Suite 2ème partie...

1) Proust
11) Cossery
21) Moravia
31) Maupassant
41) Diderot
2) Kafka
12) Dostoïevski
22) Nothomb
32) Duran Cohen
42) Mariveaux
3) Perec
13) Huston
23) Dubillard
33) Gogol
43) Aymé
4) Gombrowicz
14) Nizon
24) Jauffret
34) Ravalec
44) Green
5) Wilde
15) Mrozek
25) Beckett
35) Pessoa
45) De la Bretonne
6) Flaubert
16) Sagan
26) Besson
36) Kertész
46) Hesse
7) Rousseau
17) Micolet
27) Schlink
37) Chateaubriand
47) Defoe
8) Sartre
18) Monzo
28) Toméo
38) Balzac

9) Duras
19) Eliade
29) Zola
39) Mirbeau

10)  Borges
20) Leiris
30) Miller
40) Tolstoï



Chapitre 48

Marcel Proust - Combray ( 2ème partie )

Si je vous ai parlé de Françoise, notre bonne, j'aimerai aujourd'hui
Vous en dire plus sur cette personnalité hors du commun.
Elle s'occupait donc de nous en s'adaptant parfaitement aux caractères de chacun,
Aux habitudes de tout le monde, et de moi aussi évidemment.
Elle savait, par exemple, avaler les pilules acerbes de ma tante
Qui parlait souvent toute seule dans sa chambre et perdait la tête par moment
Tout en trempant dans l'infusion, préparée par notre chère et tendre servante,
Une petite madeleine dont elle me tendait un morceau une fois ramolli.
Pour récompenser notre employée, ma mère me donnait une pièce
De cinq francs à lui remettre au moment où, on déciderait pour moi,
Quand il fallait lui remettre ce généreux pourboire. Maman savait une chose
Françoise qui était la bonté même, n'aimait pas son gendre.
Un jour où elle devait aller voir sa fille vivant avec cet homme détesté,
Ma mère pria intérieurement pour qu'il ne fût point à la maison lors de l'arrivée
De notre bonne, afin qu'elle passât un moment agréable avec sa p'tite fille,
Maintenant bien grande, puisqu'elle était arrivée à trouver un mari... Ma mère
Était respectueuse vis-à-vis de Françoise et cela élevait le niveau des relations
De notre maisonnée. D'ailleurs, nous l'aimions tous, car elle savait travailler
Comme un cheval sans compter ni ses heures, ni ses efforts à tout faire dans la maison,
La cuisine, le ménage, l'entretien des personnes dont ma tante la première,
Qu'il fallait être là à tout instant, à son service pour lui préparer une boisson chaude,
Lui tenir la conversation sans commettre d'imper qu'elle saurait très bien
Mal prendre, la tante, si informée qu'elle était de tout ce qui se passait dans la rue,
Puisqu'elle passait son temps à la fenêtre comme beaucoup de monde à la campagne.
Il m'arrivait d'écouter au travers de ma porte, les conversations de ces dames
Sur le palier, et me revient celle-ci où il était question de grosses asperges préparées
Par Mme Imbert lors d'un repas familial dont elle avait eu écho,
Et ma tante demandait à Françoise d'agir comme Interpol pour savoir qui
Lui avait fourni ces légumes hors du commun. Mais la bonne avait l'information,
C'était monsieur le curé en personne, il était le fournisseur de Mme Imbert.
Je voudrais ici m'arrêter un instant. C'est quoi cette question d'asperges du curé ?
Qu'elles puissent être plus grosses que les nôtres, qu'y avait-il de si extraordinaire ?
Un curé, n'est-il pas un homme comme les autres ? Alors pourquoi Proust
A-t-il insisté si lourdement sur ce point en disant même qu'elles étaient
Aussi grosses que les bras de je ne sais plus qui ? Pour l'heure,
Nous n'irons pas plus loin dans nos investigations, puisqu'il s'agit d'une première fois,
Mais restons vigilants quant à ces associations dévoilant déjà un esprit tourné,
J'allai dire exclusivement, vers ces choses de la sexualité des hommes…
En dehors de cette question d'asperges, ces femmes passaient un temps fou
À jacter ensemble... Il était important d'occuper ma tante qui pouvait mourir à
Tout moment selon ses dires. Françoise, bonne âme, la rassurait et, au moment fatidique
Où il fallait la quitter pour aller dans la cuisine, l'autre la rappelait à son devoir :
" Vous n'oublierez pas au moins de me donner mes œufs à la crème
Dans une assiette bien plate ? " Bien sûr que non, elle n'oublierait pas,
Et pourquoi donc qu'elle oublierait ? Et puis, et puis, il y avait aussi
Toutes les informations de ce qui se passait dans les chaumières des gens de Combray,
De qui y venait, de qui en partait, pour quelles raisons ces mouvements avaient eu lieu,
Et quand on parlait de raisons, il s'agissait de raisons sérieuses et justifiées.
C'était donc Françoise la détective de notre maison et lorsqu'elle allait aux courses,
Elle glanait à droite, à gauche toutes les données que ma tante avait besoin
Pour alimenter ses discours et sa raison de vivre. Je vous passe les détails,
Le fils de Mme Sauton qui rentrait du service, la nièce de l'abbé Perdreau sortant
Du couvent avant l'heure, du frère du curé qui venait de prendre sa retraite…
Bref, vous l'avez compris, Françoise ne manquait pas de travail
Et son salaire de misère était, dans le fond, bien gagné. Le soir,
Je montais raconter à ma tante, qui nous avions rencontré dans nos promenades,
Surtout pour la faire réagir. Je lui parlais d'un homme par exemple que grand-père
Ne connaissait pas… alors, branle-bas de combat dans notre royauté,
Mais qui était donc cet inconnu, cet infortuné, cet étranger ?
Je me faisais tirer les oreilles de faire marcher ainsi cette pauvre vieille femme,
Mais la voir dans tous ses états m'amusait énormément. À Combray, on connaissait
Tellement tout le monde, qu'une mouche venant de naître aurait défrayé la chronique,
Déréglé la vie normale des gens de notre pays. Et puis un chien, le chien de
Mme Sazerat n'était-il pas cet animal rapporté de Lisieux par Mr Galopin ?
Un drôle celui-là, disait-on de lui secrètement, et Françoise d'en rajouter :
" Un homme bien affable, toujours de bonne humeur, toujours aimable, galant même "
Et ma tante, pensant à ces grosses asperges du jardin du curé qu'on n'aurait pas
À table tout à l'heure, et puis les nôtres d'asperges sont si petites …
Renouvelez votre menu Françoise, lui criait-elle. Moi, le dimanche,
J'allais à la messe voir le curé raconter ses histoires. J'avançais dans l'église tel un saint
Pour aller m'asseoir tout en regardant ce qui m'entourait, trop sensible j'étais à deux pas
De perdre connaissance par l'émotion causée par ce lieu de prière.
Mme Sazerat, après avoir acheté quelques petits fours chez notre pâtissier dont la
Spécialisté était la madeleine, venait là pour prier le Seigneur,
Pas longtemps, car c'était l'heure du déjeuner et toute la famille Sazerat
Attendait le repas dominical comme d'autres le messie.
Je ne m'attarderai pas à donner une description trop détaillée de notre église,
Car je sais des gens réfractaires à ce genre de littérature, alors passons ces détails
Et allons à l'essentiel. Mme Loiseau avait à sa fenêtre des fuchsias violets caressants,
Par endroits, le mur mitoyen à l'église. Ces fuchsias, du fait de ce contact
Avec la pierre sacrée, ne devenaient pas pour autant plus sacrés que les autres,
Avais-je pensé un dimanche ordinaire où je n'avais rien d'autre à faire.
Le clocher de Saint-Hilaire, nom affecté à l'église de Combray, se voyait
À la ronde et vous ne pouvez imaginer comme il était insignifiant, tant il ressemblait
À tous les autres clochers d'église de France et de Navarre. Heureusement,
La semaine de Pâques, nous quittions ce village de vieux "chnoques"
Pour nous rendre à Paris. Quand nous revenions à la maison, ma grand-mère
Me faisait remarquer la qualité de l'air de notre campagne, la beauté du ciel le soir,
Et puis à l'horizon ce fameux clocher, si pur par sa forme,
Si loin de toute vulgarité, de prétention, de mesquineries… Sans parler de ce jardin,
Cette nature qu'il ne fallait surtout pas confier à notre jardinier, le pauvre garçon,
Ce qu'on a pu en dire du mal. Du clocher de Combray, ma grand-mère en jouissait,
Elle le comparait à un pianiste. Et nous, ça nous inquiétait,
On la voyait parfois donner un sourire aux vieilles pierres des murs anciens
De notre sacro-sainte église, quant à moi, je n'étais pas mieux dans ma tête, je le voyais,
Ce fameux clocher, comme une grande brioche bénie à ciel ouvert.
Tiens, une brioche, pas une asperge, une brioche...
Tout au long de mon existence, combien de fois y ai-je pensé à ces souvenirs
Si attachants de Combray, lorsqu'à chaque chose, des images de ce temps-là
M'apparaissaient, comme pour m'apporter le réconfort de ma tendre enfance.
Près de chez nous, un Monsieur, ingénieur à Paris venait dans sa propriété en fin
De semaine et nous l'aimions, car fait exceptionnel dans notre village de paysans,
Il avait de la culture et donc de la conversation, au point d'écrire des chansons
Pour un ami à lui musicien. Grand au regard bleu, profond, d'une politesse raffinée,
Doux, causeur, et si précieux qu'aux yeux de ma famille cet homme
Méritait toute notre considération. Ce qui n'empêchait pas quelques réserves de la part
De ma grand-mère le trouvant trop bon parleur, pas assez naturel à son goût.
Et puis, ces critiques qu'il faisait sur la vie mondaine et ses agissements,
Particulièrement ceux de certaines personnes que les oreilles de mon jeune âge
Ne devaient pas entendre, pas comprendre, pas encore, mais cela viendra, assurait-il.
Il aimait le petit garçon que j'étais, me traitait d'âme pure, belle à voir et
D'une qualité rare, d'une nature à devenir artiste, plus tard.
Mais revenons à Françoise ; elle se fournissait en informations chez Théodore,
Épicier de profession et bricolant à ses temps perdus chez monsieur le curé.
Elle en rendait compte à ma tante qui ne supportait presque plus personne chez elle,
Dans sa chambre, sauf Eulalie, une jeune fille ayant une maladie de peau repoussante,
Mais sachant y faire avec notre parente, maintenant âgée, exigeant à la fois
Qu'on l'approuvât dans son régime, qu'on la plaignît pour ses souffrances
Et qu'on la rassurât un peu : " Connaissant votre maladie comme vous la connaissez,
Madame Octave, vous irez à cent ans ... " mais ma tante préférait ne pas voir assigner
À ses jours un terme trop précis. Elle aimait Eulalie qui venait  la voir
Tous les dimanches. Ce jour, comme chacun sait, est le jour du Seigneur, mais aussi
Celui de la table après la messe, préparé chez nous, par notre paysanne de Françoise,
Parfaite cuisinière puisque parfaite en tout. Avec elle, d'ailleurs
Nous aurions pu ouvrir un restaurant à l'arrière de notre maison de Combray
Et nous aurions fait fortune, seulement à l'époque, il était mal vu de gagner sa vie
Avec ces choses aussi terre-à-terre : la boustifaille.
Nous finissions ces repas par des framboises que Mr Swann nous avait apportées
 Ou bien par une crème au chocolat, inspiration toute personnelle de la bonne à
L'attention de mon père particulièrement amateur de cette mousse à nulle autre pareille,
Dont nous étions tous preneurs au risque d'être traité de goujat si l'on s'avisait
À repousser ce dessert classique des dimanches. Après le repas, maman m'autorisait
À aller lire dans ma chambre, mais avant, elle me conseillait de prendre l'air frais
Dans le jardin et moi, je m'installai à la fenêtre de l'arrière-cuisine,
Et regardais Françoise agir comme une sainte, encore et toujours au service
De notre très honorable et très respectable famille. Ensuite, j'entrais
Dans le cabinet que mon oncle Adolphe occupa un temps,
Au début de sa retraite de commandant de notre armée. Une ou deux fois par mois,
À Paris, je lui rendais visite, et pour ces rendez-vous, il aimait à se vêtir
D'une vareuse simple et légère. Il se plaignait toujours de ne pas me voir assez.
Il avait un valet de chambre à son service comme nous, nous avions Françoise.
Je ne sais pour quelle raison, lorsque j'étais chez lui, je pensais au théâtre,
Où je n'avais encore jamais mis les pieds, mais auxquels mon esprit aimait
À s'évader, surtout là, dans ce décor si troublant pour le jeune garçon que j'étais,
Et sortant bien évidemment de l'ordinaire des autres intérieurs que je connaissais.
Donc, cette association avec le théâtre était toute naturelle puisque c'était un lieu,
Un lieu idéal pour toutes les divagations, et mon oncle sur ce terrain de la divagation
Avait plus d'expérience que l'ensemble des autres membres de ma famille.
Il était souvent entouré d'actrices et de cocottes qui pour lui, faisait parti
D'une même catégorie de femmes, d'un même registre, me précisait-il, mais lequel ?
Ça, j'étais trop petit pour le savoir précisément pour l'instant... Ces femmes,
Il les recevait chez lui, sauf les jours où je venais, le voir.
Mais un après-midi où une de mes leçons n'avait pu avoir lieu, je courus chez lui
Et sonnais à sa porte, alors qu'il ne m'attendait pas. J'espérais probablement par
Ce geste incontrôlé, surprendre notre séducteur accompagné d'une de ces belles dames.
Pour lui, bien sûr, je n'étais qu'un gamin, mais n'avais-je pas le droit aussi
De connaître comme tout le monde ces secrets dont on parle dans les livres ?
De l'escalier, j'entendis un rire et une voix de femme. Son valet de chambre me reçut,
Me dit que l'oncle était occupé et ne pourrait pas me recevoir,
Heureusement, une voix chaude sonna à mes oreilles et j'entendis sur le perron ces mots
" Je veux voir la mine de ce gosse si mignon dans les photographies..."
Mon oncle grommela un peu, pas beaucoup, et me laissa entrer dans le salon,
Lieu dans ma tête de toutes les débauches. Je vis une jeune femme
Terminer une mandarine et me regardant droit dans les yeux au point de me faire rougir.
J'allais embrasser mon oncle dans cet état coupable, honteux surtout de le voir
Pour la première fois avec une de ces fameuses cocottes.
Elle trouvait le jeune homme bien attractif, mais moi cette fille, je la trouvais semblable
À bien d'autres, et en particulier, à une de mes cousines me laissant indifférent.
Par contre, l'idée de son immoralité me troubla, plus que si elle m'était apparue
Dans un accoutrement spécial... On m'invita dans le cabinet de travail
Afin de faire plus ample connaissance, mais rapidement, mon oncle
Me demanda de partir, alors, je me levais avec l'envie pressante d'embrasser
La main de la dame tout en me disant :" Faut-il le faire ou faut-il ne pas le faire ? "
Puis, je cessais de me demander ce qu'il fallait faire pour enfin faire quelque chose.
D'un geste maladroit, aveugle, je portais à mes lèvres la main qu'elle me tendait.
La tête me tournait et je n'entendais plus trop les mots si gentils de cette personne
Voulant à tout prix me revoir contre l'avis de mon protecteur.
Avant de partir, éperdu d'amour pour la dame, je couvris de baisers fous
Les joues de mon vieil oncle, et je me promis de lui témoigner un jour,
Toute ma reconnaissance pour ce moment passé en leur compagnie.
Bien qu'il me l'ait interdit, je ne pus faire autrement, je fis un compte rendu détaillé de
Cet après-midi extravagant à mes parents. Franchement, je ne désirais pas causer 
D'ennuis à mon oncle, et pourtant je savais que ma famille détestait ce sale bonhomme.
Alors pourquoi ai-je agi de la sorte ? Innocent, j'imaginais le cerveau des autres comme
Un réceptacle passif, sans réaction spécifique sur ce qu'on y introduisait à l'intérieur.
Mes parents, après avoir ingurgité mon discours comme un boulet de canon,
Furent très en colère contre cet homme pervers, avaient-ils précisé, et il en ressorti
Que mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications assez violentes.
Je ne compris pas très bien ce qui arrivait, car nous étions tous non coupables
Je suis prêt à le jurer devant Dieu, si Dieu existe. Mais mon oncle, lui, en mourut,
Sans laisser d'adresse, quelques années après. Après ce moment de rêverie
Dans le cabinet de repos du jardin de Combray, je me décidais à monter lire chez moi.
En passant devant la cuisine, je vis sortir l'aide de Françoise, mais là,
Je ne veux vous en dire plus, car Proust l'a fait comme à son habitude,
Avec des longueurs à n'en plus finir, donnant dans la confusion la plus grande,
Passant allègrement de cette pauvre fille engrossée par on ne sait qui jusqu'aux dents,
Aux merveilles de Giotto dont Mr Swann m'avait donné des photographies
Pour les accrocher sur les murs de la salle d'étude, bref, il s'est permis
De délirer autant qu'il a pu sur le ventre de cette fille de cuisine. Nous pouvons avancer
Qu'il s'agissait là d'un symbole, d'un symptôme Lacanien, mais pour l'heure
Laissons Lacan dormir tranquillement là où il est. Avait-il quelques répulsions
À l'égard de la gent féminine ? N'insistons pas là-dessus non plus, 
Pour l'instant mettons tout cela en réserve, car il est trop tôt pour se déterminer.
Allongé sur mon lit, un livre à la main, les volets clos, je voyais à peine
Les lettres de mes pages, j'étais dérangé par les mouches dansant devant mes yeux
Tels des notes de musique pour un concert donné sur la place de l'église de Combray.

Chapitre 49

Franz Kafka - Lettre au père ( 2ème partie )

Ton beau sourire, lorsqu'il apparaît, est toujours adressé à d'autres qu'à moi.
J'aurai bien voulu, pourtant, te voir me regarder en face pour autre chose
Que pour être désagréable. N'étais-je pas un enfant comme les autres,
Innocent, fragile et avec ce besoin d'amour commun à nous tous ?
Je ne savais pourquoi tu m'en voulais ainsi, qu'avais-je donc fait ?
Est-ce ma naissance que tu as mal digérée ? Ne pouvant faire autrement,
Je cherchais tes failles pour te les servir comme des tartes à la crème
En pleine figure, tels ces films de Charlot, mais Charlot, tu connais pas.
C'eut été trop de t'intéresser à autre chose qu'à ton petit monde, si restreint, si mesquin.
Seuls certains hommes t'éblouissaient par leurs fonctions sociales,
Cela rassurait ta petite personne, cette petite chose de rien du tout. Ah ça,
Tu avais une bonne santé, elle te mettait souvent dans un tel état excitation ridicule
Où tu t'exprimais avec tant de vulgarité que j'en faisais mon miel pour te fâcher,
Tu me disais que j'étais un être méchant, impertinent. En fait, j'agissais ainsi,
Car je ne te considérais pas comme un homme comme tout le monde, ordinaire,
Normal, non je te considérais tel un roi, un Dieu, et toi tu continuais à crier,
Fou de rage. Tu disais que c'était une chance d'avoir un père comme toi et
À quel point j'étais bien traité... Tout cela me paraît vain maintenant, et puis,
Ton existence ne m'a servi en rien, sinon d'être né, la belle affaire.
Père, heureusement maman a été bonne avec moi,
Elle a su atténuer ta violence à mon égard particulièrement,
Et à cause d'elle, je n'ai pas quitté la maison, je n'ai pas fait de fugue ne voulant pas
Lui faire de peine. Alors, je suis resté sous le joug d'un malade mental
Prêt à bondir à tout moment sur son pauvre fils, faible, chétif. J'ai toujours vécu
Sur le qui-vive d'une catastrophe à venir, jamais je n'ai connu la paix, et si
Ta naissance fut une erreur, à qui imputer ce malheur ? J'étais né coupable et le restais
Sans répits, je ne connus rien d'autre. Qui dois-je remercier de ne pas avoir reçu
Des coups de ta part ? Alors, pour les remplacer, venaient tes cris,
La rougeur de ton visage et puis tes comportements d'une violence sans pareil.
Je les méritais ces coups, et si tu me les avais donnés, alors cela aurait dégagé
Ma conscience, j'aurai payé le prix de ma faute et ma vie en eut été
Bouleversé dans le bon sens. Mais non, tu me laissais cuire dans mon jus, tu n'étais
Qu'un sale pervers, mais ce mot-là le connais-tu ? Bien sûr, Freud ce qu'il en a dit
Ou rien, pour toi c'est du pareil au même, tu agis, c'est tout ce que tu sais faire.
Toi, évidemment, dans ta jeunesse tu n'as pas dormi dans un appartement douillet
Comme le notre et manger à ta faim tous les jours, mal vêtus les hivers
Et souffrant du froid en permanence, tu n'allais pas, jeune garçon à l'école,
Mais dans un magasin, travailler comme un esclave, et malgré cette vie de chien,
Tu respectais ton propre père plus que moi je n'ai pu le faire à ton intention.
Un jour, je m'en souviens trop pour ne pas le relater ici,
Tu es allé jusqu'à me traiter de fou.
Cela fut le début probable de tous mes problèmes psychiques. Que voulais-tu ?
Me voir aller vivre sur les pas de ton passé, connaître le travail plutôt que les études,
Les privations dont tu dis avoir souffert ? Mais en quoi tout cela t'aurait soulagé
De tes propres souffrances ? Et puis, ne l'oublie pas, nous ne vivons pas
La même époque, mais ça, tu n'en tiens pas compte, tu gesticules dans tes discours,
Toujours les mêmes, nous avions la vie trop belle et puis, et puis...
Mais pour moi, tu as été un enfer.

Chapitre 50

Georges Perec - L'homme qui dort ( 2ème partie )

Tu t'obsèdes sur ces cartes que tu veux mettre en ordre,
Mais de quel ordre il s'agit dans ta tête ? Tu les compares à des foules d'hommes
Qui montent et descendent les marches de l'escalier menant au métro,
Et donc au travail, à l'ordre normal des choses de la vie. Tu sors
Des murs de ta chambre où aucune femme ne vit, tu te souviens de mille souvenirs
T'apparaissant perdus dans un amas de repères à retrouver.
Tu émets quelques hypothèses au hasard des mots te venant comme ça,
Ils s'embrouillent, tournent en rond autour de toi. Tu dois te ressaisir, être précis,
Logique, prendre tes marques dans ce crâne qui perd pied, se noie.
 Il faut t'accrocher à un fil, aussi mince soit-il ; tu retrouves ton esprit,
Mais il est lourd à porter chaque jour, tu as encore sommeil. À peine réveillé, des images
Insolites te viennent par paquets et comme les cartes, tu ne sais comment les classer,
Elles sont floues, tu penses à les laver avec du savon, quelle drôle d'idée. Ta peau fine
Est tendue, posée à même l'oreiller, recroquevillée sur ta personne au point de t'y perdre
Avec des considérations à faire frémir le quidam traversant la rue, et puis, te dis-tu,
Ma conscience qu'a-t-elle à se reprocher ? Ce n'est pas la première fois
Que tu te trouves dans cette situation, tu cherches un endroit, un lac,
Une rivière ou n'importe quoi de liquide. Seulement, il n'y a rien
Sinon un gros coussin étouffant cet intellectuel que tu penses être.
Tu as dormi, et dans le fond tu n'as pas sommeil, tu cherches derrière toi
Ce qui a pu se passer. À l'horizon tu vois, tu crois voir,
Mais il est trop tard, comme toujours, on ne refait pas deux fois la même prise.
Mais cette remarque n'est pas de toi, elle te revient d'un autre temps, tu n'as pas la force,
Le courage d'y aller voir de quoi il en retourne au juste, pourquoi aujourd'hui et
Pas hier, et toujours ce pourquoi donnant le vertige, tu ne sais pas y donner une réponse
Pouvant calmer tes sens raisonnablement, assez pour ne pas remettre ta tête
À l'horizontale et dormir, effacer ta mémoire.
Tu quittes Paris pour aller dans l'Yonne voir tes parents. Là-bas,
Ils sont heureux avec leurs habitudes, leurs rites quotidiens, toujours les mêmes,
Ils s'enchantent de tout, du château du village, de l'église et d'un arbre
Plusieurs fois centenaire. Tu as décidé d'y rester longtemps, tu écoutes les informations,
Tu joues avec eux aux jeux radiophoniques... Tu te couches très tôt et tu n'attends pas
La venue de ta mère dans ta chambre pour trouver le sommeil, tu lis parfois toute la nuit
Des livres de ta jeunesse retrouvés dans une armoire. Ce sont Alexandre Dumas,
Jules Vernes et bien d'autres... Tu les reprends, les redécouvres
Comme pour la première fois. Tu parles peu à tes vieux, sauf aux repas.
Le matin, tu traînes au lit, tu les entends vivre, aller, venir,
S'activer à l'entretien de la maison, partout ça bouge, partout ça fait du bruit,
Et toi tu es allongé dans ce lit, sur cet édredon de plume que tu aimes pour sa douceur,
Elle te rappelle la peau d'une femme, alors tu regardes le plafond, les solives
Et tu rêves... Tu as dormi tout habillé sans même t'en rendre compte,
C'est le matin, tu es assis à la table de la cuisine. Sur la toile cirée, ta mère pose
Les ingrédients habituels de ton petit déjeuner et te donne les nouvelles du jour.
Tu es un gentil garçon, tu vas aux courses et ne déranges personne.
Tu ouvres les yeux sur ce microcosme, tu le vois comme une parcelle du monde,
Cette idée te plait, pourquoi ne pas lister ces menus détails de la vie de ces gens-là,
Faire un inventaire, des fiches à trier peut-être, mais des fiches à trier dans quel sens ?
L'après-midi tu fais des promenades, tu cherches sans même t'en rendre compte
À te perdre, et s'il t'arrive de te ressaisir, tu ouvres grands les yeux sur tout,
Tu vois alors le village tel qu'il est, dans sa réalité...
Et puis, il y a les champs et ses paysans qui n'ont jamais connu Paris,
Et sous ses toits, les chambres de bonnes, les chambres d'étudiants...

Chapitre 51

Witold Gombrowicz - Ferdydurke ( 2ème partie )

Je n'étais pas seul, dans l'ombre de la chambre, il y avait quelqu'un, mais
Ce ne pouvait être que moi-même sous une autre forme. Un double
N'ayant pas l'habitude de ce genre de problème, j'eus peur, et l'autre fut contaminé
Au point d'apaiser ma crainte, alors je pus, non pas le regarder en face, mais
De côté, comme fait ma mère, un coup j'te regarde, un coup pas, et je constatais
Toute l'ampleur des dégâts de la vie sur ce visage crispé débordant d'angoisse.
Je me devais d'accepter l'évidence, ce miroir me montrait tel que j'étais,
J'y voyais en même  temps mon extérieur et mon intérieur confondus
Dans la même image, j'étais ça, il n'y avait rien à faire, rien à redire.
Je me mis à douter, ce ne pouvait pas être mon corps, je n'étais pas ce gars-là,
Il m'est étranger... Rentrez donc chez vous monsieur, vous vous trompez d'adresse.
Malgré mes injonctions, il restait là planté sans rien dire, peu fier de lui.
Il me regardait, je le regardais, nous nous regardions.
Je me suis longtemps imaginé autrement, pas comme ce tas de chair décrépi
Dont la lumière trop blanche de la pièce, révélait tous les défauts qu'ici
Je préfère ne pas trop détailler, car j'aurai trop peur de décourager ceux qui, par ailleurs,
Un jour ou l'autre, me rencontreraient et seraient attirés par mon charme résiduel...
Mais cela ne m'empêcha pas de m'approcher de cet intrus,
Et de lui flanquer une baffe au visage.
 Non, non, et non, réveillez-moi, je dors, je fais un cauchemar et peut-être y a-t-il
Danger à ne pas me retrouver tel que j'étais avant cette apparition.
Mon corps disloqué, inexistant, se dédouble terriblement et devant cette nouvelle
Situation, je fus indigné et pour ne pas succomber à la folie, à la fatalité, 
Je me mis dans la tête d'utiliser ce qui m'arrivait à des fins artistiques, écrire.
Je sors une feuille de papier d'un tiroir, me fais un thé bien fort et l'accompagne
En toute simplicité, de quelques biscuits me faisant penser à celui qui, bien avant moi,
Avait utilisé ce stratagème pour créer l'une des oeuvres les plus conséquentes
Pour l'humanité tout entière. Dieu me préserve, je n'avais pas cette prétention à vouloir
Me comparer à notre maître, mais seulement dire au monde, la tête droite, qui j'étais.
Malgré cela, je sentais monter au plus profond de moi la haine des hommes et du monde.
À peine me suis-je installé à ma table, le téléphone sonna pour m'annoncer la mort
D'une tante, la pauvre malheureuse ! On me demanda d'écrire sur elle, mais que
Voulez-vous que j'en dise ? Comme nous tous, elle avait ses bons et mauvais travers,
Mais à part ça, franchement, je n'avais nulle envie de me tracasser les méninges
Pour me souvenir du temps où elle était vivante, temps que je n'avais aucune intention
D'explorer, d'aller à la recherche de... comme d'autres, merci, trop peu pour moi.
Je regardais sur ma table de travail les brouillons de la veille, me frottant les yeux
Et tel Houellebecq, j'allumais ma première cigarette du matin et la tenais comme lui
Entre le pouce et l'auriculaire, c'est bien ainsi que je l'ai vu faire à la télé.
Je commençais à me lire, lorsque je me sentis très mal, ma tête tournait, je m'assis et
Cloué sur mon siège, je ne pouvais plus bouger pendant un temps me paraissant
Une éternité. Sur ces écrits jetés sur ces feuillets, j'avais un avis défavorable sur moi,
Et probablement était-ce la raison de mon malaise ? Je secrétais, sans le vouloir,
Inconsciemment, mon propre mal, mon propre poison. En médecine cela a un nom,
Auto-immune, des maladies auto-immunes... Ce jugement sur moi-même
Me rapetissait, mes membres devenaient de plus en plus petits, j'étais devenu un cafard,
Un petit perdu dans un pré à vaches, broutant comme elles, bêtement.
Pour me remonter le moral, j'essayai de me convaincre que la vie était possible,
Même petit, on peut grandi avec le temps... Je n'avais donc pas perdu l'espoir,
Je voulais croire encore, mais à quoi ? ça, je n'en savais rien, du moins pour l'instant.
J'ouvris la bouche pour prendre une gorgée de thé, mais c'était froid, alors
Je me mis à penser aux paysans s'occupant de leurs animaux,
Et dont les seules préoccupations sont d'ordre vétérinaire.
Qu'en savaient-ils, eux, de mes écrits, de ma pensée, de mon intelligence, sinon
Qu'ils s'en foutaient comme de leur première communion. Alors,
Je détournais la tête pour la remettre à sa place dans la bonne direction,
Celle de l'enfant que j'étais redevenu maintenant avec, en mon for intérieur,
Une telle violence accumulée depuis le premier jour de ma naissance,
Et devenant une horreur pour le monde, à n'en pas douter.
Et puis la ville, la ville où je vivais dans tout cela ? Les gens,
Où en étaient-ils eux, ces personnes normales, ces congénères, ces maquereaux ?

Chapitre 52

Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray ( 2ème partie )

Voulant en savoir plus sur ma nouvelle proie, nous fîmes plus ample connaissance.
Je posais quelques questions sans importance à priori, mais invitant à la confidence,
Le temps d'une conversation mondaine auquel je m'astreignais,
Compte tenu de l'honorable statut social qui était le mien.
Je croisais un ami de longue date et avons échangé quelques points de vue
D'une banalité absolue pour arriver à l'essentiel : en savoir plus sur ce beau garçon,
Ce cher Dorian, déjà installé, contre ma volonté, au centre de toutes mes préoccupations.
Cet ami le voyait souvent et ce fut une aubaine pour mes questionnements.
Alors, je lui soutirai les moindres détails dont ma curiosité ne pouvait se rassasier,
Assoiffé d'informations, j'étais en quête de tout ce qui pouvait le concerner.
Je voulais le voir à tout instant dans mon atelier, le peindre, concentrer mon énergie
Intime et physique, à la permanente jouissance de cette beauté infinie.
Son visage exprimait à lui seul toutes les splendeurs exposées dans nos musées.
Le temps passa, et mon rêve se réalisa.
Je convainquis cet éphèbe à passer à l'acte, à se consacrer à sa nouvelle fonction :
Être à ma disposition pour l'oeuvre que j'avais à accomplir. Je peignis sans relâche,
Jours et nuits. Chacun des contours de mon modèle m'était à la fois connu
À force de dessins et de croquis, mais à la fois étrangers pour des raisons obscures.
Si je peignais beaucoup, je méditais aussi, et devant la splendeur de mon travail
Dévoilant la vérité de cet être, mais également celle de celui qui en tenait
Les crayons, les pinceaux... J'étais devenu à moi tout seul une école nouvelle
D'un tel romantisme que les Grecs mêmes en rougiraient de honte.
Nous étions, sans l'avoir voulu, sans l'avoir fait exprès, devant la perfection
De l'âme et du corps, d'une grandeur nous dépassant tous les deux,
Car il était comme moi, parti prenant dans cette aventure d'un autre temps.
Devant lui, je me sentais petit et grand à la fois, petit devant la splendeur de sa beauté,
De la finesse de ses traits, toujours à me retourner les sangs, me rendant
Par moment vide d'épuisement et par d'autres, plein d'une énergie à remuer ciel et terre.
Si seulement vous saviez ce que Dorian représente pour moi,
Vous comprendrez ce qu'est l'amour d'un peintre pour son modèle.
De cet être de chair devenu par le hasard des croisements de choses dont
Nous ne sommes ni les maîtres, ni même les acteurs, mais de simples gens
Dont la tache est de répondre à nos stimulus. Son influence sur moi,
Subtile, envoutante, emportait tout sur son passage, je devenais à la fois
Dürer, Le Caravage, Dali et Bacon.
Si certains voulaient admirer mon modèle, je le protégeais du regard des étrangers
Pour me le garder égoïstement. Et puis que pouvait-il être pour les autres
Par rapport à ce qu'il était pour moi  ? Rien. Je l'avais construit de mes propres mains
Par le biais efficace de mon imagination et mis uniquement au service de mon art.
En lui, je vois tout, et sur mes toiles, même s'il n'apparait pas,
Il est présent partout, dans cet arbre, dans cette maison, dans ces quelques fruits posés
Négligeament sur cette table ou même encore cette fillette portant un pot de lait.
Il est la couleur de mes tableaux, et si je ne veux pas présenter son portrait
Au regard des autres, c'est qu'il y a une raison, et cette raison, 
Cette raison, je ne la connais pas. Je devine, toutefois,  l'existence d'une autre image
Derrière celle représentée là devant mes yeux, une image de moi cachée,
À tout jamais enfouie dans cette limite entre l'excellence et l'horreur.
Alors, si je le montrais, peut-être se trouverait-il parmi l'un d'entre vous, plus fin
Que les autres, un pour y voir le fond des choses que je ne désire pas montrer.
 
Chapitre 53

Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet ( 2ème partie )

Un après-midi, une nouvelle me fut portée par le facteur m'annonçant la mort
De mon oncle, j'en fus touché au plus haut point, car il avait pensé à moi pour l'héritage,
Et j'étais convoqué chez le notaire pour savoir de quoi il en retournait.
Craignant une blague de la part d'un farceur,  bien que rien ne laissait à penser
Une telle chose, mon ami Pécuchet m'assista dans cette rude épreuve.
Nous étions émus tous les deux, alors nous marchâmes, traversant Paris de long
En large, moi, rouge comme un poisson rouge et lui me frottant le dos
Afin de me calmer. Rapidement, nous retrouvâmes notre forme habituelle et
Nous avons bien ri à l'idée qu'une somme importante risquait de nous tomber du ciel.
 Les indications du testament étaient claires,
J'avais droit à une portion conséquente des biens de mon oncle, mais ce ne fut pas tout,
J'appris que cet homme était à la vérité mon père, et cela ne me surprit en aucune façon.
L'important, était le montant de la somme : deux cent cinquante mille francs, pour moi,
Pour moi tout seul, Pécuchet n'en revenait pas. Seulement, l'un des autres fils n'acceptait
Pas les dernières volontés de son père et voulut tout mettre en branle et faire capoter
Ce bonheur si bien venu à ce moment-là de mon humble existence.
J'en fus malade.
Insomnies, colère suivie d'espoir, exaltation puis abattement, tout y passa.
Il fallut attendre pas moins de six mois pour calmer ce demi-frère inconnu,
Et entrer enfin en possession de mon héritage, de mon dû.
Mon premier cri fut un cri du coeur pour mon ami et pour moi-même :
" Nous nous retirons à la campagne ". Pas tout de suite, répliqua Pécuchet,
J'ai encore deux ans de travail avant ma retraite. Je fus contrarié, certes,
Mais je comprenais sa volonté d'indépendance financière vis-à-vis de moi,
Alors, nous avons convenu ensemble d'utiliser ce temps-là
À étudier notre avenir dans les moindres détails. Nous achetâmes à la Fnac
Des cartes de géographie et des guides d'informations sur les différentes régions
Où nous pourrions aller vivre. En fait, peu importait l'endroit, l'essentiel
Était d'avoir une maison. Tout d'abord, nous planterons des rosiers dans notre jardin,
Car les roses portent bonheur à ceux qui s'en occupent, sans compter les bienfaits
Occasionnés par l'exercice physique, nous manquant tant à Paris.
Le matin, nous nous réveillerons heureux d'être là, et après
Un petit-déjeuner copieux pris en toute quiétude, nous glanerons autour de
Notre propriété ce qui peut nous enrichir en connaissances liées à la terre :
Les pommes pour le cidre, le lait pour le beurre, le blé pour le pain, mais aussi,
La tonte des moutons, l'entretien des ruches, sans oublier bien entendu les vaches,
Dont notre ami Dubillard nous a donné l'eau à la bouche. Bref, plus de chefs,
Plus de travail, plus de termes à payer, puisque nous serons propriétaires
De tout ce que nous aurons. Certains disent haut et fort : " Vive la liberté "
Nous ne pouvons que leur donner raison : la liberté n'a que du bon.
Nous ferons tout ce qu'il nous plaira, nous laisserons même pousser notre barbe !
Dans les premiers temps, nous achèterons tous les outils pouvant servir
À faire de nous des gens hors du commun, sans oublier quelques bons ouvrages
De littérature, venant s'ajouter à la bibliothèque de Pécuchet.
J'emporterais mes meubles et quelques ustensiles de cuisine ; cela suffira largement
À nos besoins dans un premier temps. Toutes ces pensées donnaient à nos visages un air
Différent de celui qu'on nous connaissait, et nos collègues s'en aperçurent au point de
Nous trouver " drôles...". Mais implacides, nous gardions secrets tous nos projets.
Il fallait donc trouver une maison et à six mois de notre départ définitif,
Nous n'avions encore rien vu de satisfaisant dans les régions consultées.
Nous savions parfaitement ce que nous voulions, ou plus précisément
Ce que nous ne voulions pas. Nous fuyions le voisinage et redoutions la solitude,
Il fut difficile de tomber sur la perle rare. Enfin, Chavignolles nous sauva.
C'était un château entre Caen et Falaise de trente-huit hectares,
Avec une ferme et des dépendances. Nous fûmes conquis et le moment venu,
Nous nous installâmes dans ce Calvados à la renommée mondiale pour ses pommes,
Son calva et son cidre brut et doux.
Mais avant cette nouvelle installation, il a fallu quitter la capitale, et la mémoire
Toujours elle, se réveilla tout à coup aux bons souvenirs des jours heureux passés ici,
Les restaurants, les théâtres, les concerts, la concierge de l'immeuble, et puis
Tous ces gens habitant notre quotidien si ordinaire. Tout cela me portait
À une tristesse auquel je n'avais aucune envie de dire bonjour.
Mon ami, lui, la veille de notre départ, tourna en rond dans sa chambre jusqu'à
Deux heures du matin, prenant conscience à ce moment-là qu'il ne reviendrait plus
En ce lieu, alors, se disait-il, c'est tant mieux, je suis un homme heureux.

Chapitre 54

Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions (Livre 1) ( 2ème partie )

Il nous arriva un accident dont les suites ont influé le reste de ma vie.
Pour fuir un malentendu insurmontable, mon père quitta la maison où nous habitions
Pour s'expatrier loin de nous. Alors, sans lui, je restais sous la tutelle de mon oncle,
En compagnie de son fils, du même âge que moi. J'aimai avant tout la lecture, mais
Je prenais aussi plaisir aux jeux de la nature, de la campagne... Je garderais tout le reste
De ma vie le souvenir de ces jours heureux passés à étudier, grâce aux bons soins
De mon professeur, homme fort raisonnable et ne cherchant pas,
Comme c'est souvent le cas malheureusement, à me dégouter de mes études.
J'étais dans d'excellentes dispositions pour ouvrir mon coeur au monde, me sortir
De ma névrose, de ces sentiments si élevés qu'ils vous aliènent complètement.
Je m'unis tendrement à mon cousin, et aujourd'hui encore j'ai pour ce garçon
Ma plus grande affection. Nous avions en commun d'avoir besoin d'un camarade
Pour ne plus être seuls en ce monde, nous travaillions et nous amusions ensemble,
En quelque sorte, nous étions  heureux. L'idée de vivre l'un sans l'autre nous apparaissait
Impensable, car en tout nous étions complices. Il avait de l'influence sur moi
Et moi sur lui, et durant les cinq années de notre existence commune, bien sûr
Il nous est arrivé de nous battre comme tous les gosses,
Mais jamais une de nos querelles ne dura plus d'un quart d'heure.
Malgré tout, je garde une frustration de n'avoir pas pu prolonger plus longtemps
Ces moments de bonheur partagés entre l'élévation subliminale et son corolaire,
La dépression. Je voulais être aimé de tous, tout le temps et en toute circonstance.
J'étais un doux garçon, mon cousin aussi et les gens qui nous entouraient tout autant.
Pendant deux ans je vivais dans une ouate loin des sentiments désastreux
Que j'écrirais un peu plus tard, puisque ma décision est prise de vous confier,
À vous chers lecteurs, toutes mes confidences comme s'il s'agissait d'une confession
Devant Dieu... s'il existe évidemment, cela s'entend. " C'est la ouate que j'préfère "
Dit la chanson, il en était de même pour moi, j'étais bien là-dedans,
Ce cocon protecteur me convenait parfaitement.
Mais parfois, il m'arrivait de ne pas être brillant et alors cela contrariait, chagrinait
Ma maîtresse d'école, par ailleurs assez autoritaire pour oser la punition de chair
Dont je garde le doux souvenir de ces douleurs à la sensualité trouble, si trouble
Que j'étais à deux pas d'en redemander, s'il m'avait été permis de m'exprimer librement.
Un jour, perdu dans mes égarements, je demandais à mon frère de m'infliger une fessée,
Je fus très déçu, je n'avais pas ressenti avec lui le plaisir éprouvé des mains de
Mme Lambercier... Mais, je n'abusais pas de ce plaisir ne voulant pas éveiller chez elle
Des soupçons justifiés, ni contrarier cette jolie femme que j'aimais en silence.
Ma bonté d'âme me jouait déjà des tours, elle m'empêcha de jouir de cette situation.
Lorsqu'elle se rendit compte de l'effet produit de sa punition sur moi
Elle cessa immédiatement, irrévocablement cet exercice contre nature et nous avait,
À mon frère et à moi-même, interdit maintenant de passer nos nuits
Dans sa chambre, dans son lit, comme avant. Pour elle, j'étais devenu un grand garçon,
J'avais huit ans, et tout cela, que voulez-vous c'est ainsi, me marqua à vie.
Par elle mes sens s'allumèrent, mon sang brûlait de sensualité,
Je fus longtemps tourmenté sans savoir pourquoi,
Gardant l'oeil ouvert sur toutes les personnes pouvant ressembler à mon éducatrice...
Ces images bloquées dans mon esprit ne me donnèrent aucune volonté d'y aller voir
Ailleurs de quoi il en retournait dans la réalité... Au contraire,
J'étais bien dans mes phantasmes, au point de les porter souvent à la limite de la folie.
Extérieurement, pour les autres, je restais toujours un charmant gentil petit garçon.

Chapitre 55

Jean-Paul Sartre - L'enfance d'un chef ( 2ème partie )

Mr le curé venait à la maison une fois par semaine et même qu'un jour
Il me demanda, les yeux dans les yeux, si j'aimai ma mère. Oui, j'aime maman
Mais aussi papa, ai-je rétorqué sans rire, alors, Mr le curé termina son assiette
À dessert où il restait des framboises bien rouges de son jardin, et non des asperges.
Après, il me posa une autre question ayant trait à son métier et concernant Dieu
Évidemment. Moi, bon Dieu de bon Dieu, ne sachant quoi répondre, je le regardais
Méchament et allais dehors faire pipi de colère sur le gros buisson d'orties
Juste à côté des commissions d'un chien. Il y avait dessus une grosse mouche bleue
Qui bourdonnait autour, alors je la fixais en disant : " J'aime maman ".
Mais en disant cela ainsi, aimai-je pour autant cette personne et n'était-ce pas plutôt
Par convenance sociale qu'il me fallait croire à un amour dont je n'avais
Aucune certitude, aucune conviction ? Il y eut la guerre cet été-là, et papa partit
Se battre sur le front, du coup maman se trouva heureuse de rester toute seule avec moi,
J'étais si gentil, si prévenant auprès d'elle... J'avais quelquefois des comportements
Bizarres, j'en voulais à un arbre, c'était un marronnier et je le traitais de tous les noms,
Histoire de voir s'il se passait quelque chose,
S'il réagissait ou non à ma façon d'agir à son égard. L'arbre resta tranquille
À mes injonctions, alors je portais toute ma colère sur mes jouets, je les démontais
Pour savoir de quoi ils étaient faits, ensuite pour me venger de tous mes malheurs,
Je tallaidais les bras d'un fauteuil avec un vieux rasoir de ce père absent.
Petit à petit, je devenais pas très agréable à vivre, je rejetais tout
Sans délicatesse aucune et j'allais même à m'amuser à arracher les pattes
D'une sauterelle qui ne m'avait rien fait. Je souffrais de ne pas les voir souffrir,
De ne pas les entendre crier et me demander pardon à genoux.
Papa revint au mois de mars, il me trouva changé et même qu'il ne m'a pas reconnu.
Imaginez comme cela me fit plaisir... Je tombais dans une sorte de somnolence et
Pour les punir tous, j'allais maintenant faire mes cacas tout seul au cabinet, sur le trône,
J'y restais des heures entières, là j'étais seul au monde, c'est ainsi que je devins Sartrien.
Ma relation au père n'allait pas en s'améliorant, je le boudais de m'avoir un jour
Coupé les boucles de mes cheveux. Depuis ce moment-là, les grandes personnes
Ne se comportaient plus avec moi comme avant, me traitant de mignon petit garçon,
De petite fille parfois, j'aimai tant ça, me tripotant le corps comme ils pouvaient.
Maintenant avec mes cheveux courts comme un garçon, ils me racontaient
Des histoires instructives...
Comme c'était la guerre, on eut droit aux bombardements, alors mon cousin Riri
Et sa maman, ma tante Berthe, vinrent habiter chez nous. Je n'étais plus tout seul,
Et fus très content de jouer avec un copain. C'est à mon cousin que je confiais
Le secret de ma vie : j'étais somnambule. Je ne sais pour quelle raison, un jour,
Riri dans le jardin près des orties, ouvrit son pantalon pour me montrer son zizi,
En me disant quand il sera grand, il ira tuer les boches aussi. Pour ne pas en rester là,
Je lui montrai le mien, mais Riri dit : " C'est moi qui ai le plus grand "
" Oui, mais moi je suis somnambule " lui ai-je répondu tranquillement. Une nuit,
Je demandais un service à mon coéquipier : qu'il resta éveillé pour voir comment
C'est un somnambule, puis au petit matin, il me ferait un compte rendu détaillé
De ce qu'il aurait vu. Si ce projet intéressant ne put avoir lieu,
C'est que mon cousin partageant le même lit que moi était un dormeur effréné
Et rien ne pouvait le dissuader à fermer les yeux à peine allongés sur son lit.

Chapitre  56

Marguerite Duras - L'amant ( 2ème partie )

Un jour, elle retrouve la photographie de son fils, il a vingt ans, il est loin,
Loin d'elle, son air arrogant lui fait peur, il paraît si pauvre, si maigre aussi.
Elle pense au bac, à cette photo pas prise, elle a quinze ans et demi.
Si sa mère avait été avec elle, surement l'aurait-elle prise, elle, mais ce ne fut pas le cas.
Une image. C'est la cour d'une maison sur le Petit Lac, nous sommes ensemble
J'ai quatre ans et ma mère est au centre de la composition. Elle ne sourit pas,
Elle attend, les traits tirés, somnolentes par excès d'ennui. Cela lui arrivait de tomber,
Exténuée par le travail, alors pour nous ses enfants, tout allait à veau l’eau,
Elle nous oubliait. Ce grand découragement à vivre, elle le vivait chaque jour,
Parfois il durait, parfois il disparaissait.
Pourquoi perdait-elle confiance en elle comme cela ?
Nous n'en savions rien, nous subissions, ça oui, nous subissions.
Elle avait eu une pulsion : acheter cette maison que l'on voit sur la photo,
Ce fut un coup de tête ; nous n'en avions pas besoin et ce n'était pas le moment.
Avait-elle la prémonition d'une contamination, de cette maladie
Dont mon père ne put survivre ? Le bonheur n'avait pas sa place chez nous,
Elle lui avait fermé la porte à double tour. Souvent elle voulait dormir,
Souvent elle voulait mourir. Je devais survivre, alors je coiffais mes cheveux en arrière
Comme font les garçons, bien à plat pour moins les voir, moins les montrer.
Ils sont longs et vont jusqu'aux reins, ils sont ce qu'il y a de plus beau en toi,
Disait-on, est-ce à dire que le reste ne valait rien ? À vingt-trois ans
Je décide de faire un break avec ma chevelure, je les coupe, c'est à Paris,
Cinq ans jour pour jour après avoir quitté ma mère. Dans mon livre, " L'amant ".
J'écrivis mon ressenti lors de cette opération. À partir de ce moment-là
On ne me fit plus d'éloges sur mes cheveux et c'est mon intelligent regard et
Mon sourire à la Sagan qui prirent la relève.
Pour faire plus fille que je n'en ai l'air, je mets de la crème sur mon visage
Et un peu de poudre du poudrier à ma mère, offert par moi lors d'un anniversaire,
Du rouge à lèvres, couleur cerise, c'était la mode à l'époque avec l'eau de Cologne
Et le savon Palmolive, à l'huile d'olive.
Comme dans les films, je vois une grande limousine noire avec un chauffeur à l'intérieur
Et un homme très élégant, il me regarde... C'est normal,
On aime les petites filles blanches par ici.
Depuis quelque temps, on me regarde beaucoup, ce n'est pas tant pour ma beauté,
Mais pour autre chose... On m'a averti, je sais quelques choses sur la vie,
Mais ai-je bien tout compris, tout intégré ? C'est une question de femmes,
Alors je les regarde toutes dans la rue pour y déceler quelque chose d'essentiel
À mon éducation. Elles sont belles, elles se préparent à partir en vacances,
Visiter leurs maris, leurs amants ailleurs, à l'occasion de leurs congés de six mois
Qu'elles s'autorisent tous les trois ans. À la vérité, elles s'habillent pour rien,
Elles ont des robes à ne savoir qu'en faire, à en devenir folles.
Leur identité se perd dans le brouhaha du consensuel, elles attendent.
Elles ont toutes une histoire vide, plaquée, certaines même se tuent.
Leur dépendance à ces choses dont on m'avait parlé m'apparaissait les aliéner.
Pourquoi vouloir attirer sexuellement l'autre si le désir ne s'inscrit pas immédiatement
Dès le premier regard ? Et cela, je l'ai deviné tout de suite, avant cette expérience.
Mes habits ont été confectionnés avec les restes des robes de ma mère
Par une bonne que nous avions à la maison , acceptant tout de notre famille
Même l'inacceptable. Formée chez les soeurs, on lui apprit à coudre à la main
Comme on ne coud plus maintenant. Comme elle sait faire des plis,
Elle en fit plein pour une robe, alors je la portais comme un sac, exprès pour lui déplaire,
Je n’aime pas ses plis, tout ça, c'est démodé, je ne suis plus une gamine pour porter
Ces volants brodés, imitant maladroitement ce qu'on appelait  " couture ".

Chapitre 57

Jorge Luis Borges - Le livre de sable ( 2ème partie )

Écoute, lui dis-je, donne-moi une pièce de monnaie, pensant à un rêve, fait jadis
Où après avoir traversé le paradis, on me donna une fleur et où à mon réveil
Cette fleur était là dans un vase posé sur ma table de nuit.
Sans trop comprendre, il me remit une grosse pièce contre laquelle je lui offris
Un billet de banque daté d'aujourd'hui et c'est là qu'il se trouva confronté
À la réalité de notre situation : j'étais bien lui, mais lui avec cinquante années de plus.
Le billet était de 1964, il en fut tout bouleversé et pour dissiper son trouble,
Il me parla de littérature comme si de rien n'était. Je le regardais, tranquille,
Et lui proposais de nous revoir le lendemain, sur ce banc ayant reçu en même temps
Une même personne à deux époques différentes de sa vie.
Il accepta regardant la plage, les vagues, témoins de cette rencontre d'un autre type,
Où le passé et le présent se confondaient. Je lui dis qu'on allait me chercher et lui,
Qu'il avait un rendez-vous un peu plus loin, alors on se sépara, et
Je ne pus m'empêcher de calculer l'âge que j'aurai lorsqu'il aura le mien,
À ce moment-là, j'aurai perdu la vue. Le lendemain je n'allais pas au rendez-vous,
Lui non plus probablement. Était-ce un rêve ou un produit de mon imagination ?
Il me plait de jouer à ce jeu-là : me perdre dans des contes à n'en plus finir,
Les uns venant à la suite des autres, racontant au jour le jour ce qui m'arrive ou
Ce qui pourrait m'arriver, comme chacun le fait à sa manière par le truchement
Des rêves, des phantasmes ou des actes bizarres. Il n'y a rien d'extraordinaire là dedans,
C'est dans la nature même de l'homme de créer des images pour des raisons obscures,
Qu'un homme un jour viendra peut-être nous dévoiler. Mais revenons à notre récit.
Jeune, j'avais rencontré dans une ville anglaise une femme. Je vais vous raconter
Par le détail, s'il vous plait, les toutes premières heures de cet évènement ayant marqué
Mon existence à tout jamais. Cela se passa la nuit et puis aussi le matin qui a suivi.
On se rencontra dans un endroit ordinaire, un bar, fréquenté principalement
Par des hommes. Quelqu'un lui offrit un verre, elle le refusa, rétorquant n'aimer
Ni l'alcool, ni le tabac. J'avais l'impression d'être au cinéma, dans un fim avec
Jayne Mansfield... Elle était norvégienne et moi un jeune homme de passage,
Un jeune homme comme les autres. Nous sommes donc en Angleterre,
Je la regardais, car cette fille me plaisait à l'évidence pour sa beauté trouble
Et sa douceur que je devinais, et puis son corps, mince, élancé me faisait penser
À d'autres femmes que j'avais aimées auparavant. Les traits de son visage
M'impressionnèrent. Son sourire me faisait rêver, il allait si bien
Avec ses vêtements noirs et sa façon de parler accentuant les R. avec sensualité.
Je lui dis être professeur et notre relation commença ainsi.
Le lendemain je descendis de bonne heure dans la salle à manger. Dehors, il neigeait.
Elle était là assise à une table, j'allais la rejoindre et nous allâmes nous promener
Dans cette campagne maintenant recouverte d'un blanc NEIGEUX.
J'étais amoureux d'elle, cela ne faisait l'ombre d'aucun doute, mais elle ne se troubla pas
 De me voir ainsi et m'annonça qu'elle allait à Londres, moi j'allais à Edimbourg,
Nous ferons la route ensemble après le repas de midi. Je l'embrassai,
Et pour me remercier, elle me promit d'être mienne dans une auberge où nous irons.
Pour moi, cette aventure serait peut-être la dernière, mais pour elle, ce ne pouvait être
Qu'une parmi d'autres, ce n'était pas son métier, mais en Norvège on vit
Autrement ces choses-là, il y a les saunas, la nature, le sexe plus facile,
Plus sain en quelque sorte. Nous reprîmes notre chemin la main dans la main.
Elle me parla d'un roi et d'une poterie, je ne comprenais rien, mon esprit
Était ailleurs, je l'enlaçais déjà dans mes bras lorsqu'un loup hurla au loin,
Et un oiseau se mit à chanter.
Elle choisit ce moment-là pour m'annoncer qu'elle allait mourir.

Chapitre 58

Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux ( 2ème partie )

Les pleureuses pleuraient le mort et moi, allongé dans mon lit, j'écoutais,
Mais ces cris venant d'un autre monde, me donnèrent au bout d'un moment un vertige
Qu'il m'était difficile d'expliquer raisonnablement et puis, la raison a-t-elle sa place ici ?
Malgré le ramdam d'à côté, j'avais encore sommeil, mais je n'arrivai pas à dormir.
Alors, je sortis de ma chambre et après avoir mis mon chapeau, pris ma canne,
Sur le palier, j'eu peur à la vue de la porte de mes voisins grande ouverte d'où venaient
Les sons aigus de ces femmes payées pour faire du bruit autour d'un individu sans vie.
Si elles me voyaient, elles risqueraient, pour justifier leur salaire et leur notoriété
D'en faire plus, je ne vous dis pas dans quelle situation je me mettrais
En entrant dans ce théâtre effrayant, ne m'inspirant que la fuite,
Ce que je fis, dévalant l'escalier comme un jeune homme prenant le risque
De m'y casser la figure devant ces images aperçues à la dérobée sur le palier.
Il était juste midi lorsque je me trouvais enfin dans la rue, sur le trottoir où,
Heureusement, une foule insouciante s'agitait à ses affaires. Je fus rassuré de retrouver
Mon quotidien avec ces autos, ces fiacres, ces charrettes, ces ânes et ces tramways.
Sous un soleil de plomb, des femmes stationnaient devant les boutiques de tissus,
Elles discutaient comme toutes les femmes qui se respectent de bouts de chiffon
Et de tout le mal qu'elles pensaient de leurs maris ou de leurs belles-mères.
Des gosses s'amusaient à taquiner des chauffeurs de taxi, qui, pour se venger,
N'hésitaient pas à en écraser quelques-uns, pour les faire taire ... Le tout en musique,
Résonnant partout dans la ville, et surtout ces chansons d'amour à la Dalida.
La tristesse des paroles me rappela le spectacle de ce matin, ces cris insoutenables,
Alors, je me mis à marcher plus vite pour fuir ces idées sombres
Et si dangereuse pour mon moral. Devant une boutique vide, je vis un homme âgé
Assis sur une chaise, regardant passer la foule avec un air détaché et royal.
Voilà à quoi j'aimerai ressembler, pensais-je en mon for intérieur. Je m'approchai de lui.
Sans me connaitre, naturellement, il m'offrit de partager une tasse de café.
Malgré l'admiration qu'il m'inspirait, je refusais poliment en m'excusant, toutefois,
Je pris ses yeux pour voir le monde, j'y vis autrement les choses, elles me semblaient
Trouver enfin de la sérénité là où il n'y a que désolation, misère, vols, viols et crimes.
Rien n'avait plus d'importance maintenant, tout devenait futile, absolument futile.
Devant un restaurant à l'odeur d'une nourriture fumante, je fus pris de malaise,
Je n'avais plus faim, il me manquait quelque chose, mais quoi?
En effet ce matin, dérangé par ce qui arriva et dont je vous ai fait part,
J'avais omis de prendre mes médicaments, et sans eux, je ne peux pas vivre, c'est clair !
Je n'en avais plus chez moi et mon pharmacien a sa boutique fermée, que faire ?
J'allais souffrir le martyre, je le savais et allais compenser mon manque en prenant
Des pastilles à la menthe. Sur ma route, un mendiant devant lequel je m'arrête
Par générosité de coeur depuis des lustres, j'aime avec lui tailler une bavette,
Il ne se plaint de rien comme à son habitude, il me regarde souriant.
Cela suffit à remplir de joie cette journée si mal commencée.
C'est un homme dont le métier est de mendier, c'est son travail en quelque sorte.
Il occupe toujours la même place, dignement comme un employé devant son bureau,
Et se mets à la disposition de tous pour parler un peu de tout, de tout et de rien.
- Je t'attendais, me fit-il, ta seule vue m'enchante, j'aime bavarder avec toi.
- Tu me flattes, lui répondis-je, les affaires vont bien ?
- Je vais te raconter une histoire. Cela s'est passé dans un de nos villages pittoresques
Pendant les élections du maire. À l'ouverture des urnes, on s'aperçut que la majorité
Des votes étaient au profit d'un individu inconnu de tous. Affolés, on se renseigna.
C'était le nom d'un âne dont la sagesse avait le respect de tout le village.
Presque tous les habitants avaient voté pour lui, qu'en penses-tu ?
Qu'en penser sinon qu'il y avait là de quoi faire un livre de philosophie.
Voir ces hommes illettrés faire ce choix,
C'était la preuve que l'espoir envers nos semblables était encore possible...

Chapitre 59

Fédor Dostoïevski - Crime et châtiment ( 2ème partie )

Reprenons la lettre de ma mère.
 Sur la place, sa patronne lut les mots écrits de ta pauvre soeur à haute voix, repoussant
Énergiquement les avances intolérables de son patron, le mari de la dame.
Au bout d'un moment, ses interventions devinrent un spectacle et on vint de toute part
Assister à cette lecture si inhabituelle dans notre pays et beaucoup l'invitèrent chez eux
Pour entendre la prose de l'innocente enfant, peut-être même en faisait-on plus
Qu'il n'en fallait, mais enfin l'honneur de ma petite fille fut retrouvé, et le voyou,
Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, me fait de la peine.
À partir de ce moment-là, tout s'arrangea à la maison et ta soeur a reçu
Une demande en mariage d'un parti qu'elle a acceptée. Je t'écris donc mon fils,
Pour t'en informer, toutefois je crains ton mécontentement de ne t'avoir pas consulté
Avant cette décision si importante pour tous, mais il nous fallait trancher cette affaire
Avant qu'elle ne nous file entre les doigts. Par l'entremise de l'épouse du mari pervers,
Nous fîmes la connaissance de Piotr Pétrovitch Loujine. À peine à-t-il vu ta soeur
Aussitôt, il nous fit sa demande, insistant pour recevoir une réponse rapide
Car il devait se rendre là où tu es, à Pétersbourg, de toute urgence
Pour ses affaires... Nous étions paniquées à l'idée de prendre si vite une décision
Si lourde de conséquences. Il a tout pour plaire, l'argent, l'élégance, la maturité,
Peut-être est-il un peu renfermé sur lui-même, mais comme la perfection n'est pas
De ce monde, nous le prendrons comme il est. Quand tu le verras, mon cher enfant,
S'il te plaît,  promets-moi de l'accepter avec ses qualités et ses défauts,
Ne t'emporte pas si quelque chose en lui te déplait, prend ton temps pour avoir un avis.
De notre point de vue, c'est un garçon respectable, bien qu'un peu révolutionnaire.
Il a pris tout son temps pour nous expliquer les raisons de son choix
Avec de longues phrases, je ne suis pas sûr d'avoir tout compris,
Mais notre tendre chérie m'assura de la sincérité de ses propos.
Nous devons faire confiance à son jugement, elle est raisonnable et a plein de qualités
Même si parfois ses pulsions la dévoilent un peu ... Entre eux, l'amour
N'est pas au rendez-vous, n'imitant pas en cela beaucoup de couples,
Là, c'est la raison qui prédomine, ils se fixent l'objectif d'être heureux,
Le bonheur de l'un comblera celui de l'autre, voilà, c'est tout.
Il a toutefois, comme je te l'ai fait comprendre déjà, quelques bizarreries
Dans son caractère, mais la mariée m'assure en faire son affaire personnelle, sauf
Qu'il  nous apparaît à toutes deux un peu violent. Il doit avoir ses raisons,
De plus, et cela m'a beaucoup affecté, il ne supporterait pas une femme supérieure à lui,
Il la veut soumise à ses volontés... Que ces mots, mon petit, ne te mettent pas en colère,
Pardonnons les imperfections des humains. Parfois je me dis que Dieu s'est peut-être
Trompé lorsqu'il créa l'homme, trop impulsif, trop masculin à mon goût. Inquiète,
Je me confiais à ta soeur, mais elle dit que les mots, ce ne sont pas les actes...
Bien sûr, elle a raison, alors, j'arrive à calmer mes angoisses de bonne mère.
Avant de prendre sa décision, la petite a passé une nuit entière à marcher de long
En large dans sa chambre, puis a fini par prier pour trouver la solution à son problème.
Ce garçon va donc se rendre à Pétersbourg où il projette de créer un cabinet d'avocats.
Ici, ses succès en la matière ne font pas de doute, il a gagné un procès très important,
Ce qui fait qu'on le réclame pour une affaire dans ta ville concernant le Sénat.
Pour ce qui te concerne, mon cher petit, nous en avons longuement parlé ensemble,
Il pourra te prendre à son service. Nous ne devons faire qu'une chose :
Le considérer comme notre sauveur à tous, une miséricorde venant du Créateur.
Tu ne peux imaginer comme tout cela nous conforte à aimer encore plus la vie
Malgré toutes les souffrances, les douleurs, la pauvreté qu'elle nous a infligée
Depuis si longtemps, mais maintenant, tout cela est fini,
Le soleil se lève enfin sur notre petite famille.

Chapitre 60

Nancy Huston - Une adoration ( 2ème partie )

Pendant un an, mon père et ma mère se disputèrent de plus en plus, au point
D'en arriver à divorcer. J'ai toujours regardé ça froidement, et aujourd'hui face à vous,
Je n'ai aucune honte d'avoir été le fils de ce père si inacceptable pour beaucoup.
Messieurs, Mesdames les magistrats de la cour,
Je suis conscient combien la vie de tous ces coupables, de toute cette fange humaine,
Plus ou moins honnêtes, vous font la vie difficile et endurer tant de maux chaque jour.
Ces méchants garçons et leurs complices de concubines n'ont rien à voir
Avec ma pauvre petite soeur que j'ai élevée de mes propres forces, je le jure
En levant la main droite, je le jure, ce n'est pas une bêtasse,
Elle et moi avons toujours eu les pieds sur terre. La mort, que voulez-vous,
Est fascinante à voir, les yeux d'un être cher glissant doucement une pente
Dont on ne revient jamais... Je vous laisse imaginer et devant ça, qui se rebiffe ?
Qui cri c'est un scandale, arrêtons tout ? Mon père était dans cette situation et,
Je me souviens encore de ces dernières photographies représentant la mort,
Puisque c'était cela sa passion, sa spécialité d'artiste, la mort en train de se faire
Sur les visages, les yeux des animaux, c'était ça son art, oui M'sieurs-Dames,
Mon père était un vrai photographe et je suis fier de lui.
Alors ma mère, seule après cette rupture, rencontra un homme que je déteste,
Un pauvre con, pardon d'employer un terme si grossier ici devant vous, mais
C'est le juste mot pour le définir au mieux. Je maudis le jour où ma mère l'a rencontré
Et puis lui aussi je le maudis pour toute la vie qu'il a encore à vivre.
Maman dit :
Mes enfants sont trop jeunes pour comprendre, ça viendra avec le temps,
En attendant, de grâce, soyez indulgent à leurs égards, je vous en remercie d'avance
Du fond du coeur. Et puis, n'oubliez pas que vous avez été adolescents aussi...
Lorsque j'ai choisi cet homme pour occuper mes nuits, je fus séduit par la douceur de
Ses caresses, comprenez, ma peau en avait tant besoin, certes je suis une faible femme,
Mais n'est-ce pas le rôle que tous les hommes veulent nous voir jouer ?
À peine posait-il ses mains sur mon corps, immédiatement je perdais pied,
Mes sens éteints se réveillèrent, mon sang se retournait comme dans une matrice,
Je redevenais un foetus, que ma mère me pardonne cet abandon auquel
Toute femme aspire, pensant qu'il s'agit là de la meilleure des aventures humaines.
C'était un professionnel, son métier était de donner du plaisir aux femmes.
Je ne veux pas vous déranger en vous donnant trop de détails,
Mais enfin, il savait si parfaitement jouer avec mes sous-vêtements, à les retirer
Si doucement que j'en devenais folle, je n'en pouvais plus d'attendre que ça vienne,
Et quand ça venait, je gazouillais comme un moineau sur une branche...
Comme Margueritte Duras, on n'a pas pris de photo, elle ne fut pas prise,
Et je ne sais si aujourd'hui je le regrette ou pas... Au moins, que je me dis souvent,
J'aurais eu ce bonheur-là, dans cette putain de vie,
Si vous saviez comme j'ai été heureuse !

Chapitre 61

Paul Nizon - Stolz ( 2ème partie )

Je sortis de ma chambre d'hôtel à la recherche des toilettes. Une porte entrouverte
Dans le couloir de l'hôtel laissait entrevoir une prostituée, elle me voit, m'invite
 Et comme je suis un homme, j'entre chez elle, dans cette pièce à la douce odeur
De la poudre et de la femme. Nous avons tous vu et revu moult fois au cinéma,
Sur des photos ou des tableaux ce stéréotype d'énergumène, mais lorsqu'on se trouve
Soi-même l'acteur de cette situation, alors tout prend une autre allure,
On se trouve un peu idiot devant ce corps offert, ce corps adipeux encore plus attirant
Dans ce lieu glauque que nulle part ailleurs. Probablement est-ce là quelques tabous
Lâchant prise... Je pose mon postérieur sur le rebord du lit,
Elle est là tout près de moi, et je ne sais si c'est son métier qui veut ça,
Elle a une chaleur lascive, agréable, le timbre de sa voix me captive
Puis naturellement, rapidement, je l'étrennais pour assouvir ma peine, et la sienne
Peut-être aussi, le monde continuait à tourner et nous avec.
C'était ma première aventure avec une femme et ce fut une réussite,
Un moment si exceptionnel qu'il me hantât longtemps après.
Je ne pouvais pas continuer à vivre là, ce n'était pas un endroit pour moi,
Je m'y sentais trop étranger, trop différent, il me fallait retourner sur mes pas,
Reprendre le train pour Naples.
Dans le compartiment où j'étais, il n'y avait personne d'autre que moi, je pus alors
Me mettre à l'aise et regarder défiler dans le cadre de la fenêtre toutes ces images
D'un pays débordant de richesse et si pauvre pourtant. Une fois arrivé là-bas,
Je m'installais dans la propriété d'un ami dans une île, elle était gardée par un couple agé,
Il m'accueillit et me montra la chambre située dans la tour préparée à mon intention.
L'île n'était pas bien grande, mais assez pour avoir en son sein un ancien couvent,
Quelques grottes abritant des familles croyantes, des arbres fruitiers partout,
Ma première impression fut d'être dans un paradis ... Le soir venu,
L'odeur du lait chaud des chèvres et les parfums de la terre humide mêlées
À la cuisine rustique me donnèrent assez pour vivre sans vouloir autre chose
Pendant un mois durant. Je quittais le pays sans l'avoir visité et sans remords aucun.
Rentré à la maison, je me sentais trop vidé pour envisager de reprendre mon emploi.
Je trouvais un travail intérimaire dans la bibliothèque d'une entreprise
Où l'on me foutait la paix dans des réserves situées au fond
D'un long couloir où presque personne ne venait. Cette activité me convenait,
Je pouvais passer selon l'humeur, des tâches manuelles à l'organisation du stock
Dans d'interminables listings ou plus simplement à la comptabilité des lieux.
Mes collègues, je les voyais, les regardais, mais sans avoir de réelles relations avec,
Chacun occupait son poste, jouait son rôle. Ils franchissaient la porte de l'entreprise,
Se dédoublaient, puis se retrouvaient enfin eux-mêmes après huit heures de travail.
La standardiste ressemblait physiquement à cette prostituée connue loin de là,
Avec la liberté de corps et d'esprit en moins. Toutefois, elle m'intriguait au point
De la suivre jusqu'à la station de bus où je la vis vivre ailleurs, en dehors
Des murs de notre prison, elle retrouvait quelque chose d'humain, sa démarche
Devenait plus sensuelle et son air plus féminin. Quant à moi, j'avais pris
De la distance vis-à-vis de mes anciens amis et camarades de classe.
J'étais entré, volontairement ou non, dans un avenir incertain,
Et cela me convenait parfaitement, du moins à ce moment-là de mon existence.

Chapitre 62

Slamwomir Mrozek - La vie est difficile ( Le visage )

J'entre dans cette salle immense, surpris tant elle est vaste et son bureau d'accueil petit.
D'un côté le visage d'un homme calme, serein, respecté de tous,
Et par contre, de l'autre côté de la table, un autre gars fait comme l'autre,
De jambes, de bras, d'un corps sur lequel la tête trône là
Plutôt qu'ailleurs, mais pas aussi bien dans sa peau que l'homme responsable d'en face.
Rien ne l'oblige à être malheureux et agité, pourtant il bouge tout le temps,
Surtout la tête, elle  fait le tour de la pièce pour revenir se poser, comme un oiseau,
Sur le tronc de son propriétaire. C'était incompréhensible, on était d'accord avec lui,
C'était un auteur célèbre, reconnu de tous les médias, et voilà t'il pas qu'un bonhomme
Lui marmonne que le monde avait besoin de lui, mais pas à n'importe quel prix.
Où était le problème ? fit-il. Vous êtes un comique aux yeux du peuple, trop populaire,
Cela peut donner une impression de pas sérieux que nous ne voulons justement pas.
Nous devons répandre dans la tête des gens des informations pas drôles, et vous,
Vous êtes un clown.
Je suis un clown dans un cirque et j'assume, c'est mon métier et j'en suis fier.
Nous honorons tous votre grand talent à faire rire les foules dès votre arrivée
Dans la fausse aux loups, à la moindre mimique, au moindre mouvement, mais
Comprenez-nous, pour faire de la politique il nous faut des gens qui ne font pas rire.
Alors, le visage du clown se posa sur le tapis pour dire tout le sérieux de ses intentions.
Nous ne discutons pas ce que vous ressentez en votre for intérieur, mais votre visage,
Il est dans l'ambiguïté et invite toujours à la rêverie, à douter de tout.
 Quoi que vous disiez, vous ne serez jamais pris au sérieux, vous êtes un comique
Et le resterez jusqu'à la fin de vos jours.
En dépit de vos bonnes intentions, votre présence dans nos murs,
N'apportera rien de bon, au contraire, on rira de nos principes...
Et pendant ce discours, honteux, le visage du clown avait disparu,
Voulant échapper à cette conversation insupportable et trouva sa place
Sur le lustre de cette grande salle vide. Voyez, comment peut-on vous faire  confiance,
Vous n'arrivez même pas à contrôler les sauts d'humeur de votre tête,
Alors, restons-en là, continuez à faire le comique, mais de grâce, ne parlez à personne
De cette entrevue, elle doit être secrète entre vous et moi. Le clown acquiesça et
S'en retourna chez lui. Seulement, tête en l'air, il avait oublié son visage qui,
Se trouvant tout à coup bien seul, essaya, sans succès, de s'enfuir en se glissant
Dans la fente entre la porte et le plancher. Mais en vain.

Chapitre 63

Françoise Sagan - Bonjour tristesse ( 2ème partie )

L'invitée indésirable devait donc arriver prochainement pour passer
Quelques jours de vacances avec nous dans notre villa louée par mon père.
Et je savais qu'en sa présence les choses risquaient de se passer mal,
Du moins pas aussi agréablement que maintenant. Elle avait hérité je ne sais où,
Un comportement de maîtresse d'école insupportable pour un garçon
N'ayant rien fait de l'année. Le jour fatidique vint et on alla la chercher à la gare
Sans moi, mais avec un gros bouquet de glaïeuls bêtement arrachés dans les allées de
Notre magnifique jardin. Pendant ce temps, mon ami Cyril était venu me voir,
Seulement craignant le pire avec cette folle, je le reçus avec une humeur détestable.
Heureusement, ce garçon me remet en forme dès qu'il ouvre la bouche. À ses paroles
Mon coeur se met à battre anormalement, surtout si sa main effleure mon épaule,
À ce moment-là, je perds pied, on se regarde les yeux dans les yeux
Comme des amoureux, mais je sentis en lui un vague reproche ayant trait
À ma façon de vivre ici avec mon père et sa maîtresse du jour.
Cette existence à trois l'insupportait, lui paraissait douteuse, mais moi, de tout cela
Je m'en foutais, j'écoutais battre mon coeur, il le comprit et s'approcha enfin,
Et embrassa doucement mon cou dénudé. Dans mon esprit, à ce moment-là,
De romantiques images se bousculaient au portillon,
Lorsqu'un coup de klaxon nous sépara violemment comme des voleurs.
L'ex-amie de mon père sortant de sa voiture, fit des grands signes pour annoncer
Son arrivée, puis sur la terrasse de la propriété, je l'entendis proférer ces mots :
" C'est la maison de la Belle-au-Bois-dormant ici, et ajouta à mon intention      :
Comme tu as bronzé, mon grand ! " À ces mots, je la conduisis dans sa chambre.
Pourquoi avait-elle pris la voiture et non le train comme prévu ? Maintenant,
Mon père l'attendait bêtement à la gare... Elle s'excusa de ce malentendu, mais
Son visage se trouva défait, méprisant aussi à l'annonce de la présence dans nos murs
De l'amie de papa, qu'elle devait connaitre apparemment. Peut-être y aurait-il ce soir
Quelques esclandres au dîner, je me frottais les mains d'impatience de vivre ça,
Car je suppute qu'elle aime encore mon père, ce sacré dragueur.
À peine ai-je terminé cette pensée qu'il arriva, et sortant de sa belle voiture rouge,
Me dit qu'Anne n'était pas dans le train, ajoutant cette formule délicate à son intention :
Espérons qu'elle ne se soit pas jetée par la portière... Non, non, non, fis-je,
Elle est arrivée en voiture, la voilà qui point son nez pour boire un verre en famille.
On lui offrit enfin le bouquet de glaïeuls assoiffé par la chaleur saisonnière et
On fit les présentations convenant à la situation du moment et, mon père aux anges,
 Heureux entre ses deux femmes, débouchait les bouteilles.
Quant à moi, je rêvais à Cyril et il me manquait déjà.
Je craignais de perdre tout le bénéfice des jours passés, pourtant,
Mon père anima joyeusement le premier repas du soir, l'alcool faisant son effet,
Il s'amusa beaucoup à nous raconter sa vie amoureuse, bref tout était au beau fixe
Losque la nouvelle venue dit du mal de l'associé de papa...

Chapitre 64

Hervé Micolet - La lettre d'été ( 2ème partie )

Ici, je laisse s'égarer mon âme devant cette fenêtre,
Je compte toutes ces heures passées devant à regarder au travers le paysage
Que je crois connaître maintenant par coeur.
Fenêtre symbole de toutes mes rêveries, de tous mes désirs enfouis.
Je regarde, j'entretiens ce qui, chez moi, est si sensible à toutes ces images du monde,
Il y a tant de choses à voir ici bas... Tous les soirs, j'admire la lumière se finir au loin,
Toujours au même endroit, toujours fidèle à son cycle, quelques soient les évènements
Occasionnés par les hommes ou par la nature elle-même.
C'est en ce lieu où le soleil se couche que j'aimerai être en ce moment
Pour en ressentir le protocole miraculeux du mariage de cette boule de feu
Avec cette terre humide. Ensuite, tout s'éteint, même les arbres.
Je me sens un peu flou dans ce monde de la nuit, pourtant
j'ai mes repères habituels, mes habitudes d'homme vivant seul et
De cette solitude ressort un vide, une grande absence, un effacement de mon âme.
Demain, rien ne se passera de plus qu'aujourd'hui.
Ce pays est léthargique, c'est ce spectacle que l'on voit
De l'autre côté de la fenêtre, la campagne, rien d'autre.
Mon regard se fixe sur le cadre, je cherche de quels bois
Il est composé, je fais une liste des arbres de la région,
Je me documente dans les dictionnaires posés là sur le rebord de la cheminée.
Pour me détacher de ce qui m'obsède, je vais dans la cuisine,
Et encore la nature revient, mais cette fois-ci elle prend la forme
De fruits et de légumes offrant à mes mains de quoi les honorer voluptueusement.
Pendant ce temps, là-bas, au lointain, la haie roucoule doucement dans le noir,
Juste avant d'aller s'endormir d'un sommeil profond.

Chapitre 65

Quim Monzo - ... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury (2ème partie )

Je ne suis pas un sale garçon, mais dans le jardin, j'ai enterré une poupée
Et de temps en temps, j'aime aller la déterrer, la sortir de son trou pour la regarder,
La toucher, la gronder, si elle ne se lave pas les mains comme il faut.
Après l'avoir remise à sa place, je rentrais chez moi. Dans la cuisine,
Ma mère pleurait comme d'habitude, c'est fatigant à la fin, quant à mon père,
C'était pas mieux, si vous voyez ses yeux en train de regarder le match de foot à la télé,
Franchement il vous ferait peur... Des fois je me dis :
C'est pas normal une famille pareille ! Par exemple, au repas du soir,
Après la pub, on est là tous, les yeux rivés sur l'écran à regarder les actualités
Sans jamais ouvrir la bouche sinon pour manger, et quand il y a des films
Pas faits pour les gosses, je monte dans ma chambre et j'écoute mes parents,
Ils se disputent pour ne pas changer, même que parfois
Ils en arrivent à crier en pleine nuit, et moi, ça me réveille à chaque fois.
Quand ils éteignent la télé, je peux mieux écouter ce qu'ils disent,
Et ce soir-là, mon père insulta ma mère grave parce qu'elle le faisait chier,
C'est ce qu'il disait, je l'ai entendu vraiment, il le lui disait méchamment,
Et même qu'il était question d'une autre dame,
Et ma mère lui a jeté à la figure qu'il pouvait quitter la maison.
J'entendis le bruit d'un objet se brisant sur le carrelage,
Ce devait être le verre de vin de mon père.
 Après, au bout d'un moment, j'entendis la porte du jardin grincer,
Qui pouvait donc sortir ou entrer à cette heure-là de la nuit ? Je me mis à regarder
Par la fenêtre, dehors, il faisait sombre, j'avais l'impression de voir une ombre,
Celle de mon père se dirigeant vers la tombe de ma poupée pour y creuser un trou,
J'eus peur qu'il découvrît le pot aux roses et me rossât dès le lever du soleil.
Je suis retourné au lit quand des pas montèrent l'escalier,
Je tremblais, on ouvrit la porte de ma chambre,
Alors pour me protéger de tout et de tous, je fermais les yeux
Et faisais semblant de dormir. Le lendemain,
Mon père m'annonça la nouvelle : ma mère avait quitté la maison.
La police est venue et moi, je ne savais pas quoi répondre à leurs questions.
Alors, voyant ça, ils me menèrent vivre chez mon oncle et ma tante,
Quant au cousin, il n'arrête pas de me frapper, c'est pénible !
Maintenant, la vie est difficile, plus encore que du temps où j'étais chez mes parents.

Chapitre 66

Mircea Eliade - Le roman de l'adolescent myope ( 2ème partie )

De toute façon, ce roman je devais l'écrire, tout le monde autour de moi
Me le demandait, peut-être les uns et les autres étaient-ils curieux de s'y reconnaître.
Mon meilleur ami s'identifiait déjà au personnage principal, véritablement sombre,
Mélancolique. Surtout ça, insista-t-il, le genre proustien, sinon pour le reste,
Tu as le champ libre et je suis impatient de lire ce qui sortira
De comment tu vis notre amitié, mon cher... Mais moi, j'écrivais quoi au juste ?
Mes études n'allaient pas fort, mais cela avait-il encore une quelconque importance ?
L'automne prochain mon livre sera dans toutes les librairies de France et de Navarre,
C'est décidé, je n'irai plus aux cours, dorénavant mon métier consistera à écrire
Et à entretenir les meilleures relations avec ceux dont la responsabilité
De mon avenir d'écrivain est entre les mains.
Les profs n'ont qu'à bien se tenir, ils devront me respecter et si en grammaire
Je ne cherche pas à comprendre les règles, au point d'avoir des notes insuffisantes,
Tant pis pour la grammaire, sans parler de l'allemand auquel je n'arrive à rien.
Ce matin, je n'avais aucune envie de me rendre à mon cours de mathématiques.
Et si j'allais me promener dans un parc, pensais-je, mais j'avais mon cartable en main,
Je risquais de croiser une connaissance, et l'on me demanderait des explications.
 Je souffrais d'indécision, c'était là mon point faible, je n'osais pas prendre des risques,
Ceux-là mêmes qui auraient fait de moi un héros, au lieu de cela,
Je n'étais qu'un pauvre garçon timide, poltron, incapable de tout lâcher pour s'enfuir
Ou voyager à travers des pays lointains.
Je n'étais qu'un rêveur griffonnant son journal dans de rustiques cahiers d'écoliers.
Que m'est-il arrivé aujourd'hui, qu'en ai-je à dire ? Pas grand-chose, sinon que,
Pour éviter d'avoir peur des mauvaises notes risquant de me tomber sur la tête,
Je disais à mon ami un projet fou : j'écrirai une saga de plusieurs centaines
De pages et ça se passerait dans un salon de coiffure... Pour contemporain,
C'était contemporain, il n'y avait plus qu'à s'y jeter comme dans la gueule d'un loup.
 En attendant, il fallait vivre, survivre ce quotidien de plus en plus pesant :
J'avais la tête ailleurs, pas aux études, toutefois, j'étais arrivé à mettre un titre
À mon manuscrit : " Le roman d'un adolescent myope ".
Afin de préparer mon prochain livre, j'avais passé une annonce adressée aux jeunes filles
Leur demandant quelques extraits de leurs journaux intimes pour
Les utiliser à des fins littéraires...
Je n'ai guère de chance, ni auprès des filles, ni aux jeux, ni à l'école.
Pour les maths par exemple, je suis obligé de copier le travail de mon voisin de table
Tant je suis incompétent en cette matière. Mon prof de math, pourtant, était un
Don Juan, et si j'avais été une fille, et si je lui avais plu, ma résistance naturelle
En aurait pris un coup, je me serais trouvé là devant la tentation même, j'aurai cédé,
J'aurai, pourquoi pas, accepté qu'il me punisse de n'être pas à la hauteur
De ses espérances, au niveau des mathématiques évidemment...
Je n'arrive pas à le haïr, pourtant il me traite souvent de " gros bêta " et 
Dans mes rêveries, j'implore quelqu'un d'inconnu, d'abstrait pour lui demander
D'améliorer mon quotidien à l'école. Rien n'y fait, mes prières ne servent à rien,
Il ne cesse de me martyriser en m'appelant toujours au tableau.

Chapitre 67

Michel Leiris - L'âge d'homme ( 2ème partie )

J'aime la femme qui vit avec moi et je veux la garder jusqu'au dernier jour,
Mais rien n'est assuré d'avance, le destin est fort pour déjouer, mettre au travers
De notre route des embuches contrariant tous nos projets même les plus simples,
Les plus modestes. Que n'ai-je trop vécu d'aléas et de désordres pour croire encore
À quelques bons côtés de la vie. Heureusement, comme chacun de nous,
Il y eut ma première jeunesse qui fut, elle, acceptable, peut-être même satisfaisante,
J'y retourne en esprit comme en un lieu sécurisant, atténuant les rides de mon front
Se bornant à dire le travail du temps sur un être programmé pour
Une dégénérescence irrémédiable.
Comment saurai-je à quel moment la mort m'est apparue comme une réalité de la vie ?
Je me souviens, ma mère me parlait des cimetières, de celui où se trouvait
La tombe de ses parents et de ce qu'ils avaient été jadis. Parfois on y allait
Pour changer les fleurs, en apporter de toutes fraîches selon la saison et l'humeur.
Ma mère y jetait discrètement dans un coin, par superstition probablement,
Quelques objets de notre quotidien pour leur parler à eux d'aujourd'hui.
Je ne sais pas au juste à quoi correspondait ce geste pourtant si naturel chez elle.
Mais était-ce cela la mort ?
J'avais en tête l'image vue dans une revue d'un homme foudroyé par le tonnerre, et puis
Celle d'un prince hindou s'enfonçant dans la poitrine un long couteau tranchant
Après avoir tué sa femme et ses enfants. Trop jeune, je ne comprenais pas
En quoi consistait le suicide et quel était son lien avec la mort.
Toujours est-il que maintenant encore le mot suicide éveille en moi ces images
De mon enfance, avec surtout cet ustensile coupable venant d'un pays étranger
Et si dangereux pour la vie même.
Alors, voilà mon éducation sur la mort faite : être foudroyé ou suicidé.
Ceux qui mouraient au lit, c'était des gens de ma famille et eux,
Eux allaient directement au ciel évidemment, les autres,
Tous les autres n'étaient que des monstres, des maudits.
Pour moi, la mort c'était les tombes, et les tombes, c'était ma mère avec ses fleurs
Et ses objets insolites offerts, sans espoir de retour, puisque les morts étaient morts.
Peu à peu, confusément, je pris conscience d'une idée floue :
La mort était en rapport avec le temps, le temps s'écoulant, au fait de grandir,
Je veux dire de vieillir. Dans un livre, enfant, je découvris les différentes étapes
De l'existence, et le reprenant maintenant puisqu'il est toujours dans ma bibliothèque,
Je peux y revoir un nouveau-né évoluant dans un chou, bâillant et se frottant les yeux.
Ensuite, le gosse devient adolescent et fait des bulles de savon,
Joue avec des camarades. Après, vient le temps des amours, de la maturité,
De la maternité, le bonheur de la famille que l'on construit soi-même. Après quoi,
Arrive lentement mais surement le temps de la barbe grisonnante puis blanche,
La pipe et les pantoufles, sans omettre la tisane du soir
Et la décrépitude du corps lorsque le moment vient où tout se débine
Avant de partir pour toujours.
Voilà donc le livre de ma jeunesse m'ayant donné de la mort des images
Restées dans ma mémoire à tout jamais, et peut-être, sans lui,
Ma vie en eut été plus optimiste...

Chapitre 68

Alberto Moravia - Moi et lui ( 2ème partie )

Je rêve.
Je tourne un film et veux concentrer toute mon attention sur mon sujet :
Une très jeune et jolie fille, un personnage complexe et passionnant... Au lieu de quoi,
Subitement, elle se transforme en ma femme, ma quotidienne avec son pubis de vieille.
Inexorablement mon film va à la faillite
Par manque de rigueur, je ne sais pas me maîtriser, je n'en sors pas,
Toujours s'interpose mon désir, mon sexe, toi.
En résumé, il y a toi et puis il y a moi.
J'ai rompu avec cette épouse-là, et si je devais me trouver auprès d'elle,
Dans un lieu intime, saurais-tu résister à la tentation, à la bestialité
Faisant fi de toutes mes résolutions : tourner une page et aller voir ailleurs.
En permanence, tu cherches à me déstabiliser, à mettre en cause mes moindres décisions
Aussi fermes soient-elles. Tu agis avec moi en terroriste,
Je ne trouve pas d'autres mots, en terroriste.
Tu veux me mettre en échec, tu prends ton pied de toutes mes faiblesses,
Laisse-moi tranquille et cesse de me martyriser et de mettre ton nez
Dans tout ce qui ne te regarde pas. Je suis conscient de la bêtise de mes pensées,
Tout le concerne évidemment. Comment faire autrement sinon vivre cette partie
De mon corps en lien direct avec mon cerveau, je dois être en permanence
Dans une sublimation et faire de lui non pas un ennemi, mais un ami, un coéquipier.
Je rejette le drap, je me lève et vais prendre une douche sans oublier
De le laver soigneusement. Hypersensible, il profite de toutes les occasions
Pour me faire perdre et le nord et mon temps, à des taches
Dont on sait tous comment elles finissent.
Ce qui était jadis un objet valorisant de plaisir et de séduction
Devient aujourd'hui un handicap comme la bosse d'un bossu.
Ma toilette terminée, je m'habille, je sors. Dehors,
Je me retourne et regarde l'immeuble où j'habite. Il ressemble étrangement
À celui que nous avions elle et moi. Je dois me défaire de cette image,
Cette ressemblance n'est que le fait du hasard, maintenant, je dois vivre autrement,
Pas dans l'échec comme avant, mais avec un objectif à atteindre,
Viser la réussite, la gloire pourquoi pas ?
Je dois aller la voir. Sortant de son lit, elle m'offrira le café,
Elle aura les yeux gonflés par le sommeil et son sale caractère,
J'éviterai toutes approches, tous contacts dangereux, toutes rechutes inexorables
Me mettant dans une nouvelle dépendance que je ne veux pas, que je ne veux plus.
Devant un kiosque à journaux, mes yeux se fixent sur une revue porno.
Toi tu la regardes, il est huit heures du matin, tu ne me foutras donc jamais la paix ?
Comment puis-je encore m'approcher comme un adolescent de ce torchon
Pour y voir ce qui va l'excister plus qu'il ne faut,
Surtout maintenant où je dois faire attention de ne pas succomber
À la belle qui a vieilli plus qu'il n'eut fallu. Mais rien n'y fait,
Je tends la main, prend l'objet et l'achète.
Je me sens sous son contrôle, manipulé au point de ne pouvoir faire autrement,
J'ouvre le magazine bourré de photos de nus, il s'en lèche les babines, le pervers,
C'est fou comme tout lui convient, même les formes les plus dissuasives...
J'essaye de le sortir de là et lui demande :
À quand la sagesse bonhomme ? mais il ne m'écoute pas,
Tout entier, il a la tête dans la revue, rien que là.

Chapitre 69

Amélie Nothomb - Hygiène de l'assassin ( 2ème partie )

... Et le journaliste, devant l'écrivain allant bientôt mourir inexorablement,
Lui posa cette question fondamentale : " Pourquoi avez vous écrit,
Était-ce pour vous connaître vous-même ? ". L'autre le regarda un moment
Sans répondre, et ce silence, chacun le garda pour lui lorsque Monsieur Tach
Ouvrit un placard contenant des dizaines de manuscrits non encore édités.
L'homme de presse se mit à calculer le nombre de livres que cela ferait et
À tout l'argent à tirer d'un tel trésor. On sut par la suite l'énorme intérêt de l'éditeur
Parisien Albin Michel devant une telle manne, il programma la sortie de cette partie
D'oeuvre inconnue à compte-goutte et produite par un homme dont la célébrité
Internationale n'était plus à faire. Détendu, il fit quelques confidences
Sur sa précocité à écrire, il entra dans les détails, mais les détails ennuyèrent
Le journaliste qui finit par ne plus écouter son interlocuteur, il fixait
D'une façon obsédante l'armoire pleine de feuilles, elles-mêmes, pleines de mots,
Objets de tous nos malheurs, pensa-t-il bêtement... Puis, lui revint à l'esprit
Cette période sombre de la guerre où les activités de notre écrivain
Étaient des plus troubles, et comme son métier consistait à poser des questions,
Il en profita, il le fit sur ce thème, mais pour avoir cette réplique en retour :
" Oui, je me souviens avoir mal mangé ces années-là. " Voilà, rien de plus.
Comme quoi lorsqu'un homme de parole décide de se taire,
Vous pouvez toujours essayer de le faire parler, vous n'aurez rien.
Malin, l'auteur dévia la conversation sur une autre période de son existence, celle où
Il décida d'arrêter d'écrire, subitement comme une ménopause, a-t-il ajouté le con,
Profitant de ce temps disponible, je suis devenu un parfait gourmet,
Fréquentant les meilleurs restaurants de la ville et des alentours
Pourvu qu'ils soient chers, bons et agréables, le reste, tout le reste, je m'en fous
Comme de mon premier caleçon. Un nouveau silence s'installa entre les deux hommes,
L'écrivain se leva de son fauteuil difficilement vu son obésité et alluma
La télé pour y regarder avidement les spots publicitaires.
Demain dans le journal, des milliers d'admirateurs sauront tout sur cet homme :
Il passait son temps à manger et à regarder la pub. à la télé,
À dormir et à fumer, à peu lire et à faire chier tout son petit monde aussi.
Tout cela ne l'empêcha pas d'avoir un cancer dont l'origine
Provenait d'un accident de naissance, mystérieux.Vous seriez donc né condamné
Et vous êtes arrivé quand même à vivre quatre-vingt-trois années,
C'est incroyable ! fit le journaliste jaloux, n'en pouvant plus de contenir sa colère
Contre ce salaud, ce profiteur.
L'autre finaud sentit le reproche, la haine cachée sous les convenances et
Commençait enfin à s'intéresser à ce journaliste se dévoilant contre sa volonté.
Il lui offrit alors un caramel collant aux dents en signe d'amitié.
Avez-vous peur de mourir ? Non, pas du tout, mais j'ai peur de la souffrance,
Je ne suis pas comme certains artistes s'en servant pour créer,
J'ai dans mes tiroirs assez de morphine pour calmer un régiment d'éléphants agonisants.
Alors on lui posa la question piège de la vie après la mort,
Il en rit au point de baver son caramel et d'en postillonner le jeune homme.
Il y eut entre eux quelques autres phrases sur la vie dans son ensemble
Et de son intérêt en particulier ...

Chapitre 70

Roland Dubillard - Olga ma vache ( 2ème partie )

Alors, devant ce trouble provoqué par le regard si aimant de
La vache de mon ami, j'eus honte lorsque je m'aperçus lui parler
Comme à une grande personne. Devais-je consulter mon psy et lui parler à lui
Plutôt qu'à Olga, pauvre animal n'ayant rien demandé à quiconque.
Je la regardais dans les yeux tout en lui sifflotant quelques sons de mon cru
Qu'elle écouta intelligemment. Pendant ce temps, mon ami le peintre,
Devant son chevalet, avec ses pinceaux que faisait-il au juste ?
Peu importe, le moment était venu d'aller casser la croûte, ce qu'on fit lui et moi,
Abandonnant tristement la belle à son pré. C'était tout de même une drôle de vache,
Elle aimait regarder son portrait sur les toiles de son maître. Lui,
Ne s'étonnait nullement du comportement de son modèle, ce qu'il voulait,
C'était l'avoir là à sa disposition le moment opportun où son besoin de peindre
Le prenait subitement. Quant à moi, Que puis-je avouer de disible
Sans passer pour un horrible pervers ? Pensant à Olga, je pensais
À ma dernière passion amoureuse, c'était pas une vache, c'était une femme,
Une amie à qui j'ai dit tant de belles choses ayant trait à l'amour charnel.
Contrairement à ses collègues de pré, elle broutait peu et
Lorsque nous profitions de la nature, mon ami et moi, elle nous suivait d'un peu loin,
Mais pas trop, et fait troublant, je trouvais cette situation très agréable à vivre,
La savoir tout prêt à nous écouter parler, redoublait mes éloges à son endroit,
Au point d'en inquiéter l'homme aux pinceaux. Bizarrement, je me sentais libre
De tout dire sans me soucier de ce qu'en pourrait penser autrui, devenais-je schizo ?
Je n'en sais rien, sauf que c'était bon quelque part en moi, mais je ne saurais
Situer exactement ni l'endroit ni la cause. Olga certes n'était pas pour rien
Quant à mon excellent moral, je finis à ne penser qu'à elle,
Et j'appréhendais le moment où il faudrait la quitter.
 J'en vins à cesser de fumer pour éviter de la déranger, et, l'imitant par amour,
Je machais comme elle des fleurs du prè, sans les avaler toutefois !
Mon odorat s'en trouva plus affiné quant aux choses de cette nature trop souvent
Mises de côté par ces hommes que nous sommes et vivant sans rien voir
Entre le quotidien qui nous mange, le banal qui nous dévore et le reste qui nous achève.
De nouvelles odeurs m'envahissaient, loin du parfum vanillé de la madeleine de
Combray, pourtant elles me  transportaient aussi dans mon enfance, avec ces billes,
Ces calots, ces trottoirs de Paris tant de fois piétinés de long en large
Par ennui, mais par amour aussi pour cette ville tant aimée.
La vache de mon ami m'avait transformé. Hier, j'étais un citadin et maintenant
Petit à petit, sans m'en rendre compte, je devenais un paysan de la pire espèce,
Celle qui ne connait rien à la paysannerie, tel Bouvard et Pécuchet.
Devant cette métarmophose, le peintre abdiqua, il ne chercha plus à saisir
Mes paroles ou mes comportements insensés, enfin,
Je me sentais plus libre qu'avant, qu'avant ce regard si affectueux d'Olga,
Jamais je n'avais eu cette impression, sauf peut-être avec ma mère,
Mais de ce passé-là, je ne m'en souviens pas du tout, alors,
J'étais heureux d'avoir connu au moins ça dans ma vie.

Chapitre 71

Régis Jauffret - Clémence Picot ( 2ème partie )

Mes parents n'étaient pas croyants, mais par superstition, ne voulaient pas
Me voir en photo. Un jour, pour des papiers administratifs,
Il nous a fallu des photomatons, on les fit mais je ne devais pas les regarder,
C'était péché, un point c'est tout. D'ailleurs, mes papiers d'identité,
C'était mon père qui les détenait.Voyez un peu si j'étais dans de bonnes conditions
Pour être un garçon bien normal, bien comme les autres.
Tous les dimanches je vais voir mon oncle, il habite au sixième étage et
Bien que vieux, il se débrouille très bien tout seul pour les choses du quotidien.
Il m'attend quand je viens, je le sais, je le sens et lorsqu'on se trouve face à face,
On s'embrasse comme deux bons amis, chaleureusement. Le soir, le quittant,
Je dîne chez ma voisine de palier, maman d'un bambin de dix ans, il reste avec nous
Jusqu'à vingt heures, après c'est l'heure pour lui d'aller se coucher, alors nous,
On reste ensemble. Dans la vie elle a beaucoup souffert, elle est restée toutefois
Très sensible, veuve, elle s'est beaucoup battue pour en arriver là où elle est maintenant.
On a beau dire, les cours du soir ça peut sauver quelqu'un, ce fut le cas pour Christine,
Elle est fonctionnaire avec un salaire qui tombe toutes les fins de mois.
On mange donc tous le deux en écoutant du piano à la radio sous la lumière tamisée
Des bougies qu'elle a soigneusement allumées afin de créer une atmosphère intime.
Nous sirotons la bouteille de bordeaux que j'ai apporté par politesse, mais aussi
Pour nous détendre des stress de la semaine et même parfois, on danse le tango
Pieds nus sur la moquette. Je la quitte juste après le tango car le lendemain
C'est le boulot qui redémarre. Parfois, je reste un peu plus de temps, histoire d'être
Un peu avec elle lorsqu'elle pense à son pauvre mari, mort d'un accident cardiaque.
Elle et moi, on s'entend bien, on pourrait même vivre ensemble, chacun dans son coin
Histoire de ne pas perdre notre indépendance, ainsi nous n'aurons plus cette impression
Parfois pesante d'être seul au monde. Pourquoi ne pas envisager ce projet,
Pourquoi le réaliser me paraît-il impossible alors que...
Mes parents ont eu l'idée généreuse de me laisser leur appartement avant de mourir,
Je leur en suis reconnaissant car il me permet de faire une économie substantielle,
Sauf les charges de copropriété, le chauffage électrique
Et les taxes foncières et d'habitation.
Mes parents ont été exemplaires, mais ai-je pour autant envie de faire comme eux,
Me marier, avoir des enfants et leur laisser mon appartement plus tard ?
Mes vacances, je les passe à Paris, je visite tous les sites touristiques avec
Mon appareil photo en bandoulière, ainsi j'ai l'impression de ne pas perdre mon temps.
Je passe ma dernière semaine à dormir, histoire d'être frais et dispo pour la rentrée,
Seulement, je sais qu'en dormant trop, je prends quelques risques au niveau du coeur
Et celui d'affaiblir mon cerveau, j'ai vu tant de cas de ce genre à l'hôpital
Que plus rien ne me surprend... Cette semaine de sommeil m'a complètement achevé,
Je dois reprendre le boulot dare-dare.
Mon père travaillait au Bazar de l'Hôtel de Ville et nous habitions pas trop loin
De la rue Mouffetard, ma mère brodait des barboteuses pour compléter
Le salaire du BHV et moi je faisais rien de spécial sinon écouter les histoires
Qu'on raconte en général aux enfants lorsqu'il n'y a pas de télé à la maison.
Maman ne voulait pas de chat chez nous, alors on n'a pas eu de chat, et puis
Il aurait fallu lui donner du lait tous les jours et le lait, ça coute de l'argent.
À l'époque, l'économie était bien vue, il y avait même des cours pour les filles,
Avec la couture et la cuisine. Je me souviens, je ne sais pourquoi je vous dis ça,
La femme du boulanger était gaie, mais pour nous, c'était pas un problème,
Son pain était bon, on prenait le gros pain, pas la baguette, c'est trop cher la baguette.
La tendresse n'était pas de mise dans la famille, mes parents ne se sont jamais aimés,
L'amour était un luxe pour les riches. Le cinéma ou les romans-photos,
Dans la vie réelle, faut les éviter comme la peste, tant ils font de ravages dans les coeurs
Au point de rendre les gens complètement gagas.

Chapitre 72

Samuel Beckett - Molloy ( 2ème partie )

... Les deux héros regardèrent la mer et machinalement échangèrent quelques paroles,
Ensuite, chacun alla son chemin, un hésita sur le bien-fondé du choix de sa route :
Une plaine. À y regarder de près, nous avions là, une vallée avec deux flancs,
Une colline de chaque côté, il les regarda, les observa afin de retenir pour plus tard
L'impression qu'elles lui faisaient, particulièrement à ce moment-là de son existence.
Il pensa à l'endroit du cerveau où se fixaient tous ces mots, toutes ces choses
Pas mal abstraites tout de même. Il pensait aussi à son coeur plein d'un liquide rouge,
Visqueux, nourrissant ses entrailles, ces cavernes disséminées partout dans ce corps
Dont l'essentiel sera disséqué par les hommes de sciences ou les artistes,
J'en sais rien et puis quelle importance, on verra bien !
Il est vieux, il est seul, il marche, telles ces sculptures de Giaccometti,
Depuis tant d'années, tant de jours et de nuits à se poser cette question,
Toujours la même : " Comment faire ? " Que voulait-il dire ?
Un bâton à la main, il s'en alla, dans le trou noir de ces chemins inconnus.
Sans nul doute, nous avons à faire à un honnête homme,
Protègé du mal infiltré partout. Pourtant, il se sentait menacé dans son corps,
Dans sa raison même, malgré sa bonté d'âme si rare dans nos cités.
Pour nous éclairer et y voir plus clair,
J'essayerai le moment opportun d'expliciter cette qualité dont il était affublé, comme
Il était aussi affublé de ce chapeau attirant toute mon attention inquiète de tout.
Il ne m'avait pas vu, il regardait son chemin pour s'en souvenir, mais ça,
Je vous l'ai déjà dit, je radote, je vieillis... Je le regardais, et lui ne me voyait pas.
À l'évidence, pour cet homme je n'étais rien, pas même l'équivalent de ce rocher,
De ce grain de poussière. Peut-être préféra-t-il ce jour-là ne voir que la nature,
Pas les hommes, la nature seulement. Je fus tenté de le suivre,
D'aller sur sa route comme un chien suivant son maître fidèlement, partager sa vie
Et être aussi moins seul... Il y avait dans mon désir de l'approcher,
Celui de ne pas le faire, car c'eut été un choix, prendre un engagement,
Décider de ma vie, je n'étais pas près à m'installer comme tout le monde.
Face à la mer, lorsque les humains l'ont désertée, les animaux prennent des attitudes
Particulières. La nuit, je découvre le ciel, comme pour la première fois, avec ses étoiles,
Ma main posée tranquillement sur le genou du promeneur qui rentre sagement chez lui.
Ma main est veineuse, blanche, les premières phalanges ont quelques rides, mais
Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela ? Rien, absolument rien. Alors, taisons la main,
Et revenons à cet homme. Il se dirige vers la ville d'où il vient de sortir,
Il porte en lui une drôle d'allure, et comme il entrait dans la ville,
Il alluma un gros cigare pour se donner de la contenance probablement.
Ce geste est commun à chacun d'entre nous, à toujours poser comme des prostitués.
Son pas absorbait le silence, ça donnait du volume à la scène.
C'était peut-être un homme revenant là où jadis une autre vie, une autre histoire
Avait été vécu par lui où par un autre, mais peut-être, était-ce la première fois
Qu'il pénétrait la ville avec ces espadrilles là ?

Chapitre 73

Philippe Besson - En l'absence des hommes ( 2ème partie )

Pour me séduire, vous parlez et dévoilez ainsi une part de vous et cela me déçoit un  peu,
Je vous avais imaginé autrement, vous étiez à mes yeux un idéal pour plus tard,
Un idéal pour quand je serai vieux. Mais à ce moment-là, vous êtes devenu à mes yeux
Un homme comme les autres, avec ses faiblesses surtout, tristement !
Cette nudité subite m'a surpris, peut-être même m'a-t-elle touché,
Mais tout cela, vous l'avez fait exprès, j'en ai la conviction.
Du balcon où nous sommes, nous passons à l'intérieur, l'assistance nous regarde
Et s'imagine je ne sais quoi nous concernant, et puis de toute façon ça m'est égal,
Ils n'ont qu'à penser ce qu'ils veulent, nous ne faisons rien de mal.
La gêne s'installe partout dans la pièce à en devenir étouffante, maintenant
La situation est claire, tout le monde attend la suite de cette intrigue et de voir la force de
Votre pouvoir sur mon adolescence. Ce sont mes seize ans qui font le clou de la soirée,
Ça les excite de savoir si vous m'aurez dans votre lit tout à l'heure ou bien plus tard,
Quant au jamais, ils n'y pensent pas un instant, évidemment, et je les comprends.
Rien ne peut vous déstabiliser, cette situation vous amuse, vous fait bomber le torse,
Elle vous flatte. Je ne sais que penser.
Pour vous, une telle rencontre, peut-elle être authentique ?
Vos sentiments dont vos livres nous disent tout,
Peuvent-ils encore s'émouvoir et pourquoi devant un jeune homme comme moi ?
Voilà quel est le fond de ma pensée à ce moment-là où, conscient d'être
Le centre du monde, je reste dans un silence calamiteux, car je ne suis rien,
Rien à côté de vous, et ce silence, cette pensée me désespère, m'anéantit.
Les mondanités ne sont pas faites pour moi, je les déteste autant que vous les appréciez.
Curieusement, je sens ce silence nous installer dans l'intimité, vous me regardez,
Vous me saisissez du regard, tout le monde l'a vu, ce regard nous dévoile,
Je me sens nu et déjà votre amant, vous êtes joyeux, et moi j'éprouve un trouble si fort
Qu'il me faut impérativement trouver un siège pour ne pas m'évanouir.
Nous sortons, dehors il fait doux, je me laisse aller, notre silence m'enflamme.
Vous désirez me voir, ailleurs, alors vous me remettez votre carte de visite,
Y est inscrite votre adresse personnelle où j'ai hâte d'y être avec vous, seuls.
Je ne suis plus un enfant. Certes, ma peau fine n'est pas celle d'un homme
Mais je le suis malgré les apparences et je veux assumer mes désirs même si
Je n'ai aucune expérience, mon seul souhait est de ne pas vous décevoir.
Seize ans est un âge où l'on veut tout essayer, où on ne s'interdit rien.
Dites-moi, s'il vous plait, qu'avez-vous vu, qu'avez-vous aimé en moi ?
Dites-le-moi, rassurez-moi.
Tout le monde le sait, le sent, le voit, en me tendant votre adresse,
Vous me tendiez un piège, mais ce piège, cher monsieur, je l'accepte avec joie.
Donnez-moi le jour et l'heure, mon impatience est au bord d'un gouffre
Et je crains que vous m'abandonniez, de grâce ayez pitié de moi, j'ai à peine seize ans.
Du regard je vous assure ne pas être innocent, j'aimerai avoir votre consentement.
La différence d'âge ne fait rien à l'affaire, je me veux, je me sens si proche de vous,
Et si j'ai suscité votre désir sans le vouloir, vous, vous avez éveillé en moi
Un besoin de protection inouï. Seul le hasard avait le pouvoir de cette rencontre,
Voilà chose faite... Avec vous, j'entre, confiant, dans la cour des grands.

Chapitre 74

Bernard Schlink - Le liseur ( 2ème partie )

Pour la première fois, j'avais rendez-vous avec une femme. Elle habitait
Le troisième étage d'un bel immeuble ancien donnant l'impression pourtant
D'être laissé à l'abandon par ses occupants. L'escalier, d'une propreté douteuse,
Sentait fort l'odeur du grésil mêlé à la friture des cuisines dont les fenêtres
Donnaient directement sur les paliers de cette cage d'escalier plutôt rustique.
Je sonne à la porte de la dame m'ayant secouru lorsque, jadis, seul dans la rue,
Je fus malade à vomir comme un chien. J'étais donc venu la remercier,
Elle me fit entrer dans une pièce formant à la fois cuisine, salle d'eau et
Salle à manger, donnant sur un balcon avec vue sur la cour et l'atelier
D'un menuisier faisant un bruit insupportable. Elle me montra le reste de l'appartement,
Son salon et les toilettes ne sentant pas très bon. Avec un fer, elle repassait,
Je m'en souviens, et je me suis assis sur la seule chaise disponible, face à elle.
De là où j'étais, je pouvais voir ses vêtements personnels, ses sous-vêtements
Fins, délicats et transparents. J'observais tous ses mouvements
Avec l'espoir de déceler une partie de son corps dénudée relevant de son intimité.
Aujourd'hui, si je veux me souvenir d'elle, fermant les yeux, elle m'apparaît sans visage.
Seulement après un effort, j'arrive à le reconstituer,
Et je le revois surtout dans sa rudesse...
Au moment de partir, je l'attendis dans le couloir pendant qu'elle se changeait,
Mais la porte où l'opération se passait était entrebâillée et je pus la voir,
Tel dans certains films avec Monica Vitti mettant sur le rebord d'un lit
Ses bas de soie noirs dans une gestuelle d'une sensualité inoubliable pour un adolescent.
Je ne pouvais détacher mes yeux d'elle, tout ce qu'elle me montrait je le voyais.
Avec son consentement complice, je rougissais, timide comme un gosse coupable
Prit la main dans le sac, en flagrant délit. Je n'en pouvais plus de ce jeu douloureux,
Alors je fuis tel un voleur, puis retrouvant mon calme dans la rue,
Je marchais plus lentement maintenant, parcourant ma ville plus apaisé, plus serein.
Connaissant par coeur chaque recoin de ce quartier de mon enfance, me revinrent
Mes années passées au lycée, j'éprouvais de la nostalgie, malgré mon jeune âge.
Je retrouvais enfin de la sérénité après ce face à face avec le spectacle d'un corps nu
Mais je m'en suis voulu de n'avoir pas agi autrement, avec plus de courage :
Les  hommes autour de Monica Vitti s'enfuient-ils à la vue des jambes de la belle ?
N'étant plus un enfant, il me fallait dorénavant réfléchir à mon avenir en ce domaine.
Elle n'avait pas le corps d'une de ces belles filles que je regarde volontiers à la piscine,
Non, il était charpenté comme celui d'un homme, et pourtant si féminin par ailleurs.
 Vu son âge, me faisait-elle penser à ma mère, et puis était-ce là
La seule raison de mon trouble ? Je ne pouvais détacher mes yeux de cette silhouette,
Ses bas devinrent par la suite dans mes relations à la femme un objet essentiel pour
Mon excitation. Je demandai toujours à mes amies d'enfiler ces délices
Le long de leurs jambes dans des positions rappelant ma fuite,
Fuir cette dame dont son corps, son âme, avaient des discordances m'ayant fait peur,
Voilà toute la vérité, et nous y reviendrons à n'en pas douter.

Chapitre 75

Javier Toméo - Monstre aimé ( 2ème partie )

J'étais toujours assis dans le bureau de cet homme dont mon destin allait dépendre
Pour sortir des jupons protecteurs de ma mère.
Bien sûr ce poste convoité de vigile de nuit l'avait horrifié,
Mais ne faut-il pas commencer parfois tout au bas de l'échelle sociale et ensuite
Grimper petit à petit pour arriver quelque part, je ne sais où ni à quelle vitesse.
Mais pour elle, me perdre, ne plus m'avoir à la maison serait, je le sais,
Aussi terrible qu'un arrachement d'un de ses bras, c'est pas peu dire
Pour une femme aussi manuelle, toujours à travailler avec ses dix doigts. 
Le directeur écoutait ce discours sur ma relation avec cette pauvre femme,
Il me rassura même me disant que c'était là une situation courante dans nos contrées.
Je fus surpris de cet avis de la part d'un homme aussi respectable
Et je me demandais ce que cela cachait. Veut-il des confidences plus intimes
Sur les sentiments cachés d'un fils en conflit avec sa mère castratrice ?
Je ne veux pas la mort de ma mère, cela, je le lui dis sans hésitation,
Et j'ajoutais : je resterai un être aimant en toute circonstance quoiqu'il arrive.
Ma mère est une comédienne et j'en tiens compte lorsqu'elle fait son cinéma,
Je ne baisse pas la tête, je préfère l'affonter de plein fouet.
J'ai tente ans et ce poste de vigile, je le veux.
L'homme de la banque me regarde, il m'avertit qu'il me faudra avaler des couleuvres,
Le monde de l'argent est impitoyable, et puis protéger les milliards des autres
Pour un salaire d'homme de ménage n'est pas facile à vivre tous les jours.
En me disant cela, j'entends le sifflement de ses poumons
Et me demande s'il ne couve pas une maladie grave. Alors, je prends conscience
Du risque qu'il peut y avoir à garder beaucoup d'argent, mais je ne montre rien
De cette subtile angoisse. Ma mère pense qu'il ne faudrait pas persister dans cette voie,
Sa retraite suffit à nos besoins... Elle m'a dit que seuls les pauvres
Ont besoin de travailler. Bien sûr nous avons à la maison les bases pour survivre,
Un stock de pâtes, d'huiles, de farines et des boîtes de conserves pour un an au moins,
Mais enfin pour le reste, toutes les fins de mois sont difficiles et nous ne manquons pas
De tirer des plans sur la comète pour faire des économies. Si je veux un emploi
C'est aussi pour cette raison triviale et nous devons tous les deux le reconnaitre.
Mais pour elle, le dehors de chez nous est le lieu de tous les dangers,
De toutes les embuches, de toutes les impasses. Je dévoilais à mon interlocuteur,
Tenant maintenant un gros cigare entre les doigts, comme tout bon directeur
De banque qui se respecte, je lui révélais jusqu'où ma mère pouvait aller
Pour me décourager dans ma démarche : elle me sortait un tic ancien
Qui en disait long sur son caractère coriace : sa paupière gauche n'arrêtait pas de sauter
Et c'était là le signe d'un malheur possible dû immanquablement à ce projet,
À ces velléités travailleuses de son cher fils. Je me sens écouté, entendu,
Compris par cet homme, alors je continue à lui parler de maman
Car elle a l'air de l'intéresser beaucoup. À trente ans, n'est-il pas temps de refuser
De m'asseoir sur ses genoux et de rejeter ses chantages utilisant souvent
L'image de Dieu pour me contraindre à l'écouter et à faire comme elle veut ?
Un jour, elle me confia sa pensée profonde :
" Tout homme rêve de quitter sa mère pour voler de ses propres ailes,
D'accord, mais le moment n'est pas venu pour toi,
Nous avons encore beaucoup de choses à faire ensemble... "
Il trouvait les points de vues de ma mère raisonnables, seulement
Cela n'arrangeait en rien mon projet d'entrer dans la banque.
Je devais désagripper cette mère à ce fils tant aimé, tant choyé,
Ne voulant lâcher prise à aucun prix, pas même à celui de mon revenu à venir,
Si le directeur de la banque voulait bien m'accorder sa confiance,
Ce qui nous permettrait à tous deux une vie plus facile et ferait de nous
De bons consommateurs face à l'humanité...

Chapitre 76

Emile Zola - Thérèse Raquin ( 2ème partie )

Elle attendait que son mari soit endormi pour aller le rejoindre et dormir à son tour.
Pendant vingt-cinq années, sa tante vécut de sa mercerie,
Mais après la mort de son époux, vendit son commerce et avec ces économies
Se constitua une rente suffisante pour vivre tranquille jusqu'à la fin de ses jours.
Elle loua une petite maison rustique, loin de la ville, protégée de tout et de tous.
Vivaient avec elle sa nièce Thérèse et son fils Camille.
Lui, connut pendant son enfance et son adolescence toutes sortes de maladies
Et sa sainte mère, à son chevet, se battait en permanence pour le garder en vie.
Sauvé de la mort, il garda toutefois des restes de ses souffrances anciennes
Et son corps ne put se développer normalement, il resta chétif de toute part,
Madame Raquin ne l'en aima que plus encore pour ses faiblesses
Mais aussi pour sa force d'avoir survécu à tous ses malheurs.
Pour l'occuper un peu, elle lui apprit les bases du calcul et
Les lettres de l'alphabet pour le distraire avec quelques livres ordinaires.
À dix-huit ans, il voulu connaître autre chose de la vie, il devin commis comptable
Et ma foi, cela lui réussit apparemment. Elle, comme d'autres mères
Dont nous avons parlé dans d'autres histoires ici même, voulait le garder à la maison
Tout le temps et surtout, ne pas le savoir dehors en butte aux difficultés
De la vie sans elle. Il dut la contrer, piquer quelques crises pour arriver à ses fins :
Faire comme tout le monde, c'est-à-dire aller au travail et sortir du cocon maternel
Étouffant malgré et surtout l'amour infini dont elle faisait preuve.
Il voulait connaître d'autres jouissances. Le soir, au retour du bureau, épuisé,
Il aimait aller se détendre au bord de la Seine accompagné de sa nièce
Qui venait tout juste d'avoir dix-huit ans. Thérèse était née d'une grande et belle femme,
Beauté de la ville d'Oran, et du frère de Madame Raquin, mais lui,
Ne sachant que faire de l'enfant, la remit à sa soeur pour l'élever.
Ce genre de chose se faisait à l'époque, on trouvait normal de ne pas assumer ses fautes
Et de les passer à une personne plus raisonnable, plus stable dans la famille.
Ce bonhomme après avoir mis son fils handicapé en de bonnes mains,
Partit au bout du monde, d'où il ne revint jamais, mort probablement
Comme beaucoup d'autres dans l'une de ces aventures hasardeuses nous apparaissant
Peu intéressantes à développer ici, d'autant que nous n'avons aucun élément
Prouvant quoi que ce soit à son sujet. Toute son enfance, Thérèse partagea
Le même toit avec sa tante, et le même lit avec ce fils et par empathie,
Les mêmes médicaments que ceux pris par le jeune homme,
Et dont elle n'avait nullement besoin. Cette vie forcée la replia sur elle-même,
Et très souvent elle gardait les yeux grands ouverts dans le vide, ne pensant à rien,
Mais son corps svelte et plein de bonne santé ne demandait qu'à vivre autre chose
Que cette petite vie cloîtrée où elle n'avait pas l'impression d'exister,
Ni pour elle-même, ni pour autrui. Lorsque tout ce petit monde s'installa
Dans ce nouvel environnement, cette petite maison au bord de l'eau,
Thérèse eut l'impression d'être sortie d'un trou noir, de retrouver la lumière
Et son énergie naturelle décupla . Le jardin, la rivière, la verdure partout
Lui donnèrent une envie de courir, de crier comme un enfant sauvage,
Con coeur battait fort, mais son visage restait impénétrable.

Chapitre 77

Henry Miller - Sexus ( 2ème partie )

Fier, je rentre dans l'arène du bal des initiés.
Des humains, toujours eux, dansent, bougent, gesticulent pour oublier je ne sais quoi,
Le bruit des pin-pon dehors ou les sons fous sortants de ce piano désaccordé.
Elle n'est pas sur la piste, et alors ? Qu'elle fasse ce qu'elle veut,
Pourvu que je ne sois pas là dans ses moments de grandes excitations
Axés sur ces hommes bien foutus, bien montés dont j'ai horreur.
Tout cela est d'un tel convenu, stéréotypé au point d'en vomir
La gueule ouverte dans le caniveau. Il faut être dégénéré pour aimer cette folle,
Mais sans elle je me sens inéxister. Partout, je demande si on l'a vu,
Une nana peut me donner des infos, mais faut casquer et danser avec,
Alors j'accepte et n'ai en retour que son corps trempé de sueur à l'eau de rose
Version jardin des tropiques, un pur bonheur, histoire de changer.
J'en approche une autre, fraîche comme un géranium ayant convoité tout l'après-midi
Avec des lycéens en mal d'amour. La soirée commence bien !
J'apprends qu'elle viendra, je patiente, mais à minuit je m'en vais
Pour ne pas louper le dernier métro, je veux rester en bonne santé,
Dormir tôt et ne pas me soucier des autres en dehors de moi...
Nonobstant ces bonnes résolutions, je dois regarder les choses en face, je souffre,
J'ai le mal d'amour, je suis un chien en chaleur, en rut, au coin d'une rue
Prêt à sauter sur la première pute venue.
Avec ces pensées agitées, je me jette au lit pour dormir, rêver peut-être !
Rien d'intéressant ne vient là non plus, à quoi ça sert tout ça ?
Dimanche matin, j'irai à la première heure chez elle la réveiller,
La sortir de ses rêves opaques pour qu'elle m'aime, je veux qu'elle m'aime,
Me prenne dans ses bras, cette chienne, baisons, baisons avant la messe,
Feu de Dieu, crachons l'eau bénite dans l'bénitier, prends-moi, je n'en puis plus,
Je suis un désespéré de l'amour, avec toi je veux aller au bout du monde
Et s'il faut y amener ta mère, on la prendra. Vois comme je suis lorsque j'aime,
Je prends tout, même les mamans.
Allons viens, partons à la recherche de tes origines,
Oh ma vierge, je suis ton Saint-Esprit, vient petite, sinon je suis perdu.
J'ouvre les yeux et que vois-je, la ville où j'habite, rien ne rappelle la nature, pas même
Une vache à laquelle m'accrocher comme Dubillard l'a fait chez son ami le peintre.
Et l'avenir là-dedans, il est où ? Pourquoi ai-je trimé dans la compromission
Tel un banquier, un agent de change, sans me poser les questions fondamentales
Que tout le monde devrait se poser pour les avoir eus au moins une fois en tête,
Est-il nécessaire pour cela de connaître Shakespeare, Racine ou Beckett ?
Pourquoi irais-je croire que tout va changer soudain si j'avais cette pute dans mon lit ?
Dans la rue je croise une femme, je la regarde, elle me regarde,
Je n'ai aucune envie d'en savoir plus, sa gueule m'a suffi.
C'est dimanche matin et je sonne à sa porte...

Chapitre 78

Guy de Maupassant - Le Horla ( 2ème partie )

Toutes les nuits me surviennent des cauchemars impossibles à maîtriser,
Je ne sais comment m'en débarrasser, j'ai peur qu'elles me détériorent à la longue.
Je ne comprends pas pourquoi mon esprit agit ainsi avec moi, que lui ai-je fait
Pour qu'il me persécute ainsi ? Alors pour fatiguer mon corps, je sors dehors
Et vais dans une forêt afin de renouveler mon sang malade, objet de tous mes tracas.
J'entrai dans cet ilôt noyé de vert sans me soucier de rien,
Lorsque survint une angoisse inhabituelle, d'autant plus inquiétante que j'étais seul,
Avec une impression d'être suivi alors qu'il n'y avait personne.
Une frayeur subite me fit faire n'importe quoi, je tournai autour d'un arbre cent fois,
Ma tête eut un violent vertige, je ne savais plus où j'étais et où j'allais.
La nuit fut horrible et n'en pouvant plus de souffrir, je pris la décision de partir,
D'aller faire un petit voyage pour me remettre en état,
Et ce fut une bonne décision car elle me remit sur pied.
Un mois plus tard, je me sens guéri, ce doit être la visite du mont Saint-Michel
Ou mon séjour à Avranches, ville surplombant une baie avec un monument fantastique.
Là, la mer basse, j'allai vers l'abbaye, elle me faisait penser à l'église de Combray,
J'y entrai, léger, frêle comme un nourrisson. C'était un bijou fait de pierres taillées
Par la main des hommes, des hommes plus robustes que moi, je ne vous dis pas ...
J'ouvre les yeux et regarde indifférent ces sculptures religieuses,
Savourant le calme régnant en ce lieu, sauf le bruit du vent.
Je regardais la mer rouler sur le sable pour monter doucement ensuite vers la côte.
Un homme me raconta des histoires anciennes et cela calma en moi
Cette agitation m'ayant poussé à faire ce voyage.
Dans le coin, on dit des choses pas possibles, il y aurait des voix,
Là-bas dans les dunes, qui communiqueraient entre elles, des voix humaines,
Et à ceux qui croient encore au père Noël, on raconte l'existence
D'un homme et d'une femme ayant des corps d'animaux, parlant sans cesse,
Sauf au moment des amours où là ils crient. Septique, je souris à mon narrateur.
Comment savoir de quoi était faite l'âme de cet homme des montagnes
Vivant seul parmi les bêtes et dont l'esprit a été peu confronté à la réalité
De l'existence, commune à chacun de nous qui vivons dans les villes, dans les cités.
Je regardais paisiblement le vent, force de la nature qui renverse les hommes
Et les caresse également lorsqu'ils se sentent fort seul...
 Et sur cette idée intéressante,
 Je fermais les yeux pour un repos bien mérité.

Chapitre 79

Ilan Duran Cohen - Mon cas personnel ( 2ème partie )

Je ne sais que penser aujourd'hui de cette phrase écrite hier,
" Un jour, je ne sortirai plus de chez moi "
J'ai peur de voir cette idée se fixer en moi et se transformer en peur d'avoir à sortir,
De ressentir le dehors pire que le dedans. Alors, je me suis acheté
Un organisateur moderne, très moderne, le dernier modèle
De tous les organisateurs actuellement disponibles sur le marché,
Ainsi je n'aurai plus à trimbaler ces petites notes prises à droite, à gauche,
Ces pense-bêtes pour me souvenir de tout ce que je risque d'oublier
Si je ne le note pas... J'ai d'ailleurs consulté des spécialistes à ce sujet et non
Je n'ai pas l'Alzheimer, du moins pas encore, les signes concluants ne sont pas apparus
Lors des testes faits à l'hôpital à la va-vite par une étudiante en médecine
Fort jolie au demeurant. Je me sens maintenant rassuré. Dans ce truc,
Je mettrais tout, absolument tout et même mes pensées, mes idées géniales, inutiles,
Les adresses de tous ces gens que je ne vois plus depuis belle lurette sans oublier
Tout ce qui ne sert à rien, mais comble efficacement ou inefficacement
Une vie tant bien que mal. Je souffre d'un trouble narcissique assez grave,
Je dois trouver un chirurgien pour m'en débarrasser au plus vite, car
Si vous saviez comme j'ai de choses dans la tête, honnêtement, vous et moi,
Nous nous poserions la même question : à quoi ça sert tout ça ?
Mais bon, je ne dois pas rester dans cet état de doute permanent,
Je vais me secouer, refaire mon appartement à neuf, voilà une bonne résolution
Me permettant peut-être d'ouvrir ma porte à d'autres qu'à moi,
De changer de vie, bordel ! Un coup de fil me sort de ma léthargie,
On a trouvé mon père assis paisiblement au bord du quai de la Seine
En danger de mort, puisqu'il pouvait tomber dans l'eau glacée à tout moment.
Mes parents ont tous deux cette maladie pour laquelle je suis allé à l'hôpital.
Ils sombrent doucement dans la démence, et moi je n'y peux rien.
Mes yeux regardent ce qu'ils voient, un couple âgé, un couple s'aimant et
Se tenant par la main depuis toujours, d'où il en est ressorti leur fils
D'un romantisme pathologique et ça, va falloir le guérir au plus vite...
Après le coup de fil, je suis allé les chercher, car ma mère aussi était là-bas,
Elle l'assistait probablement dans ses égarements. Je les déposais
Chez eux dans le marais où ils sont là depuis la nuit des temps.
 Dans mon enfance, je dormais dans le salon de ce deux-pièces,
Leur laissant la chambre afin de préserver leur intimité de couple amoureux.
Ils tenaient une parfumerie qui n'a jamais bien marché, peut-être y avait-il
Quelque chose qui ne fonctionnait pas bien dans leur concept de commerçants,
Ils auraient voulu être de vrais parfumeurs du genre chercheurs en arômes
Travaillant pour Galimard (pas l'éditeur) à Grasse sur la Côte d'Azur.
J'ai toujours eu honte d'avoir des parents parfumeurs, car à cause de ça,
À l'école on me traitait de pédé alors que je n'avais rien fait.
On dit que ce sont des hommes ne faisant pas comme tout le monde,
Mais de quoi parle-t-on ?
Mes vêtements s'imprégnaient de la multitude des parfums de la boutique
Où nous vivions une bonne partie de notre temps et à l'école, les sales gosses
Interprétaient ces émanations comme étant de mauvaises odeurs.
L'éducation fait ce qu'elle peut pour éduquer, mais les parfums ne sont pas encore
Programmés dans le socle commun des connaissances.

Chapitre 80

Nicolas Gogol - Mirgorod ( 2ème partie )

À ce couple vieillissant à merveille, calmement installées sur le balcon de leur jardin,
Revenaient à leur esprit serein, les images des aventures passées.
Dans le froid le plus glacial de ce pays trop souvent enneigé,
Ils avaient la joie au coeur comme s'ils croyaient en Dieu.
L'homme avait toujours l'oreille attentive aux maux des autres,
Les encourageant même à formuler leurs désirs, leurs besoins, leurs volontés.
Malgré son grand âge, il ne disait jamais qu'hier était meilleur qu'aujourd'hui,
La nostalgie tirant vers le repli sur soi n'étant pas son genre, il écoutait plutôt,
Très attentivement les discours de chacun avec attention, bonté et humilité.
Nos vieillards habitaient un petit logis bas de plafond, un feu allumé en permanence
Les chauffait, avec le temps, ils étaient devenus frileux.
Prévoyants, ils avaient une réserve de paille impressionnante dans une pièce
Affectée à cet effet, mais pour éviter de perdre le bénéfice de leur bonne chaleur,
Ils n'ouvraient que trop rarement les portes et les fenêtres de leur logement pour aérer,
Leur univers devenait de plus en plus étouffant et dangereux pour leur santé.
Des tableaux anciens étaient accrochés aux murs, dont deux portraits représentaient
L'un un homme d'Église et l'autre un homme d'État, puis des dessins un peu partout
Décoraient la modeste demeure de notre petite famille.
Curieusement, leur chambre rassemblait une multitude de caisses contenant
Un bric-à-brac pas possible récupéré ici ou là, et puis des sacs de semences
À planter un jour ou l'autre dans leur jardin. Autre bizarrerie,
Leurs portes grinçaient joliment des sons de musique auquel chacun apportait
Une interprétation selon son humeur et ses connaissances.
À chaque fois, ces bruits m'enchantent et me font rêver aux bonnes choses
De la vie passée à la campagne. Je me souviens, dans leur salle qui servait de salon,
Rêgnait un air rustique avec des sièges à l'assise trop rude
Pour s'y installer toute la journée à lire, à travailler où à je ne sais quoi d'autre.
Tous ces meubles hétéroclites avaient été offert par des amis ou achetés quatre sous
Dans un marché régional quelconque.
La vieille femme avait quelques servantes à son service et passait son temps
À les protéger des agissements fougueux des hommes environnants.
Pourtant à la maison peu de messieurs étaient sans femmes,
Mais cela n'empêcha point certaines d'entre elles d'être engrossées parfois.
Elle s'occupait de tout dans la maison, même des champs et des ouvriers
Travaillant pour le compte de notre couple à la récolte des fruits et des légumes.
Dans le jardin on avait aménagé sous un pommier un feu pour la préparation
De succulentes confitures et à d'autres mets bien sucrés. On y distillait aussi
De l'eau-de-vie en y ajoutant diverses plantes pour obtenir des saveurs inconnues.
On y gouttait, on s'en soulait, et on allait faire la sieste avec ou sans les bonnes.
Toutes ces préparations culinaires nourrissaient l'ensemble des gens de la maison
Des maîtres aux serviteurs. Ces derniers pour les remercier friponnaient sans vergogne
Les uns les autres dans les champs à tel point qu'il était difficile pour Pulchérie
D'y aller sans avertir bien longtemps avant son arrivée...
À la vérité, tout le monde, chez ces gens-là,
Se sentait comme chez lui, et non chez des patrons.

Chapitre 81

Vincent Ravalec - Cantique de la racaille ( 2ème partie )

La belle entra chez moi et fut surprise par mon stock de marchandises
Entreposé là dans ma chambre d'hôtel en attendant...
Tu veux monter un Félix Potin ? me fit-elle. Elle me gonflait à ne pas se taire,
Je la mis devant la télé pour avoir la paix. Doutait-elle du sérieux de mon commerce ?
Qu'importe, cette nana est trop belle, elle me plait, je la garde.
Je descendis pour respirer de l'air frais, mais avant, je l'invitai, si elle le voulait,
À se laver, la douche est sur le palier et la clef au dessus de la porte.
Ici, ce n'est pas le Grand Hôtel de Cabourg, celui de Proust et du tralala des riches,
Ici c'est l'immeuble ordinaire des pauvres qui vivent au jour le jour,
Voilà ma petite sur qui tu es tombé, c'est ça la vérité !
Fallait que je vois Saïd.
J'avais faim, je me suis acheté un pain au chocolat à la boulangerie d'en face.
Saïd et moi, on est comme deux frères, je veux dire au niveau de nos affaires
Dans le domaine du tout c'que tu veux, pour dix fois moins cher qu'ailleurs.
Ma jolie restée seule là-haut l'angoissait un peu, et si elle nous donnait aux flics ?
T'inquiètes, elle et moi c'est du sérieux, je me marie demain. Notre job,
C'était de refourguer les objets volés par des policiers en civils qu'on ne voit pas,
Mais qui rodent partout. Ce sont en général des gars qu'ont des postes de responsabilité
À la douane, ils peuvent nous avoir des lots super,
À la seule condition d'aller les chercher dans des endroits glauques.
Nous sommes actuellement sur un coup génial, mais il y a un hic,
Il nous faut du cash, mais pas un peu, beaucoup de cash.
Saïd me dit avoir été contacté par un chef parce que son casier est propre,
J'ai confiance, on peut y aller, ajoute-t-il. Il a un container de magnétos à cent balles.
Je suis hésitant, j'en ai marre de la police, j'aimerai passer à des gens normaux.
Mais mon associé ne l'entend pas de cette oreille, il veut devenir
Une sorte de Marcel Dassault dans notre spécialité. Quand il me dit ça, moi,
Je pense à Marcel Duchamp. Mais trêve de plaisanterie, on n’est pas là pour rigoler.
Nous, on parle, et à côté, un gars intervient dans notre conversation
Pour nous informer de comment Marcel Dassault il est devenu riche...
Bon, j'ai dit à Saïd, à tout à l'heure, j'ai des trucs à faire. Les filles,
T'as des filles qui vous aiment pour ce que vous êtes, pas pour le fric, pour l'amour,
Mais moi, ça, je n'y crois pas. Si une nana s'approche de toi, c'est que tu lui en imposes
Et si tu lui en imposes, c'est que tu as du répondant.
Marie-Pierre, les mecs, elle pouvait les avoir tous. Pensant à elle,
Je monte le bled Barbès, c'est ici qu'on peut trouver des gars pour vendre mes trucs.
La Goutte-d'Or n'est plus ce qu'elle était, maintenant on démolit et on reconstruit,
C'est peut-être bien pour certains, mais pour nous c'est la catastrophe.
Je vais au Merle Banc, personne, je croise Moussa, il me fait :
On te croyait mort, où qu't'étais ? Je lui dis tout,
Cabourg, le Grand Hôtel, mes vacances en Normandie...

Chapitre 82

Fernando Pessoa - Je ne suis personne ( 2ème partie )

Chacun d'entre nous pense être le seul à exister dans son originalité propre,
Je veux dire par rapport aux autres, ces autres si pénibles, dans le fond !
On en arrive à se dire, ils ne sont pas comme nous, ils sont différent, mais en quoi ?
Ça, c'est mon obsession et c'est terrible à vivre... Lorsque je les vois agir,
Je constate qu'ils me ressemblent en tout, ce qui n'arrange pas mes affaires,
Ce sont mes semblables, c'est la réalité de la vie et je ne le conteste aucunement.
Ce sentiment persiste jusque dans les livres lus, les images vues,
Les rêves faits au quotidien... En fait, pour résumer,
Il y a les autres et puis il y a moi, ce sont deux univers et ils s'affrontent et
C'est pour tout le monde pareil, y a rien à faire, c'est ainsi. Bon !
On peut imaginer une personne proche, aimée, qui sait, et a qui on accorderait
Un niveau d'égalité à soi, mais enfin ce serait rare, faut pas exagérer,
Trop tirer sur la corde des bons sentiments...
Nous ne sommes que des humains, invisibles dans l'ensemble.
À comparer, les gens côtoyés au quotidien et ceux trouvés dans un livre par exemple,
Franchement, y a pas photo, mon choix est fait, les seconds l'emportent sur les premiers.
À se demander si finalement ce n'est pas la chair le principal coupable ?
À parler de ces choses, des associations dégoutantes me traversent l'esprit.
Je me trouve devant l'étal de mon boucher, la barbaque, les abattoirs,
Le sang, l'odeur de la vergogne. En m'ouvrant ainsi à vous,
N'allez pas croire que je rougis de honte, tout le monde pense comme cela, c'est moche,
Mais pourquoi se voiler la face et ne pas reconnaître que
L'homme est l'ennemi de l'homme !
Parfois il m'arrive de regarder mon épicier ou son commis faire un geste,
Avoir un comportement, et je me dis là, à ce moment précis, celui-ci est mon semblable,
Peut-être parce que ce geste, ce mouvement ne me sont pas étrangers,
Je les faits sans faire attention, chez moi, au bureau, dans la rue.
Mais dans l'ensemble, tout m'est indifférent.
La semaine dernière, un gars s'est suicidé. J'achetais chez lui mon tabac,
Je n'avais même pas remarqué qu'il existait, avant ce jour où il a mis fin à ses jours.
Je me dis, il devait avoir une âme comme tout le monde
Puisqu'il est mort de passion, de soucis ou de je ne sais quoi d'autre encore...
Et s'il s'était suicidé de notre indifférence ?
Il était pour nous, pour moi du moins, transparent, invisible...
Mais à quoi servirait de culpabiliser maintenant, il est trop tard pour lui,
Pour moi, pour nous tous. Il ne perdra pas ses cheveux comme nous, pauvres mortels,
Ni n'aura quelques bonnes rides sur le front, des cernes sous les yeux.
Au cimetière en voyant sa tombe plombée, j'ai eu l'idée qu'il était l'humanité,
L'humanité tout entière. Heureusement, cette pensée troublante ne dura pas longtemps
Et je pus reprendre le cours normal de la vie sans plus jamais penser
À cet homme des cigarettes si nocives à notre santé.
Donc, les autres n'existent pas,
Le monde n'existe uniquement que pour moi, et pour moi seul, c'est tout.

Chapitre 83

Imre Kertész - Etre sans destin ( 2ème partie )

La femme de mon père aurait voulu un récépissé signé et en bonne et due forme
De la part du traître de comptable dont mon père fut dans l'obligation de lui confier
Toutes nos richesses, juste avant de partir pour le camp de travail.
Il voulait que le magasin continuât à fonctionner même sans lui,
Même s'il partait demain. Le temps pressait et ma belle-mère devait
Être au courant de tout, alors il lui expliqua les livres comptables et tout le reste.
Il lui remit toutes les clefs qu'il possédait. Moi, je ne savais quoi faire, je m'ennuyai.
Et comment pouvais-je m'ennuyer lorsque mon propre père allait disparaître
De la maison et peut-être pour toujours ?
On alla faire des courses afin qu'il puisse partir avec des provisions,
Dans la rue, nous étions tous les trois avec une étoile jaune.
On alla chez le marchand de sport pour trouver un sac à dos.
Le commerçant portait aussi comme nous sur la poitrine le signe distinctif
À notre situation, il lui demandait si cet achat était dû à un prochain départ
Pour les travaux forcés. Après la réponse positive émise par ma belle-mère,
L'épouse du marchand alla en chercher un dans les réserves se tenant au sous-sol,
Plus d'autres objets dont on peut avoir besoin là-bas, une gamelle, un canif
À multiples fonctions, une sacoche... Puis, ils nous dirent au revoir sans conviction,
Du moins en ce qui concerne mon père. Eux, retournent à la maison et moi
Je vais à la boulangerie avec les tickets de pain, on me donne un bon carré,
Mais avec une salle mine, comme à son habitude le boulanger n'aime pas les juifs,
De toute façon, il ne peut pas les aimer, car à chaque fois il nous vole un peu,
Il nous roule dans la farine, il peut le faire, il n'a pas l'étoile, lui.
Je rentre chez moi et dans l'escalier je croise Anna, notre voisine de palier,
Vivant chez son oncle et sa tante depuis le divorce de ses parents.
Avant, elle était en pension, maintenant elle a quatorze ans comme moi.
Depuis les évènements, certaines familles juives de l'immeuble se réunissent le soir
Pour faire le point sur la situation. Dans l'escalier on a un peu parlé,
Elle m'a même invité à une partie de cartes avec d'autres copines,
Mais ce n’était pas possible pour moi pour l'instant,
Elle comprit la raison, car ils ont parlé de ça avec son oncle à la maison.
Mon père insista pour qu'on ne se laissât pas abattre, qu'on avait plus que jamais
Besoin de toutes nos forces pour affronter les lendemains difficiles.
J'avais faim, pas la femme de papa, sa gorge était nouée, alors j'ai culpabilisé
De pouvoir encore avoir envie de manger. Elle se mit à pleurer
Et la voir dans cet état m'obligeait à ne regarder que mon assiette.
Mon père regarda sa femme et lui posa la main sur la sienne.
J'avoue ne pas aimer ces moments où l'affect prend le dessus sur la raison,
Je sais, un homme et une femme, c'est normal, mais moi ça me gène. Enfin,
Ils rompirent le silence et reposèrent sur le tapis la question de la confiance accordée,
À plus ou moins bon escient, au comptable du magasin,
Mais mon père rétorqua qu'aujourd'hui on n'était plus sûr de rien.
Une fois parti, que deviendrait-elle sans lui ?
Son inquiétude se portait plus sur nous, que sur le destin de mon père,
Qu'il allait avoir à vivre maintenant, loin de nous.

Chapitre 84

François de Chateaubriand - Mémoires d'outre-tombe ( 2ème partie )

Dans notre famille il y eut un  certain chevalier de Chateaubriand de la Guérande,
Toujours ivrogne et près à tâter la fesse des servantes à la moindre occasion.
À cette époque-là, vivait mon grand-père paternel, beaucoup moins riche que
Le monsieur de Guérande et de surcroit mort jeune on ne sait trop pourquoi ni comment.
Par contre ma grand-mère, sa femme, vite veuve eut à s'occuper de ses quatre garçons,
Dont mon père, dans une maison d'une grande pauvreté.
Comme l'usage le veut, les ainés héritèrent des biens de leur père et donc
Eux seuls étaient maintenant relativement riches alors que les autres personnes
De la famille tiraient le diable par la queue. L'ainé alla à Paris et se ruina
Dans les livres qu'il achetait sans compter, mais rapidement il mourut, jeune et
Sans avoir jamais pu éditer ses écrits historiques, puisque l'histoire était sa passion.
Le second fils devint curé de campagne par modestie, par sagesse ou par connerie,
Mais eut, nous devons lui rendre cet hommage ici, toutes les satisfactions
Que peut connaître un prêtre humble et aimé de ses paroissiens. Toujours bon, aimable,
À l'écoute de chacun et de surcroit donnant tout ce qu'il avait ou n'avait pas,
Préférant rester pauvre devant dieu et les hommes. En retour de quoi, à sa mort,
Comme il avait accumulé plein de dettes, les paysans de son village se cotisèrent
En bons catholiques qu'ils étaient pour absorber le déficit
Tout de même surprenant pour un homme d'Église.
Bref, ils l'enterrèrent dignement et son successeur put prendre sa place et sa soutane.
Ces deux oncles avaient donc en commun l'amour des lettres,
L'un pour l'étude de l'histoire, l'autre pour la poésie. D'ailleurs,
Des vers, je n'en ai jamais manqué à la maison,
Mon frère ainé, mes soeurs et moi-même en faisions en permanence
Comme aujourd'hui on regarde la télévision. Mon frère a péri sur l'échafaud,
Mes soeurs en prison, et mes oncles pauvres comme Job,
 Et moi, j'espère mourir tout bêtement, normalement à l'hôpital.
Je vous ai parlé des deux ainés de ma grand-mère, mon père était le troisième
De cette fournée de Chateaubriand, mais pour lui comme pour le p'tit dernier,
Il n'y avait plus d'argent de l'héritage de ce père mort avant l'âge.
Dans notre région, la Bretagne, l'armée n'était pas bien vue et il n'est pas venu
À l'esprit de ma grand-mère d'y jeter ses deux derniers, pourtant
Elle n'avait plus un sou pour les nourrir, les vêtir.
Si jadis nous fûmes riches, princes et maîtres en ces lieux majestueux, maintenant
Nous n'avions plus rien, sinon un toit de chaume et quatre murs humides.
Comme ils habitaient pas loin de Brest, elle pensa à la marine pour le plus jeune garçon
Qui à l'époque avait à peine douze ans. Mais voilà, une fois toutes les démarches faites
Elle se rendit compte qu'il ne pouvait être pris car elle ne connaissait personne d'influent,
Sans parler du manque d'argent. Ma pauvre grand-mère en tomba malade de chagrin.
Mon père avait un an de plus que son cadet de frère et déjà un caractère prononcé, fort,
Il demanda à sa mère de le laisser aller faire fortune ailleurs pour revenir plus tard,
Riche comme Crésus, et ainsi mère, vous n'aurez plus de soucis d'argent, lui fit-il.
Devant un tel argument que pouvait faire cette pauvre femme sinon accepter
Ce que Dieu voulait pour le bien de son fils mais aussi pour celui
De ceux qui restaient là dans la misère. Mon père quitta donc la maison familiale
Pour Dinan où il fut accueilli par un armateur comme volontaire
 Sur une goélette armée jusqu'aux dents, pour un long voyage, loin, très loin d'ici...

Chapitre 85

Honoré de Balzac - Le père Goriot ( 2ème partie )

Derrière cette grosse maison des faubourgs parisiens, faite de moellons et
Constituée de trois étages, vivaient en bonne intelligence des cochons, des poules
Et des lapins entourés de bois de chauffe servant l'hiver à donner du chaud
Aux hôtes de passage et payants un prix raisonnable les chambres que madame
S'était trouvée dans l'obligation de louer pour survivre malgré son grand âge.
Cette cour a une petite porte secondaire indépendante de l'entrée principale
De l'immeuble utilisée par la cuisinière pour y déposer entre autres choses
Ses poubelles pleines mais bien fermées afin d'éviter le désagrément
Des odeurs pestilentielles. Madame était arrivée à monter une entreprise
En exploitant sa pension de famille et pour cela, mettait à la disposition de tous
Son salon et sa salle à manger, pas du tout engageant et peu de gens
Y passaient de longues heures, en dehors des repas pris sur cette table ronde
En marbre pour l'essentiel et le reste en porcelaine orné de filets d'or.
Certains touristes du quartier de la montagne Sainte-Geneviève aiment
Ce côté rustique des maisons anciennes qu'ailleurs on dit de caractères.
Et pour rustique, les murs de la salle à manger l'étaient absolument,
Le bas était recouvert de lambris jaunis par le  temps et au-dessus,
Un papier peint des plus vieux faisait de la résistance malgré lui.
Evidemment pour décorer et donner de l'âme à ce lieu, la propriétaire
Y avait accroché des tableaux achetés quatre sous dans une brocante ou
Offerts par des clients généreux et bienveillants, sans omettre ces vases pleins
De fleurs artificielles posées négligemment sur le bord de la cheminée en pierre
Se trouvant au fond de la pièce. Mais le plus terrible dans tout ça,
Le plus difficile à supporter est cette odeur, la dure odeur des pensions.
Elle sent le renfermé, le moisi, le rance, elle pue l'hospice des vieux avec ce mélange
Des parfums de la teinture d'iode et des eaux de Cologne les plus ordinaires.
Curieusement, après avoir passé un moment dans cette salle à manger détestable,
Le salon, lui, devenait tout à coup supportable, vivable même.
Si un jour on eut le courage de peindre cette pièce, aujourd'hui il est impossible
D'en deviner la couleur d'origine tant la crasse a fait son travail, sans que cela
N'éveillât un quelconque soupçon d'incongruité de la part de madame, à louer
Ses services d'hospitalité dans un lieu aussi dégradé, aussi abandonné.
Des buffets gluants cachaient les ustensiles d'usage courant
Dont ces assiettes venues directement de la fabrique de Tournai.
Sur le dessus est rangé les serviettes trop souvent sales des pensionnaires,
Un baromètre et des gravures tiennent encore sur le mur par quelques clous
Récupérés dans les poubelles voisines, un poêle vert, une longue table
Couverte de toile cirée aussi vieille que sa propriétaire, et puis des chaises boiteuses,
Bref, vous l'avez compris, l'ensemble du lieu n'est pas beau à voir ni à vivre,
C'est la misère d'une radine comptant sans fin ses sous
Comme si elle en manquait...

Chapitre 86

Octave Mirbeau - Le jardin des Supplices ( 2ème partie )

Dans le cabaret, d'alcool plein jusqu'au coeur, mon sal rival continuait ses invectives,
Dévoilant ce qu'il fit jadis pour réussir dans la vie, c'est à dire, voler comme un vaurien.
À ses cris hystériques, la foule en redemandait, vénérant outrageusement cet homme,
Cet ex-ami devenu mon patron et d'une moralité des plus détestables, effrayante même.
 Devant tant de larcins commis, comment pouvais-je me faire valoir, moi qui,
Pour l'instant du moins, n'avais volé que des roudoudous et des malabars.
Lors d'une réunion extraordinaire rassemblant toutes sortes de gens,
Je fus hué par la salle toute entière pour avoir exprimé ma volonté de faire du nettoyage
Dans ce monde d'hommes déshonorant notre moralité par leurs agissements.
Pour avoir dit ce qu'en mon coeur il y avait de meilleur, on me jeta les pires insanités
À la figure et les coups vinrent ensuite achever votre serviteur défaillant.
Je m'en sortis avec six dents cassées et trois côtes dans un état pitoyable, et tout cela,
Je le devais au piston de mon dit ami pour un poste de spécialiste en betterave.
J'étais outré, on m'enfermait dans ce créneau avec obligation de n'en point sortir,
Et si par malheur je voulais tenter une ouverture en direction d'une élection, le préfet
Et d'autres fonctionnaires m'interdirent toute velléité de progrès à caractère politique.
En plus de ces gens de pouvoir, les journalistes aussi se mettaient à me lâcher
Au point d'éveiller en mon for intérieur un sentiment paranoïaque déjà bien installé
Dans mes entrailles et ce dès le premier jour de ma naissance.
Devais-je pour autant baisser la tête et ronger mon frein ? Non, j'allais à Paris,
Ville de tous les possibles, pour y faire un éclat au risque de tout perdre.
Je fus accueilli par mon souteneur de ministre qui me dit :
Mon cher, que veux-tu, je n'y peux pas grand chose à tes malheurs sinon les comprendre
Mais je ne suis pas le seul à décider la marche du monde et ... A ces mots,
Je sursautais fou de rage et faisant sauter une pile de dossiers à portée de main,
Et lui criais au visage : tu m'as trahi, toi, un ami, c'est ignoble !
Il essaya de me calmer en proférant son bla-bla-bla habituel, mais cette fois-ci
Je n'avais aucune intention de me laisser faire par ce bonhomme,
Ma décision était prise maintenant, j'allais passer au stade supérieur, me venger de lui.
Je vais dire au pays qui tu es, toi le ministre si respectable, si mielleux,
Imbécile, n'as-tu pas compris que je te tiens, que tu es fait comme un rat, 
Demain on saura tout sur toi et ta femme et toutes tes manigances...
Je laissais librement ma colère s'exprimer tant elle s'était retenue
Depuis mon installation au poste de responsable de la betterave,
Et lui, mon patron, rouge de honte, chercha à m'acheter à n'importe quel prix,
Et d'abord par des explications, il y avait un autre prétendant au poste de ministre
Que je convoitais, qu'il s'était révélé être un homme hors du commun par la ténacité,
L'énergie mise pour gagner, oui c'est ça, c'était un gagnant, et des gagnants il y en a peu.
Nous l'avons choisi pour avoir une nouvelle figure à montrer au peuple, pour le rassurer,
Surtout ces temps-ci, avec la crise, il nous faut cet homme, du moins provisoirement,
Tu dois le comprendre, provisoirement, c'est fâcheux pour toi,
Mais les intérêts du pays d'abord...

Chapitre 87

Léon Tolstoï - La mort d'Ivan Ilitch ( 2ème partie )

Bien que je fusse invité à une partie de cartes promettant d'être fort animée,
Mon destin m'appelait ailleurs. Madame Praskovia nous pria de prendre place
Dans la chambre du mort, car l'office allait commencer. Comment refuser ?
Mon ami Schwarz, lui, hésita entre accepter ou non cette invitation.
Mais moi, à peine dans la pièce, ne m'a-t-on pas fait valoir notre amitié ancienne
Auquel je me devais de répondre par un geste compatissant, une émotion même devait
Resortir de mon visage, ce qui fut le cas, au point de voir la Praskovia imiter ma peine.
Elle s'approcha de moi et me prit le bras pour me parler confidentiellement.
Nous jouerons plus tard aux cartes, pour l'heure, entrons dans mon salon et causons,
Fit-elle, tout en s'assoyant sur un divan, et moi sur un petit pouf par humilité.
À peine assis je regardais autour de moi et me revinrent des souvenirs du temps
Où Ivan Ilitch, vivant, m'avait demandé quelques conseils de décoration pour les murs.
Je me souviens bien de cette cretonne rose à feuillage vert, choisie ensemble,
Un samedi matin dans un magasin dont je ne me souviens ni l'endroit, ni le nom.
La veuve, toute de noir vêtue, installée en face de moi, qu'avait-elle à me dire ?
Tout en me posant cette question, je fixais son châle fait de dentelle noire
Qu'elle se devait de porter pour l'occasion et s'en servit pour essuyer ces larmes
Lui restant sur ses joues, preuve de l'amour qu'elle avait pour son mari Ivan,
Maintenant allongé mort dans la chambre voisine. L'atmosphère devenait lourde
Lorsqu'enfin un homme vint annoncer à la maîtresse de maison
Que l'emplacement de la tombe au cimetière allait coûter une certaine somme d'argent,
Elle s'arrêta de pleurer et me regarda dans les yeux, j'eus peur ! Elle dut le sentir,
M'invita à prendre une cigarette, puis s'occupa de régler ce problème,
Trouver l'endroit où on allait enterrer le mort et d'autres choses annexes liées à
Cet évènement pouvant survenir à chacun de nous et fort peu intéressantes.
- Aujourd'hui seule, je dois tout affronter en gardant la tête froide
Et ce décès ne doit en aucune façon m'abattre plus que de raison.
En fait, me fit-elle, j'ai quelque chose à vous demander.
Le pouf peu confortable m'obligeait à une certaine raideur, mais cela allait
Parfaitement avec la situation et je tendais l'oreille par politesse, par intérêt aussi.
Mon cher ami, si vous saviez comme il a souffert ses derniers jours, c'était atroce
De l'entendre crier pendant des heures sans interruption, trois jours et trois nuits
Interminables, à vous tuer une femme même toute pleine de bonne volonté.
Que pouvais-je répondre à cette plainte sinon quelques banalités du genre :
- Était-il conscient, qu'a-t-il dit à la fin ?
Le fait de l'avoir su souffrir à ce point-là, lui, les yeux grands ouverts sur sa propre fin,
Lui l'ami d'enfance, de l'adolescence et de la maturité, avec qui j'avais partagé
Des heures entières à jouer aux cartes et à parler sans réserve, m'angoissa maintenant,
Me terrifia. Je me mis à penser à ma propre mort. Trois jours et trois nuits,
Tant d'heures de calvaire pour rien, pire, pour mourir, pourquoi donc est-ce ainsi ?
Il fallait me ressaisir, et je me dis que le mort c'était lui, lui et pas moi.

Chapitre 88

Denis Diderot - Le Neveu de Rameau ( 2ème partie )

Cet homme, ce pauvre bougre n'était donc rien de moins que le neveu de Rameau,
Ce musicien célèbre à la cour du roi, mais aussi et surtout dans nos salles de concerts,
De spectacles, que tout le monde connait ou peut connaitre en consultant
L'Encyclopaedia Universalis, Wikipedia ou la Bnf tout simplement.
Entre lui et moi s'est établi un dialogue et je vais essayer de vous en donner
La teneur le mieux que je pourrais.
Lui : Mais que fais-tu là mon bonhomme, à la terrasse de ce café de racaille
Alors que tu devrais être en train de travailler pour le bien de l'humanité,
N'es-tu pas philosophe que je sache ?
Moi : Tu me fais rire, je suis un homme comme les autres et j'ai besoin
D'un minimum de contacts avec mes semblables dans ces endroits ordinaires
À les regarder vivre, jouer aux cartes, aux dames où aux échecs,
Car je ne peux rester cloitré chez moi, enfermé à double tour...
Lui : Bah ! en dehors des messieurs Légal et Hilidor, le reste n'y entend rien aux pions.
Moi : Tu en oublies d'autres, mon cher ami.
Lui : Bof ! ils jouent comme ils ont appris à jouer, ils ne font que mimer, singer,
Comme ces acteurs de la Comédie Française du trottoir d'en face.
 Moi : Oh comme tu es durs avec les hommes, tous ne peuvent être nés géniaux.
Lui : Certes mon capitaine, mais au jeu comme en art, la médiocrité est insupportable.
 Moi : Je veux bien être d'accord avec toi, mais par faiblesse seulement,
Car pour faire un homme exceptionnel, il en faut des milliers autour. Sinon, toi,
Comment vas-tu, voilà une éternité que je ne t'ai vu rôder dans les parages,
Que fais-tu de beau ?
Lui : Ce que font tous les autres hommes, rien de plus, rien de moins, je fais du bien,
Je fais du mal, comme tout un chacun je mange quand je trouve à manger, je bois pour
Apaiser ma soif, toujours à me torturer l'âme tant le besoin d'alcool
Dépasse l'entendement. Et puis, et puis, je me suis rasé la barbe, pour faire propre.
Moi : Elle te faisait pourtant un air d'homme sage...
Lui : Ouai ! Je ne sais pas, en photo peut-être cela rendrait quelque chose de bien ?
Moi : Un côté Jules César, homme de glaive et de sang, un Socrate, un Rembrand.
Lui : Non, trop bien pour moi, non je me verrai mieux en chien galeux,
En araignée tentaculaire, je ne suis qu'un effronté, un pique-assiette.
Moi : Et ta santé comment va-t-elle ?
Lui : Comment veux-tu qu'elle aille, couci-couça, un jour bien, un jour mal,
Mais aujourd'hui, elle ne va pas terrible en fait.
Moi : Pourtant ta mine est resplendissante et ton ventre a l'air bien rempli.
Lui : J'ai un problème avec l'humeur, elle me fait grossir, alors que pour mon oncle,
Elle lui coupe l'appétit et le bloque en tout.
Moi : Justement, ton oncle Rameau, le vois-tu quelquefois ?
Lui : oui, passer dans la rue.
Moi : Comment, riche comme il est, ne te donne-t-il pas un peu de sa richesse ?
Lui : C'est un homme particulier, bizarre... Les artistes ne pensent qu'à eux,
Le reste du monde peut crever la gueule ouverte, ils s'en foutent,
Voilà la vérité et même sa fille et sa femme peuvent mourir,
Pourvu que rien ne le dérange, le sale homme !

Chapitre 89

Marivaux - La vie de Marianne ( 2ème partie )

Jadis donc, mon corps de jeune femme attirait les hommes au point de leur faire avaler
Toutes mes sornettes et je pouvais à loisir donner libre cours à mes divagations
Sans jamais voir l'un d'eux marquer de l'indifférence ou de la contradiction,
Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui et la cause, ma chère amie,
N'est rien d'autre que mon âge. Je n'ai plus vingt ans, mais j'ai vécue,
Et si de ces moments maintenant à tout jamais morts vous voulez en faire un livre
Je ne peux en aucune façon vous le refuser, à ce travail jouissif nous éprouverons,
 N'en doutons pas un instant, plus de plaisir que de nostalgie.
Par contre, si je dévoile mes secrets les plus intimes, je vous demande
De ne jamais dire à personne, m'entendez-vous, à personne,
Qui se cache derrière cette confession.
Longtemps je ne sus de quel type de famille j'étais issu. À l'âge de trois ans,
Dans une voiture allant à Bordeaux, des voyous l'avaient investi pour tuer et voler
 La plus grande partie des gens à l'intérieur, mais le destin protégea deux individus,
Un curé et moi-même. Rapidement je fus seule, l'autre ayant disparu de peur,
Me laissant crier sous le corps d'une dame morte, c'était affreux, épouvantable.
Je restais coincée entre la portière et cette morte pendant un certain temps,
Ce qui me permit de regarder deux femmes à l'intérieur du carrosse et me suis demandé,
Plus tard, qui d'entre elles avait été ma mère. L'une était jeune,
Belle et à l'évidence très riche, l'autre vieille, moche et pauvre à faire pleurer de honte.
On jugea par mes habits que la première était l'élue,
L'autre n'étant qu'une simple femme de chambre.
En dehors des deux survivants dont je vous ai parlé, il y eut, je l'avais oublié,
Un troisième individu, le cavalier de la voiture, blessé, mais ayant pu cahin-caha
S'en aller dans les champs pour mourir dans un village où il cracha
Juste avant son dernier souffle, de quoi il en retournait, et je fus sauvée grâce au ciel.
Que Dieu ait son âme et mes remerciements. Mais enfin ce ne fut pas si simple,
Parmi les secours, certains ne voulaient pas se mêler de ce qui ne les regardait pas,
Heureusement, je le sais maintenant, un homme ému de compassion pour moi,
Me retira de ce carnage avec difficulté tant j'étais petite et toute rouge de sang,
Du sang de cette dame dont le visage était collé au mien depuis le début
De cette épouvantable aventure. Après cela, qu'allaient-ils faire de moi ?
Mes sauveurs, courageux comme sont les hommes, me jetèrent entre les mains
D'un pauvre malheureux passant par là et n'ayant rien demandé à personne.
On chercha un curé, pas celui qui avait fui, mais un autre plus sérieux
Et qui voulut bien prendre soin de ma personne. On trouva la soeur d'un curé,
Bonne patte, pieuse même, qui me prit dans ses bras en disant
Qu'elle passerait le paquet à son frère. D'ailleurs, on notifia tout ça chez le notaire,
Afin de ne pas avoir d'embrouilles par la suite, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
C'est de la soeur de ce curé que je tiens ce discours qui a l'air de vous intéresser tant...

Chapitre 90

Marcel Aymé - Le passe-muraille ( 2ème partie )

Le nouveau sous-chef voulut tout réformer dans notre service,
Trop tranquille à ses yeux, et ce depuis la nuit des temps, mais surtout il voulait
Mettre des bâtons dans les roues à cet employé ayant pris ses aises depuis vingt ans.
Prenons un exemple, il commençait toujours ses lettres par une formule fort classique,
Mais l'autre ne l'entendait pas de cette oreille, il voulait la remplacer par une autre
Plus américanisée... Rien n'y fit, l'ancienne formule revenait spontanément
Et il n'était pas question pour l'ancien de faire un effort,
Ce qui valut l'inimitié grandissante du sous-chef à l'égard de son inférieur,
Qui trouvait l'atmosphère du ministère pesante au point que le matin, il se rendait
À son bureau avec appréhension et le soir avait du mal à trouver le sommeil.
La volonté du nouveau était ferme, il ne voulait lâcher prise en aucune façon
Et sur rien, alors il mit l'ancien au placard, comme souvent on procède
Devant les récalcitrants. Peut-être pas un placard, mais un p'tit réduit de rien du tout.
Pour y accéder, dans le couloir, il y avait une petite porte
Avec l'inscription suivante: débarras. Notre héros avait accepté cette humiliante
Situation sans précédent dans toute l'histoire de l'administration, et pour se calmer
Tous les jours il lisait le journal, la rubrique des faits divers plus précisément,
À chaque crime, il voyait son sous-chef en victime...
Transfert, dirait Freud ou Lacan, mais laissons la psychanalyse tranquille pour l'instant,
Et continuons cette histoire qui a l'air de vous captiver.
Un jour, le chef fit irruption dans ce cagibi et se mit à beugler, à traiter l'employé
De cancrelat routinier pour avoir formulé ses lettres administratives
Comme à l'accoutumée et lui jeta son travail froissé à la figure.
À ces mots, l'autre se retint, eut chaud, très chaud,
Mais se décida à préparer une vengeance exceptionnelle et bien méritée.
Comme vous le savez, notre homme avait un pouvoir, il pouvait traverser les murs
Sans que personne ne s'en rende compte. Ce qu'il fit en entrant la tête la première
Dans le bureau de son persécuteur assis à sa table de travail corrigeant comme
Un vulgaire professeur, les virgules mal placées et les fautes d'orthographe
De ses sous-fifres, lorsqu'il entendit tousser dans son bureau,
Levant les yeux, il découvrit la tête de son subordonné collé au mur,
Et cette tête était vivante et lui jetait un air mauvais, un air de haine.
Pire, elle se mit à parler. - Monsieur, dit-elle, vous êtes un voyou, un salaud.
Qui peut imaginer qu'une telle chose puisse arriver dans la vie réelle ?
Et bien cela fut, là, dans ce bureau du sous-chef de notre ami Dutilleux.
Béant d'horreur, M. Lécuyer ne pouvait détacher les yeux de cette apparition.
Fou de rage, il alla dans le réduit du coupable et vérifia que tout cela
N'était qu'un cauchemarv pour calmer son angoisse. Il vit alors l'employé,
Paisiblement installé à sa table, un porte-plume à la main en train de travailler.
Déçu, il regagna son bureau, mais à peine assis, la tête réapparut sur le mur et
Se remit à vociférer ces mots : - Monsieur, vous êtes un voyou, un salaud.
Au cours de cette seule journée, la tête redoutée apparut vingt-trois fois et,
Les jours suivants, à la même cadence.

Chapitre 91

Julien Green - Léviathan ( 2ème partie )

À la devanture de la blanchisserie, on pouvait y voir cinq ou six chemises d'hommes,
Posées délicatement sur des cintres, derrière lesquelles
Un rideau épais cachait l'intérieur de la boutique.
Parfois un visage apparaissait regardant la rue, puis disparaissait subrepticement.
Une fois, je vis la porte s'ouvrir et entendis une voix aiguë crier des mots inaudibles
Accompagnés de rires provenant de la pièce en question. Ces bruits me troublèrent
Au point d'en avoir une bouffée de chaleur rendant mon visage rouge et malgré cela,
Installé dans un bistrot, je m'approchais de la vitrine, pour deviner ce qui se passait
À l'intérieur de la blanchisserie, seulement, tout se brouilla devant mes yeux,
Lorsque je vis un drap pendu à une corde et un bras nu de femme fermer la porte.
Je baissais la tête et portais mes lèvres sur la tasse de café,
Mes pensées floues s'en allaient loin d'ici, et je me sentis tout à coup vieillir.
Pour échapper à l'angoisse, je me levais, payais ma boisson
Et me mis à marcher de long en large dans la salle.
J'entendis autour de moi les gens parler des dames d'en face, je tendis l'oreille
On me proposa de m'en dire plus si je le voulais, le garçon, voyant mon intérêt
Sur la chose et pensant aussi probablement au pourboire qu'il pourrait tirer
De telles confidences, me dit : la brune, l'ainée, méfiez-vous en,
C'est une mauvaise fille, une voleuse. En dehors d'elle, il y a l'autre
Et puis la petite. Est-ce elle l'élue de votre coeur ? ajouta-t-il en riant aux éclats.
Je le regardais froidement et il comprit qu'il était sur une mauvaise piste,
Je lui demandais le nom de la troisième. Angèle, me dit-il, sa mère est morte l'an passé.
J'attendis encore, elle sortit de la boutique, regardant vers ici pour voir si j'y étais,
Oui j'y étais, je l'attendais avec impatience.
Je sorti puis la suivi, mais pas de trop près pour ne pas nous faire remarquer.
Mon regard fut happé par la nudité de ses bras et de son cou, ma proximité lui fit dire :
- Prenez de la distance, soyons discrets. J'obtempérais dans le silence, pourtant
Un feu m'animait, tant mon désir d'être auprès d'elle me tenaillait.
Je la laissais avancer un peu, mais j'eus peur tout à coup qu'elle courre et me fuit.
Au lieu d'aller à sa poursuite, je pus me maîtriser en restant sur place quelques secondes.
Une pensée singulière me vint. Et si je retournais tout tranquillement chez moi,
Laissant cette jeune fille aller où bon lui semblera et regagner ma chambre tristement.
Je fus troublé par ce retour en arrière de mon âme par rapport à mon projet,
Par ce conflit entre tout abandonner ou persister dans mon désir.
Mais pourquoi donc suis-je ainsi ? Et puis-je vraiment aller contre mon destin ?
Voilà les questions que je me posais à ce moment là, planté sur le trottoir de cette rue
Alors que peut-être cette fille m'attendait impatiemment à cent mètres de là.
Curieusement, j'eus l'impression de me réveiller d'un long cauchemar, mais maintenant
Je devais rattraper le retard et marcher plus vite pour ne pas la perdre.
Je m'approchais enfin d'elle et bien que notre rendez-vous était à la passerelle,
Je ne pus attendre plus longtemps pour lui adresser la parole.
Elle parut mécontente : - Vous méritez que je m'en aille...

Chapitre 92

Rétif de la Bretonne - Les nuits de Paris ( 2ème partie )

Depuis vingt ans, j'écris pour mon bien, mais aussi et surtout pour celui de
L'humanité toute entière, car je suis un homme généreux, et cela me guide assurément.
Qui m'aiment me suivent, les autres, mes détracteurs, qu'ils aillent au diable,
Ce ne sont que des faquins, des littérateurs tout juste bons à dire et faire le mal,
À critiquer tout le monde, plutôt qu'à créer et à être utile aux autres.
Moi, je considère mon oeuvre comme la seule ayant du répondant, des tripes,
Je suis fier de mon travail, de mes points de vues et de mes projets.
 Pour toi qui a maintenant tes yeux fixés sur ces mots, j'écris ces phrases,
Je veux être ton ami pour te dire des choses essentielles que tu n'as jamais entendues
Nulle part, des choses secrètes, et non te distraire avec des balivernes.
Mes chers amis je vais vous montrer les abus, les vices, les crimes des vicieux,
Des coupables, des salauds, la gangrène à l'action sur leurs victimes que nous sommes ,
Vous et moi qui n'avons jamais fait de mal à une mouche.
Je vais vous montrer ces filles de joie, ces souteneurs voyous,
Ces tenanciers de bordels avec leurs flics, leurs escrocs, leurs voleurs,
Vraiment vous en aurez pour votre argent ! Je te montrerais aussi la facette noble
De ce que je suis au plus profond de moi : moraliste et philosophe.
Je dois te dire, oh toi mon cher lecteur, que tu as à faire à un gars comblé,
 J'ai une femme, des enfants, de la famille autour de moi, je ne suis pas seul au monde.
Mais s'il me tombait sur la tête une tonne de malheur et que plus rien, plus personne,
Ne soit pas là lorsque je rentre à la maison, je souffrirais beaucoup,
Mais je garderai la tête froide et ne me suiciderai pas, je philosopherai.
Et pour cela j'utiliserai mes propres concepts répertoriés dans un livre non édité encore,
Car les maisons d'édition, vous savez ce que c'est, des commerçants, des commerçants.
Là dedans j'y faisais l'analyse de comment nous fonctionnons précisément
Et nous aurons, mes chers amis, tout le loisir ici d'éclairer nos lanternes
Sur les ressorts du coeur humain, du mien, et donc du votre aussi...
Le monde littéraire n'est pas beau à voir, et à le fréquenter c'est pire, on y consomme
Toute son énergie, il n'y a rien à prendre là-dedans, je vous l'assure.
Pourquoi vous dis-je ça ? C'est qu'au fond ces gens-là monopolisent tout,
Empochent toutes les royalties disponibles sur le marché, alors que les artistes,
Les vrais artistes comme moi restent dans la misère et dans l'ombre de ces imbéciles.
En lisant ce livre, vous saurez ce qu'est le vrai travail d'un homme engagé
Dans le royaume de la création et à cent lieues des facéties de ces compilateurs.  
Voilà quelles étaient mes pensées, une belle nuit d'été, assis à la pointe de
L'Ile Saint-Louis, je réfléchissais, attendant le petit matin.
Et lorsqu'il vint, je rentrai chez moi et dormi quelques heures
Avant d'aller travailler le reste de la journée pour gagner mon pain quotidien.

Chapitre 93

Hermann Hesse - Le curiste ( 2ème partie )

 Dans cette ville de cure faite pour aller mieux, du moins pas plus mal qu'avant,
A la vue de tous ces handicapés de longue date et souffrant mille fois plus que moi,
Je me sentis revigoré de me voir beaucoup moins diminué que la moyenne,
Mes symptômes ne faisant que commencer. Allaient-ils évoluer, s'aggraver au point
De leur ressembler, voilà la question à poser au médecin au premier rendez-vous,
Bien qu'il verra en moi un modèle exemplaire pouvant guérir en une saison.
Installé à la terrasse de mon hôtel je passais mon temps à regarder avec sympathie,
Avec empathie pourrais-je même avancer, ces curistes venant
Au moins une fois l'an profiter de ce moment exceptionnel où l'on s'occupe de vous
Du matin au soir et à les voir, je ne sais pourquoi, mon moral était au beau fixe.
Je vis passer devant moi une vieille femme oubliant ses infirmités et faisant
Comme si elle avait la souplesse de ses vingt ans. Ses gestes, ses mouvements
Avaient l'amplitude des danseuses, peut-être l'était-elle jadis. Seulement avec le temps
Elle avait pris du poids et ressemblait maintenant à une baleine. Par rapport à elle,
J'étais Merce Cunningham et Béjart à la fois et je louais le ciel d'être le plus beau,
Le plus en forme de cette ville de Baden, je ne regrettais pas d'avoir accepté
Cette solution thérapeutique à mes problèmes de sciatique et de goutte,
C'était une bonne idée et d'ailleurs dans l'ensemble depuis mon arrivée,
Toutes ces souffrances étaient au repos. A quoi était dû ce calme ?
Je ne sais comment analyser mes sentiments réels, je me rends bien compte
De mon ambivalence, de ces ombres contradictoires jouant dans mon âme,
Et puis cette femme, cette baleine, comment avait-elle pu en arriver à ça ?
Ces premiers instants passés ici furent bons et optimistes et
Vous le ressentez bien vous-même en lisant ces premières lignes,
 J'éprouvais une certaine euphorie en ce milieu, et à ce moment-là de mon existence.
Mais comme je vous l'ai dit plus haut, l'âme n'est pas facile à maîtriser,
Elle peut en permanence vous perturber, vous faire douter de tout et même du meilleur.
 Lorsqu'elle survient, nous n'aimons pas écouter cette voix raisonnable, car en fait,
Elle est la voix de la raison par excellence, qui, discrètement, me soufflait à l'oreille
Mon erreur, je me fourvoyais dans cette concupiscence devant le malheur des autres,
Moi l'écrivain boiteux se comparant honteusement
À tous ces éclopés, raides, difformes, peu ragoutants dans l'ensemble.
Ce comportement misérable m'empêchait à la vérité de me regarder.
J'étais le plus jeune, le plus droit, le plus robuste,
Du moins c'était mon impression. J'excluais sans m'en rendre compte
Tous ceux pouvant concurrencer mon égo, les gens ordinaires de la ville,
Les touristes de passage, mais pas les curistes, pas les frères.
 Néanmoins, les jours suivants mon arrivée, je vis certaines personnes souffrant
De sciatique ou de la goutte comme moi et pouvant marcher sans boiter.
Cela refroidit mon enthousiasme originel, et avec ma canne et mes boitillements,
Je me sentis affreusement, banalement rejoindre le lot commun des gens d'ici.

Chapitre 94

Daniel Defoe - Journal de l'Année de la Peste ( 2ème partie )

À l'évidence, le nombre de morts progressait maintenant
Et devenait véritablement effrayant, mais heureusement,
Nous eûmes un hiver rigoureux, et le froid conserva plus longtemps en vie
Ceux dont le verdict de mort était des plus certains. Alors,
On a tous pensé l'épidémie terminée, sauf à Saint-Gilles où les malades continuaient
À mourir fâcheusement. On avait parlé de la peste pour certains d'entre eux,
La peste de la peste ! ce mot nous angoissa tous, d'autant que l'hiver
Ne pouvait durer indéfiniment, le printemps, l'été et la chaleur allaient venir
Et donc la maladie devenir plus ravageuse encore dans toute la région.
Pourtant lors d'une semaine probablement bénit des Dieux,
Il y eut moins de décès qu'à l'accoutumée et nous avons à nouveau
Voulu croire à la décroissance de cette catastrophe. Mais la semaine suivante,
Elle repartit de plus belle, les statistiques faisaient peur, elle confirmaient
L'extension du mal aux communes voisines. Certains même, déménagèrent pour éviter
D'être pris, seulement, étant déjà contaminés, ils emportaient avec eux, là où ils allaient,
Les germes tueurs, et gangrenèrent d'autres autour d'eux.
On était au début du mois de mai, le soleil réapparaissait et l'espoir de voir
Le bout du tunnel persistait dans nos esprits malgré tout. On voyait les morts
Se concentrer principalement dans un endroit précis du pays et certains pensèrent même,
Que si tous mouraient là-bas, après, on en aurait fini avec cette sale affaire...
Chaque jour nous écoutions les informations et surtout la rubrique des chiffres de morts
Et en effet, c'est bien à Saint-Gilles que ça se passait particulièrement,
Ailleurs, l'un dans l'autre, c'était vivable. Mais la vérité très vite nous sauta aux yeux
Et nous ne pouvions plus ne pas la regarder en face, la peste avait envahi maintenant
Tout le pays sans exception et il n'était plus question de mentir, ni à soi-même,
Ni à la population de la situation des plus effrayantes qu'il soit.
La contagion avait atteint un point de non-retour, à Saint-Gilles elle était partout
Dans les rues et les familles. Certains, pour atténuer la panique,
Diminuaient le nombre de morts, trichaient sur le nom de la maladie des disparus,
Mais ces sparadraps n'y firent rien, et tous nous comprirent ce qu'il nous arrivait.
Les chroniqueurs toujours bienveillants avec la population brossaient chaque semaine,
Dans les moindres détails, un tableau récapitulatif des emportés pour toujours.
La gendarmerie mit son nez dans ces chiffres et dévoila quelques dysfonctionnements.
Mais tout cela n'était que bagatelle à côté de ce qui allait advenir.
Nous étions en plein été, il faisait chaud, très chaud, et un symptôme nouveau
Était apparu, les dents se mirent à enfler et tous ces malades
Ne pouvaient plus cacher leur contamination à personne et très vite
Ils furent traités horriblement par tous comme des lépreux.