilleure des aventures
humaines.
C'était un professionnel, son métier était de donner
du plaisir aux femmes.
Je ne veux pas vous déranger en vous donnant trop de détails,
Mais enfin, il savait si parfaitement jouer avec mes sous-vêtements,
à les retirer
Si doucement que j'en devenais folle, je n'en pouvais plus d'attendre que
ça vienne,
Et quand ça venait, je gazouillais comme un moineau sur une branche...
Comme Margueritte Duras, on n'a pas pris de photo, elle ne fut pas prise,
Et je ne sais si aujourd'hui je le regrette ou pas... Au moins, que je me
dis souvent,
J'aurais eu ce bonheur-là, dans cette putain de vie,
Si vous saviez comme j'ai été heureuse !
Chapitre 61
Paul Nizon - Stolz ( 2ème partie )
Je sortis de ma chambre d'hôtel à la recherche des toilettes.
Une porte entrouverte
Dans le couloir de l'hôtel laissait entrevoir une prostituée,
elle me voit, m'invite
Et comme je suis un homme, j'entre chez elle, dans cette pièce
à la douce odeur
De la poudre et de la femme. Nous avons tous vu et revu moult fois au cinéma,
Sur des photos ou des tableaux ce stéréotype d'énergumène,
mais lorsqu'on se trouve
Soi-même l'acteur de cette situation, alors tout prend une autre allure,
On se trouve un peu idiot devant ce corps offert, ce corps adipeux encore
plus attirant
Dans ce lieu glauque que nulle part ailleurs. Probablement est-ce là
quelques tabous
Lâchant prise... Je pose mon postérieur sur le rebord du lit,
Elle est là tout près de moi, et je ne sais si c'est son métier
qui veut ça,
Elle a une chaleur lascive, agréable, le timbre de sa voix me captive
Puis naturellement, rapidement, je l'étrennais pour assouvir ma peine,
et la sienne
Peut-être aussi, le monde continuait à tourner et nous avec.
C'était ma première aventure avec une femme et ce fut une
réussite,
Un moment si exceptionnel qu'il me hantât longtemps après.
Je ne pouvais pas continuer à vivre là, ce n'était
pas un endroit pour moi,
Je m'y sentais trop étranger, trop différent, il me fallait
retourner sur mes pas,
Reprendre le train pour Naples.
Dans le compartiment où j'étais, il n'y avait personne d'autre
que moi, je pus alors
Me mettre à l'aise et regarder défiler dans le cadre de la
fenêtre toutes ces images
D'un pays débordant de richesse et si pauvre pourtant. Une fois arrivé
là-bas,
Je m'installais dans la propriété d'un ami dans une île,
elle était gardée par un couple agé,
Il m'accueillit et me montra la chambre située dans la tour préparée
à mon intention.
L'île n'était pas bien grande, mais assez pour avoir en son
sein un ancien couvent,
Quelques grottes abritant des familles croyantes, des arbres fruitiers partout,
Ma première impression fut d'être dans un paradis ... Le soir
venu,
L'odeur du lait chaud des chèvres et les parfums de la terre humide
mêlées
À la cuisine rustique me donnèrent assez pour vivre sans vouloir
autre chose
Pendant un mois durant. Je quittais le pays sans l'avoir visité et
sans remords aucun.
Rentré à la maison, je me sentais trop vidé pour envisager
de reprendre mon emploi.
Je trouvais un travail intérimaire dans la bibliothèque d'une
entreprise
Où l'on me foutait la paix dans des réserves situées
au fond
D'un long couloir où presque personne ne venait. Cette activité
me convenait,
Je pouvais passer selon l'humeur, des tâches manuelles à l'organisation
du stock
Dans d'interminables listings ou plus simplement à la comptabilité
des lieux.
Mes collègues, je les voyais, les regardais, mais sans avoir de réelles
relations avec,
Chacun occupait son poste, jouait son rôle. Ils franchissaient la
porte de l'entreprise,
Se dédoublaient, puis se retrouvaient enfin eux-mêmes après
huit heures de travail.
La standardiste ressemblait physiquement à cette prostituée
connue loin de là,
Avec la liberté de corps et d'esprit en moins. Toutefois, elle m'intriguait
au point
De la suivre jusqu'à la station de bus où je la vis vivre
ailleurs, en dehors
Des murs de notre prison, elle retrouvait quelque chose d'humain, sa démarche
Devenait plus sensuelle et son air plus féminin. Quant à moi,
j'avais pris
De la distance vis-à-vis de mes anciens amis et camarades de classe.
J'étais entré, volontairement ou non, dans un avenir incertain,
Et cela me convenait parfaitement, du moins à ce moment-là
de mon existence.
Chapitre 62
Slamwomir Mrozek - La vie est difficile ( Le visage
)
J'entre dans cette salle immense, surpris tant elle est vaste et son bureau
d'accueil petit.
D'un côté le visage d'un homme calme, serein, respecté
de tous,
Et par contre, de l'autre côté de la table, un autre gars fait
comme l'autre,
De jambes, de bras, d'un corps sur lequel la tête trône là
Plutôt qu'ailleurs, mais pas aussi bien dans sa peau que l'homme responsable
d'en face.
Rien ne l'oblige à être malheureux et agité, pourtant
il bouge tout le temps,
Surtout la tête, elle fait le tour de la pièce pour revenir
se poser, comme un oiseau,
Sur le tronc de son propriétaire. C'était incompréhensible,
on était d'accord avec lui,
C'était un auteur célèbre, reconnu de tous les médias,
et voilà t'il pas qu'un bonhomme
Lui marmonne que le monde avait besoin de lui, mais pas à n'importe
quel prix.
Où était le problème ? fit-il. Vous êtes un comique
aux yeux du peuple, trop populaire,
Cela peut donner une impression de pas sérieux que nous ne voulons
justement pas.
Nous devons répandre dans la tête des gens des informations
pas drôles, et vous,
Vous êtes un clown.
Je suis un clown dans un cirque et j'assume, c'est mon métier et
j'en suis fier.
Nous honorons tous votre grand talent à faire rire les foules dès
votre arrivée
Dans la fausse aux loups, à la moindre mimique, au moindre mouvement,
mais
Comprenez-nous, pour faire de la politique il nous faut des gens qui ne
font pas rire.
Alors, le visage du clown se posa sur le tapis pour dire tout le sérieux
de ses intentions.
Nous ne discutons pas ce que vous ressentez en votre for intérieur,
mais votre visage,
Il est dans l'ambiguïté et invite toujours à la rêverie,
à douter de tout.
Quoi que vous disiez, vous ne serez jamais pris au sérieux,
vous êtes un comique
Et le resterez jusqu'à la fin de vos jours.
En dépit de vos bonnes intentions, votre présence dans nos
murs,
N'apportera rien de bon, au contraire, on rira de nos principes...
Et pendant ce discours, honteux, le visage du clown avait disparu,
Voulant échapper à cette conversation insupportable et trouva
sa place
Sur le lustre de cette grande salle vide. Voyez, comment peut-on vous faire
confiance,
Vous n'arrivez même pas à contrôler les sauts d'humeur
de votre tête,
Alors, restons-en là, continuez à faire le comique, mais de
grâce, ne parlez à personne
De cette entrevue, elle doit être secrète entre vous et moi.
Le clown acquiesça et
S'en retourna chez lui. Seulement, tête en l'air, il avait oublié
son visage qui,
Se trouvant tout à coup bien seul, essaya, sans succès, de
s'enfuir en se glissant
Dans la fente entre la porte et le plancher. Mais en vain.
Chapitre 63
Françoise Sagan - Bonjour tristesse ( 2ème
partie )
L'invitée indésirable devait donc arriver prochainement pour
passer
Quelques jours de vacances avec nous dans notre villa louée par mon
père.
Et je savais qu'en sa présence les choses risquaient de se passer
mal,
Du moins pas aussi agréablement que maintenant. Elle avait hérité
je ne sais où,
Un comportement de maîtresse d'école insupportable pour un
garçon
N'ayant rien fait de l'année. Le jour fatidique vint et on alla la
chercher à la gare
Sans moi, mais avec un gros bouquet de glaïeuls bêtement arrachés
dans les allées de
Notre magnifique jardin. Pendant ce temps, mon ami Cyril était venu
me voir,
Seulement craignant le pire avec cette folle, je le reçus avec une
humeur détestable.
Heureusement, ce garçon me remet en forme dès qu'il ouvre
la bouche. À ses paroles
Mon coeur se met à battre anormalement, surtout si sa main effleure
mon épaule,
À ce moment-là, je perds pied, on se regarde les yeux dans
les yeux
Comme des amoureux, mais je sentis en lui un vague reproche ayant trait
À ma façon de vivre ici avec mon père et sa maîtresse
du jour.
Cette existence à trois l'insupportait, lui paraissait douteuse,
mais moi, de tout cela
Je m'en foutais, j'écoutais battre mon coeur, il le comprit et s'approcha
enfin,
Et embrassa doucement mon cou dénudé. Dans mon esprit, à
ce moment-là,
De romantiques images se bousculaient au portillon,
Lorsqu'un coup de klaxon nous sépara violemment comme des voleurs.
L'ex-amie de mon père sortant de sa voiture, fit des grands signes
pour annoncer
Son arrivée, puis sur la terrasse de la propriété,
je l'entendis proférer ces mots :
" C'est la maison de la Belle-au-Bois-dormant ici, et ajouta à mon
intention :
Comme tu as bronzé, mon grand ! " À ces mots, je la conduisis
dans sa chambre.
Pourquoi avait-elle pris la voiture et non le train comme prévu ?
Maintenant,
Mon père l'attendait bêtement à la gare... Elle s'excusa
de ce malentendu, mais
Son visage se trouva défait, méprisant aussi à l'annonce
de la présence dans nos murs
De l'amie de papa, qu'elle devait connaitre apparemment. Peut-être
y aurait-il ce soir
Quelques esclandres au dîner, je me frottais les mains d'impatience
de vivre ça,
Car je suppute qu'elle aime encore mon père, ce sacré dragueur.
À peine ai-je terminé cette pensée qu'il arriva, et
sortant de sa belle voiture rouge,
Me dit qu'Anne n'était pas dans le train, ajoutant cette formule
délicate à son intention :
Espérons qu'elle ne se soit pas jetée par la portière...
Non, non, non, fis-je,
Elle est arrivée en voiture, la voilà qui point son nez pour
boire un verre en famille.
On lui offrit enfin le bouquet de glaïeuls assoiffé par la chaleur
saisonnière et
On fit les présentations convenant à la situation du moment
et, mon père aux anges,
Heureux entre ses deux femmes, débouchait les bouteilles.
Quant à moi, je rêvais à Cyril et il me manquait déjà.
Je craignais de perdre tout le bénéfice des jours passés,
pourtant,
Mon père anima joyeusement le premier repas du soir, l'alcool faisant
son effet,
Il s'amusa beaucoup à nous raconter sa vie amoureuse, bref tout était
au beau fixe
Losque la nouvelle venue dit du mal de l'associé de papa...
Chapitre 64
Hervé Micolet - La lettre d'été
( 2ème partie )
Ici, je laisse s'égarer mon âme devant cette fenêtre,
Je compte toutes ces heures passées devant à regarder au travers
le paysage
Que je crois connaître maintenant par coeur.
Fenêtre symbole de toutes mes rêveries, de tous mes désirs
enfouis.
Je regarde, j'entretiens ce qui, chez moi, est si sensible à toutes
ces images du monde,
Il y a tant de choses à voir ici bas... Tous les soirs, j'admire
la lumière se finir au loin,
Toujours au même endroit, toujours fidèle à son cycle,
quelques soient les évènements
Occasionnés par les hommes ou par la nature elle-même.
C'est en ce lieu où le soleil se couche que j'aimerai être
en ce moment
Pour en ressentir le protocole miraculeux du mariage de cette boule de feu
Avec cette terre humide. Ensuite, tout s'éteint, même les arbres.
Je me sens un peu flou dans ce monde de la nuit, pourtant
j'ai mes repères habituels, mes habitudes d'homme vivant seul et
De cette solitude ressort un vide, une grande absence, un effacement de
mon âme.
Demain, rien ne se passera de plus qu'aujourd'hui.
Ce pays est léthargique, c'est ce spectacle que l'on voit
De l'autre côté de la fenêtre, la campagne, rien d'autre.
Mon regard se fixe sur le cadre, je cherche de quels bois
Il est composé, je fais une liste des arbres de la région,
Je me documente dans les dictionnaires posés là sur le rebord
de la cheminée.
Pour me détacher de ce qui m'obsède, je vais dans la cuisine,
Et encore la nature revient, mais cette fois-ci elle prend la forme
De fruits et de légumes offrant à mes mains de quoi les honorer
voluptueusement.
Pendant ce temps, là-bas, au lointain, la haie roucoule doucement
dans le noir,
Juste avant d'aller s'endormir d'un sommeil profond.
Chapitre 65
Quim Monzo - ... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et
Maury (2ème partie )
Je ne suis pas un sale garçon, mais dans le jardin, j'ai enterré
une poupée
Et de temps en temps, j'aime aller la déterrer, la sortir de son
trou pour la regarder,
La toucher, la gronder, si elle ne se lave pas les mains comme il faut.
Après l'avoir remise à sa place, je rentrais chez moi. Dans
la cuisine,
Ma mère pleurait comme d'habitude, c'est fatigant à la fin,
quant à mon père,
C'était pas mieux, si vous voyez ses yeux en train de regarder le
match de foot à la télé,
Franchement il vous ferait peur... Des fois je me dis :
C'est pas normal une famille pareille ! Par exemple, au repas du soir,
Après la pub, on est là tous, les yeux rivés sur l'écran
à regarder les actualités
Sans jamais ouvrir la bouche sinon pour manger, et quand il y a des films
Pas faits pour les gosses, je monte dans ma chambre et j'écoute mes
parents,
Ils se disputent pour ne pas changer, même que parfois
Ils en arrivent à crier en pleine nuit, et moi, ça me réveille
à chaque fois.
Quand ils éteignent la télé, je peux mieux écouter
ce qu'ils disent,
Et ce soir-là, mon père insulta ma mère grave parce
qu'elle le faisait chier,
C'est ce qu'il disait, je l'ai entendu vraiment, il le lui disait méchamment,
Et même qu'il était question d'une autre dame,
Et ma mère lui a jeté à la figure qu'il pouvait quitter
la maison.
J'entendis le bruit d'un objet se brisant sur le carrelage,
Ce devait être le verre de vin de mon père.
Après, au bout d'un moment, j'entendis la porte du jardin grincer,
Qui pouvait donc sortir ou entrer à cette heure-là de la nuit
? Je me mis à regarder
Par la fenêtre, dehors, il faisait sombre, j'avais l'impression de
voir une ombre,
Celle de mon père se dirigeant vers la tombe de ma poupée
pour y creuser un trou,
J'eus peur qu'il découvrît le pot aux roses et me rossât
dès le lever du soleil.
Je suis retourné au lit quand des pas montèrent l'escalier,
Je tremblais, on ouvrit la porte de ma chambre,
Alors pour me protéger de tout et de tous, je fermais les yeux
Et faisais semblant de dormir. Le lendemain,
Mon père m'annonça la nouvelle : ma mère avait quitté
la maison.
La police est venue et moi, je ne savais pas quoi répondre à
leurs questions.
Alors, voyant ça, ils me menèrent vivre chez mon oncle et
ma tante,
Quant au cousin, il n'arrête pas de me frapper, c'est pénible
!
Maintenant, la vie est difficile, plus encore que du temps où j'étais
chez mes parents.
Chapitre 66
Mircea Eliade - Le roman de l'adolescent myope ( 2ème
partie )
De toute façon, ce roman je devais l'écrire, tout le monde
autour de moi
Me le demandait, peut-être les uns et les autres étaient-ils
curieux de s'y reconnaître.
Mon meilleur ami s'identifiait déjà au personnage principal,
véritablement sombre,
Mélancolique. Surtout ça, insista-t-il, le genre proustien,
sinon pour le reste,
Tu as le champ libre et je suis impatient de lire ce qui sortira
De comment tu vis notre amitié, mon cher... Mais moi, j'écrivais
quoi au juste ?
Mes études n'allaient pas fort, mais cela avait-il encore une quelconque
importance ?
L'automne prochain mon livre sera dans toutes les librairies de France et
de Navarre,
C'est décidé, je n'irai plus aux cours, dorénavant
mon métier consistera à écrire
Et à entretenir les meilleures relations avec ceux dont la responsabilité
De mon avenir d'écrivain est entre les mains.
Les profs n'ont qu'à bien se tenir, ils devront me respecter et si
en grammaire
Je ne cherche pas à comprendre les règles, au point d'avoir
des notes insuffisantes,
Tant pis pour la grammaire, sans parler de l'allemand auquel je n'arrive
à rien.
Ce matin, je n'avais aucune envie de me rendre à mon cours de mathématiques.
Et si j'allais me promener dans un parc, pensais-je, mais j'avais mon cartable
en main,
Je risquais de croiser une connaissance, et l'on me demanderait des explications.
Je souffrais d'indécision, c'était là mon point
faible, je n'osais pas prendre des risques,
Ceux-là mêmes qui auraient fait de moi un héros, au
lieu de cela,
Je n'étais qu'un pauvre garçon timide, poltron, incapable
de tout lâcher pour s'enfuir
Ou voyager à travers des pays lointains.
Je n'étais qu'un rêveur griffonnant son journal dans de rustiques
cahiers d'écoliers.
Que m'est-il arrivé aujourd'hui, qu'en ai-je à dire ? Pas
grand-chose, sinon que,
Pour éviter d'avoir peur des mauvaises notes risquant de me tomber
sur la tête,
Je disais à mon ami un projet fou : j'écrirai une saga de
plusieurs centaines
De pages et ça se passerait dans un salon de coiffure... Pour contemporain,
C'était contemporain, il n'y avait plus qu'à s'y jeter comme
dans la gueule d'un loup.
En attendant, il fallait vivre, survivre ce quotidien de plus en plus
pesant :
J'avais la tête ailleurs, pas aux études, toutefois, j'étais
arrivé à mettre un titre
À mon manuscrit : " Le roman d'un adolescent myope ".
Afin de préparer mon prochain livre, j'avais passé une annonce
adressée aux jeunes filles
Leur demandant quelques extraits de leurs journaux intimes pour
Les utiliser à des fins littéraires...
Je n'ai guère de chance, ni auprès des filles, ni aux jeux,
ni à l'école.
Pour les maths par exemple, je suis obligé de copier le travail de
mon voisin de table
Tant je suis incompétent en cette matière. Mon prof de math,
pourtant, était un
Don Juan, et si j'avais été une fille, et si je lui avais
plu, ma résistance naturelle
En aurait pris un coup, je me serais trouvé là devant la tentation
même, j'aurai cédé,
J'aurai, pourquoi pas, accepté qu'il me punisse de n'être pas
à la hauteur
De ses espérances, au niveau des mathématiques évidemment...
Je n'arrive pas à le haïr, pourtant il me traite souvent de
" gros bêta " et
Dans mes rêveries, j'implore quelqu'un d'inconnu, d'abstrait pour
lui demander
D'améliorer mon quotidien à l'école. Rien n'y fait,
mes prières ne servent à rien,
Il ne cesse de me martyriser en m'appelant toujours au tableau.
Chapitre 67
Michel Leiris - L'âge d'homme ( 2ème
partie )
J'aime la femme qui vit avec moi et je veux la garder jusqu'au dernier jour,
Mais rien n'est assuré d'avance, le destin est fort pour déjouer,
mettre au travers
De notre route des embuches contrariant tous nos projets même les
plus simples,
Les plus modestes. Que n'ai-je trop vécu d'aléas et de désordres
pour croire encore
À quelques bons côtés de la vie. Heureusement, comme
chacun de nous,
Il y eut ma première jeunesse qui fut, elle, acceptable, peut-être
même satisfaisante,
J'y retourne en esprit comme en un lieu sécurisant, atténuant
les rides de mon front
Se bornant à dire le travail du temps sur un être programmé
pour
Une dégénérescence irrémédiable.
Comment saurai-je à quel moment la mort m'est apparue comme une réalité
de la vie ?
Je me souviens, ma mère me parlait des cimetières, de celui
où se trouvait
La tombe de ses parents et de ce qu'ils avaient été jadis.
Parfois on y allait
Pour changer les fleurs, en apporter de toutes fraîches selon la saison
et l'humeur.
Ma mère y jetait discrètement dans un coin, par superstition
probablement,
Quelques objets de notre quotidien pour leur parler à eux d'aujourd'hui.
Je ne sais pas au juste à quoi correspondait ce geste pourtant si
naturel chez elle.
Mais était-ce cela la mort ?
J'avais en tête l'image vue dans une revue d'un homme foudroyé
par le tonnerre, et puis
Celle d'un prince hindou s'enfonçant dans la poitrine un long couteau
tranchant
Après avoir tué sa femme et ses enfants. Trop jeune, je ne
comprenais pas
En quoi consistait le suicide et quel était son lien avec la mort.
Toujours est-il que maintenant encore le mot suicide éveille en moi
ces images
De mon enfance, avec surtout cet ustensile coupable venant d'un pays étranger
Et si dangereux pour la vie même.
Alors, voilà mon éducation sur la mort faite : être
foudroyé ou suicidé.
Ceux qui mouraient au lit, c'était des gens de ma famille et eux,
Eux allaient directement au ciel évidemment, les autres,
Tous les autres n'étaient que des monstres, des maudits.
Pour moi, la mort c'était les tombes, et les tombes, c'était
ma mère avec ses fleurs
Et ses objets insolites offerts, sans espoir de retour, puisque les morts
étaient morts.
Peu à peu, confusément, je pris conscience d'une idée
floue :
La mort était en rapport avec le temps, le temps s'écoulant,
au fait de grandir,
Je veux dire de vieillir. Dans un livre, enfant, je découvris les
différentes étapes
De l'existence, et le reprenant maintenant puisqu'il est toujours dans ma
bibliothèque,
Je peux y revoir un nouveau-né évoluant dans un chou, bâillant
et se frottant les yeux.
Ensuite, le gosse devient adolescent et fait des bulles de savon,
Joue avec des camarades. Après, vient le temps des amours, de la
maturité,
De la maternité, le bonheur de la famille que l'on construit soi-même.
Après quoi,
Arrive lentement mais surement le temps de la barbe grisonnante puis blanche,
La pipe et les pantoufles, sans omettre la tisane du soir
Et la décrépitude du corps lorsque le moment vient où
tout se débine
Avant de partir pour toujours.
Voilà donc le livre de ma jeunesse m'ayant donné de la mort
des images
Restées dans ma mémoire à tout jamais, et peut-être,
sans lui,
Ma vie en eut été plus optimiste...
Chapitre 68
Alberto Moravia - Moi et lui ( 2ème partie
)
Je rêve.
Je tourne un film et veux concentrer toute mon attention sur mon sujet :
Une très jeune et jolie fille, un personnage complexe et passionnant...
Au lieu de quoi,
Subitement, elle se transforme en ma femme, ma quotidienne avec son pubis
de vieille.
Inexorablement mon film va à la faillite
Par manque de rigueur, je ne sais pas me maîtriser, je n'en sors pas,
Toujours s'interpose mon désir, mon sexe, toi.
En résumé, il y a toi et puis il y a moi.
J'ai rompu avec cette épouse-là, et si je devais me trouver
auprès d'elle,
Dans un lieu intime, saurais-tu résister à la tentation, à
la bestialité
Faisant fi de toutes mes résolutions : tourner une page et aller
voir ailleurs.
En permanence, tu cherches à me déstabiliser, à mettre
en cause mes moindres décisions
Aussi fermes soient-elles. Tu agis avec moi en terroriste,
Je ne trouve pas d'autres mots, en terroriste.
Tu veux me mettre en échec, tu prends ton pied de toutes mes faiblesses,
Laisse-moi tranquille et cesse de me martyriser et de mettre ton nez
Dans tout ce qui ne te regarde pas. Je suis conscient de la bêtise
de mes pensées,
Tout le concerne évidemment. Comment faire autrement sinon vivre
cette partie
De mon corps en lien direct avec mon cerveau, je dois être en permanence
Dans une sublimation et faire de lui non pas un ennemi, mais un ami, un
coéquipier.
Je rejette le drap, je me lève et vais prendre une douche sans oublier
De le laver soigneusement. Hypersensible, il profite de toutes les occasions
Pour me faire perdre et le nord et mon temps, à des taches
Dont on sait tous comment elles finissent.
Ce qui était jadis un objet valorisant de plaisir et de séduction
Devient aujourd'hui un handicap comme la bosse d'un bossu.
Ma toilette terminée, je m'habille, je sors. Dehors,
Je me retourne et regarde l'immeuble où j'habite. Il ressemble étrangement
À celui que nous avions elle et moi. Je dois me défaire de
cette image,
Cette ressemblance n'est que le fait du hasard, maintenant, je dois vivre
autrement,
Pas dans l'échec comme avant, mais avec un objectif à atteindre,
Viser la réussite, la gloire pourquoi pas ?
Je dois aller la voir. Sortant de son lit, elle m'offrira le café,
Elle aura les yeux gonflés par le sommeil et son sale caractère,
J'éviterai toutes approches, tous contacts dangereux, toutes rechutes
inexorables
Me mettant dans une nouvelle dépendance que je ne veux pas, que je
ne veux plus.
Devant un kiosque à journaux, mes yeux se fixent sur une revue porno.
Toi tu la regardes, il est huit heures du matin, tu ne me foutras donc jamais
la paix ?
Comment puis-je encore m'approcher comme un adolescent de ce torchon
Pour y voir ce qui va l'excister plus qu'il ne faut,
Surtout maintenant où je dois faire attention de ne pas succomber
À la belle qui a vieilli plus qu'il n'eut fallu. Mais rien n'y fait,
Je tends la main, prend l'objet et l'achète.
Je me sens sous son contrôle, manipulé au point de ne pouvoir
faire autrement,
J'ouvre le magazine bourré de photos de nus, il s'en lèche
les babines, le pervers,
C'est fou comme tout lui convient, même les formes les plus dissuasives...
J'essaye de le sortir de là et lui demande :
À quand la sagesse bonhomme ? mais il ne m'écoute pas,
Tout entier, il a la tête dans la revue, rien que là.
Chapitre 69
Amélie Nothomb - Hygiène de l'assassin
( 2ème partie )
... Et le journaliste, devant l'écrivain allant bientôt mourir
inexorablement,
Lui posa cette question fondamentale : " Pourquoi avez vous écrit,
Était-ce pour vous connaître vous-même ? ". L'autre le
regarda un moment
Sans répondre, et ce silence, chacun le garda pour lui lorsque Monsieur
Tach
Ouvrit un placard contenant des dizaines de manuscrits non encore édités.
L'homme de presse se mit à calculer le nombre de livres que cela
ferait et
À tout l'argent à tirer d'un tel trésor. On sut par
la suite l'énorme intérêt de l'éditeur
Parisien Albin Michel devant une telle manne, il programma la sortie de
cette partie
D'oeuvre inconnue à compte-goutte et produite par un homme dont la
célébrité
Internationale n'était plus à faire. Détendu, il fit
quelques confidences
Sur sa précocité à écrire, il entra dans les
détails, mais les détails ennuyèrent
Le journaliste qui finit par ne plus écouter son interlocuteur, il
fixait
D'une façon obsédante l'armoire pleine de feuilles, elles-mêmes,
pleines de mots,
Objets de tous nos malheurs, pensa-t-il bêtement... Puis, lui revint
à l'esprit
Cette période sombre de la guerre où les activités
de notre écrivain
Étaient des plus troubles, et comme son métier consistait
à poser des questions,
Il en profita, il le fit sur ce thème, mais pour avoir cette réplique
en retour :
" Oui, je me souviens avoir mal mangé ces années-là.
" Voilà, rien de plus.
Comme quoi lorsqu'un homme de parole décide de se taire,
Vous pouvez toujours essayer de le faire parler, vous n'aurez rien.
Malin, l'auteur dévia la conversation sur une autre période
de son existence, celle où
Il décida d'arrêter d'écrire, subitement comme une ménopause,
a-t-il ajouté le con,
Profitant de ce temps disponible, je suis devenu un parfait gourmet,
Fréquentant les meilleurs restaurants de la ville et des alentours
Pourvu qu'ils soient chers, bons et agréables, le reste, tout le
reste, je m'en fous
Comme de mon premier caleçon. Un nouveau silence s'installa entre
les deux hommes,
L'écrivain se leva de son fauteuil difficilement vu son obésité
et alluma
La télé pour y regarder avidement les spots publicitaires.
Demain dans le journal, des milliers d'admirateurs sauront tout sur cet
homme :
Il passait son temps à manger et à regarder la pub. à
la télé,
À dormir et à fumer, à peu lire et à faire chier
tout son petit monde aussi.
Tout cela ne l'empêcha pas d'avoir un cancer dont l'origine
Provenait d'un accident de naissance, mystérieux.Vous seriez donc
né condamné
Et vous êtes arrivé quand même à vivre quatre-vingt-trois
années,
C'est incroyable ! fit le journaliste jaloux, n'en pouvant plus de contenir
sa colère
Contre ce salaud, ce profiteur.
L'autre finaud sentit le reproche, la haine cachée sous les convenances
et
Commençait enfin à s'intéresser à ce journaliste
se dévoilant contre sa volonté.
Il lui offrit alors un caramel collant aux dents en signe d'amitié.
Avez-vous peur de mourir ? Non, pas du tout, mais j'ai peur de la souffrance,
Je ne suis pas comme certains artistes s'en servant pour créer,
J'ai dans mes tiroirs assez de morphine pour calmer un régiment d'éléphants
agonisants.
Alors on lui posa la question piège de la vie après la mort,
Il en rit au point de baver son caramel et d'en postillonner le jeune homme.
Il y eut entre eux quelques autres phrases sur la vie dans son ensemble
Et de son intérêt en particulier ...
Chapitre 70
Roland Dubillard - Olga ma vache ( 2ème
partie )
Alors, devant ce trouble provoqué par le regard si aimant de
La vache de mon ami, j'eus honte lorsque je m'aperçus lui parler
Comme à une grande personne. Devais-je consulter mon psy et lui parler
à lui
Plutôt qu'à Olga, pauvre animal n'ayant rien demandé
à quiconque.
Je la regardais dans les yeux tout en lui sifflotant quelques sons de mon
cru
Qu'elle écouta intelligemment. Pendant ce temps, mon ami le peintre,
Devant son chevalet, avec ses pinceaux que faisait-il au juste ?
Peu importe, le moment était venu d'aller casser la croûte,
ce qu'on fit lui et moi,
Abandonnant tristement la belle à son pré. C'était
tout de même une drôle de vache,
Elle aimait regarder son portrait sur les toiles de son maître. Lui,
Ne s'étonnait nullement du comportement de son modèle, ce
qu'il voulait,
C'était l'avoir là à sa disposition le moment opportun
où son besoin de peindre
Le prenait subitement. Quant à moi, Que puis-je avouer de disible
Sans passer pour un horrible pervers ? Pensant à Olga, je pensais
À ma dernière passion amoureuse, c'était pas une vache,
c'était une femme,
Une amie à qui j'ai dit tant de belles choses ayant trait à
l'amour charnel.
Contrairement à ses collègues de pré, elle broutait
peu et
Lorsque nous profitions de la nature, mon ami et moi, elle nous suivait
d'un peu loin,
Mais pas trop, et fait troublant, je trouvais cette situation très
agréable à vivre,
La savoir tout prêt à nous écouter parler, redoublait
mes éloges à son endroit,
Au point d'en inquiéter l'homme aux pinceaux. Bizarrement, je me
sentais libre
De tout dire sans me soucier de ce qu'en pourrait penser autrui, devenais-je
schizo ?
Je n'en sais rien, sauf que c'était bon quelque part en moi, mais
je ne saurais
Situer exactement ni l'endroit ni la cause. Olga certes n'était pas
pour rien
Quant à mon excellent moral, je finis à ne penser qu'à
elle,
Et j'appréhendais le moment où il faudrait la quitter.
J'en vins à cesser de fumer pour éviter de la déranger,
et, l'imitant par amour,
Je machais comme elle des fleurs du prè, sans les avaler toutefois
!
Mon odorat s'en trouva plus affiné quant aux choses de cette nature
trop souvent
Mises de côté par ces hommes que nous sommes et vivant sans
rien voir
Entre le quotidien qui nous mange, le banal qui nous dévore et le
reste qui nous achève.
De nouvelles odeurs m'envahissaient, loin du parfum vanillé de la
madeleine de
Combray, pourtant elles me transportaient aussi dans mon enfance,
avec ces billes,
Ces calots, ces trottoirs de Paris tant de fois piétinés de
long en large
Par ennui, mais par amour aussi pour cette ville tant aimée.
La vache de mon ami m'avait transformé. Hier, j'étais un citadin
et maintenant
Petit à petit, sans m'en rendre compte, je devenais un paysan de
la pire espèce,
Celle qui ne connait rien à la paysannerie, tel Bouvard et Pécuchet.
Devant cette métarmophose, le peintre abdiqua, il ne chercha plus
à saisir
Mes paroles ou mes comportements insensés, enfin,
Je me sentais plus libre qu'avant, qu'avant ce regard si affectueux d'Olga,
Jamais je n'avais eu cette impression, sauf peut-être avec ma mère,
Mais de ce passé-là, je ne m'en souviens pas du tout, alors,
J'étais heureux d'avoir connu au moins ça dans ma vie.
Chapitre 71
Régis Jauffret - Clémence Picot (
2ème partie )
Mes parents n'étaient pas croyants, mais par superstition, ne voulaient
pas
Me voir en photo. Un jour, pour des papiers administratifs,
Il nous a fallu des photomatons, on les fit mais je ne devais pas les regarder,
C'était péché, un point c'est tout. D'ailleurs, mes
papiers d'identité,
C'était mon père qui les détenait.Voyez un peu si j'étais
dans de bonnes conditions
Pour être un garçon bien normal, bien comme les autres.
Tous les dimanches je vais voir mon oncle, il habite au sixième étage
et
Bien que vieux, il se débrouille très bien tout seul pour
les choses du quotidien.
Il m'attend quand je viens, je le sais, je le sens et lorsqu'on se trouve
face à face,
On s'embrasse comme deux bons amis, chaleureusement. Le soir, le quittant,
Je dîne chez ma voisine de palier, maman d'un bambin de dix ans, il
reste avec nous
Jusqu'à vingt heures, après c'est l'heure pour lui d'aller
se coucher, alors nous,
On reste ensemble. Dans la vie elle a beaucoup souffert, elle est restée
toutefois
Très sensible, veuve, elle s'est beaucoup battue pour en arriver
là où elle est maintenant.
On a beau dire, les cours du soir ça peut sauver quelqu'un, ce fut
le cas pour Christine,
Elle est fonctionnaire avec un salaire qui tombe toutes les fins de mois.
On mange donc tous le deux en écoutant du piano à la radio
sous la lumière tamisée
Des bougies qu'elle a soigneusement allumées afin de créer
une atmosphère intime.
Nous sirotons la bouteille de bordeaux que j'ai apporté par politesse,
mais aussi
Pour nous détendre des stress de la semaine et même parfois,
on danse le tango
Pieds nus sur la moquette. Je la quitte juste après le tango car
le lendemain
C'est le boulot qui redémarre. Parfois, je reste un peu plus de temps,
histoire d'être
Un peu avec elle lorsqu'elle pense à son pauvre mari, mort d'un accident
cardiaque.
Elle et moi, on s'entend bien, on pourrait même vivre ensemble, chacun
dans son coin
Histoire de ne pas perdre notre indépendance, ainsi nous n'aurons
plus cette impression
Parfois pesante d'être seul au monde. Pourquoi ne pas envisager ce
projet,
Pourquoi le réaliser me paraît-il impossible alors que...
Mes parents ont eu l'idée généreuse de me laisser leur
appartement avant de mourir,
Je leur en suis reconnaissant car il me permet de faire une économie
substantielle,
Sauf les charges de copropriété, le chauffage électrique
Et les taxes foncières et d'habitation.
Mes parents ont été exemplaires, mais ai-je pour autant envie
de faire comme eux,
Me marier, avoir des enfants et leur laisser mon appartement plus tard ?
Mes vacances, je les passe à Paris, je visite tous les sites touristiques
avec
Mon appareil photo en bandoulière, ainsi j'ai l'impression de ne
pas perdre mon temps.
Je passe ma dernière semaine à dormir, histoire d'être
frais et dispo pour la rentrée,
Seulement, je sais qu'en dormant trop, je prends quelques risques au niveau
du coeur
Et celui d'affaiblir mon cerveau, j'ai vu tant de cas de ce genre à
l'hôpital
Que plus rien ne me surprend... Cette semaine de sommeil m'a complètement
achevé,
Je dois reprendre le boulot dare-dare.
Mon père travaillait au Bazar de l'Hôtel de Ville et nous habitions
pas trop loin
De la rue Mouffetard, ma mère brodait des barboteuses pour compléter
Le salaire du BHV et moi je faisais rien de spécial sinon écouter
les histoires
Qu'on raconte en général aux enfants lorsqu'il n'y a pas de
télé à la maison.
Maman ne voulait pas de chat chez nous, alors on n'a pas eu de chat, et
puis
Il aurait fallu lui donner du lait tous les jours et le lait, ça
coute de l'argent.
À l'époque, l'économie était bien vue, il y
avait même des cours pour les filles,
Avec la couture et la cuisine. Je me souviens, je ne sais pourquoi je vous
dis ça,
La femme du boulanger était gaie, mais pour nous, c'était
pas un problème,
Son pain était bon, on prenait le gros pain, pas la baguette, c'est
trop cher la baguette.
La tendresse n'était pas de mise dans la famille, mes parents ne
se sont jamais aimés,
L'amour était un luxe pour les riches. Le cinéma ou les romans-photos,
Dans la vie réelle, faut les éviter comme la peste, tant ils
font de ravages dans les coeurs
Au point de rendre les gens complètement gagas.
Chapitre 72
Samuel Beckett - Molloy ( 2ème partie )
... Les deux héros regardèrent la mer et machinalement échangèrent
quelques paroles,
Ensuite, chacun alla son chemin, un hésita sur le bien-fondé
du choix de sa route :
Une plaine. À y regarder de près, nous avions là, une
vallée avec deux flancs,
Une colline de chaque côté, il les regarda, les observa afin
de retenir pour plus tard
L'impression qu'elles lui faisaient, particulièrement à ce
moment-là de son existence.
Il pensa à l'endroit du cerveau où se fixaient tous ces mots,
toutes ces choses
Pas mal abstraites tout de même. Il pensait aussi à son coeur
plein d'un liquide rouge,
Visqueux, nourrissant ses entrailles, ces cavernes disséminées
partout dans ce corps
Dont l'essentiel sera disséqué par les hommes de sciences
ou les artistes,
J'en sais rien et puis quelle importance, on verra bien !
Il est vieux, il est seul, il marche, telles ces sculptures de Giaccometti,
Depuis tant d'années, tant de jours et de nuits à se poser
cette question,
Toujours la même : " Comment faire ? " Que voulait-il dire ?
Un bâton à la main, il s'en alla, dans le trou noir de ces
chemins inconnus.
Sans nul doute, nous avons à faire à un honnête homme,
Protègé du mal infiltré partout. Pourtant, il se sentait
menacé dans son corps,
Dans sa raison même, malgré sa bonté d'âme si
rare dans nos cités.
Pour nous éclairer et y voir plus clair,
J'essayerai le moment opportun d'expliciter cette qualité dont il
était affublé, comme
Il était aussi affublé de ce chapeau attirant toute mon attention
inquiète de tout.
Il ne m'avait pas vu, il regardait son chemin pour s'en souvenir, mais ça,
Je vous l'ai déjà dit, je radote, je vieillis... Je le regardais,
et lui ne me voyait pas.
À l'évidence, pour cet homme je n'étais rien, pas même
l'équivalent de ce rocher,
De ce grain de poussière. Peut-être préféra-t-il
ce jour-là ne voir que la nature,
Pas les hommes, la nature seulement. Je fus tenté de le suivre,
D'aller sur sa route comme un chien suivant son maître fidèlement,
partager sa vie
Et être aussi moins seul... Il y avait dans mon désir de l'approcher,
Celui de ne pas le faire, car c'eut été un choix, prendre
un engagement,
Décider de ma vie, je n'étais pas près à m'installer
comme tout le monde.
Face à la mer, lorsque les humains l'ont désertée,
les animaux prennent des attitudes
Particulières. La nuit, je découvre le ciel, comme pour la
première fois, avec ses étoiles,
Ma main posée tranquillement sur le genou du promeneur qui rentre
sagement chez lui.
Ma main est veineuse, blanche, les premières phalanges ont quelques
rides, mais
Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela ? Rien, absolument rien. Alors,
taisons la main,
Et revenons à cet homme. Il se dirige vers la ville d'où il
vient de sortir,
Il porte en lui une drôle d'allure, et comme il entrait dans la ville,
Il alluma un gros cigare pour se donner de la contenance probablement.
Ce geste est commun à chacun d'entre nous, à toujours poser
comme des prostitués.
Son pas absorbait le silence, ça donnait du volume à la scène.
C'était peut-être un homme revenant là où jadis
une autre vie, une autre histoire
Avait été vécu par lui où par un autre, mais
peut-être, était-ce la première fois
Qu'il pénétrait la ville avec ces espadrilles là ?
Chapitre 73
Philippe Besson - En l'absence des hommes ( 2ème
partie )
Pour me séduire, vous parlez et dévoilez ainsi une part de
vous et cela me déçoit un peu,
Je vous avais imaginé autrement, vous étiez à mes yeux
un idéal pour plus tard,
Un idéal pour quand je serai vieux. Mais à ce moment-là,
vous êtes devenu à mes yeux
Un homme comme les autres, avec ses faiblesses surtout, tristement !
Cette nudité subite m'a surpris, peut-être même m'a-t-elle
touché,
Mais tout cela, vous l'avez fait exprès, j'en ai la conviction.
Du balcon où nous sommes, nous passons à l'intérieur,
l'assistance nous regarde
Et s'imagine je ne sais quoi nous concernant, et puis de toute façon
ça m'est égal,
Ils n'ont qu'à penser ce qu'ils veulent, nous ne faisons rien de
mal.
La gêne s'installe partout dans la pièce à en devenir
étouffante, maintenant
La situation est claire, tout le monde attend la suite de cette intrigue
et de voir la force de
Votre pouvoir sur mon adolescence. Ce sont mes seize ans qui font le clou
de la soirée,
Ça les excite de savoir si vous m'aurez dans votre lit tout à
l'heure ou bien plus tard,
Quant au jamais, ils n'y pensent pas un instant, évidemment, et je
les comprends.
Rien ne peut vous déstabiliser, cette situation vous amuse, vous
fait bomber le torse,
Elle vous flatte. Je ne sais que penser.
Pour vous, une telle rencontre, peut-elle être authentique ?
Vos sentiments dont vos livres nous disent tout,
Peuvent-ils encore s'émouvoir et pourquoi devant un jeune homme comme
moi ?
Voilà quel est le fond de ma pensée à ce moment-là
où, conscient d'être
Le centre du monde, je reste dans un silence calamiteux, car je ne suis
rien,
Rien à côté de vous, et ce silence, cette pensée
me désespère, m'anéantit.
Les mondanités ne sont pas faites pour moi, je les déteste
autant que vous les appréciez.
Curieusement, je sens ce silence nous installer dans l'intimité,
vous me regardez,
Vous me saisissez du regard, tout le monde l'a vu, ce regard nous dévoile,
Je me sens nu et déjà votre amant, vous êtes joyeux,
et moi j'éprouve un trouble si fort
Qu'il me faut impérativement trouver un siège pour ne pas
m'évanouir.
Nous sortons, dehors il fait doux, je me laisse aller, notre silence m'enflamme.
Vous désirez me voir, ailleurs, alors vous me remettez votre carte
de visite,
Y est inscrite votre adresse personnelle où j'ai hâte d'y être
avec vous, seuls.
Je ne suis plus un enfant. Certes, ma peau fine n'est pas celle d'un homme
Mais je le suis malgré les apparences et je veux assumer mes désirs
même si
Je n'ai aucune expérience, mon seul souhait est de ne pas vous décevoir.
Seize ans est un âge où l'on veut tout essayer, où on
ne s'interdit rien.
Dites-moi, s'il vous plait, qu'avez-vous vu, qu'avez-vous aimé en
moi ?
Dites-le-moi, rassurez-moi.
Tout le monde le sait, le sent, le voit, en me tendant votre adresse,
Vous me tendiez un piège, mais ce piège, cher monsieur, je
l'accepte avec joie.
Donnez-moi le jour et l'heure, mon impatience est au bord d'un gouffre
Et je crains que vous m'abandonniez, de grâce ayez pitié de
moi, j'ai à peine seize ans.
Du regard je vous assure ne pas être innocent, j'aimerai avoir votre
consentement.
La différence d'âge ne fait rien à l'affaire, je me
veux, je me sens si proche de vous,
Et si j'ai suscité votre désir sans le vouloir, vous, vous
avez éveillé en moi
Un besoin de protection inouï. Seul le hasard avait le pouvoir de cette
rencontre,
Voilà chose faite... Avec vous, j'entre, confiant, dans la cour des
grands.
Chapitre 74
Bernard Schlink - Le liseur ( 2ème partie
)
Pour la première fois, j'avais rendez-vous avec une femme. Elle habitait
Le troisième étage d'un bel immeuble ancien donnant l'impression
pourtant
D'être laissé à l'abandon par ses occupants. L'escalier,
d'une propreté douteuse,
Sentait fort l'odeur du grésil mêlé à la friture
des cuisines dont les fenêtres
Donnaient directement sur les paliers de cette cage d'escalier plutôt
rustique.
Je sonne à la porte de la dame m'ayant secouru lorsque, jadis, seul
dans la rue,
Je fus malade à vomir comme un chien. J'étais donc venu la
remercier,
Elle me fit entrer dans une pièce formant à la fois cuisine,
salle d'eau et
Salle à manger, donnant sur un balcon avec vue sur la cour et l'atelier
D'un menuisier faisant un bruit insupportable. Elle me montra le reste de
l'appartement,
Son salon et les toilettes ne sentant pas très bon. Avec un fer,
elle repassait,
Je m'en souviens, et je me suis assis sur la seule chaise disponible, face
à elle.
De là où j'étais, je pouvais voir ses vêtements
personnels, ses sous-vêtements
Fins, délicats et transparents. J'observais tous ses mouvements
Avec l'espoir de déceler une partie de son corps dénudée
relevant de son intimité.
Aujourd'hui, si je veux me souvenir d'elle, fermant les yeux, elle m'apparaît
sans visage.
Seulement après un effort, j'arrive à le reconstituer,
Et je le revois surtout dans sa rudesse...
Au moment de partir, je l'attendis dans le couloir pendant qu'elle se changeait,
Mais la porte où l'opération se passait était entrebâillée
et je pus la voir,
Tel dans certains films avec Monica Vitti mettant sur le rebord d'un lit
Ses bas de soie noirs dans une gestuelle d'une sensualité inoubliable
pour un adolescent.
Je ne pouvais détacher mes yeux d'elle, tout ce qu'elle me montrait
je le voyais.
Avec son consentement complice, je rougissais, timide comme un gosse coupable
Prit la main dans le sac, en flagrant délit. Je n'en pouvais plus
de ce jeu douloureux,
Alors je fuis tel un voleur, puis retrouvant mon calme dans la rue,
Je marchais plus lentement maintenant, parcourant ma ville plus apaisé,
plus serein.
Connaissant par coeur chaque recoin de ce quartier de mon enfance, me revinrent
Mes années passées au lycée, j'éprouvais de
la nostalgie, malgré mon jeune âge.
Je retrouvais enfin de la sérénité après ce
face à face avec le spectacle d'un corps nu
Mais je m'en suis voulu de n'avoir pas agi autrement, avec plus de courage
:
Les hommes autour de Monica Vitti s'enfuient-ils à la vue des
jambes de la belle ?
N'étant plus un enfant, il me fallait dorénavant réfléchir
à mon avenir en ce domaine.
Elle n'avait pas le corps d'une de ces belles filles que je regarde volontiers
à la piscine,
Non, il était charpenté comme celui d'un homme, et pourtant
si féminin par ailleurs.
Vu son âge, me faisait-elle penser à ma mère,
et puis était-ce là
La seule raison de mon trouble ? Je ne pouvais détacher mes yeux
de cette silhouette,
Ses bas devinrent par la suite dans mes relations à la femme un objet
essentiel pour
Mon excitation. Je demandai toujours à mes amies d'enfiler ces délices
Le long de leurs jambes dans des positions rappelant ma fuite,
Fuir cette dame dont son corps, son âme, avaient des discordances
m'ayant fait peur,
Voilà toute la vérité, et nous y reviendrons à
n'en pas douter.
Chapitre 75
Javier Toméo - Monstre aimé ( 2ème
partie )
J'étais toujours assis dans le bureau de cet homme dont mon destin
allait dépendre
Pour sortir des jupons protecteurs de ma mère.
Bien sûr ce poste convoité de vigile de nuit l'avait horrifié,
Mais ne faut-il pas commencer parfois tout au bas de l'échelle sociale
et ensuite
Grimper petit à petit pour arriver quelque part, je ne sais où
ni à quelle vitesse.
Mais pour elle, me perdre, ne plus m'avoir à la maison serait, je
le sais,
Aussi terrible qu'un arrachement d'un de ses bras, c'est pas peu dire
Pour une femme aussi manuelle, toujours à travailler avec ses dix
doigts.
Le directeur écoutait ce discours sur ma relation avec cette pauvre
femme,
Il me rassura même me disant que c'était là une situation
courante dans nos contrées.
Je fus surpris de cet avis de la part d'un homme aussi respectable
Et je me demandais ce que cela cachait. Veut-il des confidences plus intimes
Sur les sentiments cachés d'un fils en conflit avec sa mère
castratrice ?
Je ne veux pas la mort de ma mère, cela, je le lui dis sans hésitation,
Et j'ajoutais : je resterai un être aimant en toute circonstance quoiqu'il
arrive.
Ma mère est une comédienne et j'en tiens compte lorsqu'elle
fait son cinéma,
Je ne baisse pas la tête, je préfère l'affonter de plein
fouet.
J'ai tente ans et ce poste de vigile, je le veux.
L'homme de la banque me regarde, il m'avertit qu'il me faudra avaler des
couleuvres,
Le monde de l'argent est impitoyable, et puis protéger les milliards
des autres
Pour un salaire d'homme de ménage n'est pas facile à vivre
tous les jours.
En me disant cela, j'entends le sifflement de ses poumons
Et me demande s'il ne couve pas une maladie grave. Alors, je prends conscience
Du risque qu'il peut y avoir à garder beaucoup d'argent, mais je
ne montre rien
De cette subtile angoisse. Ma mère pense qu'il ne faudrait pas persister
dans cette voie,
Sa retraite suffit à nos besoins... Elle m'a dit que seuls les pauvres
Ont besoin de travailler. Bien sûr nous avons à la maison les
bases pour survivre,
Un stock de pâtes, d'huiles, de farines et des boîtes de conserves
pour un an au moins,
Mais enfin pour le reste, toutes les fins de mois sont difficiles et nous
ne manquons pas
De tirer des plans sur la comète pour faire des économies.
Si je veux un emploi
C'est aussi pour cette raison triviale et nous devons tous les deux le reconnaitre.
Mais pour elle, le dehors de chez nous est le lieu de tous les dangers,
De toutes les embuches, de toutes les impasses. Je dévoilais à
mon interlocuteur,
Tenant maintenant un gros cigare entre les doigts, comme tout bon directeur
De banque qui se respecte, je lui révélais jusqu'où
ma mère pouvait aller
Pour me décourager dans ma démarche : elle me sortait un tic
ancien
Qui en disait long sur son caractère coriace : sa paupière
gauche n'arrêtait pas de sauter
Et c'était là le signe d'un malheur possible dû immanquablement
à ce projet,
À ces velléités travailleuses de son cher fils. Je
me sens écouté, entendu,
Compris par cet homme, alors je continue à lui parler de maman
Car elle a l'air de l'intéresser beaucoup. À trente ans, n'est-il
pas temps de refuser
De m'asseoir sur ses genoux et de rejeter ses chantages utilisant souvent
L'image de Dieu pour me contraindre à l'écouter et à
faire comme elle veut ?
Un jour, elle me confia sa pensée profonde :
" Tout homme rêve de quitter sa mère pour voler de ses propres
ailes,
D'accord, mais le moment n'est pas venu pour toi,
Nous avons encore beaucoup de choses à faire ensemble... "
Il trouvait les points de vues de ma mère raisonnables, seulement
Cela n'arrangeait en rien mon projet d'entrer dans la banque.
Je devais désagripper cette mère à ce fils tant aimé,
tant choyé,
Ne voulant lâcher prise à aucun prix, pas même à
celui de mon revenu à venir,
Si le directeur de la banque voulait bien m'accorder sa confiance,
Ce qui nous permettrait à tous deux une vie plus facile et ferait
de nous
De bons consommateurs face à l'humanité...
Chapitre 76
Emile Zola - Thérèse Raquin ( 2ème
partie )
Elle attendait que son mari soit endormi pour aller le rejoindre et dormir
à son tour.
Pendant vingt-cinq années, sa tante vécut de sa mercerie,
Mais après la mort de son époux, vendit son commerce et avec
ces économies
Se constitua une rente suffisante pour vivre tranquille jusqu'à la
fin de ses jours.
Elle loua une petite maison rustique, loin de la ville, protégée
de tout et de tous.
Vivaient avec elle sa nièce Thérèse et son fils Camille.
Lui, connut pendant son enfance et son adolescence toutes sortes de maladies
Et sa sainte mère, à son chevet, se battait en permanence
pour le garder en vie.
Sauvé de la mort, il garda toutefois des restes de ses souffrances
anciennes
Et son corps ne put se développer normalement, il resta chétif
de toute part,
Madame Raquin ne l'en aima que plus encore pour ses faiblesses
Mais aussi pour sa force d'avoir survécu à tous ses malheurs.
Pour l'occuper un peu, elle lui apprit les bases du calcul et
Les lettres de l'alphabet pour le distraire avec quelques livres ordinaires.
À dix-huit ans, il voulu connaître autre chose de la vie, il
devin commis comptable
Et ma foi, cela lui réussit apparemment. Elle, comme d'autres mères
Dont nous avons parlé dans d'autres histoires ici même, voulait
le garder à la maison
Tout le temps et surtout, ne pas le savoir dehors en butte aux difficultés
De la vie sans elle. Il dut la contrer, piquer quelques crises pour arriver
à ses fins :
Faire comme tout le monde, c'est-à-dire aller au travail et sortir
du cocon maternel
Étouffant malgré et surtout l'amour infini dont elle faisait
preuve.
Il voulait connaître d'autres jouissances. Le soir, au retour du bureau,
épuisé,
Il aimait aller se détendre au bord de la Seine accompagné
de sa nièce
Qui venait tout juste d'avoir dix-huit ans. Thérèse était
née d'une grande et belle femme,
Beauté de la ville d'Oran, et du frère de Madame Raquin, mais
lui,
Ne sachant que faire de l'enfant, la remit à sa soeur pour l'élever.
Ce genre de chose se faisait à l'époque, on trouvait normal
de ne pas assumer ses fautes
Et de les passer à une personne plus raisonnable, plus stable dans
la famille.
Ce bonhomme après avoir mis son fils handicapé en de bonnes
mains,
Partit au bout du monde, d'où il ne revint jamais, mort probablement
Comme beaucoup d'autres dans l'une de ces aventures hasardeuses nous apparaissant
Peu intéressantes à développer ici, d'autant que nous
n'avons aucun élément
Prouvant quoi que ce soit à son sujet. Toute son enfance, Thérèse
partagea
Le même toit avec sa tante, et le même lit avec ce fils et par
empathie,
Les mêmes médicaments que ceux pris par le jeune homme,
Et dont elle n'avait nullement besoin. Cette vie forcée la replia
sur elle-même,
Et très souvent elle gardait les yeux grands ouverts dans le vide,
ne pensant à rien,
Mais son corps svelte et plein de bonne santé ne demandait qu'à
vivre autre chose
Que cette petite vie cloîtrée où elle n'avait pas l'impression
d'exister,
Ni pour elle-même, ni pour autrui. Lorsque tout ce petit monde s'installa
Dans ce nouvel environnement, cette petite maison au bord de l'eau,
Thérèse eut l'impression d'être sortie d'un trou noir,
de retrouver la lumière
Et son énergie naturelle décupla . Le jardin, la rivière,
la verdure partout
Lui donnèrent une envie de courir, de crier comme un enfant sauvage,
Con coeur battait fort, mais son visage restait impénétrable.
Chapitre 77
Henry Miller - Sexus ( 2ème partie )
Fier, je rentre dans l'arène du bal des initiés.
Des humains, toujours eux, dansent, bougent, gesticulent pour oublier je
ne sais quoi,
Le bruit des pin-pon dehors ou les sons fous sortants de ce piano désaccordé.
Elle n'est pas sur la piste, et alors ? Qu'elle fasse ce qu'elle veut,
Pourvu que je ne sois pas là dans ses moments de grandes excitations
Axés sur ces hommes bien foutus, bien montés dont j'ai horreur.
Tout cela est d'un tel convenu, stéréotypé au point
d'en vomir
La gueule ouverte dans le caniveau. Il faut être dégénéré
pour aimer cette folle,
Mais sans elle je me sens inéxister. Partout, je demande si on l'a
vu,
Une nana peut me donner des infos, mais faut casquer et danser avec,
Alors j'accepte et n'ai en retour que son corps trempé de sueur à
l'eau de rose
Version jardin des tropiques, un pur bonheur, histoire de changer.
J'en approche une autre, fraîche comme un géranium ayant convoité
tout l'après-midi
Avec des lycéens en mal d'amour. La soirée commence bien !
J'apprends qu'elle viendra, je patiente, mais à minuit je m'en vais
Pour ne pas louper le dernier métro, je veux rester en bonne santé,
Dormir tôt et ne pas me soucier des autres en dehors de moi...
Nonobstant ces bonnes résolutions, je dois regarder les choses en
face, je souffre,
J'ai le mal d'amour, je suis un chien en chaleur, en rut, au coin d'une
rue
Prêt à sauter sur la première pute venue.
Avec ces pensées agitées, je me jette au lit pour dormir,
rêver peut-être !
Rien d'intéressant ne vient là non plus, à quoi ça
sert tout ça ?
Dimanche matin, j'irai à la première heure chez elle la réveiller,
La sortir de ses rêves opaques pour qu'elle m'aime, je veux qu'elle
m'aime,
Me prenne dans ses bras, cette chienne, baisons, baisons avant la messe,
Feu de Dieu, crachons l'eau bénite dans l'bénitier, prends-moi,
je n'en puis plus,
Je suis un désespéré de l'amour, avec toi je veux aller
au bout du monde
Et s'il faut y amener ta mère, on la prendra. Vois comme je suis
lorsque j'aime,
Je prends tout, même les mamans.
Allons viens, partons à la recherche de tes origines,
Oh ma vierge, je suis ton Saint-Esprit, vient petite, sinon je suis perdu.
J'ouvre les yeux et que vois-je, la ville où j'habite, rien ne rappelle
la nature, pas même
Une vache à laquelle m'accrocher comme Dubillard l'a fait chez son
ami le peintre.
Et l'avenir là-dedans, il est où ? Pourquoi ai-je trimé
dans la compromission
Tel un banquier, un agent de change, sans me poser les questions fondamentales
Que tout le monde devrait se poser pour les avoir eus au moins une fois
en tête,
Est-il nécessaire pour cela de connaître Shakespeare, Racine
ou Beckett ?
Pourquoi irais-je croire que tout va changer soudain si j'avais cette pute
dans mon lit ?
Dans la rue je croise une femme, je la regarde, elle me regarde,
Je n'ai aucune envie d'en savoir plus, sa gueule m'a suffi.
C'est dimanche matin et je sonne à sa porte...
Chapitre 78
Guy de Maupassant - Le Horla ( 2ème partie
)
Toutes les nuits me surviennent des cauchemars impossibles à maîtriser,
Je ne sais comment m'en débarrasser, j'ai peur qu'elles me détériorent
à la longue.
Je ne comprends pas pourquoi mon esprit agit ainsi avec moi, que lui ai-je
fait
Pour qu'il me persécute ainsi ? Alors pour fatiguer mon corps, je
sors dehors
Et vais dans une forêt afin de renouveler mon sang malade, objet de
tous mes tracas.
J'entrai dans cet ilôt noyé de vert sans me soucier de rien,
Lorsque survint une angoisse inhabituelle, d'autant plus inquiétante
que j'étais seul,
Avec une impression d'être suivi alors qu'il n'y avait personne.
Une frayeur subite me fit faire n'importe quoi, je tournai autour d'un arbre
cent fois,
Ma tête eut un violent vertige, je ne savais plus où j'étais
et où j'allais.
La nuit fut horrible et n'en pouvant plus de souffrir, je pris la décision
de partir,
D'aller faire un petit voyage pour me remettre en état,
Et ce fut une bonne décision car elle me remit sur pied.
Un mois plus tard, je me sens guéri, ce doit être la visite
du mont Saint-Michel
Ou mon séjour à Avranches, ville surplombant une baie avec
un monument fantastique.
Là, la mer basse, j'allai vers l'abbaye, elle me faisait penser à
l'église de Combray,
J'y entrai, léger, frêle comme un nourrisson. C'était
un bijou fait de pierres taillées
Par la main des hommes, des hommes plus robustes que moi, je ne vous dis
pas ...
J'ouvre les yeux et regarde indifférent ces sculptures religieuses,
Savourant le calme régnant en ce lieu, sauf le bruit du vent.
Je regardais la mer rouler sur le sable pour monter doucement ensuite vers
la côte.
Un homme me raconta des histoires anciennes et cela calma en moi
Cette agitation m'ayant poussé à faire ce voyage.
Dans le coin, on dit des choses pas possibles, il y aurait des voix,
Là-bas dans les dunes, qui communiqueraient entre elles, des voix
humaines,
Et à ceux qui croient encore au père Noël, on raconte
l'existence
D'un homme et d'une femme ayant des corps d'animaux, parlant sans cesse,
Sauf au moment des amours où là ils crient. Septique, je souris
à mon narrateur.
Comment savoir de quoi était faite l'âme de cet homme des montagnes
Vivant seul parmi les bêtes et dont l'esprit a été peu
confronté à la réalité
De l'existence, commune à chacun de nous qui vivons dans les villes,
dans les cités.
Je regardais paisiblement le vent, force de la nature qui renverse les hommes
Et les caresse également lorsqu'ils se sentent fort seul...
Et sur cette idée intéressante,
Je fermais les yeux pour un repos bien mérité.
Chapitre 79
Ilan Duran Cohen - Mon cas personnel ( 2ème
partie )
Je ne sais que penser aujourd'hui de cette phrase écrite hier,
" Un jour, je ne sortirai plus de chez moi "
J'ai peur de voir cette idée se fixer en moi et se transformer en
peur d'avoir à sortir,
De ressentir le dehors pire que le dedans. Alors, je me suis acheté
Un organisateur moderne, très moderne, le dernier modèle
De tous les organisateurs actuellement disponibles sur le marché,
Ainsi je n'aurai plus à trimbaler ces petites notes prises à
droite, à gauche,
Ces pense-bêtes pour me souvenir de tout ce que je risque d'oublier
Si je ne le note pas... J'ai d'ailleurs consulté des spécialistes
à ce sujet et non
Je n'ai pas l'Alzheimer, du moins pas encore, les signes concluants ne sont
pas apparus
Lors des testes faits à l'hôpital à la va-vite par une
étudiante en médecine
Fort jolie au demeurant. Je me sens maintenant rassuré. Dans ce truc,
Je mettrais tout, absolument tout et même mes pensées, mes
idées géniales, inutiles,
Les adresses de tous ces gens que je ne vois plus depuis belle lurette sans
oublier
Tout ce qui ne sert à rien, mais comble efficacement ou inefficacement
Une vie tant bien que mal. Je souffre d'un trouble narcissique assez grave,
Je dois trouver un chirurgien pour m'en débarrasser au plus vite,
car
Si vous saviez comme j'ai de choses dans la tête, honnêtement,
vous et moi,
Nous nous poserions la même question : à quoi ça sert
tout ça ?
Mais bon, je ne dois pas rester dans cet état de doute permanent,
Je vais me secouer, refaire mon appartement à neuf, voilà
une bonne résolution
Me permettant peut-être d'ouvrir ma porte à d'autres qu'à
moi,
De changer de vie, bordel ! Un coup de fil me sort de ma léthargie,
On a trouvé mon père assis paisiblement au bord du quai de
la Seine
En danger de mort, puisqu'il pouvait tomber dans l'eau glacée à
tout moment.
Mes parents ont tous deux cette maladie pour laquelle je suis allé
à l'hôpital.
Ils sombrent doucement dans la démence, et moi je n'y peux rien.
Mes yeux regardent ce qu'ils voient, un couple âgé, un couple
s'aimant et
Se tenant par la main depuis toujours, d'où il en est ressorti leur
fils
D'un romantisme pathologique et ça, va falloir le guérir au
plus vite...
Après le coup de fil, je suis allé les chercher, car ma mère
aussi était là-bas,
Elle l'assistait probablement dans ses égarements. Je les déposais
Chez eux dans le marais où ils sont là depuis la nuit des
temps.
Dans mon enfance, je dormais dans le salon de ce deux-pièces,
Leur laissant la chambre afin de préserver leur intimité de
couple amoureux.
Ils tenaient une parfumerie qui n'a jamais bien marché, peut-être
y avait-il
Quelque chose qui ne fonctionnait pas bien dans leur concept de commerçants,
Ils auraient voulu être de vrais parfumeurs du genre chercheurs en
arômes
Travaillant pour Galimard (pas l'éditeur) à Grasse sur la
Côte d'Azur.
J'ai toujours eu honte d'avoir des parents parfumeurs, car à cause
de ça,
À l'école on me traitait de pédé alors que je
n'avais rien fait.
On dit que ce sont des hommes ne faisant pas comme tout le monde,
Mais de quoi parle-t-on ?
Mes vêtements s'imprégnaient de la multitude des parfums de
la boutique
Où nous vivions une bonne partie de notre temps et à l'école,
les sales gosses
Interprétaient ces émanations comme étant de mauvaises
odeurs.
L'éducation fait ce qu'elle peut pour éduquer, mais les parfums
ne sont pas encore
Programmés dans le socle commun des connaissances.
Chapitre 80
Nicolas Gogol - Mirgorod ( 2ème partie )
À ce couple vieillissant à merveille, calmement installées
sur le balcon de leur jardin,
Revenaient à leur esprit serein, les images des aventures passées.
Dans le froid le plus glacial de ce pays trop souvent enneigé,
Ils avaient la joie au coeur comme s'ils croyaient en Dieu.
L'homme avait toujours l'oreille attentive aux maux des autres,
Les encourageant même à formuler leurs désirs, leurs
besoins, leurs volontés.
Malgré son grand âge, il ne disait jamais qu'hier était
meilleur qu'aujourd'hui,
La nostalgie tirant vers le repli sur soi n'étant pas son genre,
il écoutait plutôt,
Très attentivement les discours de chacun avec attention, bonté
et humilité.
Nos vieillards habitaient un petit logis bas de plafond, un feu allumé
en permanence
Les chauffait, avec le temps, ils étaient devenus frileux.
Prévoyants, ils avaient une réserve de paille impressionnante
dans une pièce
Affectée à cet effet, mais pour éviter de perdre le
bénéfice de leur bonne chaleur,
Ils n'ouvraient que trop rarement les portes et les fenêtres de leur
logement pour aérer,
Leur univers devenait de plus en plus étouffant et dangereux pour
leur santé.
Des tableaux anciens étaient accrochés aux murs, dont deux
portraits représentaient
L'un un homme d'Église et l'autre un homme d'État, puis des
dessins un peu partout
Décoraient la modeste demeure de notre petite famille.
Curieusement, leur chambre rassemblait une multitude de caisses contenant
Un bric-à-brac pas possible récupéré ici ou
là, et puis des sacs de semences
À planter un jour ou l'autre dans leur jardin. Autre bizarrerie,
Leurs portes grinçaient joliment des sons de musique auquel chacun
apportait
Une interprétation selon son humeur et ses connaissances.
À chaque fois, ces bruits m'enchantent et me font rêver aux
bonnes choses
De la vie passée à la campagne. Je me souviens, dans leur
salle qui servait de salon,
Rêgnait un air rustique avec des sièges à l'assise trop
rude
Pour s'y installer toute la journée à lire, à travailler
où à je ne sais quoi d'autre.
Tous ces meubles hétéroclites avaient été offert
par des amis ou achetés quatre sous
Dans un marché régional quelconque.
La vieille femme avait quelques servantes à son service et passait
son temps
À les protéger des agissements fougueux des hommes environnants.
Pourtant à la maison peu de messieurs étaient sans femmes,
Mais cela n'empêcha point certaines d'entre elles d'être engrossées
parfois.
Elle s'occupait de tout dans la maison, même des champs et des ouvriers
Travaillant pour le compte de notre couple à la récolte des
fruits et des légumes.
Dans le jardin on avait aménagé sous un pommier un feu pour
la préparation
De succulentes confitures et à d'autres mets bien sucrés.
On y distillait aussi
De l'eau-de-vie en y ajoutant diverses plantes pour obtenir des saveurs
inconnues.
On y gouttait, on s'en soulait, et on allait faire la sieste avec ou sans
les bonnes.
Toutes ces préparations culinaires nourrissaient l'ensemble des gens
de la maison
Des maîtres aux serviteurs. Ces derniers pour les remercier friponnaient
sans vergogne
Les uns les autres dans les champs à tel point qu'il était
difficile pour Pulchérie
D'y aller sans avertir bien longtemps avant son arrivée...
À la vérité, tout le monde, chez ces gens-là,
Se sentait comme chez lui, et non chez des patrons.
Chapitre 81
Vincent Ravalec - Cantique de la racaille ( 2ème
partie )
La belle entra chez moi et fut surprise par mon stock de marchandises
Entreposé là dans ma chambre d'hôtel en attendant...
Tu veux monter un Félix Potin ? me fit-elle. Elle me gonflait à
ne pas se taire,
Je la mis devant la télé pour avoir la paix. Doutait-elle
du sérieux de mon commerce ?
Qu'importe, cette nana est trop belle, elle me plait, je la garde.
Je descendis pour respirer de l'air frais, mais avant, je l'invitai, si
elle le voulait,
À se laver, la douche est sur le palier et la clef au dessus de la
porte.
Ici, ce n'est pas le Grand Hôtel de Cabourg, celui de Proust et du
tralala des riches,
Ici c'est l'immeuble ordinaire des pauvres qui vivent au jour le jour,
Voilà ma petite sur qui tu es tombé, c'est ça la vérité
!
Fallait que je vois Saïd.
J'avais faim, je me suis acheté un pain au chocolat à la boulangerie
d'en face.
Saïd et moi, on est comme deux frères, je veux dire au niveau
de nos affaires
Dans le domaine du tout c'que tu veux, pour dix fois moins cher qu'ailleurs.
Ma jolie restée seule là-haut l'angoissait un peu, et si elle
nous donnait aux flics ?
T'inquiètes, elle et moi c'est du sérieux, je me marie demain.
Notre job,
C'était de refourguer les objets volés par des policiers en
civils qu'on ne voit pas,
Mais qui rodent partout. Ce sont en général des gars qu'ont
des postes de responsabilité
À la douane, ils peuvent nous avoir des lots super,
À la seule condition d'aller les chercher dans des endroits glauques.
Nous sommes actuellement sur un coup génial, mais il y a un hic,
Il nous faut du cash, mais pas un peu, beaucoup de cash.
Saïd me dit avoir été contacté par un chef parce
que son casier est propre,
J'ai confiance, on peut y aller, ajoute-t-il. Il a un container de magnétos
à cent balles.
Je suis hésitant, j'en ai marre de la police, j'aimerai passer à
des gens normaux.
Mais mon associé ne l'entend pas de cette oreille, il veut devenir
Une sorte de Marcel Dassault dans notre spécialité. Quand
il me dit ça, moi,
Je pense à Marcel Duchamp. Mais trêve de plaisanterie, on n’est
pas là pour rigoler.
Nous, on parle, et à côté, un gars intervient dans notre
conversation
Pour nous informer de comment Marcel Dassault il est devenu riche...
Bon, j'ai dit à Saïd, à tout à l'heure, j'ai des
trucs à faire. Les filles,
T'as des filles qui vous aiment pour ce que vous êtes, pas pour le
fric, pour l'amour,
Mais moi, ça, je n'y crois pas. Si une nana s'approche de toi, c'est
que tu lui en imposes
Et si tu lui en imposes, c'est que tu as du répondant.
Marie-Pierre, les mecs, elle pouvait les avoir tous. Pensant à elle,
Je monte le bled Barbès, c'est ici qu'on peut trouver des gars pour
vendre mes trucs.
La Goutte-d'Or n'est plus ce qu'elle était, maintenant on démolit
et on reconstruit,
C'est peut-être bien pour certains, mais pour nous c'est la catastrophe.
Je vais au Merle Banc, personne, je croise Moussa, il me fait :
On te croyait mort, où qu't'étais ? Je lui dis tout,
Cabourg, le Grand Hôtel, mes vacances en Normandie...
Chapitre 82
Fernando Pessoa - Je ne suis personne ( 2ème
partie )
Chacun d'entre nous pense être le seul à exister dans son originalité
propre,
Je veux dire par rapport aux autres, ces autres si pénibles, dans
le fond !
On en arrive à se dire, ils ne sont pas comme nous, ils sont différent,
mais en quoi ?
Ça, c'est mon obsession et c'est terrible à vivre... Lorsque
je les vois agir,
Je constate qu'ils me ressemblent en tout, ce qui n'arrange pas mes affaires,
Ce sont mes semblables, c'est la réalité de la vie et je ne
le conteste aucunement.
Ce sentiment persiste jusque dans les livres lus, les images vues,
Les rêves faits au quotidien... En fait, pour résumer,
Il y a les autres et puis il y a moi, ce sont deux univers et ils s'affrontent
et
C'est pour tout le monde pareil, y a rien à faire, c'est ainsi. Bon
!
On peut imaginer une personne proche, aimée, qui sait, et a qui on
accorderait
Un niveau d'égalité à soi, mais enfin ce serait rare,
faut pas exagérer,
Trop tirer sur la corde des bons sentiments...
Nous ne sommes que des humains, invisibles dans l'ensemble.
À comparer, les gens côtoyés au quotidien et ceux trouvés
dans un livre par exemple,
Franchement, y a pas photo, mon choix est fait, les seconds l'emportent
sur les premiers.
À se demander si finalement ce n'est pas la chair le principal coupable
?
À parler de ces choses, des associations dégoutantes me traversent
l'esprit.
Je me trouve devant l'étal de mon boucher, la barbaque, les abattoirs,
Le sang, l'odeur de la vergogne. En m'ouvrant ainsi à vous,
N'allez pas croire que je rougis de honte, tout le monde pense comme cela,
c'est moche,
Mais pourquoi se voiler la face et ne pas reconnaître que
L'homme est l'ennemi de l'homme !
Parfois il m'arrive de regarder mon épicier ou son commis faire un
geste,
Avoir un comportement, et je me dis là, à ce moment précis,
celui-ci est mon semblable,
Peut-être parce que ce geste, ce mouvement ne me sont pas étrangers,
Je les faits sans faire attention, chez moi, au bureau, dans la rue.
Mais dans l'ensemble, tout m'est indifférent.
La semaine dernière, un gars s'est suicidé. J'achetais chez
lui mon tabac,
Je n'avais même pas remarqué qu'il existait, avant ce jour
où il a mis fin à ses jours.
Je me dis, il devait avoir une âme comme tout le monde
Puisqu'il est mort de passion, de soucis ou de je ne sais quoi d'autre encore...
Et s'il s'était suicidé de notre indifférence ?
Il était pour nous, pour moi du moins, transparent, invisible...
Mais à quoi servirait de culpabiliser maintenant, il est trop tard
pour lui,
Pour moi, pour nous tous. Il ne perdra pas ses cheveux comme nous, pauvres
mortels,
Ni n'aura quelques bonnes rides sur le front, des cernes sous les yeux.
Au cimetière en voyant sa tombe plombée, j'ai eu l'idée
qu'il était l'humanité,
L'humanité tout entière. Heureusement, cette pensée
troublante ne dura pas longtemps
Et je pus reprendre le cours normal de la vie sans plus jamais penser
À cet homme des cigarettes si nocives à notre santé.
Donc, les autres n'existent pas,
Le monde n'existe uniquement que pour moi, et pour moi seul, c'est tout.
Chapitre 83
Imre Kertész - Etre sans destin ( 2ème
partie )
La femme de mon père aurait voulu un récépissé
signé et en bonne et due forme
De la part du traître de comptable dont mon père fut dans l'obligation
de lui confier
Toutes nos richesses, juste avant de partir pour le camp de travail.
Il voulait que le magasin continuât à fonctionner même
sans lui,
Même s'il partait demain. Le temps pressait et ma belle-mère
devait
Être au courant de tout, alors il lui expliqua les livres comptables
et tout le reste.
Il lui remit toutes les clefs qu'il possédait. Moi, je ne savais
quoi faire, je m'ennuyai.
Et comment pouvais-je m'ennuyer lorsque mon propre père allait disparaître
De la maison et peut-être pour toujours ?
On alla faire des courses afin qu'il puisse partir avec des provisions,
Dans la rue, nous étions tous les trois avec une étoile jaune.
On alla chez le marchand de sport pour trouver un sac à dos.
Le commerçant portait aussi comme nous sur la poitrine le signe distinctif
À notre situation, il lui demandait si cet achat était dû
à un prochain départ
Pour les travaux forcés. Après la réponse positive
émise par ma belle-mère,
L'épouse du marchand alla en chercher un dans les réserves
se tenant au sous-sol,
Plus d'autres objets dont on peut avoir besoin là-bas, une gamelle,
un canif
À multiples fonctions, une sacoche... Puis, ils nous dirent au revoir
sans conviction,
Du moins en ce qui concerne mon père. Eux, retournent à la
maison et moi
Je vais à la boulangerie avec les tickets de pain, on me donne un
bon carré,
Mais avec une salle mine, comme à son habitude le boulanger n'aime
pas les juifs,
De toute façon, il ne peut pas les aimer, car à chaque fois
il nous vole un peu,
Il nous roule dans la farine, il peut le faire, il n'a pas l'étoile,
lui.
Je rentre chez moi et dans l'escalier je croise Anna, notre voisine de palier,
Vivant chez son oncle et sa tante depuis le divorce de ses parents.
Avant, elle était en pension, maintenant elle a quatorze ans comme
moi.
Depuis les évènements, certaines familles juives de l'immeuble
se réunissent le soir
Pour faire le point sur la situation. Dans l'escalier on a un peu parlé,
Elle m'a même invité à une partie de cartes avec d'autres
copines,
Mais ce n’était pas possible pour moi pour l'instant,
Elle comprit la raison, car ils ont parlé de ça avec son oncle
à la maison.
Mon père insista pour qu'on ne se laissât pas abattre, qu'on
avait plus que jamais
Besoin de toutes nos forces pour affronter les lendemains difficiles.
J'avais faim, pas la femme de papa, sa gorge était nouée,
alors j'ai culpabilisé
De pouvoir encore avoir envie de manger. Elle se mit à pleurer
Et la voir dans cet état m'obligeait à ne regarder que mon
assiette.
Mon père regarda sa femme et lui posa la main sur la sienne.
J'avoue ne pas aimer ces moments où l'affect prend le dessus sur
la raison,
Je sais, un homme et une femme, c'est normal, mais moi ça me gène.
Enfin,
Ils rompirent le silence et reposèrent sur le tapis la question de
la confiance accordée,
À plus ou moins bon escient, au comptable du magasin,
Mais mon père rétorqua qu'aujourd'hui on n'était plus
sûr de rien.
Une fois parti, que deviendrait-elle sans lui ?
Son inquiétude se portait plus sur nous, que sur le destin de mon
père,
Qu'il allait avoir à vivre maintenant, loin de nous.
Chapitre 84
François de Chateaubriand - Mémoires
d'outre-tombe ( 2ème partie )
Dans notre famille il y eut un certain chevalier de Chateaubriand
de la Guérande,
Toujours ivrogne et près à tâter la fesse des servantes
à la moindre occasion.
À cette époque-là, vivait mon grand-père paternel,
beaucoup moins riche que
Le monsieur de Guérande et de surcroit mort jeune on ne sait trop
pourquoi ni comment.
Par contre ma grand-mère, sa femme, vite veuve eut à s'occuper
de ses quatre garçons,
Dont mon père, dans une maison d'une grande pauvreté.
Comme l'usage le veut, les ainés héritèrent des biens
de leur père et donc
Eux seuls étaient maintenant relativement riches alors que les autres
personnes
De la famille tiraient le diable par la queue. L'ainé alla à
Paris et se ruina
Dans les livres qu'il achetait sans compter, mais rapidement il mourut,
jeune et
Sans avoir jamais pu éditer ses écrits historiques, puisque
l'histoire était sa passion.
Le second fils devint curé de campagne par modestie, par sagesse
ou par connerie,
Mais eut, nous devons lui rendre cet hommage ici, toutes les satisfactions
Que peut connaître un prêtre humble et aimé de ses paroissiens.
Toujours bon, aimable,
À l'écoute de chacun et de surcroit donnant tout ce qu'il
avait ou n'avait pas,
Préférant rester pauvre devant dieu et les hommes. En retour
de quoi, à sa mort,
Comme il avait accumulé plein de dettes, les paysans de son village
se cotisèrent
En bons catholiques qu'ils étaient pour absorber le déficit
Tout de même surprenant pour un homme d'Église.
Bref, ils l'enterrèrent dignement et son successeur put prendre sa
place et sa soutane.
Ces deux oncles avaient donc en commun l'amour des lettres,
L'un pour l'étude de l'histoire, l'autre pour la poésie. D'ailleurs,
Des vers, je n'en ai jamais manqué à la maison,
Mon frère ainé, mes soeurs et moi-même en faisions en
permanence
Comme aujourd'hui on regarde la télévision. Mon frère
a péri sur l'échafaud,
Mes soeurs en prison, et mes oncles pauvres comme Job,
Et moi, j'espère mourir tout bêtement, normalement à
l'hôpital.
Je vous ai parlé des deux ainés de ma grand-mère, mon
père était le troisième
De cette fournée de Chateaubriand, mais pour lui comme pour le p'tit
dernier,
Il n'y avait plus d'argent de l'héritage de ce père mort avant
l'âge.
Dans notre région, la Bretagne, l'armée n'était pas
bien vue et il n'est pas venu
À l'esprit de ma grand-mère d'y jeter ses deux derniers, pourtant
Elle n'avait plus un sou pour les nourrir, les vêtir.
Si jadis nous fûmes riches, princes et maîtres en ces lieux
majestueux, maintenant
Nous n'avions plus rien, sinon un toit de chaume et quatre murs humides.
Comme ils habitaient pas loin de Brest, elle pensa à la marine pour
le plus jeune garçon
Qui à l'époque avait à peine douze ans. Mais voilà,
une fois toutes les démarches faites
Elle se rendit compte qu'il ne pouvait être pris car elle ne connaissait
personne d'influent,
Sans parler du manque d'argent. Ma pauvre grand-mère en tomba malade
de chagrin.
Mon père avait un an de plus que son cadet de frère et déjà
un caractère prononcé, fort,
Il demanda à sa mère de le laisser aller faire fortune ailleurs
pour revenir plus tard,
Riche comme Crésus, et ainsi mère, vous n'aurez plus de soucis
d'argent, lui fit-il.
Devant un tel argument que pouvait faire cette pauvre femme sinon accepter
Ce que Dieu voulait pour le bien de son fils mais aussi pour celui
De ceux qui restaient là dans la misère. Mon père quitta
donc la maison familiale
Pour Dinan où il fut accueilli par un armateur comme volontaire
Sur une goélette armée jusqu'aux dents, pour un long
voyage, loin, très loin d'ici...
Chapitre 85
Honoré de Balzac - Le père Goriot (
2ème partie )
Derrière cette grosse maison des faubourgs parisiens, faite de moellons
et
Constituée de trois étages, vivaient en bonne intelligence
des cochons, des poules
Et des lapins entourés de bois de chauffe servant l'hiver à
donner du chaud
Aux hôtes de passage et payants un prix raisonnable les chambres que
madame
S'était trouvée dans l'obligation de louer pour survivre malgré
son grand âge.
Cette cour a une petite porte secondaire indépendante de l'entrée
principale
De l'immeuble utilisée par la cuisinière pour y déposer
entre autres choses
Ses poubelles pleines mais bien fermées afin d'éviter le désagrément
Des odeurs pestilentielles. Madame était arrivée à
monter une entreprise
En exploitant sa pension de famille et pour cela, mettait à la disposition
de tous
Son salon et sa salle à manger, pas du tout engageant et peu de gens
Y passaient de longues heures, en dehors des repas pris sur cette table
ronde
En marbre pour l'essentiel et le reste en porcelaine orné de filets
d'or.
Certains touristes du quartier de la montagne Sainte-Geneviève aiment
Ce côté rustique des maisons anciennes qu'ailleurs on dit de
caractères.
Et pour rustique, les murs de la salle à manger l'étaient
absolument,
Le bas était recouvert de lambris jaunis par le temps et au-dessus,
Un papier peint des plus vieux faisait de la résistance malgré
lui.
Evidemment pour décorer et donner de l'âme à ce lieu,
la propriétaire
Y avait accroché des tableaux achetés quatre sous dans une
brocante ou
Offerts par des clients généreux et bienveillants, sans omettre
ces vases pleins
De fleurs artificielles posées négligemment sur le bord de
la cheminée en pierre
Se trouvant au fond de la pièce. Mais le plus terrible dans tout
ça,
Le plus difficile à supporter est cette odeur, la dure odeur des
pensions.
Elle sent le renfermé, le moisi, le rance, elle pue l'hospice des
vieux avec ce mélange
Des parfums de la teinture d'iode et des eaux de Cologne les plus ordinaires.
Curieusement, après avoir passé un moment dans cette salle
à manger détestable,
Le salon, lui, devenait tout à coup supportable, vivable même.
Si un jour on eut le courage de peindre cette pièce, aujourd'hui
il est impossible
D'en deviner la couleur d'origine tant la crasse a fait son travail, sans
que cela
N'éveillât un quelconque soupçon d'incongruité
de la part de madame, à louer
Ses services d'hospitalité dans un lieu aussi dégradé,
aussi abandonné.
Des buffets gluants cachaient les ustensiles d'usage courant
Dont ces assiettes venues directement de la fabrique de Tournai.
Sur le dessus est rangé les serviettes trop souvent sales des pensionnaires,
Un baromètre et des gravures tiennent encore sur le mur par quelques
clous
Récupérés dans les poubelles voisines, un poêle
vert, une longue table
Couverte de toile cirée aussi vieille que sa propriétaire,
et puis des chaises boiteuses,
Bref, vous l'avez compris, l'ensemble du lieu n'est pas beau à voir
ni à vivre,
C'est la misère d'une radine comptant sans fin ses sous
Comme si elle en manquait...
Chapitre 86
Octave Mirbeau - Le jardin des Supplices ( 2ème
partie )
Dans le cabaret, d'alcool plein jusqu'au coeur, mon sal rival continuait
ses invectives,
Dévoilant ce qu'il fit jadis pour réussir dans la vie, c'est
à dire, voler comme un vaurien.
À ses cris hystériques, la foule en redemandait, vénérant
outrageusement cet homme,
Cet ex-ami devenu mon patron et d'une moralité des plus détestables,
effrayante même.
Devant tant de larcins commis, comment pouvais-je me faire valoir,
moi qui,
Pour l'instant du moins, n'avais volé que des roudoudous et des malabars.
Lors d'une réunion extraordinaire rassemblant toutes sortes de gens,
Je fus hué par la salle toute entière pour avoir exprimé
ma volonté de faire du nettoyage
Dans ce monde d'hommes déshonorant notre moralité par leurs
agissements.
Pour avoir dit ce qu'en mon coeur il y avait de meilleur, on me jeta les
pires insanités
À la figure et les coups vinrent ensuite achever votre serviteur
défaillant.
Je m'en sortis avec six dents cassées et trois côtes dans un
état pitoyable, et tout cela,
Je le devais au piston de mon dit ami pour un poste de spécialiste
en betterave.
J'étais outré, on m'enfermait dans ce créneau avec
obligation de n'en point sortir,
Et si par malheur je voulais tenter une ouverture en direction d'une élection,
le préfet
Et d'autres fonctionnaires m'interdirent toute velléité de
progrès à caractère politique.
En plus de ces gens de pouvoir, les journalistes aussi se mettaient à
me lâcher
Au point d'éveiller en mon for intérieur un sentiment paranoïaque
déjà bien installé
Dans mes entrailles et ce dès le premier jour de ma naissance.
Devais-je pour autant baisser la tête et ronger mon frein ? Non, j'allais
à Paris,
Ville de tous les possibles, pour y faire un éclat au risque de tout
perdre.
Je fus accueilli par mon souteneur de ministre qui me dit :
Mon cher, que veux-tu, je n'y peux pas grand chose à tes malheurs
sinon les comprendre
Mais je ne suis pas le seul à décider la marche du monde et
... A ces mots,
Je sursautais fou de rage et faisant sauter une pile de dossiers à
portée de main,
Et lui criais au visage : tu m'as trahi, toi, un ami, c'est ignoble !
Il essaya de me calmer en proférant son bla-bla-bla habituel, mais
cette fois-ci
Je n'avais aucune intention de me laisser faire par ce bonhomme,
Ma décision était prise maintenant, j'allais passer au stade
supérieur, me venger de lui.
Je vais dire au pays qui tu es, toi le ministre si respectable, si mielleux,
Imbécile, n'as-tu pas compris que je te tiens, que tu es fait comme
un rat,
Demain on saura tout sur toi et ta femme et toutes tes manigances...
Je laissais librement ma colère s'exprimer tant elle s'était
retenue
Depuis mon installation au poste de responsable de la betterave,
Et lui, mon patron, rouge de honte, chercha à m'acheter à
n'importe quel prix,
Et d'abord par des explications, il y avait un autre prétendant au
poste de ministre
Que je convoitais, qu'il s'était révélé être
un homme hors du commun par la ténacité,
L'énergie mise pour gagner, oui c'est ça, c'était un
gagnant, et des gagnants il y en a peu.
Nous l'avons choisi pour avoir une nouvelle figure à montrer au peuple,
pour le rassurer,
Surtout ces temps-ci, avec la crise, il nous faut cet homme, du moins provisoirement,
Tu dois le comprendre, provisoirement, c'est fâcheux pour toi,
Mais les intérêts du pays d'abord...
Chapitre 87
Léon Tolstoï - La mort d'Ivan Ilitch
( 2ème partie )
Bien que je fusse invité à une partie de cartes promettant
d'être fort animée,
Mon destin m'appelait ailleurs. Madame Praskovia nous pria de prendre place
Dans la chambre du mort, car l'office allait commencer. Comment refuser
?
Mon ami Schwarz, lui, hésita entre accepter ou non cette invitation.
Mais moi, à peine dans la pièce, ne m'a-t-on pas fait valoir
notre amitié ancienne
Auquel je me devais de répondre par un geste compatissant, une émotion
même devait
Resortir de mon visage, ce qui fut le cas, au point de voir la Praskovia
imiter ma peine.
Elle s'approcha de moi et me prit le bras pour me parler confidentiellement.
Nous jouerons plus tard aux cartes, pour l'heure, entrons dans mon salon
et causons,
Fit-elle, tout en s'assoyant sur un divan, et moi sur un petit pouf par
humilité.
À peine assis je regardais autour de moi et me revinrent des souvenirs
du temps
Où Ivan Ilitch, vivant, m'avait demandé quelques conseils
de décoration pour les murs.
Je me souviens bien de cette cretonne rose à feuillage vert, choisie
ensemble,
Un samedi matin dans un magasin dont je ne me souviens ni l'endroit, ni
le nom.
La veuve, toute de noir vêtue, installée en face de moi, qu'avait-elle
à me dire ?
Tout en me posant cette question, je fixais son châle fait de dentelle
noire
Qu'elle se devait de porter pour l'occasion et s'en servit pour essuyer
ces larmes
Lui restant sur ses joues, preuve de l'amour qu'elle avait pour son mari
Ivan,
Maintenant allongé mort dans la chambre voisine. L'atmosphère
devenait lourde
Lorsqu'enfin un homme vint annoncer à la maîtresse de maison
Que l'emplacement de la tombe au cimetière allait coûter une
certaine somme d'argent,
Elle s'arrêta de pleurer et me regarda dans les yeux, j'eus peur !
Elle dut le sentir,
M'invita à prendre une cigarette, puis s'occupa de régler
ce problème,
Trouver l'endroit où on allait enterrer le mort et d'autres choses
annexes liées à
Cet évènement pouvant survenir à chacun de nous et
fort peu intéressantes.
- Aujourd'hui seule, je dois tout affronter en gardant la tête froide
Et ce décès ne doit en aucune façon m'abattre plus
que de raison.
En fait, me fit-elle, j'ai quelque chose à vous demander.
Le pouf peu confortable m'obligeait à une certaine raideur, mais
cela allait
Parfaitement avec la situation et je tendais l'oreille par politesse, par
intérêt aussi.
Mon cher ami, si vous saviez comme il a souffert ses derniers jours, c'était
atroce
De l'entendre crier pendant des heures sans interruption, trois jours et
trois nuits
Interminables, à vous tuer une femme même toute pleine de bonne
volonté.
Que pouvais-je répondre à cette plainte sinon quelques banalités
du genre :
- Était-il conscient, qu'a-t-il dit à la fin ?
Le fait de l'avoir su souffrir à ce point-là, lui, les yeux
grands ouverts sur sa propre fin,
Lui l'ami d'enfance, de l'adolescence et de la maturité, avec qui
j'avais partagé
Des heures entières à jouer aux cartes et à parler
sans réserve, m'angoissa maintenant,
Me terrifia. Je me mis à penser à ma propre mort. Trois jours
et trois nuits,
Tant d'heures de calvaire pour rien, pire, pour mourir, pourquoi donc est-ce
ainsi ?
Il fallait me ressaisir, et je me dis que le mort c'était lui, lui
et pas moi.
Chapitre 88
Denis Diderot - Le Neveu de Rameau ( 2ème
partie )
Cet homme, ce pauvre bougre n'était donc rien de moins que le neveu
de Rameau,
Ce musicien célèbre à la cour du roi, mais aussi et
surtout dans nos salles de concerts,
De spectacles, que tout le monde connait ou peut connaitre en consultant
L'Encyclopaedia Universalis, Wikipedia ou la Bnf tout simplement.
Entre lui et moi s'est établi un dialogue et je vais essayer de vous
en donner
La teneur le mieux que je pourrais.
Lui : Mais que fais-tu là mon bonhomme, à la terrasse de ce
café de racaille
Alors que tu devrais être en train de travailler pour le bien de l'humanité,
N'es-tu pas philosophe que je sache ?
Moi : Tu me fais rire, je suis un homme comme les autres et j'ai besoin
D'un minimum de contacts avec mes semblables dans ces endroits ordinaires
À les regarder vivre, jouer aux cartes, aux dames où aux échecs,
Car je ne peux rester cloitré chez moi, enfermé à double
tour...
Lui : Bah ! en dehors des messieurs Légal et Hilidor, le reste n'y
entend rien aux pions.
Moi : Tu en oublies d'autres, mon cher ami.
Lui : Bof ! ils jouent comme ils ont appris à jouer, ils ne font
que mimer, singer,
Comme ces acteurs de la Comédie Française du trottoir d'en
face.
Moi : Oh comme tu es durs avec les hommes, tous ne peuvent être
nés géniaux.
Lui : Certes mon capitaine, mais au jeu comme en art, la médiocrité
est insupportable.
Moi : Je veux bien être d'accord avec toi, mais par faiblesse
seulement,
Car pour faire un homme exceptionnel, il en faut des milliers autour. Sinon,
toi,
Comment vas-tu, voilà une éternité que je ne t'ai vu
rôder dans les parages,
Que fais-tu de beau ?
Lui : Ce que font tous les autres hommes, rien de plus, rien de moins, je
fais du bien,
Je fais du mal, comme tout un chacun je mange quand je trouve à manger,
je bois pour
Apaiser ma soif, toujours à me torturer l'âme tant le besoin
d'alcool
Dépasse l'entendement. Et puis, et puis, je me suis rasé la
barbe, pour faire propre.
Moi : Elle te faisait pourtant un air d'homme sage...
Lui : Ouai ! Je ne sais pas, en photo peut-être cela rendrait quelque
chose de bien ?
Moi : Un côté Jules César, homme de glaive et de sang,
un Socrate, un Rembrand.
Lui : Non, trop bien pour moi, non je me verrai mieux en chien galeux,
En araignée tentaculaire, je ne suis qu'un effronté, un pique-assiette.
Moi : Et ta santé comment va-t-elle ?
Lui : Comment veux-tu qu'elle aille, couci-couça, un jour bien, un
jour mal,
Mais aujourd'hui, elle ne va pas terrible en fait.
Moi : Pourtant ta mine est resplendissante et ton ventre a l'air bien rempli.
Lui : J'ai un problème avec l'humeur, elle me fait grossir, alors
que pour mon oncle,
Elle lui coupe l'appétit et le bloque en tout.
Moi : Justement, ton oncle Rameau, le vois-tu quelquefois ?
Lui : oui, passer dans la rue.
Moi : Comment, riche comme il est, ne te donne-t-il pas un peu de sa richesse
?
Lui : C'est un homme particulier, bizarre... Les artistes ne pensent qu'à
eux,
Le reste du monde peut crever la gueule ouverte, ils s'en foutent,
Voilà la vérité et même sa fille et sa femme
peuvent mourir,
Pourvu que rien ne le dérange, le sale homme !
Chapitre 89
Marivaux - La vie de Marianne ( 2ème partie
)
Jadis donc, mon corps de jeune femme attirait les hommes au point de leur
faire avaler
Toutes mes sornettes et je pouvais à loisir donner libre cours à
mes divagations
Sans jamais voir l'un d'eux marquer de l'indifférence ou de la contradiction,
Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui et la cause, ma chère amie,
N'est rien d'autre que mon âge. Je n'ai plus vingt ans, mais j'ai
vécue,
Et si de ces moments maintenant à tout jamais morts vous voulez en
faire un livre
Je ne peux en aucune façon vous le refuser, à ce travail jouissif
nous éprouverons,
N'en doutons pas un instant, plus de plaisir que de nostalgie.
Par contre, si je dévoile mes secrets les plus intimes, je vous demande
De ne jamais dire à personne, m'entendez-vous, à personne,
Qui se cache derrière cette confession.
Longtemps je ne sus de quel type de famille j'étais issu. À
l'âge de trois ans,
Dans une voiture allant à Bordeaux, des voyous l'avaient investi
pour tuer et voler
La plus grande partie des gens à l'intérieur, mais le
destin protégea deux individus,
Un curé et moi-même. Rapidement je fus seule, l'autre ayant
disparu de peur,
Me laissant crier sous le corps d'une dame morte, c'était affreux,
épouvantable.
Je restais coincée entre la portière et cette morte pendant
un certain temps,
Ce qui me permit de regarder deux femmes à l'intérieur du
carrosse et me suis demandé,
Plus tard, qui d'entre elles avait été ma mère. L'une
était jeune,
Belle et à l'évidence très riche, l'autre vieille,
moche et pauvre à faire pleurer de honte.
On jugea par mes habits que la première était l'élue,
L'autre n'étant qu'une simple femme de chambre.
En dehors des deux survivants dont je vous ai parlé, il y eut, je
l'avais oublié,
Un troisième individu, le cavalier de la voiture, blessé,
mais ayant pu cahin-caha
S'en aller dans les champs pour mourir dans un village où il cracha
Juste avant son dernier souffle, de quoi il en retournait, et je fus sauvée
grâce au ciel.
Que Dieu ait son âme et mes remerciements. Mais enfin ce ne fut pas
si simple,
Parmi les secours, certains ne voulaient pas se mêler de ce qui ne
les regardait pas,
Heureusement, je le sais maintenant, un homme ému de compassion pour
moi,
Me retira de ce carnage avec difficulté tant j'étais petite
et toute rouge de sang,
Du sang de cette dame dont le visage était collé au mien depuis
le début
De cette épouvantable aventure. Après cela, qu'allaient-ils
faire de moi ?
Mes sauveurs, courageux comme sont les hommes, me jetèrent entre
les mains
D'un pauvre malheureux passant par là et n'ayant rien demandé
à personne.
On chercha un curé, pas celui qui avait fui, mais un autre plus sérieux
Et qui voulut bien prendre soin de ma personne. On trouva la soeur d'un
curé,
Bonne patte, pieuse même, qui me prit dans ses bras en disant
Qu'elle passerait le paquet à son frère. D'ailleurs, on notifia
tout ça chez le notaire,
Afin de ne pas avoir d'embrouilles par la suite, on ne sait jamais ce qui
peut arriver.
C'est de la soeur de ce curé que je tiens ce discours qui a l'air
de vous intéresser tant...
Chapitre 90
Marcel Aymé - Le passe-muraille ( 2ème
partie )
Le nouveau sous-chef voulut tout réformer dans notre service,
Trop tranquille à ses yeux, et ce depuis la nuit des temps, mais
surtout il voulait
Mettre des bâtons dans les roues à cet employé ayant
pris ses aises depuis vingt ans.
Prenons un exemple, il commençait toujours ses lettres par une formule
fort classique,
Mais l'autre ne l'entendait pas de cette oreille, il voulait la remplacer
par une autre
Plus américanisée... Rien n'y fit, l'ancienne formule revenait
spontanément
Et il n'était pas question pour l'ancien de faire un effort,
Ce qui valut l'inimitié grandissante du sous-chef à l'égard
de son inférieur,
Qui trouvait l'atmosphère du ministère pesante au point que
le matin, il se rendait
À son bureau avec appréhension et le soir avait du mal à
trouver le sommeil.
La volonté du nouveau était ferme, il ne voulait lâcher
prise en aucune façon
Et sur rien, alors il mit l'ancien au placard, comme souvent on procède
Devant les récalcitrants. Peut-être pas un placard, mais un
p'tit réduit de rien du tout.
Pour y accéder, dans le couloir, il y avait une petite porte
Avec l'inscription suivante: débarras. Notre héros avait accepté
cette humiliante
Situation sans précédent dans toute l'histoire de l'administration,
et pour se calmer
Tous les jours il lisait le journal, la rubrique des faits divers plus précisément,
À chaque crime, il voyait son sous-chef en victime...
Transfert, dirait Freud ou Lacan, mais laissons la psychanalyse tranquille
pour l'instant,
Et continuons cette histoire qui a l'air de vous captiver.
Un jour, le chef fit irruption dans ce cagibi et se mit à beugler,
à traiter l'employé
De cancrelat routinier pour avoir formulé ses lettres administratives
Comme à l'accoutumée et lui jeta son travail froissé
à la figure.
À ces mots, l'autre se retint, eut chaud, très chaud,
Mais se décida à préparer une vengeance exceptionnelle
et bien méritée.
Comme vous le savez, notre homme avait un pouvoir, il pouvait traverser
les murs
Sans que personne ne s'en rende compte. Ce qu'il fit en entrant la tête
la première
Dans le bureau de son persécuteur assis à sa table de travail
corrigeant comme
Un vulgaire professeur, les virgules mal placées et les fautes d'orthographe
De ses sous-fifres, lorsqu'il entendit tousser dans son bureau,
Levant les yeux, il découvrit la tête de son subordonné
collé au mur,
Et cette tête était vivante et lui jetait un air mauvais, un
air de haine.
Pire, elle se mit à parler. - Monsieur, dit-elle, vous êtes
un voyou, un salaud.
Qui peut imaginer qu'une telle chose puisse arriver dans la vie réelle
?
Et bien cela fut, là, dans ce bureau du sous-chef de notre ami Dutilleux.
Béant d'horreur, M. Lécuyer ne pouvait détacher les
yeux de cette apparition.
Fou de rage, il alla dans le réduit du coupable et vérifia
que tout cela
N'était qu'un cauchemarv pour calmer son angoisse. Il vit alors l'employé,
Paisiblement installé à sa table, un porte-plume à
la main en train de travailler.
Déçu, il regagna son bureau, mais à peine assis, la
tête réapparut sur le mur et
Se remit à vociférer ces mots : - Monsieur, vous êtes
un voyou, un salaud.
Au cours de cette seule journée, la tête redoutée apparut
vingt-trois fois et,
Les jours suivants, à la même cadence.
Chapitre 91
Julien Green - Léviathan ( 2ème partie
)
À la devanture de la blanchisserie, on pouvait y voir cinq ou six
chemises d'hommes,
Posées délicatement sur des cintres, derrière lesquelles
Un rideau épais cachait l'intérieur de la boutique.
Parfois un visage apparaissait regardant la rue, puis disparaissait subrepticement.
Une fois, je vis la porte s'ouvrir et entendis une voix aiguë crier
des mots inaudibles
Accompagnés de rires provenant de la pièce en question. Ces
bruits me troublèrent
Au point d'en avoir une bouffée de chaleur rendant mon visage rouge
et malgré cela,
Installé dans un bistrot, je m'approchais de la vitrine, pour deviner
ce qui se passait
À l'intérieur de la blanchisserie, seulement, tout se brouilla
devant mes yeux,
Lorsque je vis un drap pendu à une corde et un bras nu de femme fermer
la porte.
Je baissais la tête et portais mes lèvres sur la tasse de café,
Mes pensées floues s'en allaient loin d'ici, et je me sentis tout
à coup vieillir.
Pour échapper à l'angoisse, je me levais, payais ma boisson
Et me mis à marcher de long en large dans la salle.
J'entendis autour de moi les gens parler des dames d'en face, je tendis
l'oreille
On me proposa de m'en dire plus si je le voulais, le garçon, voyant
mon intérêt
Sur la chose et pensant aussi probablement au pourboire qu'il pourrait tirer
De telles confidences, me dit : la brune, l'ainée, méfiez-vous
en,
C'est une mauvaise fille, une voleuse. En dehors d'elle, il y a l'autre
Et puis la petite. Est-ce elle l'élue de votre coeur ? ajouta-t-il
en riant aux éclats.
Je le regardais froidement et il comprit qu'il était sur une mauvaise
piste,
Je lui demandais le nom de la troisième. Angèle, me dit-il,
sa mère est morte l'an passé.
J'attendis encore, elle sortit de la boutique, regardant vers ici pour voir
si j'y étais,
Oui j'y étais, je l'attendais avec impatience.
Je sorti puis la suivi, mais pas de trop près pour ne pas nous faire
remarquer.
Mon regard fut happé par la nudité de ses bras et de son cou,
ma proximité lui fit dire :
- Prenez de la distance, soyons discrets. J'obtempérais dans le silence,
pourtant
Un feu m'animait, tant mon désir d'être auprès d'elle
me tenaillait.
Je la laissais avancer un peu, mais j'eus peur tout à coup qu'elle
courre et me fuit.
Au lieu d'aller à sa poursuite, je pus me maîtriser en restant
sur place quelques secondes.
Une pensée singulière me vint. Et si je retournais tout tranquillement
chez moi,
Laissant cette jeune fille aller où bon lui semblera et regagner
ma chambre tristement.
Je fus troublé par ce retour en arrière de mon âme par
rapport à mon projet,
Par ce conflit entre tout abandonner ou persister dans mon désir.
Mais pourquoi donc suis-je ainsi ? Et puis-je vraiment aller contre mon
destin ?
Voilà les questions que je me posais à ce moment là,
planté sur le trottoir de cette rue
Alors que peut-être cette fille m'attendait impatiemment à
cent mètres de là.
Curieusement, j'eus l'impression de me réveiller d'un long cauchemar,
mais maintenant
Je devais rattraper le retard et marcher plus vite pour ne pas la perdre.
Je m'approchais enfin d'elle et bien que notre rendez-vous était
à la passerelle,
Je ne pus attendre plus longtemps pour lui adresser la parole.
Elle parut mécontente : - Vous méritez que je m'en aille...
Chapitre 92
Rétif de la Bretonne - Les nuits de
Paris ( 2ème partie )
Depuis vingt ans, j'écris pour mon bien, mais aussi et surtout pour
celui de
L'humanité toute entière, car je suis un homme généreux,
et cela me guide assurément.
Qui m'aiment me suivent, les autres, mes détracteurs, qu'ils aillent
au diable,
Ce ne sont que des faquins, des littérateurs tout juste bons à
dire et faire le mal,
À critiquer tout le monde, plutôt qu'à créer
et à être utile aux autres.
Moi, je considère mon oeuvre comme la seule ayant du répondant,
des tripes,
Je suis fier de mon travail, de mes points de vues et de mes projets.
Pour toi qui a maintenant tes yeux fixés sur ces mots, j'écris
ces phrases,
Je veux être ton ami pour te dire des choses essentielles que tu n'as
jamais entendues
Nulle part, des choses secrètes, et non te distraire avec des balivernes.
Mes chers amis je vais vous montrer les abus, les vices, les crimes des
vicieux,
Des coupables, des salauds, la gangrène à l'action sur leurs
victimes que nous sommes ,
Vous et moi qui n'avons jamais fait de mal à une mouche.
Je vais vous montrer ces filles de joie, ces souteneurs voyous,
Ces tenanciers de bordels avec leurs flics, leurs escrocs, leurs voleurs,
Vraiment vous en aurez pour votre argent ! Je te montrerais aussi la facette
noble
De ce que je suis au plus profond de moi : moraliste et philosophe.
Je dois te dire, oh toi mon cher lecteur, que tu as à faire à
un gars comblé,
J'ai une femme, des enfants, de la famille autour de moi, je ne suis
pas seul au monde.
Mais s'il me tombait sur la tête une tonne de malheur et que plus
rien, plus personne,
Ne soit pas là lorsque je rentre à la maison, je souffrirais
beaucoup,
Mais je garderai la tête froide et ne me suiciderai pas, je philosopherai.
Et pour cela j'utiliserai mes propres concepts répertoriés
dans un livre non édité encore,
Car les maisons d'édition, vous savez ce que c'est, des commerçants,
des commerçants.
Là dedans j'y faisais l'analyse de comment nous fonctionnons précisément
Et nous aurons, mes chers amis, tout le loisir ici d'éclairer nos
lanternes
Sur les ressorts du coeur humain, du mien, et donc du votre aussi...
Le monde littéraire n'est pas beau à voir, et à le
fréquenter c'est pire, on y consomme
Toute son énergie, il n'y a rien à prendre là-dedans,
je vous l'assure.
Pourquoi vous dis-je ça ? C'est qu'au fond ces gens-là monopolisent
tout,
Empochent toutes les royalties disponibles sur le marché, alors que
les artistes,
Les vrais artistes comme moi restent dans la misère et dans l'ombre
de ces imbéciles.
En lisant ce livre, vous saurez ce qu'est le vrai travail d'un homme engagé
Dans le royaume de la création et à cent lieues des facéties
de ces compilateurs.
Voilà quelles étaient mes pensées, une belle nuit d'été,
assis à la pointe de
L'Ile Saint-Louis, je réfléchissais, attendant le petit matin.
Et lorsqu'il vint, je rentrai chez moi et dormi quelques heures
Avant d'aller travailler le reste de la journée pour gagner mon pain
quotidien.
Chapitre 93
Hermann Hesse - Le curiste ( 2ème partie )
Dans cette ville de cure faite pour aller mieux, du moins pas plus
mal qu'avant,
A la vue de tous ces handicapés de longue date et souffrant mille
fois plus que moi,
Je me sentis revigoré de me voir beaucoup moins diminué que
la moyenne,
Mes symptômes ne faisant que commencer. Allaient-ils évoluer,
s'aggraver au point
De leur ressembler, voilà la question à poser au médecin
au premier rendez-vous,
Bien qu'il verra en moi un modèle exemplaire pouvant guérir
en une saison.
Installé à la terrasse de mon hôtel je passais mon temps
à regarder avec sympathie,
Avec empathie pourrais-je même avancer, ces curistes venant
Au moins une fois l'an profiter de ce moment exceptionnel où l'on
s'occupe de vous
Du matin au soir et à les voir, je ne sais pourquoi, mon moral était
au beau fixe.
Je vis passer devant moi une vieille femme oubliant ses infirmités
et faisant
Comme si elle avait la souplesse de ses vingt ans. Ses gestes, ses mouvements
Avaient l'amplitude des danseuses, peut-être l'était-elle jadis.
Seulement avec le temps
Elle avait pris du poids et ressemblait maintenant à une baleine.
Par rapport à elle,
J'étais Merce Cunningham et Béjart à la fois et je
louais le ciel d'être le plus beau,
Le plus en forme de cette ville de Baden, je ne regrettais pas d'avoir accepté
Cette solution thérapeutique à mes problèmes de sciatique
et de goutte,
C'était une bonne idée et d'ailleurs dans l'ensemble depuis
mon arrivée,
Toutes ces souffrances étaient au repos. A quoi était dû
ce calme ?
Je ne sais comment analyser mes sentiments réels, je me rends bien
compte
De mon ambivalence, de ces ombres contradictoires jouant dans mon âme,
Et puis cette femme, cette baleine, comment avait-elle pu en arriver à
ça ?
Ces premiers instants passés ici furent bons et optimistes et
Vous le ressentez bien vous-même en lisant ces premières lignes,
J'éprouvais une certaine euphorie en ce milieu, et à
ce moment-là de mon existence.
Mais comme je vous l'ai dit plus haut, l'âme n'est pas facile à
maîtriser,
Elle peut en permanence vous perturber, vous faire douter de tout et même
du meilleur.
Lorsqu'elle survient, nous n'aimons pas écouter cette voix
raisonnable, car en fait,
Elle est la voix de la raison par excellence, qui, discrètement,
me soufflait à l'oreille
Mon erreur, je me fourvoyais dans cette concupiscence devant le malheur
des autres,
Moi l'écrivain boiteux se comparant honteusement
À tous ces éclopés, raides, difformes, peu ragoutants
dans l'ensemble.
Ce comportement misérable m'empêchait à la vérité
de me regarder.
J'étais le plus jeune, le plus droit, le plus robuste,
Du moins c'était mon impression. J'excluais sans m'en rendre compte
Tous ceux pouvant concurrencer mon égo, les gens ordinaires de la
ville,
Les touristes de passage, mais pas les curistes, pas les frères.
Néanmoins, les jours suivants mon arrivée, je vis certaines
personnes souffrant
De sciatique ou de la goutte comme moi et pouvant marcher sans boiter.
Cela refroidit mon enthousiasme originel, et avec ma canne et mes boitillements,
Je me sentis affreusement, banalement rejoindre le lot commun des gens d'ici.
Chapitre 94
Daniel Defoe - Journal de l'Année de la Peste
( 2ème partie )
À l'évidence, le nombre de morts progressait maintenant
Et devenait véritablement effrayant, mais heureusement,
Nous eûmes un hiver rigoureux, et le froid conserva plus longtemps
en vie
Ceux dont le verdict de mort était des plus certains. Alors,
On a tous pensé l'épidémie terminée, sauf à
Saint-Gilles où les malades continuaient
À mourir fâcheusement. On avait parlé de la peste pour
certains d'entre eux,
La peste de la peste ! ce mot nous angoissa tous, d'autant que l'hiver
Ne pouvait durer indéfiniment, le printemps, l'été
et la chaleur allaient venir
Et donc la maladie devenir plus ravageuse encore dans toute la région.
Pourtant lors d'une semaine probablement bénit des Dieux,
Il y eut moins de décès qu'à l'accoutumée et
nous avons à nouveau
Voulu croire à la décroissance de cette catastrophe. Mais
la semaine suivante,
Elle repartit de plus belle, les statistiques faisaient peur, elle confirmaient
L'extension du mal aux communes voisines. Certains même, déménagèrent
pour éviter
D'être pris, seulement, étant déjà contaminés,
ils emportaient avec eux, là où ils allaient,
Les germes tueurs, et gangrenèrent d'autres autour d'eux.
On était au début du mois de mai, le soleil réapparaissait
et l'espoir de voir
Le bout du tunnel persistait dans nos esprits malgré tout. On voyait
les morts
Se concentrer principalement dans un endroit précis du pays et certains
pensèrent même,
Que si tous mouraient là-bas, après, on en aurait fini avec
cette sale affaire...
Chaque jour nous écoutions les informations et surtout la rubrique
des chiffres de morts
Et en effet, c'est bien à Saint-Gilles que ça se passait particulièrement,
Ailleurs, l'un dans l'autre, c'était vivable. Mais la vérité
très vite nous sauta aux yeux
Et nous ne pouvions plus ne pas la regarder en face, la peste avait envahi
maintenant
Tout le pays sans exception et il n'était plus question de mentir,
ni à soi-même,
Ni à la population de la situation des plus effrayantes qu'il soit.
La contagion avait atteint un point de non-retour, à Saint-Gilles
elle était partout
Dans les rues et les familles. Certains, pour atténuer la panique,
Diminuaient le nombre de morts, trichaient sur le nom de la maladie des
disparus,
Mais ces sparadraps n'y firent rien, et tous nous comprirent ce qu'il nous
arrivait.
Les chroniqueurs toujours bienveillants avec la population brossaient chaque
semaine,
Dans les moindres détails, un tableau récapitulatif des emportés
pour toujours.
La gendarmerie mit son nez dans ces chiffres et dévoila quelques
dysfonctionnements.
Mais tout cela n'était que bagatelle à côté de
ce qui allait advenir.
Nous étions en plein été, il faisait chaud, très
chaud, et un symptôme nouveau
Était apparu, les dents se mirent à enfler et tous ces malades
Ne pouvaient plus cacher leur contamination à personne et très
vite
Ils furent traités horriblement par tous comme des lépreux.