Suite 3ème partie
Chapitre 95
Marcel Proust - Combray ( 3ème partie ) ----> Version audio
<----
C'était l'été. Dans ma chambre le soleil entrait pour
mon bonheur
Et celui de mes sens toujours en éveil sauf lorsqu'ils étaient
dérangés
Par ma grand-mère voulant aller faire un p'tit tour dans le jardin,
pour prendre
L'air et dérouiller ses pauvres jambes de vieille dame. J'y allais
de bon coeur
Un livre à la main et la laissant seule un moment, je m'abritais
dans
Une petite resserre me protégeant du monde dans laquelle j'étais,
et puis aussi,
Du dehors, je ne voulais à aucun prix me défaire du contenu
de mon livre,
Des personnages, des situations du roman en cour de lecture. Il m'arrivait
De trouver à la librairie-papeterie de Combray un titre conseillé
par mes professeurs
Et là, mon excitation n'en était que plus exacerbée,
de l'avoir trouvé
Dans notre petite ville, plutôt que dans la bibliothèque familiale.
Françoise disait : les personnages de vos livres ne sont pas " réels
".
Certes, et à ces mots que répondre ?
Mais ils éveillent en nous des sentiments bien réels, eux,
dans la mesure où
Ils existent tout autant dans notre vie quotidienne. Et d'ailleurs,
Comment percevoir dans nos sentiments la part de confusion de celle de
la clarté,
Même si l'on connait l'homme un tant soit peu ?
Et que se passe-t-il dans l'appareil de nos émotions, de nos sentiments,
Sinon qu'ils ont la possibilité de se réveiller à
tout moment par un mot, une phrase,
Un personnage faisant tilt dans ce capharnaüm toujours près
à tout et surtout,
Surtout à n'importe quoi. Les évènements extérieurs
deviennent alors
Les alibis maîtres à notre potentialité à créer
en permanence de jour comme de nuit,
Ainsi l'écrivain, cet inventeur éphémère, devient
un amant pénétrant notre âme
Par petites touches comme le ferait un peintre impressionniste... Nous
devons
Contre notre gré, par le truchement de ces mots imposés sur
du papier imprimé,
Les ingérer comme des cannibales et les transformer naturellement
En nourriture pour survivre. Alors, la question se pose de savoir
Si l'on peut vivre sans l'action permanente de notre imagination ? Si par
hasard,
Vous voulez mon avis, je vous le donne tout de go : cela est impossible,
Nous en mourrons tristement et immédiatement.
C'est bien donc à l'intérieur de nous que les choses se passent,
les émotions
Sont décuplées, déréglées comme dans
un rêve, un peu moins peut-être,
En quelques instants, nous vivons mille choses qu'il nous faudrait des
années
Pour effleurer dans ce fameux réel de Françoise, pour en
acquérir l'expérience.
Et puis, il y a ces lieux dont j'ai parlé déjà, ces
lieux dont nos songes en font
Leur théâtre, au service de nos personnages secrets, pour
des raisons obscures et
Difficilement reconnaissables, mais ayant une force d'imprégnation
inouïe
Tout comme ce paysage du jardin de Combray, de ma chambre à coucher,
Que tout le monde connaît et où je vis la plus grande
partie de mes jours.
Là, il m'arrivait d'avoir des visions m'obsédant de longs
moments,
Revenant régulièrement me donner un peu de nostalgie,
Me faire rêver d'un autre pays, d'une femme qui m'aurait aimé,
une mère qui sait,
Des grappes de violettes dans les bras pour son petit Marcel,
Un autre pays semblable à notre pays...
Chapitre 96
Franz Kafka - Lettre au père ( 3ème
partie ) ----> Version audio <----
Tu nous élevas, certes, mais enfants, avons-nous d'autres choix
que d'être élevés ?
Père, quelque part, tu nous as castrés, du moins en ce qui
me concerne,
Même devenu grand, je suis resté un enfant.
Si tu as eu une vie difficile, la nôtre, bien que plus confortable,
n'en était
Pas meilleure, et cela de ton fait, tu te vengeais sur nous de tous tes
malheurs passés.
Bien sûr, j'aurai pu vivre les choses autrement, ne pas être
contre toi en permanence,
Mais toi, qu'as-tu fait pour m'aider ? Tu nous donnais à manger
la rage au coeur,
Méchament pour nous culpabiliser, nous transformer en pauvres mendiants.
Alors, comprends-le maintenant, je n'ai eu de cesse de te fuir à
tous moments,
En tous lieux, à commencer par ton magasin que j'aimai pourtant,
À le voir toujours animé de monde, auquel j'avais plaisir
à être utile parfois,
À te voir aussi agir si adroitement avec tes clients pour arriver
À tes fins de commerçant. Rien que ta façon de faire
un paquet
Était un spectacle à lui tout seul, et toute cette vie eut
été un bonheur pour moi
S'il n'y avait eu tout ce qui entravait cette joie, je parle
De cette frayeur permanente vécue en mon corps malade de toi.
Je souffrais et j'avais honte du comportement de mon propre père
vis à vis
De son personnel, et même si partout c'était la règle
d'être dur
En pareille circonstance, moi, je voyais ça comme la pire des médiocrités.
Tu criais, tu criais sur les autres, de la même façon qu'on
a crié sur moi plus tard,
Mais enfant, je ne savais pas ce qui se passait en dehors de chez nous,
Je ne savais pas que c'était la règle de crier, de traiter
les autres comme des chiens,
Parce qu'on les paye à la fin du mois... Et toi, diable, tu ne faisais
pas que crier,
Tu pestais, tu te déchaînais de rage avec violence, ça
me rendait plus petit que j'étais,
Je devenais alors une mouche, un microbe minuscule, un rien du tout.
Mais d'où te venait donc cette énergie à faire le
mal, à jeter à la figure
D'un tel ou d'une telle, un coupon mal placé, un travail mal fait
à tes yeux.
Si Dieu existe, pourquoi te laissait-il agir de la sorte sans te foudroyer
?
Quelle injustice, quel scandale ! J'aurais dû, au moins une fois,
te mordre à la jambe,
Te faire saigner le sang mauvais en toi accumulé depuis le jour
de ta naissance.
Va, chien malade, godillot troué, crève la gueule ouverte,
Tu n'as su être qu'un ennemi pour tous, et ça, crois-moi,
je n'en suis pas fier.
Dans le magasin, je pris conscience de ton injustice vis-à-vis des
autres,
Je pris conscience d'une culpabilité accumulée en moi
Et dont je souffrais sans rien dire.
Tes ouvriers étaient pour la majorité des étrangers,
et alors ils tremblaient de peur,
Non seulement de toi en tant que personne, mais aussi parcequ'en les employant,
Tu les mettais un peu à l'abri d'être mis à la porte
de notre pays.
Par ce contrat implicite entre vous, tu te prenais le droit de les terroriser
tous,
Tu en avais le pouvoir et tu en abusais sans retenue, ni pudeur.
Et ce n'était rien au regard de ton comportement
À l'égard de ton propre fils...
Chapitre 97
Georges Perec - L'homme qui dort ( 3ème partie
) ----> Version audio <----
Sans écrire, tu es un poète, rêvant avec des mots.
Harmonieusement,
Tu entends des bruits provenant d'une nature loin de Paris, c'est la campagne,
Les oiseaux piaillent, les arbres frémissent, tu es heureux, là,
loin du bruit,
Loin des hommes et de tout ce qu'il y a à faire pour survivre...
Tu te laisses aller, tu es allongé sur l'herbe, tu regardes, tu
ne fais que cela,
Autour de toi il ne se passe rien sinon le temps tournant sans relâche,
Sans pendule, sans réactions de ta part. Rien. Il ne se passe rien
ni dans ta tête,
Ni dans ton corps, tes yeux sont ouverts sur cet arbre, planté ici
depuis toujours,
Tu le connais bien, il t'a vu grandir. Tu as l'impression de l'aimer
Pour sa ténacité à tenir debout inexorablement, tu
voudrais être comme lui,
Indifférent à tout, il vit tout simplement, saison après
saison.
Tu imagines ses racines, les devines en observant le tronc, les branches,
les feuilles,
Tu l'étudies en peintre du regard, sans toile ni couleurs, tu détailles
les contours
De ces lignes offertes, de cette nature si parfaite, tu en élabores
des listes sans fin,
Car un arbre c'est bien plus qu'un arbre... Tu aimerais lui ressembler,
Tenir bien droit comme lui, la tête au vent et aux difficultés
de ce monde,
Mais tu n'es pas un arbre et cela te désole, t'écroule dans
ton lit.
Tu n'es pas à l'école non plus, pourtant tu vois des bons
points calmant ton désir
De reconnaissance sous tes airs d'eau qui dort au fond de petits sentiers.
Tu regardes toujours cet arbre, il t'impressionne au point de rester debout
Envers et contre tout, tu aimerais être lui avec sa peau d'éléphant,
Ses bras de danseurs et ses doigts d'enfants. Tu le regardes,
Tu voudrais être transparent, invisible, pas être comme un
chien
Toujours à vouloir qu'on joue avec...
Les hommes ne te sont jamais tout à fait indifférents, c'est
pourquoi tu les évites,
Pour ne pas avoir envie à commercer avec eux, avoir un vague début
relationnel...
L'arbre ne te demande rien, il est même probable qu'il ne te voit
pas,
Ton rêve à toi est d'être son clone, un point c'est
tout !
Ta distance vis-à-vis des hommes peut s'expliquer, mais tu n'as
pas le courage
D'y aller voir en quoi ils sont la cause de ton mal de vivre,
Peut-être n'en as-tu pas la compétence non plus... Et puis,
il y en a trop
Là dedans, ça boue, ça déborde tant il y a
de tentations illusoires, de propositions
Inutiles et dérisoires à tes yeux ouverts sur ce monde en
décrépitude,
De ces enfermements identiques pour tous, mais la majorité se tait
Afin de continuer coute que coute cette route en dérive dont Marx
ton ami
À longtemps fait ses choux gras dans Le Capital que personne n'a
lu.
C'est une machine infernale à produire, à broyer, à
engloutir la masse humaine
Sans relâche, ni le Sabbat, ni le Dimanche.
Chapitre 98
Witold Gombrowicz - Ferdydurke ( 3ème
partie ) ----> Version audio <----
On m'amena à l'école pour m'asseoir à écouter
un professeur enseigner
Tout ce qu'il faut savoir dans le bon sens, pas autrement. J'écoutais
séant,
Mon cul d'enfant posé, assis au service des bonnes volontés
de mon supérieur
Lorsqu'il m'annonça la nouvelle, j'allais m'installer à l'école
de Mr le Directeur,
En 6e, pour combler mes lacunes de petit cul, a-t-il précisé,
Puis il a ajouté je ne sais pas pourquoi ces mots bizarres :
Il n'y aurait pas d'écoles sans élèves, et pas d'élèves
sans écoles.
On voulait donc me voir aller absolument dans cet établissement
là, fait
Pour les gars de mon âge, pas pour d'autres. Cet homme me remit mon
manteau,
M'emmena par la main pour sortir de là où on était.
Je le suivis et marchais
Le plus vite possible, car il avait de grandes jambes et moi,
Je ne pouvais rien faire d'autre, ni réagir, ni me révolter,
ni fuir.
J'étais paralysé, happé par cet homme ne me voulant
que du bien et marmonnant
À l'enfant que j'étais de montrer mon nez de blondinet, hé,
hé, hé ...
Une dame au petit chien nous croisa, le chien se jeta sur mon homme
Qui poussa un cri strident dans la rue, où nous étions tous
des acteurs involontaires
D'une situation digne du théâtre de Shakespeare. Le chien
lâcha prise
Et nous repartîmes je ne savais où. Au bout d'un moment,
Nous voilà devant une bâtisse et malgré mes pleurs
incessants,
Il me fit entrer à l'intérieur en utilisant la force, me
disant que c'était
L'école dont il m'avait parlé, celle de Monsieur le Directeur.
Bon, dans la cour,
C'était la récréation, il y avait de tous les âges
et ils mangeaient
Du pain beurre confiture sous les regards de leurs parents assis
De l'autre côté de la scène. Mon persécuteur
avait l'air d'apprécier
Cette atmosphère de jeunes adolescents si chauds à ses yeux,
pas aux miens :
J'avais terriblement froid. Des adultes s'approchèrent de nous respectueusement,
Respectant surtout l'homme avec moi probablement pour sa haute taille
Et son culot à me présenter au professeur en chef de l'établissement
Pour m'y inscrire en priorité avant tout le monde. On me regarda,
je dis bonjour,
Et on me jeta dans la cour comme un ange dans une cage de loups.
Traitreusement, je baissai l'échine sans mots dire. Tout d'abord,
un vieil enseignant
Me caressa la tête tendrement pour me mettre au parfum de la maison,
Me faire marcher en rond comme tous ces salopards de gosses dont j'ai horreur.
On les matera tous, jura le professeur à la tête d'une pomme
de terre bien tendre,
On en fera des bons petits mignons, bien obéissants, et tout, et
tout, et tout...
Chapitre 99
Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray ( 3ème
partie )----> Version audio <----
En vous montrant ce tableau, j'aurai l'impression d'être plus que
nu,
Et même si je suis un poète, pour un poème, je ne me
prostituerai pas,
Je garde pour moi ma vie personnelle, en aucune façon elle ne peut
intervenir
Dans mon oeuvre, seule me guide la beauté dans sa splendeur. Ce
portrait de
Dorian Gray, je le garde pour moi et personne jamais ne pourra le voir.
Toutefois, je peux vous assurer d'une vérité : j'ai l'affection
de mon modèle
En retour de mon admiration pour lui, nous aimons être ensemble
Pendant des heures dans mon atelier, mais il est vrai, parfois il fait
l'enfant,
Il est capricieux comme tous les jeunes hommes et me fait de la peine...
Peut-être aussi je vieillis et cette différence d'âge
entre nous
Me dévore profondément sans m'en rendre compte vraiment.
La beauté ne dure qu'un temps, par contre le reste, tout le reste,
L'art, la culture, est à tout jamais inscrit en nous jusque dans
nos rides.
Nous accumulons tant de choses pour ne pas paraître idiots,
Et si nous sommes trop parfaitement informés de tout, notre tête
ressemble
À un bric-à-brac épouvantable. Un jour probablement
je me lasserai
De ses traits d'adolescents, je les trouverai moins frais dans un premier
temps,
Puis ensuite ils m'insupporteront, et à ce moment-là, ce
sera un jour de deuil.
J'aurai cru aimer, et en fait, qu'ai-je donc fait ?
Non, non, cela ne peut arriver, mon amour est inébranlable
Et si certains pensent le contraire, je m'en fous, m'en contre fous comme
personne.
Dans mon jardin, j'aime m'y promener avec de bons amis, partager avec eux
Des moments où les tentions du monde se relâche pour faire
place
À quelques saines émotions dont seule l'amitié permet
l'éclosion.
En dehors d'eux, ce ne sont que des dialogues mondains
Auquel personne n'est investi intimement, sauf à déployer
de longs discours
Relevants plus de la politique que de la passion.
J'évite ces humains trop conformes aux normes, ces rencontres vides
de sens,
Ce temps perdu au détriment d'autres choses plus intéressantes
à vivre...
Un ami m'a dit avoir vu Dorian chez sa tante sans savoir qu'il était
mon modèle,
Et désirait maintenant le revoir dans un autre cadre, un autre décor,
Pourquoi pas dans l'atelier de tous les péchés ?
Si cela peut-être envisagé, ce ne peut être que dans
le respect inconditionnel
Dû aux amis de nos amis, surtout lorsqu'il y a danger de séduction.
Ne me l'abîmez pas, ne l'influencez pas, traitez-le comme un objet
de cristal,
Ne prenez aucun risque de voir dérégler cet équilibre
si nécessaire à mon art,
À ma raison de continuer à vivre, à survivre, à
créer.
Ami, en entrant en mon domaine, je dois pouvoir vous faire confiance,
Mais en suis-je seulement capable ?
Chapitre 100
Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet (
3ème partie ) ----> Version audio <----
Avant notre départ, mon ami eut le besoin de commettre un acte banal
:
Il grava son nom sur le mur de sa chambre.
Le gros du déménagement avait eu lieu la veille, emportant
l'essentiel
De ce que nous considérions bon à garder pour notre nouvelle
installation
À Chavignolles, sans oublier trois fûts de Bourgogne d'une
qualité irréprochable.
Par contre pour ce qui concernait les objets personnels et précieux,
Pécuchet préféra les emporter avec lui dans la voiture
le faisant quitter ce Paris
Définitivement pour une nouvelle vie avec moi à la campagne.
C'était un dimanche 20 mars, il s'installa auprès du conducteur
Pour ce grand voyage au travers de nos contrées, avec les aléas
de la vie
En toute situation, même lorsqu'elles sont des plus agréables.
Les chevaux firent souvent des caprices et il fallut composer avec,
Créant par moments de sérieuses inquiétudes à
savoir s'ils arriveraient au bon endroit
Avec nos richesses à l'intérieur de cette embarcation.
La monotonie de la route, les faussées plein d'eau glacée
ne rassurait ni le cochet,
Ni les occupants de ce transfert obligé. Tout le temps, la pluie
tombait,
Les bourrasques s'élevèrent voulant emporter la bâche
de notre chariot.
Pécuchet n'en pouvait plus, mais gardait la tête sur les épaules
en fumant un peu
Et en se protégeant le plus qu'il pût contre vent et marée,
sans oublier jamais
D'être gentil avec ses gens afin d'éviter le pire pour les
bagages et pour lui-même,
Ce qui n'empêcha pas une roue de faillir à l'essieu, obligeant
notre judicieux ami
D'y aller voir du côté de la porcelaine emportée, maintenant
brisée pour l'essentiel.
Il maudit le monde environnant, il en avait plein la bouteille, et avait
hâte
D'en finir avec ce voyage, en finir avec ces hommes...
Je ne quittais Paris que deux jours après lui, mais par erreur je
me trouvais à Rouen.
Le soir ne sachant que faire j'allais pour me distraire au théâtre,
j'y ai fait
Mon théâtre à moi autour d'un monde inconnu auquel
je dévoilais mon projet :
Avec un ami nous nous installons tout près d'ici, dans un domaine
Par nous acquis honnêtement. Et Pécuchet toujours en voyage,
Traversant la Normandie tantôt en carrosse, tantôt à
cheval, avec bagages et efforts, De Caen à Falaise, pour arriver au
bout de neuf jours à Chavignolles.
Ce ne fut pas facile, car le chemin menant à notre propriété
s'était confondu
À la campagne environnante, mais comme chacun sait, rien ne l'arrête
jamais,
Pataugeant dans la boue et hué par les chiens des paysans, il demanda
son chemin
Et c'est à ce moment-là précisément que Dieu
en personne le mit sur ma route,
J'étais confortablement installé dans une voiture où
il put m'y rejoindre enfin.
Seulement, nous ne savions pas où étaient passés les
déménageurs avec nos affaires,
Nous ne voyions nulle part ni leur camion plein à craquer, ni âme
qui vive,
Nous avions peur qu'il leur soit arrivé un malheur. Au bout d'une
heure,
Nous retrouvâmes nos hommes et leur cargaison perdus dans la broussaille.
Les voyages sont ce qu'ils sont, parfois on arrive à bon port,
Ce fut le cas pour nous maintenant.
Chapitre 101
Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions (Livre
1) ( 3ème partie )----> Version audio <----
On m'a toujours respecté, alors enfant, je fus d'une chasteté
absolue.
Les femmes m'élevant vivaient dans une réserve proche de
la pathologie
Et mon père, en ma présence, cachait tout ce qu'il pouvait
en la matière.
Parfois un homme de maison pouvait dire un mot de trop,
Sitôt il était mis à la porte, chez nous on ne transigeait
pas, on tranchait.
Jusqu'à mon adolescence, je n'étais informé de rien
en rapport au sexe,
Trop dégoûtant et pas fait pour nous. S'il nous arrivait de
voir une belle
Marcher sur le trottoir, on tournait la tête rouge de honte, effrayés
même.
On m'avait dit des choses sur les accouplements des hommes,
Sans compter ceux des chiens entre eux, tout cela me soulevait le coeur.
Je me promis qu'on ne m'y prendrait pas, je resterai en dehors de tout
ça.
Mon éducation fut exemplaire, seulement elle n'a pas tenu compte
De ce que tout humain est humain, et donc portant en lui dès le
premier jour
De sa naissance, la marque inextinguible de la sexualité, du moins
de la sensualité.
S'accumulait en moi une petite boule d'abord, se transformant plus tard
En une bombe ne demandant qu'à exploser, mon tempérament
n'en pouvant plus
De ces retenues à n'en pas finir, mes désirs montèrent
à la surface de la terre,
J'étais devenu grand maintenant, mon temps était venu. J'utilisais
ma raison,
Mon esprit pour arriver à mes fins et jamais je n'aurai osé
agir autrement. Pourtant,
Autant qu'il me souvienne, je pouvais perdre la tête, saoulé
par les alcools, tels
Apollinaire, Baudelaire ou Rimbaud. Qu'importe, seule la jouissance comptait,
Ainsi va la vie de chacun d'entre nous, et nous n'y pouvons rien,
C'est pour nous tous pareil. Au bout d'un moment,
J'en arrivais à penser à l'autre sexe, et me revint cette
image de mon institutrice
Me donnant une fessée et où j'avais pour la première
fois ressenti quelque chose ...
Plus tard, devenant homme enfin, ces idées, au lieu de se dissoudre,
Restèrent en moi pour mon grand plaisir lorsque le besoin s'en faisait
sentir.
Ces mécanismes de mon enfance m'ont toujours accompagné
Sans que je puisse les maîtriser par ma seule volonté, me
rendant trop souvent
Timide, timoré même, peu entreprenant en tout cas auprès
des femmes,
N'osant rien leur dire, rien leur faire, taisant mes désirs au point
de n'en rien montrer,
Surtout auprès des personnes dont j'avais le plus envie. Toutefois,
Je gardais en moi cette rencontre ayant soulevé mon coeur, pour
en développer,
Une fois entré dans ma chambre, tous les contours et les possibilités.
Je devenais alors un jeune premier aux genoux de la dame, implorant son
amour,
Ses pardons pour toutes mes fautes commises envers elle et toutes ses soeurs,
Je m'enflammais le sang au point de non-retour et mon imagination
Donnait à une jouissance un niveau à nulle autre pareil,
Et rien ne put supplanter ces habitudes de jeunes garçons.
Ces agissements ne me firent point avancer dans ma maturité,
mais je me disais
Que cela ne faisait de mal à personne et encore moins aux personnes
concernées,
Puisqu'elles n'étaient au courant de rien...
En bref, j'ai fort peu possédé, mais j'ai beaucoup joui par
ma seule imagination.
Chapitre 102
Jean-Paul Sartre - L'enfance d'un chef ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Précisément, je rêvais à une bicyclette que
mon père devait m'offrir,
Lorsque la bonne entra dans notre chambre où mon cousin et moi-même
Étions allongés à demi nus, et dormant comme des anges
s'offrant au ciel,
Alors qu'il était déjà huit heures du matin. La première
de mes pensées était toujours
De me demander si j'avais été somnambule cette nuit-ci, et
à cette question,
Seul le bon Dieu pouvait avoir une réponse, mais où était-il
donc celui-là,
Tout le monde en parle sans jamais l'avoir vu. Les hommes m'apparurent
De plus en plus bizarres quand, à la messe, je les voyais s'agenouiller
sur le prie-Dieu
Pour obtenir une chose qu'ils n'avaient pas, ou se protéger d'un
malheur
Pouvant leur tomber sur la tête pour avoir pêché. Je
me mis à le détester,
Car il était plus informé sur mon cas personnel que je ne
l'étais moi-même.
Il voyait et savait tout, mes faits et mes gestes, mon désamour
pour mes parents,
Et plus grave encore, toutes mes activités nocturnes, celles dont
j'étais conscients
Comme celles dont je ne l'étais pas. Mais pouvait-il se souvenir
de tout ?
N'y avait-il pas des virus dans la mémoire de ce Bon Dieu,
Infectant la base de données où des milliards d'informations
doivent trouver
Une place dans la tête de cet être jamais vu nulle part ...
Il y avait de quoi devenir fou avec ce gars-là ! Mais enfin, je
ne voulais pas prendre
Le risque de voir Dieu dire à ma mère la haine de son
fils à son égard,
Je me devais donc de prendre des précautions avec lui, être
diplomate,
Hypocrite pourquoi pas. J'arrivai à lui mentir et à la longue,
à croire moi-même
À mes propres mensonges. Seulement, réaliste, je pensais
qu'au fond
Il devait très bien voir mes manigances et à ce jeu s'en
sortait plutôt gagnant.
Heureusement, j'étais un enfant tenace, je prononçais plusieurs
fois par jour :
" J'aime maman, j'aime maman " en articulant chaque syllabe comme si j’étais
Un acteur de théâtre jouant Hamlet, la gueule enfarinée
et croyant dur comme fer
À son rôle comme à tout ce qu'il disait. Cela ne dura
qu'un temps, j'avais déjà
À cette époque-là, l'esprit vagabonde et je passais
volontiers du coq à l'âne,
Sans toutefois, malheureusement, oublier le pouvoir immense de
Ce symbole universel toujours prêt à me poursuivre pour une
pacotille.
Tout cela n'était qu'un jeu et je m'en lassais enfin un jour, j'en
fis mon deuil.
Certains dirent de moi plus tard : " Sartre ne croit pas en Dieu ",
Il y avait du vrai là-dedans, je devins comme Brassens dans sa chanson,
Athée grâce à Dieu, mais contrairement à lui,
je fis comme si je croyais toujours ...
Le dimanche je portais mon beau petit costume de marin pour me promener
Main dans la main avec papa que je n'aimais pas, mais une fois par semaine
Cette proximité était supportable. Sur la route on rencontrait
ses ouvriers, eux,
Faisaient semblant de ne pas le voir, je n'étais donc pas le seul
à le détester.
Mais mon père s'approcha d'eux pour les contraindre à nous
donner
Un bonjour dominical, auquel ils n'avaient rien à foutre. Les ouvriers,
Je les aimais bien, parce qu'ils étaient faibles dans l'ensemble,
Et aussi, parce qu'ils m'appelaient toujours " Monsieur ",
Et moi, moi, j'aimais ça !
Chapitre 103
Marguerite Duras - L'amant ( 3ème partie )----> Version audio <----
J'ai quinze ans et demi, je suis une fille et non un garçon, certes
mon corps
Vous trompe un peu, il est mince et plat comme une limande, mais il vit
bien
Et c'est tout ce qu'on lui demande. Je suis fagoté comme une nonne
Par la seule volonté de notre bonne, couturière à
ses heures,
Et j'ai l'impression de perdre ma vie. Curieusement, un pressentiment
S'est installé dans mes entrailles, les yeux grands ouverts je le
vois,
Il m'habite en permanence, et par les temps qui courent, c'est plutôt
réconfortant.
Je veux écrire, ne passer mon temps qu'à ça, mais
on me dérange tout le temps,
Je ne peux me retirer du monde extérieur, ma mère me demande
de quoi
Il est question dans mes feuilles pleines de mots. Que lui répondre
?
Mentalement, je m'élève au plus haut rang dans la stature
des écrivains éternels
Et je la regarde avec compassion comme je le fis plus tard dans l'amour.
Ma mère veut me voir continuer mes études de mathématiques
avant tout,
Et puis écrivain, n'est-ce pas un métier pour les hommes
?
Les hommes, les femmes, pour ma mère c'est tout un poème,
mais je me répète,
Je vous en ai déjà parlé un jour de grande tristesse,
je m'en souviens très bien.
Pour elle écrire est un divertissement, un truc à faire après
le travail,
Le dimanche par exemple, au lieu de tricoter ou de regarder la télé.
De toute façon elle me prend toujours pour une enfant, son enfant
à elle,
Lui appartenant et dont elle disposerait jusqu'au dernier jour de sa vie.
Mais revenons au bac, je suis sur le pont, accoudée à la
rambarde fragile,
Je porte un chapeau d'homme, dans mon idée il est rose,
Tout est rose à ce moment-là, ma tête tourne et les
mots en moi se chevauchent
Pour former des phrases à écrire, à mémoriser
impérativement,
C'est un fleuve de mots se déversant dans l'infini de l'horizon,
là-bas, au loin.
Je prends conscience de la chaleur de mon sang, de mon corps,
Le silence s'impose dans ce décor en carton patte, décor
pour un film à faire,
Un jour, plus tard, laissant les arbres en repos, pas de bruit, sauf celui
de l'eau.
Puis le bateau vient avec son vieux moteur déglingué
couvrant la parole
Des passagers, les aboiements des chiens, c'est la traversée de
la Touque,
Ou d'ailleurs, qu'importe le lieu, seul compte la scène.
L'homme responsable de l'embarquement connait ma mère pour la voir
Passer de nuit, lorsqu'elle va à la concession...Le fleuve ne manque
pas d'eau,
Les rizières s'en regorgent, alors nous ne manquerons pas de riz
cette année,
Il sera enrichi de tous ces ingrédients apportés de si loin,
et je rêve de ce loin-là,
je me transporte, me déporte dans une forêt cambodgienne et
avec moi
Tous les déchets d'un monde fait de cadavres, ni exquis, ni poétiques,
C'est la résurgence de la nature dans ce qu'elle a de plus cru,
de plus définitif,
Pour se dévider là-bas, vers la sortie, inexorablement.
Chapitre 104
Jorge Luis Borges - Le livre de sable ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Je voulus traverser le bois pour aller dans la ville, mais elle m'en dissuada,
Disant qu'il y avait danger à y entrer, alors nous prîmes
le chemin le plus long,
Celui de la lande. La tenant par la main, je désirais voir ce temps
durer toujours,
Mais ce mot toujours est-il du domaine des humains, aujourd'hui j'ai un
nom,
Une identité, mais demain, après-demain, je ne serais plus
rien,
Un grain de sable tout au plus. Son regard se porta sur moi, j'en fus troublé
Et pendant un léger moment, j'oubliai qui elle était, quel
était son prénom.
Nous aurions pu être deux personnages sortants d'un livre, avec des
rôles
Si différents de notre vraie vie, et de cela nous en étions
conscients tous les deux,
Nous ralentîmes le pas pour placer notre histoire à une époque
lointaine
Où l'un des protagonistes reproche à l'autre d'interposer
entre eux
Une épée, mais une épée dans leur lit. Et pendant
que je parlais,
Nous nous trouvâmes devant un hôtel, un hôtel pour la
nuit,
Avec une chambre et un lit.
Tout à coup, elle fut prise de panique, elle vit des loups partout.
Je la rassurais tant que j'ai pu, la prenant même par le bras pour
monter l'escalier
À la tapisserie rouge sang et aux motifs les plus vulgaires.
La chambre était des plus modeste, les mansardes me rappelèrent
des souvenirs
De ma tendre enfance et si je n'avais été accompagné
d'une aussi belle jeune fille,
Je me serais installé sur le rebord de la table pour écrire
toutes ces impressions
Se bousculant en moi et ne demandant qu'à sortir de ma plume. Maintenant,
Elle se présenta à moi entièrement nue, me regarda
avec le regard d'une femme
Sachant parfaitement où elle mettait les pieds, mesurant parfaitement
Ces jeux et enjeux du monde des adultes... Dehors, la neige tombait dru,
Et dans la chambre, dans le lit, aucune épée ne s'était
immiscée dans notre intimité.
Le temps s'écoula comme le vent, comme le sable... Lorsque
l'amour lâcha prise,
Je compris avoir aimé pour la première fois, mais aussi pour
la dernière.
Je me réveille, j'ai un autre nom, il a une résonance guerrière,
pourtant
Je suis l'homme le plus doux, le plus inoffensif de la terre,
J'ai les cheveux gris, j'ai soixante-dix ans déjà. Dans une
chambre d'hôtel,
Je continue à donner des cours d'anglais à des élèves
pour continuer à payer
Mon lit et ma pitance. Je vis seul, comme je l'ai toujours fait, par habitude
Ou manque de courage, de confiance en moi, je ne suis pas marié,
pas divorcé,
Je suis seul depuis le premier jour de ma naissance. Je ne me plains pas
N'ayant rien connu d'autre, et puis se supporter est déjà
une sacrée affaire,
Alors avoir sur le dos un autre cas
Avec sa pathologie propre, non merci, trop peu pour moi...
Chapitre 105
Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Je regardais le mendiant, ses yeux pleins de malice m'épouvantèrent
un moment,
Mais je voulus savoir la fin de l'histoire qu'il m'avait contée
sur la sagesse d'un âne
Que les hommes de la cité voulaient pour ministre, alors le mendiant,
se riant de moi
Me dit qu'un âne à quatre pattes ne pouvait être élu,
car seuls les ânes à deux pattes
Peuvent avoir le pouvoir. Je voulais lui offrir un cadeau pour cette histoire
drôle,
- Mais ton amitié me suffit, dit-il, la mine réjouie de me
voir sourire à ses paroles.
Un oiseau passa près de nous comme pour nous dire quelque
chose, mais quoi ?
Je continuai ma route pour me rendre au Café des Miroirs. Personne
à cette heure-là
Ne fréquentait ce lieu de débauchés, mais j'aime à
y être le premier,
Ainsi je peux préparer calmement mes coups, aiguiser ma langue...
L'endroit est des plus rustique pour qui vient de pays civilisés,
ses ruelles étroites,
Sa chaussée de terre battue, sa poussière et ses commerçants
voleurs.
Tout cela n'était rien sans ces gens, tous aussi différents
les uns que les autres,
Tantôt vous aviez en face de vous un pauvre, un rien du tout, tantôt
un riche,
Un plein aux as, sans omettre les intellectuels bon chic bon genre et les
touristes
Toujours à l'affut de couleurs locales et de bonnes affaires.
Comme son nom l'indique, le Café des Mirroirs était recouvert
de miroirs partout,
Sur les murs intérieurs bien sûr, mais aussi sur ceux du dehors,
devant les tables et
Les chaises où nous étions installés pendant des heures
à parler entre nous.
Je cherchais une connaissance pour ne pas boire mon thé tout seul.
Certains fumaient déjà leur pipe à eau, d'autres jouaient
aux cartes paisiblement.
Ici, chez nous, il n'est pas honteux de ramasser les mégots, certains
même
En font une profession, ils sont rares le matin tôt, mais en profitent,
pour ramasser
Tout ce qui reste de la nuit pour les vendre plus tard dans l'après-midi.
Enfin je trouvais un fonctionnaire n'étant pas encore allé
à son ministère,
Je n'en fus pas surpris, les fonctionnaires abusent toujours de leurs prérogatives,
Mais là, ce ne fut pas le cas, notre homme y avait bien été,
seulement
Il était trop malheureux pour y rester toute la journée.
- Qu'as-tu donc, mon fils ? lui fis-je,
- Maître, je suis triste de voir ma belle plus malade que jamais...
On commanda un thé chacun, puis je regardais du coin de l'oeil mon
invité.
C'était un garçon faisant semblant d'être mal dans
sa peau, seulement
Son apparence extérieure montrait tout le contraire, il avait un
costume de cadre
Resplandissant et sa mine donnait toutes les envies dites interdites...
C'était un romantique et il aurait voulu faire autre chose dans
la vie que d'avoir
Ce simple poste de gratte-papier dans un ministère dont il n'avait
rien à faire.
Son âme pleine de bonnes choses ne demandait qu'à s'exprimer
pour une cause,
Une bonne cause. Il pensa au suicide, tant il culpabilisait de laisser
Une pauvre femme souffrir autant, sans pouvoir lui porter secours
Comme il se devrait en pareille circonstance...
Chapitre 106
Fédor Dostoïevski - Crime et châtiment
( 3ème partie )----> Version audio <----
Après avoir passé un long moment à penser,
Je repris la lecture de la lettre de ma mère. Ma soeur ayant trouvé
un bon parti,
Proposa à son mari de me prendre dans son entreprise comme secrétaire,
Bien payé bien entendu puisque nous étions de la même
famille dorénavant.
Évidemment ce qu'il me demanderait serait à la hauteur de
mes compétences,
Mais il craint que mes études ne gâchent ce projet et peut-être
n'aurai-je pas
Tout le temps nécessaire à lui consacrer pour la tache du
poste visé ?
Depuis, d'après ma mère, ma soeur ne pense plus qu'à
cela au point d'en avoir
De la fièvre la faisant rêver de me voir l'associé
de son conjoint
Et pourquoi pas son ami. Ne serais-je pas un parfait avocat au service
de ses affaires,
Maintenant plus florissantes que jamais, le mariage lui ayant apporté
l'équilibre idéal
À la concentration de son esprit sur ses affaires. En venant
travailler avec lui,
Tous les deux, vous réussirez là où seul on ne peut
rien,
Nous en sommes certaines et tu peux compter sur elle pour le convaincre
à
Réaliser ce projet fort judicieux pour nous tous.
Sur ce chemin tout de même fragile, nous avançons à
petits pas pour éviter
Ses colères redoutables survenant parfois d'une façon subite,
heureusement
Ma Dounia sait y faire, elle le prend toujours avec douceur et intelligence,
Mais j'en suis certaine, nous arriverons à nos fins avec lui : te
voir être
Son égal dans son entreprise. C'est un homme positif, toutefois
il ne veut pas
Se sentir pris en tenaille avec nos désirs, se trouver devant le
fait accompli...
Nous évitons de parler d'argent avec lui, mais nous aimerions le
voir financer
Tes études de droit afin de te dégager de tous les soucis
matériels
Dont tu as surement beaucoup souffert jusqu'à ce jour. Nous espérons
le voir
S'intéresser à la question de lui-même, n'avançons
pas trop vite les pions
Menant là où nous voulons arriver absolument.
Nous nous disons tous les jours, patience, patience, laissons faire le
temps
Et par la grâce de Dieu tout se réalisera selon nos intentions.
Et puis,
Comment pourrait-il en être autrement, en aidant le frère
de son épouse
Ne s'élève-t-il pas au sommet de la dignité humaine
? Mon enfant, mon fils,
Tu sais combien nous t'aimons, et nous ne doutons pas un instant que si
tu viens
Tu sauras lui apporter les forces de ton travail acquises à l'Université.
Nous préparons actuellement ta rencontre avec lui, avec malice nous
voulons
Qu'elle soit sur un pied d'égalité entre vous deux,
Et de cela nous y tenons comme à la prunelle de tes yeux, mon chéri.
Chapitre 107
Nancy Huston - Une adoration ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Oui votre honneur, j'en étais folle, à peine posait-il ses
mains sur mon corps,
Déjà je fondais comme neige au soleil et de ma peau sortaient
des rivières d'argent
D'une luxure digne d'un Baudelaire, et les fleurs dont il couvrait cette
chair,
Ici présente à témoigner humblement devant vous tous,
se transformaient en sang
Saignant à flot continu et ce liquide inonderait cette salle, tant
ce qu'il m'a fait vivre
Bout en moi encore dans mes veines toutes gonflées de son souvenir.
Il savait si parfaitement me dévêtir, il utilisait pour arriver
à ses fins la douceur,
À ça oui, c'était un maître en la matière
et même s'il ne me restait
Que quelques sous-vêtements, il en jouait en virtuose pour me faire
tomber,
Me faire ête à lui toute entière. J'avais l'impression
à chaque fois
De n'avoir jamais connu ces parties de mon corps, qui sous ses doigts se
Réveillait, se révélait à la pauvre sotte ici
présente devant vous et devenue
Sous son emprise diabolique un objet dans un état que je vous demande
De garder secret. Je peux déclarer à la cour ne l'avoir jamais
vu prendre des photos,
Elles ne furent pas prises votre honneur, et pourtant cela aurait fait
De belles choses artistiques... Et de tout cela, qu'en pensent les psychiatres
?
Madame, nous voyons là des blessures et notre métier est
de les panser.
Dans votre cas, nous retiendrons cette expression par vous dites à
deux reprises :
" Explorer de sa langue ". Cette formule certes populaire n'en est pas
moins
Révélatrice d'un désir profond de théâtraliser
à partir d'un organe,
Un orgasme retenu déjà bien avant votre naissance, je fais
allusion
Vous le comprendrez aisément, à l'utérus, mais à
l'utérus de votre propre mère.
Votre amant était muet, alors vous vous êtes substitué
à lui au niveau de la langue...
Mesdames et messieurs de la cour, nous aurons l'occasion d'y revenir plus
tard.
Merci docteur, permettez-moi de poursuivre mon discours pour éclairer
la situation.
C'était un homme connu de tous, tous les médiats de la terre
l'ont questionné
Mille fois sur tout et sur rien, histoire de faire leurs affaires sur son
dos,
Combien de fois l'ai-je vu donner de l'argent aux pauvres SDF,
Des autographes aussi, je ne peux taire toute l'affection dont il faisait
l'objet
Par tant d'inconnus. C'était une idole, un Johnny dans son domaine,
Un homme hors pair surtout au lit et de cela, j'ai témoigné
devant vous,
Comme j'ai pu, avec mes mots, mes pauvres mots.
Seulement, voilà une chose que personne ne sait, personne n'a été
aimé
Comme je le fus par lui, j'ai été la seule à avoir
été comblée d'un bonheur absolu,
Et pardonnez-moi de m'étendre ainsi devant vous, mais
Je tenais à dire la vérité, toute la vérité,
rien que la vérité, votre honneur !
Chapitre 108
Paul Nizon - Stolz ( 3ème partie )----> Version audio <----
Sous les coups de tonnerre, un orage éclata dans la ville,
Déversant des trombes d'eau ne laissant plus personne dans les rues
ou sur les places,
Tout le monde chercha à s'abriter en un temps record tant la violence
de l'évènement
Avait surpris chacun. Au milieu de ces humains affolés, je contemplais
Ce changement de décor, tel au théâtre entre deux scènes,
tout à coup, subitement
Et d'une efficacité redoutable. Je me sentis si léger lorsque
sur mon vélo,
Je confrontais mon corps aux éléments, à la nature,
dans son effroyable rudesse,
Mais oh combien jouissive. Ma tête la première se devait de
tenir la route
Pour rester un homme digne, et tout mouillé de haut en bas, le bonheur
m'aveugla.
Une fois dans ma mansarde, j'engloutis paisiblement comme à l'habitude
Mes tartines beurrées de harengs, accompagnées de thé
évidemment.
Je branche la radio, mon esprit peut enfin à loisir se donner au
plaisir
D'être seul au monde, de jouir de cette solitude. Seulement tous
les bonheurs
Me lassent au bout d'un moment et pour éviter de sentir quelques
anxiétés,
Je sors, je vais faire un petit tour.
J'aime les terrains vagues méconnus des faubourgs, ils me donnent
l'impression
D'aventures dignes des voyages les plus insolites. Tout m'apparaissait
nouveau
Et me mettait dans un état proche de ce qu'on appelle la transe,
Tantôt agréable tantôt désespéré.
Au retour de mon escapade,
Je croisais une jeune fille étrange, alors je la suivis pour en
savoir plus sur elle,
Sans que cela ne me surprenne, c'est dans une forêt qu'elle m'entraina.
Tout était calme, doux et paisible en ce lieu où nous étions
tous deux
Sans nous connaitre, sans ne nous avoir jamais vus. Je ne sais pourquoi,
Je sentis en mon corps, ce qui n'est pas dans mes habitudes, une anxiété
si forte,
Si présente, et la question se posa à moi, mais de quoi avais-je
peur ?
Certainement pas de la nature, puisqu'elle est une amie si chère
à mes yeux.
Elle était là, tout près, tout près,
Je pus voir ses formes épanouies de femme au travers de ses vêtements
légers,
Sa chevelure flottait au vent, entre les feuilles, les branches,
Pour mon bonheur et peut-être aussi le sien. Je la vis esseulée,
presque nue
Dans ce lieu désert, fraîche comme l'aurore, pure comme l'eau.
J'étais toujours à vélo, j'allais à sa
rencontre, avec mon esprit un peu étrange.
Une fois à sa hauteur, je bondis de ma selle maladroitement, et
Je me fis tout mielleux, ne voulant pas être rejeté d'elle.
Son air ne disait rien,
Il n'était ni hostile, ni honteux, nous étions là
l'un près de l'autre à marcher
Dans la forêt comme le ferait n'importe quel couple se connaissant
depuis vingt ans.
Pourquoi regardait-elle mon vélo d'une façon aussi soutenue
comme s'il s'agissait
D'un tableau de Léonard de Vinci ou de Picasso,
En fait, elle avait les yeux ailleurs...
Chapitre 109
Slamwomir Mrozek - La vie est difficile ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Dans notre pays, tout le monde aime tout le monde et peu importe ce qu'on
est,
Nous, notre métier, c'est d'aimer, j'en ai pour preuve tous les
cadeaux
Faits par notre gouvernement à certains voisins paisibles, en retour
de quoi,
Par politesse, par courtoisie, ils nous ont offert un macaque, en grande
pompe,
D'ailleurs, la télé était là à transmettre
la transmission de l'animal.
Sur l'écran, les hommes faisaient bonne mine, tous contents, tous
heureux,
Se disant très émus de ce passage d'âme, et puis, un
singe, tout le monde le sait,
Est un symbole fort et de surcroit portant bonheur à celui
qui le reçoit
Comme à celui qui le donne. La Bête était magnifique,
imposante même,
Mais après les salamalecs, après les sunlights aveuglants,
on se demanda
À quoi pouvait donc servir ce cadeau empoisonné.
Nous aurions pu comme tous les peuples du monde le mettre dans un zoo et
Le tour était joué, nos gosses l'aurait vu comme tous les
gosses voient les singes,
Avec des cacahuètes aux mains et des appareils photo à quatre
sous
Et à quatre pattes. Le général était donc prêt
à accepter cette solution,
Mais se ressaisit lorsqu'il prit conscience qu'il enfreignait alors les
convenances
Entre donateurs de singes : nous devons respecter ces dons comme s'il s'agissait
D'une femme offerte, passant ainsi d'un harem à un autre :
Cela relève du sacré et non du zoo, de plus, on lui doit
une bonne nourriture
Et une protection contre l'appétit de nos gardiens affamés,
Même les lions passent parfois en morceaux dans leurs gosiers.
Nous pourrions évidemment protéger ce singe de nos gardiens
par des militaires,
Choisis pour leur intégrité et triés sur le volet,
en ne prenant de préférence
Que des anorexiques ou des inconditionnels à la cause des singes.
Seulement ces fonctionnaires avaient beaucoup de travail par ailleurs,
Malgré l'incroyable aide financière de nos voisins,
Nous ne pouvions envisager de l'entretenir comme une femme ...
Pourtant nous ne pouvions pas rester sans rien faire, une décision
s'imposait.
Notre supérieur ne voulait pas voir s'instaurer dans notre camp
Des choses trop originales le dérangeant dans ses habitudes,
Alors pour mettre fin aux tergiversations de ses inférieurs,
Il décida d'installer le singe chez lui, car la position stratégique
du lieu
Lui permettait alors d'avoir sous la main et les hommes pour s'en occuper
Et la nourriture dont il aurait besoin pour l'animal. On lui attribua une
chambre sobre,
Elles le sont toutes dans la maison de notre général, sobre
mais propre.
En son milieu un lit dur de soldat, une bibliothèque de professeur,
Sur une chaise était posé un pantalon afin de ne choquer
personne
Avec cette proéminence dont les singes sont affublés depuis
la nuit des temps.
On paya un homme pour lui apprendre à mettre et à retirer
ce vêtement
Indispensable à la renommée de notre pays constitué
d'hommes civilisés.
Grâce à la patience de deux spécialistes délégués
à cet effet,
Nous vînmes à bout de cette tache hors du commun.
Chapitre 110
Françoise Sagan - Bonjour tristesse (
3ème partie )
L'associé de mon père est souvent drôle, dis-je à
l'invitée indésirable, de plus,
Comme nous, il aime bien boire et bien manger, alors quand il est un peu
parti,
Il est si gentil avec moi, si entreprenant ! Ce qu'elle lui reprochait
à cet homme,
C'était son manque d'humour, mais qui en a aujourd'hui ? lui rétorquai-je.
J'aimais son air méchant lorsqu'on la contrariait intellectuellement
et j'eus envie
D'avoir sur moi un carnet et un crayon pour noter ce que je vivais à
ce moment-là.
D'ailleurs, je ne me privais pas de le dire à table à toute
l'assemblée,
Ce qui fit rire mon père me trouvant peu rancunier dans le fond.
L'ex-amie de mon père n'était pas malveillante, elle était
nulle.
Par contre Elsa, l'amie actuelle du seigneur de cette magnifique maison
louée
Par lui pour ces vacances de rêve, ne se retint pas à entrer
dans la chambre
De son amant, au vu et au su de tous, lorsque la brise fut venue.
Elsa aimait le jeune homme que j'étais, volontiers, elle me faisait
des cadeaux
À n'importe quel moment de la journée, et moi, je l'embrassais
pour la remercier.
Mon père n'a jamais été jaloux de son fils, au contraire
il en était souvent fier,
Surtout si je disais du bien des jeunes femmes qu'il amenait à la
maison.
L'autre, l'ancienne, se trouva ici un peu à côté, étrangère,
voilà ce qu'elle était,
Et je me demandais pourquoi donc mon père avait eu l'idée
de l'inviter
Dans ce lieu paradisiaque où sa seule présence relevait de
l'intrusion
D'un virus dans un corps sain.
J'allais me coucher très énervé, et puis, je pensais
à mon bel ami,
Celui m'ayant embrassé sur le cou cet après-midi, et cela
n'arrangea en rien
Ma déprime passagère, je l'imaginai draguer des filles à
Juan les pins,
À Cannes ou je ne sais où, sur cette côte de tous les
dangers.
Je regarde la mer, son roulis perpétuel, son calme et son soleil
Afin d'apaiser mes brumes légères, présageant du pire
si je n'y prends pas garde.
Dans ces moments-là, j'oublie tout, la cour de Combray et sa madeleine,
Mon père, ce héros au sourire si doux, mais pas si doux lorsque
je suis mal fagoté
Ce n'est pas un dandy, mais enfin, il aime que l'on soit toujours correctement
habillé.
Sinon, je suis toujours heureux de le voir dans un bonheur parfait,
Ce qui est le cas ici, puisqu'il a tous ses amours sous la main, à
ses pieds,
Et je me compte parmi eux, pardi.
Dans la voiture, il me regarde et me compare à ma mère qu'il
a tant aimée,
Je suis aussi beau qu'elle était belle, dit-il, je serais son jouet
pour les vacances,
Son divertimento préféré. Je lui demande de regarder
la route.
Rêveur, il projetait de me montrer le Paris qu'il aimait, le luxe,
la vie facile.
J'aimais le voir écraser l'accélérateur de sa voiture
de course, j'en avais le tournis,
Et peut-être en ai-je éprouvé du plaisir, probablement
plus qu'il n'en fallait
À un garçon de mon âge, mais qu'importaient pour nous
ces pudeurs inutiles,
Jouir de la vie devait devenir notre règle pour l'existence, voilà
notre programme
À tout jamais inscrit sur les tablettes de tous nos chocolats.
Chapitre 111
Hervé Micolet - La lettre d'été
( 3ème partie )
Contrairement aux apparences, il n'y a pas de désordre ici.
Chaque arbre, chaque buisson est placé au bon endroit, et si en
passant
Votre humeur veut batifoler, la nature en est peut-être la cause,
Vous regarderez devant vous la beauté de ce village perché
avec son clocher
Aussi robuste que celui d'Illiers, la ligne d'horizon repousse un reste
D'une pensée trop déstructurée, trop destructive.
Enfin libéré de tous maux,
Léger comme l'air, on voit là-bas ce qui nous est donné,
offert,
La lande et ses pins, dans un nuage gris de pierre, de granit.
Quand le désespoir me prend, je regarde toujours un arbre,
Je fixe mon attention sur cet objet bien vivant, bien en érection
Et j'accepte de me laisser emporter par sa force de dissuasion,
Sa force à me mettre en paix avec moi-même.
Je peux poser mes yeux sur ce chemin, oh combien de fois foullé,
Pour y aller, seul ou accompagné, cueillir quelques bonnes denrées.
Je ne sais plus le nom des arbres, ils sont si beaux, même sans noms,
Ils se caractérisent par leurs couleurs, dignes des pinceaux de
nos maîtres
Les meilleurs, et puis les branches de l'acacia au loin découpent
Le plan fixe du cadre de ma fenêtre, fermée pour l'instant
Puisque tu ne viendras pas aujourd'hui. Demain matin, de mon lit,
Je regarderai au-dehors comme chaque matin sans bouger, et je me
dirai :
Sans cette ouverture que verrais-je, sinon le vide reflet actuel de mon
âme
Et je sombrerai dans un silence aussi dur que le roc, sans toi pour l'éternité.
Voilà où j'en suis devant la transparence de cette
vitre
Donnant sur le monde extérieur... Est-il encore besoin
De garder les yeux grands ouverts pour y voir le spectacle de cette nature
?
Sinon sa dure réalité avec son labeur quotidien et ses moustiques
partout.
Penser à tout cela n'est pas bon à mon équilibre si
fragilisé maintenant
Par ma situation affective, amoureuse, existentielle.
Cette nature me coupe en deux, tant je fais d'effort à m'y soumettre,
Mais peu importe, je ne fais rien, et c'est déjà pas si mal
dans ce monde
Toujours en mouvements dérisoires, dévastateur par son manque
de sens...
Cette nature, en fait, me reconstruit un peu, pas beaucoup, un peu.
J'ai chaud.
Chapitre 112
Quim Monzo - ... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et
Maury ( 3ème partie )
----> Version audio <----
À peine entré chez moi, je me sentis enfin mieux,
Les voyages forment la jeunesse, certes, mais j'avoue maintenant
Ne pas savoir pourquoi je persiste encore dans cette habitude imposée
Depuis des lustres par des gens dont le seul objectif a toujours été
De nous faire dépenser notre argent au profit de leurs gamelles.
Pour échapper à une angoisse passagère dont les conséquences
peuvent être
Désastreuses pour moi, et puisque pendant mon absence la poussière
S'était accumulée un peu partout dans l'appartement, et faisant
de l'allergie,
Il me fallait remettre tout en route, ouvrir les fenêtres pour aérer,
L'électricité pour éclairer et l'eau pour boire et
me laver.
Le paysage vu de mon balcon avec ses montagnes enneigées m'apparut
Comme pour la première fois. Avec émerveillement, je regardais
à l'horizon
Mon village et sa nature environnante, je savourais ce bonheur simple,
Ce bonheur de tous les jours. Je pris une grande bouffée d'air pur,
Puis je rentrais à l'intérieur de mon home, et mes yeux se
posèrent
Sur mes ustensiles de travail, mais avais-je envie de me mettre à
écrire,
De sortir de moi ces mots couverts de ma solitude la plus profonde. Mais
je dois
Écrire une page au moins... J'ai froid et le chauffe-eau ne veut
pas marcher
Malgré mon insistance, je me mis à relire les instructions
du mode d'emploi
Gardé méticuleusement dans un classeur en carton fermé
à clef.
Je ne fis pas que lire, je mis à exécution lesdites instructions,
mais rien n'y fit.
Insister encore eut été une erreur, alors je mis de l'ordre
dans le reste de la cuisine,
Je balayais partout pour y ramasser mille moutons
Me donnant bêtement un sentiment de culpabilité inexplicable.
Profitant de cette énergie, je changeais même les draps de
mon lit
Et passais un chiffon sur les meubles et tous les livres.
Ces travaux finis, sale, je pris une douche et préparais mon repas
du soir.
Et le chauffe-eau qui ne marche toujours pas... Je pousse le bouton,
Le tourne à droite, à gauche, le lâche le repousse
à nouveau,
Je me brule les doigts avec mes allumettes, cela ne le répare pas
pour autant,
Je désespère, heureusement je compris tout à coup
Que l'appareil était en panne.
Chapitre 113
Mircea Eliade - Le roman de l'adolescent myope (
3ème partie )
----> Version audio <----
Ne pas baisser la tête, rester digne, monter les deux marches menant
au tableau,
Ne pas montrer au reste de la classe ma peur du prof.
Avant d'entrer en scène, comme tout acteur, j'avais le trac,
mais une fois
Dans le feu de l'action, la tension baisse, je me sens à l'aise
Et réconforte même mes camarades du coin de l'oeil. On me
questionne,
N'étant ni Dieu, ni l'un de ses sains, je n'ai point de réponse
à tout, né imparfait
J'essaye de le faire comprendre à cet adulte, peut-être trop
adulte
Pour saisir l'aspect philosophique de ma remarque.Un silence lourd et profond
S'installe dans la classe, il le rompit en me dictant l'énoncé
du problème à haute voix.
Je vécus son intervention comme une injonction à me soumettre
à ses ordres,
Nous n'étions plus au collège, nous étions au régiment.
Mes jambes perdaient de leurs forces, j'essayai de concentrer mon attention
Pour ne pas tomber d'inanition, mais mon corps plus fort que tout,
Me joua un tour que je n'aime pas, il me fit claquer des dents,
C'était terrible, insupportable. Je devenais l'élève
le plus niais de la classe,
J'avais perdu le minimum de prestance me restant, je n'étais plus
rien, plus personne.
L'homme dut sentir mon désarroi, alors il me demanda de dessiner
un cercle
Au tableau noir. Je n'avais rien appris de mes leçons et résoudre
ce problème
M'était à l'évidence impossible, je le savais, et
tout l'effort mis à le cacher
M'avait pompé toute l'énergie me restant. Plus rien n'était
possible,
J'allais me rasseoir, on me jugera comme on voudra, insuffisant ou pire.
D'autres élèves allaient lui montrer qu'ils étaient
bien supérieurs à moi, et puis
Dans le fond, je m'en fiche, m'en contrefiche, car mon destin me porte
ailleurs
Et cette humiliation je la transformerai en bile à jeter à
la face de l'humanité,
Plus tard, quand je serais indépendant, libre à mon tour.
Pour l'instant, je le sais pertinemment, je ne suis pas un adulte solide,
Je reste faible face à ces évènements extérieurs,
trop fragilisé au moindre choc.
Peut-être aussi est-ce le lot de tout artiste de connaître
ces poles antagonistes
Se jouant de vous pour être mis à l'épreuve face aux
sentiments,
Ils vous obligent à mettre en oeuvre des gardes-fous pour vous protéger,
Vous habituer à créer pour survivre...
Avec mon ami, j'ai imaginé des nouvelles histoires pour mon roman,
Dont le titre arrêté nous plaisait à tous les deux
: le Roman de l'adolescent myope
Mais il fallait se mettre au travail avec plus d'ardeur, plus de régularité.
Je devais mettre de l'ordre dans mes papiers, construire mon premier chapitre.
Serais-je un jour un auteur digne, un auteur comme Flaubert,
D'ailleurs sur ma table est posé un livre à lui : Bouvard
et Pécuchet.
Chapitre 114
Michel Leiris - L'âge d'homme ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Le premier stade de la vie est un chaos innommable et en parler
Relève de la gageure... Si l'existence se caractérise par
des étapes à vivre,
Moi, à quarante ans, j'avais déjà fait le tour de
la question, et il ne me restait plus
Qu'à exécuter la scène finale pour terminer mon tableau.
Pour certains, ce sera le plus tard possible, en ce qui me concernait
Ce pouvait être maintenant. Je comprends bien cette humaine faiblesse
À vouloir reporter à plus tard les choses importantes de
la vie, et j'avoue
Avoir pensé un moment échapper à l'attente de cet
instant fatal en passant
Par la case suicide, le temps passe et l'on repousse par caprice peut-être,
Par manque de courage en tout cas, cet acte à faire et ainsi ne
plus jamais
Avoir de factures à payer, de pilules à prendre trois fois
par jour
Pour vivre encore et encore tant bien que mal entre quatre murs recouverts
De boiseries rectangulaires fixées là depuis des siècles.
En dehors de l'énigme de la naissance, le père Noël
fut l'un de mes tracas
Les plus embêtants pour un jeune enfant équilibré pourtant
dans l'ensemble.
J'imaginais les pires stratagèmes pour rendre cohérente cette
venue des jouets,
De la cheminée de notre maison à ce sabot mis au coin du
feu
Quelques heures avant minuit, qui dans ce cas de figure n'était
pas l'heure du crime,
Du moins pas à ce moment-là de ma modeste vie de gosse gâté,
Mais génial pour cette pensée des plus originales :
Dieu créait mes jouets au moment même et à l'endroit
où je les trouvais,
Pour lui c'était plus commode que de les livrer par le conduit de
la cheminée,
Et d'ailleurs, comment ce bateau, aussi miniaturisé qu'il fût,
pouvait passer
Par ce tuyau, sa largeur égalant cinq fois celle du conduit...
Un jour, je sus tout de la vie, les enfants naissant dans les choux et
le père Noël
C'était du pipo, et ces révélations firent de moi
immédiatement un homme,
Ou plutôt un garçon plus mature. Si la question de l'arrivée
des jouets était résolue,
Celle des naissances restait au stade embryonnaire, incomplet, infini.
J'adore le chocolat, peu importe la marque, l'essentiel est qu'il se dissolve
bien
Dans l'eau ou le lait, et ainsi devenir un petit-déjeuner bien onctueux,
assez fort
Pour me réveiller de mes nuits, de mes rêves. Sur l'une de
ces boites,
Une femme tenait une boite, sur laquelle une image la représentant
Tenant la même boite et ainsi de suite. À chaque fois, j'avais
le vertige
Devant cette infinie, nulle part mieux représentée que là,
dans la cuisine,
Sur cette photo de la boite de chocolat. Si Proust est devenu ce qu'il
est devenu,
C'est bien grâce à une madeleine, alors pour moi, cette boite
saurait-elle
Jouer le rôle que je suis en droit d'attendre d'elle ?
Chapitre 115
Alberto Moravia - Moi et lui ( 3ème partie
)----> Version audio <----
Qu'importent pour lui les formes d'un corps de femme, pourvu que la chair
Soit à la hauteur de ses attentes. Comment puis-je habiter avec
cet animal
Incrusté dans ma peau, dans mes os jusqu'au dernier jour, sans me
révolter
Contre lui pour ses faiblesses, toujours prêtes à bondir sur
tout ce qui bouge
Et le fait bander... Alors je me trouve parfois nez à nez
Avec mon marchand de journaux me demandant si je veux acheter la revue
porno
Que je feuillette sous l'influence de cet autre, je rougis comme un gosse
Prit en flagrant délit et sort de là avec ce torchon dans
un sac en plastique opaque.
Je le sens bien content de m'avoir fait son objet dans cette manipulation
honteuse,
Avec lui, je suis faible, je ne peux imposer mes volontés, et lorsque
le jour
Je suis en colère contre lui, il me promet toujours d'agréables
soirées
En tête à tête à regarder des images convaincantes
de corps dénudés
De rêves et même de cauchemars.
Le détacher de ma personne serait plus aisé pour vivre tranquille
Avec moins d'excitation et de temps perdu à rechercher l'objet le
plus efficace
À l'assouvissement de ses désirs cocasses allant dans tous
les sens,
Mais heureusement l'oblige aussi à créer en permanence,
Vous me direz, ce n'est pas un mal en soi, certes, seulement ça
fatigue à la longue.
Naturellement je ne suis pas un pervers, nonobstant il m'oblige à
regarder
Par le trou de la serrure toute porte fermée avec un trou et une
femme à l'intérieur.
Pour beaucoup, ces deux identités d'une même personne sont
vécues
D'une manière floue, inconsciemment,
Pour moi, c'est la conscience qui travaille à fond.
Maintenant, je me dois plus d'intégrité face à la
chose sexuelle,
Puisque c'est d'elle et d'elle seule dont nous parlons depuis le début
de ce livre,
Et je ne veux pas vous jouer plus longtemps le rôle du gars
Voulant prendre sa retraite au fin fond d'une campagne paisible,
Marié enfin et élevant honnêtement quelques bambins
bien sages.
C'est bien moi qui un jour achetai une lorgnette afin de tout zieuter à
partir
De mon poste de guerrier, ma terrasse, où sont pendus des draps
blancs
À sécher pour tromper l'ennemie...
Une fenêtre s'est ouverte de l'autre côté de la rue,
une jeune fille,
Très jeune, s'est postée là à la vue de notre
appareil ultra sensible,
De très bonne qualité et fiable puisque garantie à
vie. Une enfant longiligne,
Sans poitrine, sans hanches, toute bronzée et complètement
nue.
Nous l'avons regardé un long moment comme si nous étions
tous deux entre copains,
De bons copains du régiment en quête d'aventures dans un pays
étranger
Où la moindre donzelle passant par là fait l'affaire, la
bonne affaire !
Devant Dieu, nous n'aurions pas eu le choix, nous aurions demandé
pardon
D'avoir pêché sans le consentement de la belle...
Chapitre 116
Amélie Nothomb - Hygiène de l'assassin
( 3ème partie )----> Version audio <----
L'homme, bientôt mourant releva la tête face au journaliste
Pour lui parler à contre-coeur de son oeuvre littéraire,
objet de toutes les attentions
Des intellectuels bien pensants et des autres gens aussi. Mais que dire
de plus
Après ces milliers de mots assemblés dans la plus grande
intimité
Avec le soin que l'on donnerait à élever un enfant chétif,
malade,
Un vieillard grabataire, un mourant en train de perdre le fil de sa vie.
Que dire de plus à un professionnel vous posant des questions ridicules,
Vous pointant du doigt comme si vous étiez coupable d'un vol à
l'arraché,
D'un crime pas encore commis. Malgré tout, les deux hommes essayèrent
De communiquer un peu, pour ne pas perdre la face, sans parler du temps,
Notion n'ayant plus aucun sens pour le vieil homme maintenant.
Ce fut un dialogue de sourds, à bâton rompu, où chacun
chercha à coincer l'autre
Par des invectives de comptoirs de bistrots, mais au bout d'un moment,
Un concept fut évoqué par l'écrivain selon laquelle
écrire était un métier de pute.
Si de beaucoup de métiers cette comparaison est recevable, pour
l'écriture
Cela surprend un peu. C'était la première fois de sa vie
qu'il accepta de recevoir
Chez lui des journalistes pour répondre à leurs questions
ou du moins à les laisser
Les poser sans jamais leur donner de réponses acceptables.
L'homme vivait seul si l'on exceptait son secrétaire. Pas d'amis,
pas de femmes,
Pas de relations mondaines comme ce fut le cas pour d'autres, je pense
à
Sollers, Houellebecq... L'écrivain vivait comme une taupe dans sa
taupinière,
Heureux, malheureux, personne ne savait rien de son existence
Et c'est pour cette raison que les journalistes du monde entier se bousculaient
Au portillon du home de cet homme sauvage, mais célèbre.
- Si j'étais beau, je ne vivrais pas reclus ici.
Cette phrase aussi banale fut-elle, fera mouche à la une de tous
les journaux,
Elle éclairera la part d'ombre de cet écrivain et surtout
de son oeuvre,
S'il avait était beau, il n'aurait jamais écrit un seul livre,
a-t-il ajouté,
Il serait devenu barman comme tout bel homme qui se respecte.
À y regarder de près, le journaliste constata en effet la
laideur de son interlocuteur,
Avant, il ne s'en était pas rendu compte, elle passait inaperçue.
Mais était-il plus laid que gros, ou plus gros que laid ?
Nous prendrons des photographies et les lecteurs jugeront d'eux-mêmes...
Ainsi pensa le journaliste à ce moment-là de l'interrogatoire.
Chapitre 117
Roland Dubillard - Olga ma vache ( 3ème
partie )----> Version audio <----
Lorsque mon ami s'occupait d'autres choses que d'Olga,
J'en profitai pour sortir avec elle et l'amener se promener, en tout bien
tout honneur,
Dans la forêt tout près d'ici. Comment expliquer à
une personne normale
Mon bonheur à être avec une vache, à ressentir d'aussi
fortes émotions
Comme s'il s'agissait d'une relation avec un être humain, vivant
et debout
Sur deux pieds, j'allais dire sur deux pattes... Oui, c'est troublant
De vivre cette aventure-là, mais quand ça vous arrive, comment
voulez-vous
Repousser un bien-être aussi fort, d'autant que cela ne dérange
personne en fait,
Pas même mon ami, inconscient de ce qui se trame dans sa propre demeure,
De ce manège partagé à deux. Elle avait une démarche
Digne des plus beaux mannequins, délicate, délicieuse à
la voir se déambuler
Entre les arbres, entre les branches, et toujours me regardant du coin
de l'oeil
Pour savoir si j'étais aussi heureux. Oui, je l'étais,
Pourquoi le cacherais-je, en quoi serais-je coupable d'aimer un animal
Au point de vouloir lui ressembler, être comme Grégor Samsa
Dans la Métamorphose de Kafka, être la bête moi-même.
Avec elle, mes pensées s'élevaient, je devenais un poète
rien qu'à la voir affronter
Les embuches d'un terrain tortueux, sombre et peu fréquenté.
Olga n'avait pas besoin de mon aide pour avancer, au contraire,
Elle me devançait, me montrant le chemin et moi, je la suivais
Comme on suit un guide, avec confiance, admiration, fidélité.
Parfois des mots sortaient de ma bouche, ils étaient incompréhensibles,
Seulement cela n'avait aucune importance ni pour elle, ni pour moi.
Jadis, j'avais connu une expérience avoisinante et avec un animal
aussi.
Je m'en souviens, c'était une chienne, elle s'appelait Sapha,
J'étais petit et nous devions creuser des trous dans un massif.
Revenons à la forêt et regardons la réalité
en face : avec moi, elle était heureuse.
Je ne sais si ce comportement de la part d'une vache est normal, et puis
d'ailleurs
Pourquoi cela nous apparaîtrait surprenant, louche, interdit,
Si c'est son bon vouloir d'être bien dans sa peau, c'est son droit
le plus strict,
Et personne n'a rien à y redire. Je me sentais devenir comme la
pâte du boulanger,
Le levain faisant son travail, je me levais sous une couverture bien chaude,
et
Après avoir été pétri, je devenais au petit
matin un bon pain bien croustillant.
La générosité en moi s'était installée
maintenant, j'avais besoin de partager ma miche,
Ressentant dans mes entrailles un trop-plein de bonheur, débordant
même.
Je me mis à danser, à crier, à m'agiter comme
un fou sous ses yeux,
À l'ombre des arbres, pour lui exprimer toute ma reconnaissance,
Tous mes remerciements de m'avoir fait connaître ce que personne
avant elle
N'avait osé me faire entrevoir. Une idée me traversa la tête
: et pourquoi ne pas
Exploiter cette expérience pour en faire une marchandise vendable
? À cette pensée,
Je rougis de honte et devant elle, je me sentis tout nu, tout nu comme
un amant.
Chapitre 118
Régis Jauffret - Clémence Picot (
3ème partie )----> Version audio <----
Souvent nous allions au jardin du Luxembourg donner à manger aux
pigeons
Le pain rassis, mouillé au préalable par ma mère quelques
heures
Avant notre promenade, à la condition formelle d'être bien
sage et
De ne pas toucher à tout, surtout à ne pas crier, ne pas
pleurer pour une glace
À la vanille, au chocolat. J'aurai rien, c'était clair avant
de quitter la maison.
Alors, j'en avais pris mon parti, je compensais toutefois en regardant
Tout sur mon passage : les boules de glace posées sur les cornets
gaufrés,
Les garçons jouer avec les cerceaux ou les bateaux à voiles,
Ce devait être des gens riches, ces gens-là pour avoir les
moyens qu'ils avaient
Pour offrir ça à leurs sales gosses. Je compensais donc comme
je pouvais, plus tard,
Je me rattrapais quant à la consommation, je devenais un consommateur
invétéré.
Il me reste toutefois un regret, et c'est bien regrettable : je n'ai jamais
mis les pieds
Au théâtre des marionnettes de ce jardin, et maintenant c'est
trop tard,
Pour qui me prendrait-on si dans un moment de courage absolu
Je m'aventurai à y entrer ? Et puis, je voyais passer tel dans un
film
Les balançoires, les tourniquets, avec des sièges en forme
d'éléphants.
Demain j'irai contrôler sur place la véracité de mes
dires sans omettre de fixer
Pendant une minute le pendule du Sénat comme je le faisais à
cette époque-là.
Maman aimait coudre après nous avoir installé sur ces chaises
encore payantes, et
Nous espérions toujours que peut-être la dame avec ses tickets
ne passerait pas,
Toute économie était bonne à prendre. Timidement,
je regardais les statues
De ces hommes et de ces femmes tous entièrement nus, en pierre et
non en chair,
Dommage, me disais-je en riant au fond de moi... Poli, après notre
balade,
Je remerciais ma mère pour cette sortie qu'elle m'assurait toujours
être la dernière...
Pourquoi disait-elle ça ? Je ne sais pas. Mes parents ne riaient
jamais devant moi,
Il craignait plus que tout de me voir piquer une crise de fou rire
Pouvant me tuer sur le coup d'après les médecins consultés
Pour ce symptôme peu ordinaire. J'allais aux toilettes lorsque ça
me prenait,
Ne voulant pas les inquiéter plus gravement encore,
Les rendre plus fous qu'ils n'étaient déjà. Pourquoi
aimai-je tant rire ?
Peut-être était-ce le seul moyen que j'avais pour me raccrocher
à la vie,
Une façon de purger un trop-plein d'émotion, impossible à
définir pour l'instant.
Un jour, devant maman, j'eus une crise et mon rire se transforma en provocation,
Je la regardai droit dans les yeux, tout en riant aux éclats. Sa
première réaction
Fut de me mettre sa main dans la bouche pour boucher le son, mais rapidement
Elle la retira, car je la mordis jusqu'au sang sans le vouloir, je le jure
devant Dieu
En levant la main droite en crachant un molard afin de prouver ma bonne
foi.
Chapitre 119
Samuel Beckett - Molloy ( 3ème partie )----> Version audio <----
L'homme marchait, un petit chien le suivait comme savent si bien faire
les chiens,
Seulement, je ne sais s'il était malade ou quoi, il titubait, s'arrêtait,
Tournait sur lui-même trois fois avant de continuer sa route,
Et l'auteur jugea alors son chien constipé, ce qui n'est pas mauvais
pour un chien
Pensa-t-il, pourquoi ? jamais il ne se justifia sur ce point crucial de
son oeuvre
Qu'il considérait toujours en devenir et non comme certains, réalisée
déjà.
Pour lui tout était à revoir de fond en comble, c'était
sa particularité d'homme
Hors du commun, exceptionnel peut-on même avancé et dont ici,
Nous essayerons de promouvoir dans la juste mesure de nos possibilités
évidemment.
Le marcheur prit le chien dans ses bras comme si c'était une femme
Aimée de longue date, jeune plutôt blonde, car il aimait les
blondes, minces
Très minces de préférence, ôta le cigare de
sa bouche, fit une bise à cet animal
Charmant et surtout fidèle, contrairement à ses concitoyens
humains,
Amis ou familiaux, l'ayant tous abandonnés, les traîtres !
La bise au chien faite, on se posa la question d'où venait cet homme
en espadrilles
Avec un chien et un cigare, capable encore de donner de l'affection à
autrui.
Il faisait beau et avait des flatulences après le repas végétarien
Pris la veille avant d'aller se coucher à l'hôtel réservé
par sa secrétaire
Puisqu'il s'agissait d'un voyage d'affaires remboursé en totalité
Par l'entreprise dont il était un maillon de la chaîne, rémunéré
plutôt pas mal
Au regard de son utilité effective dans cette société
multinationale
Ne lui ayant jamais fait de mal, ni de bien non plus,
Et où tout le monde se confondait, devisant l'autre comme un substitut
outrancier.
Parfois, traversant la nature, il se mettait à penser à toutes
ces rencontres
Faites dans la vie, sans suite par manque de temps, par manque de courage,
Craignant toujours de se trouver submergé, dans le cas hasardeux
où on voudrait
S'attacher à lui. Tout cela révélait chez cet homme
une enfance malheureuse,
D'ailleurs c'est souvent le cas pour nous tous qui vivons ici bas,
Nos parents n'étant rien d'autre que des gens de sexes différents,
certes,
Mais c'est tout ce qui les diffère du reste de l'humanité
dont nous aurons l'occasion
De développer ici même son pouvoir de malveillance à
l'égard de l'autre,
Cet effroyable autre dont tout laisse à croire qu'il est plus nuisible
Qu'on voudrait nous le faire croire.
Avec ça en tête, comment voulez-vous approcher un être
vivant autre qu'un chien
Pour l'embrasser l'enlacer se fondre se confondre pour ne faire qu'un
Comme dans tout bon roman qui se respecte ? Une chose est claire,
Nous n'en sommes pas là avec lui, et si nous n'en sommes pas là
c'est qu'en fait
Nous sommes ailleurs. Il prit alors l'habitude d'aimer les chiens, pas
longtemps,
Un court temps, il les jetait après usage pour les remplacer aussitôt,
Car il ne supportait pas d'être seul comme d'autres le sont sans
rien dire à personne,
Fermant leurs portes derrière eux, la queue entre les pattes.
Chapitre 120
Philippe Besson - En l'absence des hommes ( 3ème
partie )----> Version audio <----
On s'est rencontré dans un salon,
À l'évidence vous le fréquentiez pour m'y rencontrer,
Et cette recherche dure depuis votre adolescence, m'avez-vous dit délicieusement.
Vous êtes flatteur avec moi comme vous l'avez été surement
avec
Bien d'autres garçons avant moi. Vous sachant être un mondain,
Oh cher ami, je garde la tête sur mes épaules, je vous regarde
avec plaisir,
Maladroit parfois, beau toujours. Devant moi, vous êtes planté
là à me sourire,
À vouloir me plaire alors que déjà votre magie a opéré
sur ma personne
Par sa force dissuasive, je vous suivrais là où vous voudrez,
je suis comme vous,
Un aventurier et malgré mes seize ans, mon nom à particule,
Mes vêtements de snobs, j'accepte d'entrer dans cette comédie
humaine
En homme libre, et veux le rester tout au long de ma vie, libre toujours...
On a parlé ensemble et je vous ai dit des choses secrètes
que l'on ne dit à personne,
Monsieur, à vous je me suis dévoilé, mis nu dès
le premier instant, je me suis senti
À la fois et votre serviteur et votre semblable.
Je vous ai observé évoluant dans ces endroits faits pour
vous, fait par vous
Selon vos propres critères de ce que doit être un monde parfait.
En réalité vous cherchez à vous rassurer en vous étourdissant
de la compagnie
Des gens bien riches comme l'a fait jadis la maman à Duras
De l'autre côté du Pacifique, et comme l'a fait aussi elle-même
Avec tous ces amants de la haute société, du spectacle et
de la littérature.
Et pour être reçu partout, vous avez délibérément
actionné votre intelligence
La plus maîtrisée, avec ténacité vous avez gravi,
échelle après échelle, toute
La bêtise de ce monde, évitant les pièges toujours
prompts à vous faire tomber
De ce pied d'estale où vous êtes maintenant inscrit à
tout jamais.
Votre façon d'agir pour arriver à vos fins vous honore, lorsqu'on
sait d'où
Vous veniez, des parents que vous aviez à supporter,
Je sais tant de choses de votre enfance, vos confidences, soyez-en assuré,
Je les garderai en mon coeur toujours secrets, je n'en parlerai jamais
à personne,
Sauf, avec votre autorisation, un peu plus tard, après votre mort,
Dans mes mémoires probablement. Nous évoluons dans un monde
irréel,
Superficiel, mais je sais, vous et moi, en ferons ensemble,
Quelque chose de grand, de grandiose assurément.
Irons-nous jusqu'à mettre sous terre cet univers après en
avoir fait le tour ?
Quoi qu'il en soit, nous resterons dandy jusqu'au dernier moment, je ne
veux
Ni ne peux imaginer notre vie autrement, que pourrions-nous être
d'autres ?
J'aimerai vous servir de secrétaire, rester toujours auprès
de vous,
Voir évoluer l'oeuvre, toujours sur le qui-vive, mais toujours élégamment,
Vous ne pouvez faire autrement, c'est votre marque de fabrique.
Vous voyez en ma jeunesse celle que vous n'avez plus, certes,
Seulement j'en devine une autre en vous inscrite à tout jamais
Dans votre façon d'aborder la dernière ligne droite avec
maestria, et puis aussi,
Vous voyez en moi celui que vous fûtes avant de me connaître...
Chapitre 121
Bernard Schlink - Le liseur ( 3ème partie
)
Je ne pouvais rien faire d'autre pendant une semaine. Pour oublier,
J'ai tout essayé, ne pas y penser, occuper mon temps, mais il ne
passait pas.
Il me devenait insupportable de ne pas la revoir, il me fallait impérativement
Y aller et devant sa porte je me pointerai comme un amoureux transit.
Malade, je ne pouvais pas aller au lycée, et cela depuis de longs
mois,
Mes relations avec mes anciens camarades de classe devenaient
De plus en plus superficielles, tant nos préoccupations différaient
maintenant.
Je sortais tous les jours, il le fallait impérativement sinon je
me serais rouillé.
Ces périodes passées entre les médecins et le repos
de ma chambre, donnaient
À ma vie une autre dimension, la distance s'établit entre
le monde extérieur et moi.
Une tendance naturelle nous oblige à nous replier sur nous-mêmes,
à chercher
Dans les livres de quoi se raccrocher aux parois lisses d'un avenir
Oh combien incertain pour l'adolescent que j'étais.
La fièvre aiguise l'imagination, nos rêves deviennent réalités
et rien ne dérange
La métamorphose qui s'opère, s'installe du fait de la faiblesse
de ce corps
Toujours sans défense, sans ressource. Je ne veux pas comme d'autres
ici
Me comparer à notre ami Marcel, mais enfin dans ma chambre je voyais
Comme lui les personnages de mes lectures, pas des ducs et des duchesses,
non,
D'horribles monstres grimaçants me faisant trembler de peur, et
le tout
Dans un décor bien loin de la réalité. Je ne sais
si c'était les médicaments,
Mais souvent j'avais l'impression de voir les choses autrement qu'ils n'étaient,
Loin au lieu de près, rouge au lieu de bleu comme Picasso.
Cette comparaison vient s'immiscer dans mon récit comme un cheveu
dans la soupe,
Comme quoi, quand la plume prend ses aises, on ne peut l'arrêter
si facilement.
Dans le silence de la nuit, la maladie s'installe paisiblement, écoute
les moindres sons
Venant rompre un calme retrouvé par intermittence. Ces heures
Où le sommeil n'a plus beaucoup sa place, je me délecte du
lait sensuel
De tous les seins de la terre, des souvenirs anciens éveillant en
moi
Des désirs de faire, d'être l'acteur de quelque chose, à
défaut de transformer
Ma propre existence puisque j'étais cloué dans mon lit, dans
ma chambre,
Dans cette maison, loin de Combray.
Le bien et le mal, le bon et le mauvais se confondent en mon esprit
Perdu dans des voies se juxtaposant à l'infini. Au petit matin,
fatigué, épuisé,
Mes yeux se ferment pendant quelques heures, au réveil,
Après quelques songes de mon âge, de mon sexe, je changeais
de pyjama,
J'en prenais un bien sec dans le placard. Adolescents, nous sommes tous
lotis
À la même enseigne, alors je n'avais rien à craindre
si ma mère s'apercevait
De mes frasques nocturnes, mais enfin, en y grattant un peu, dans le fond
Je couvais un sentiment de culpabilité d'avoir une imagination si
fertile...
Chapitre 122
Javier Toméo - Monstre aimé ( 3ème
partie )
Vivre toujours avec ma mère, voilà le programme dont elle
avait pour moi
Projeté l'existence calme pour tous les jours de la semaine, et
le dimanche,
Pour changer nos habitudes, nous aurions joué ensemble au train
électrique
Offert par elle à l'occasion de mes douze ans. Monsieur le directeur
de la banque
Est en face de moi à écouter attentivement le détail
d'un curriculum vitae
Un peu particulier, certes, mais puisqu'il était en demande, pourquoi
lui aurais-je
Boudé un plaisir partagé, lui pour des raisons secrètes,
et moi à déblatérer
Sur celle qui m'emprisonne et refuse de me voir travailler sous les ordres
De cet homme, à priori fort sympathique. Son air attentif
donne du relief
À mon discours, probablement dans sa tête des souvenirs anciens
se réveillent,
Du train électrique au château de sable, des soldats
de plomb à tous ces objets
Dont aucun enfant, en dehors des pauvres, n'a échappé.
Ces images venant de mon enfance donnaient à notre relation une
intimité
À nulle autre pareille, je peux même dire poétique.
Seulement,
Ce moment privilégié fut rapidement à nouveau dérangé
par une quinte de toux
Due probablement à un relâchement de ses défenses,
et peut-être en suis-je la cause,
Et si c'était le cas, ce n'est pas de ma faute, je n'ai pas fait
exprès.
Il a l'esprit ailleurs, il pense, s'excuse d'avoir retiré pour un
moment le masque
Du noble poste d'autorité dont il a la charge. Là, c'était
exceptionnel,
L'occasion ne doit pas se présenter à lui tous les jours,
Qu'en général les gens d'argent ne sont pas marrants...
Il se ressaisit et se rappelle la raison de ma présence dans ses
murs.
Profitant de ce changement de ton, je lui révélais comment
ma mère
Prendra les choses lorsque je lui ferais le compte rendu de notre entrevue.
Elle pense que je suis un idiot de dépenser mon énergie à
réaliser un rêve vain,
Vain à ses yeux, bien sûr, monsieur le directeur.
De retour à la maison, immanquablement, elle m'inonderait du velours
suave
De la culpabilité. Dans ses discours, elle mettrait comme à
son habitude
Beaucoup de rondeurs pour en atténuer la violence,
Mais surtout me convaincre d'abandonner tout de suite et vite fait ce projet,
Et puis si je voulais faire quelque chose pour occuper mon temps,
Je pourrai toujours prendre des cours de piano,
Qu'on pourrait même en acheter un pour la bonne cause et ainsi
Calmer mon souhait de venir travailler auprès de vous.
Chapitre 123
Emile Zola - Thérèse Raquin ( 3ème
partie )
Pour cette jeune fille, extérieurement tout allait parfaitement,
Mais extérieurement seulement. Gardant tout en elle, elle avait
accumulé
Tant d'années de tristesse et de morosité dans cette maison
où,
Partageant le lit avec ce malade, elle s'était habituée à
exister dans un autre monde,
Afin de sortir de la monotonie et du vide de son existence.
Pour ses rêveries, elle aimait aller s'étendre sur l'herbe,
seule,
S'offrant à la nature comme à un amant interdit, bestial,
vulgaire, grossier.
À ce jeu, elle trouvait un plaisir hors normes dans des bizarreries
où nos sens
S'épanouissent dans le débridé et la décadence.
Physiquement,
Chacun de ses membres, de ses organes intérieurs trouvaient un nirvana
si parfait,
Un peu comme si elle avait été sous le coup de la prise d'une
substance
Dont elle ne supputait même pas l'existence. Elle faisait des rêves
fous.
Elle aurait voulu voir la mer la prendre dans sa gueule et l'emporter loin
d'ici,
En finir avec ce quotidien insupportable par sa fadeur, son manque d'évènements,
Sans parler d'aventures... À ces idées destructrices, elle
leurs opposait
La force de l'espoir, un jour viendrait où tout changerait et à
ce moment-là,
Elle pourra enfin être elle-même. Pour l'instant ce n'était
pas le cas,
Rentrant à la maison, baissant l'échine, elle redevenait
la bonne fille qu'on
Voulait la voir jouer raisonnablement. Le soir au coin du feu,
Elle cousait auprès de sa tante. Camille, lui, de l'autre côté
de la pièce
Faisait la comptabilité de la maison. On parlait peu en cette demeure,
On cousait, on comptait. Madame Raquin tremblait à l'idée
de mourir
Et de laisser son garçon malade, seul et souffrant. Elle aimait
Thérèse
Et comptait bien sûr sur elle pour la remplacer, mais se disait-elle,
Une mère est-ce vraiment remplaçable ? Pourtant sa confiance
était sans borne,
Elle avait programmé à l'égard de sa nièce
et de son fils, de marier
Ces deux chiens perdus sans colliers, titre d'un film qu'elle avait beaucoup
aimé,
Vu à la cinémathèque avec cet acteur si merveilleux,
Michel Simon.
Ces enfants maintenant devenus grands couchaient dans le même lit,
Les mêmes draps, et un jour ils connaîtront leur nuit de noces,
alors
On changera le lit, on en achètera un nouveau, un tout neuf.
Ce mariage devenait pour tous une réalité, pour la petite
c'était une fatalité auquel
Rien ne pouvait l'en détourner, sauf l'âge, elle n'avait pas
atteint
Celui défini par la tante, elle n'avait pas encore vingt et un ans.
On laissa passer le temps car il n'y avait pas péril en la demeure,
Comme on dit dans cette région profonde de la France profonde.
Son futur homme, usé par la maladie, par les médicaments
qu'il ingurgitait
Toute la journée, le rendant physiquement et mentalement petit garçon
en tout,
Même qu'il embrassait sa cousine sur le front sans jamais penser
à mal,
Ce qui est tout de même un minimum pour un garçon normalement
constitué,
Qu'importe l'âge, c'est ainsi depuis Adam et Ève. Il l'embrassait
par habitude,
Alors vous comprenez maintenant le pourquoi de la scène que je vous
ai décrit
Avec tout le talent dont j'ai la plume, et où sur la plage on la
voyait seule,
Paumée comme une folle, pâmée comme une femme !
Chapitre 124
Henry Miller - Sexus ( 3ème partie )
À peine ai-je sonné à la porte de chez elle, qu'un
mec, fait comme un diable
Se présente et me demande de quoi je veux lui causer, je lui demande
si elle est là,
Son regard me transperce de haut en bas, elle n'est pas là, que
lui voulez-vous ?
Vlan, la porte se ferme, je reste heureux de ne pas l'avoir reçu
sur la poire,
De bon matin c'est plutôt désagréable ! Mais c'est
qui ce con, il me connait pas,
J'ai une carabine dans ma cave et une hache dans mon grenier,
Mon petit bonhomme, prend garde si je te croise une seconde fois.
Je la cherche partout, où est-elle donc passée cette salope,
avec qui
Est-elle en train de fricoter encore sans moi, va falloir la mater cette
petite,
Elle a trop la tête en l'air et évidemment les gens en profitent
puisqu'en elle
Il y a cette matière première dont tout le monde rêve
d'avoir entre ses jambes...
Je passe mon dimanche avec des gens normaux, la famille, ça me fait
chier,
Je voudrais la voir maintenant, mais maintenant on sert la tarte aux pommes
Sortie du four, le café et les chocolats venant de Paris. Je m'ennuie.
Comment peut-elle rester ainsi sans me donner signe de vie après
ce qu'on a vécu
Pendant une nuit entière à ne faire que ça comme des
chiens, comme des fauves.
Lorsque ma femme sera couchée, dans un coin, j'irai lui écrire
une lettre,
Un roman intégral pour lui dire ce que je ressens sans elle dans
cet appartement
Devenu sordide avec le temps dans ce quartier de bourgeois pourris,
La présence de ma femme dans une autre pièce me bloque pour
écrire,
Je devine sa tristesse, elle traverse les murs et me contamine en profondeur.
Un jour je fus gravement malade. Je voulus profiter de l'occasion pour
souffrir
Le plus possible sans me soigner et ainsi vivre ce que tout artiste doit
expérimenter :
L'approche de la mort, toucher la limite... Dans cette situation
extrême,
Je réappris à respirer, explorant chacune des pièces
de là où je vivais
Avec un oeil neuf, mais la cuisine était ma préférée.
J'y restais de longues heures
Et c'est là que m'est venue l'idée de partir, de m'évader
d'ici, de rompre avec
Ce confort débile m'aliénant au point de faire de moi un
homme serpillère
Sans ressource pour rebondir, ne serait-ce que pour aller la chercher
Dans les bas-fonds de la ville. C'est dans la cuisine que j'ai pu trouver
de quoi écrire,
Entre la vaisselle sale de la veille et les photos de souvenirs de notre
couple
Aujourd'hui en déroute, des lettres folles pouvant injecter du peps
À un vieillard mourant, j'usais ma plume jusqu'à plus soif,
mes cahiers d'écolier
De la première à la dernière page. J'essayais d'aller
où bon me semblait,
Toutes les routes étaient bonnes, même si le résultat
n'était pas concluant, je voulais
Entrer dans les méandres inexplorés de mon âme par
l'écriture, par les mots.
Après ces exercices, tels quels, je les envoyais à cette
conne comme si je les adressai
À une maison d'édition, sans trop y croire, seule la pulsion
gérait mes actions
Et me calmait un peu, après quoi, je pouvais aller rejoindre ma
femme
Dans notre lit conjugal. Étant près à tout, à
tout sauf à vivre sans elle,
Son refus m'apparut impossible, dans ce cas j'aurai donné mon sang,
tout mon sang
Généreusement à une association de la Croix-Rouge,
juste avant de mourir d'amour.
Je retournai au dancing, elle y avait laissé un message, elle voulait
bien me voir
Le lendemain à minuit. L'hypocrisie chez la femme est une seconde
nature,
Au rendez-vous, elle me fit fête comme si de rien n'était.
J'allais perdre la vie
À cause d'elle, et là voilà à me faire des
bisous partout comme si j'étais
Son petit ami attitré exclusif. Où allons-nous ? me fit-elle,
étais-je en état
De faire un quelconque choix devant cette fille que je voulais baiser
Tout de suite sans plus attendre, là sur place je me fous de tout,
je la veux,
En chair et en os, un point c'est tout. Je vous passe le taxi pris, l'endroit
Où nous allions passer des heures à boire et à manger,
à planer de bonheur
Sans raison particulière sauf qu'elle était là, bien
vivante, près de moi.
Seulement tout cela a un prix qu'il me fallait payer puisque c'est encore
la norme
Dans nos sociétés de machos, la note était salée,
il me fallait un chèque
Et je n'avais pas mon chéquier, pas d'argent, pas de chéquier,
Nous retrouvions la réalité de la vie dans ce qu'elle a de
plus trivial :
J'étais sans le sou, donc un pauvre mec, un pauvre con.
Chapitre 125
Guy de Maupassant - Le Horla ( 3ème partie
)
Là où nous sommes, la fièvre commence à monter,
nous dormons mal la nuit
Et mon coéquipier Jean est d'une pâleur toute particulière.
À mon réveil,
En le regardant, j'eus peur de lui ressembler, car je n'étais pas
bien du tout.
Heureusement, les autres gens de la maison avaient l'air de se porter
À peu près normalement, mais plus les jours passaient plus
mes nuits
Devenaient insupportables, j'en arrivai à faire des cauchemars où
je voyais
Ma vie pompée par des hommes me voulant tous du mal,
On m'avalait comme si j'étais la liqueur d'une mamelle de femme.
Brisé, au réveil je ne peux plus bouger, si mon corps ne
peut résister à ce début
D'épidémie qui a l'air de s'installer maintenant confortablement
dans la région,
Je dois prendre la décision de partir, de ne plus rester plus longtemps
ici .
L'état de ma santé se dégrade de jour en jour, entrainant
avec lui
Des coups de chaleur s'alternant avec des moments de grande dépression.
Si au moins je pouvais ne pas me souvenir de mes rêves,
La vie de mes journées serait supportable, mais je retiens tout,
c'est l'enfer.
Pour ne pas devenir fou, je ferme ma porte à clef, bois un verre
d'eau pour me calmer
Et plonge dans un sommeil profond épouvantable, me menant chaque
fois,
Quel que soit le scénario du film produit par mon imaginaire malade,
À d'inexorables secousses de mon corps tout entier, je me réveille,
Mon état général s'empire, je ne comprends pas ce
qui m'arrive,
Ma vie devient impossible maintenant, je suis à la limite de ce
qu'un homme
Normalement constitué peut endurer juste avant de mourir,
Juste avant de lâcher prise. Mais je n'étais pas arrivé
à ce stade-là,
Ma résistance avait encore quelques ressources.
Après un moment, après avoir dégluti un verre d'eau,
Je retrouvais un semblant de raison, seulement pour combien de temps ?
À peine avais-je terminé de boire que ma gorge s'asséchait
de nouveau,
Il n'y avait plus d'eau dans la maison. Qui donc a fermé volontairement
les vannes
De ce liquide si précieux pour quelqu'un mourant de soif ?
Je tremblais de peur. Qui se réservait l'exclusivité de cette
eau
Pour m'en interdire l'accès maintenant ?
Et si ce coupeur d'eau n'était que moi-même ? À n'en
pas douter,
Je me dédoublais, sans me rendre compte, en deux parties bien distinctes,
L'une voulant mon bien, l'autre ma mort.
Chapitre 126
Ilan Duran Cohen - Mon cas personnel ( 3ème
partie )
Face à l'agressivité des gosses de mon école, je ne
savais quoi faire,
Me défendre m'apparaissait inapproprié à ma nature
profonde, et
Aux coups qu'ils m'infligeaient, je répondais par de l'attachement,
De l'amour de mon prochain, j'avais envie de faire corps avec mon ennemi
Pour le convaincre de ne plus me haïr. Je faisais tout pour plaire,
et aujourd'hui
Plus que jamais, je garde ces stigmates d'un enfant souffre-douleur.
Pendant longtemps j'aimai rester seul dans un coin, ou aller faire des
petits tours
Dans Paris, cette ville tant aimée, tant parcourue et j'étais
toujours accompagné
De ma solitude la plus dégénérative. Petit à
petit, je me construisis un univers
À l'écart des autres, sans les rejeter totalement toutefois...
J'avais besoin d'eux pour créer mon avenir.
Mes parents, quand je me suis aperçu qu'ils perdaient la boule malgré
les pilules,
À prendre toutes les heures, pour soigner des cellules mortes à
tout jamais,
J'ai offert un bracelet avec mon nom et mon téléphone dessus.
Pour me remonter le moral, j'ai été dans une école
d'orthopédie afin qu'ils étudient
Très sérieusement mon cas personnel au niveau de mes pieds,
Puisque j'ai un problème grave à cet endroit de mon corps.
Maintenant, je marche avec une semelle s'adaptant à une déformation
congénitale
Avec laquelle il m'a fallu vivre sans béquilles pour l'instant.
Mon corps a toujours été pour moi un sujet comprenant plus
de problèmes
Que d'autres choses plus agréables.
Quittons mon enfance pour aborder le monde du travail. Pendant un temps,
J'ai été contrôleur de gestion dans une société
de leasing au nom à vomir ses tripes.
Installé dans un bureau, on m'apportait des dossiers à étudier
de fond en comble
Pour vérifier s'il n'y avait pas à l'intérieur des
virus entraînant une perte financière
Substantielle à cette société qui m’a employé
pour un salaire raisonnable,
J'ai rien à dire là-dessus ! J'étais un audit fouinant
son nez partout pourvu qu'il y ait
Des chiffres, des nombres, de l'argent, c'était ça mon travail.
Je devais
Prévoir d'avance les Kerviels et compagnie avant leurs méfaits,
avant la catastrophe.
Mon but était de rechercher comment faire des bénéfices
à l'entreprise
Et une fois la manip trouvée, la passer à ces cadres faits
pour suivre les consignes
Qu'on leur demande de suivre sans penser surtout, sans rien remettre en
cause
Sous peine de se trouver à la rue et devenir SDF comme d'autres
copains à eux.
J'allais tous les matins dans les bureaux voir le travail réel de
chacun.
Sans le leur montrer, j'observais toutes ces minutes perdues,
À ne rien faire de profitable pour la bonne marche de cette grosse
machine
Dont j'avais la charge, et je me disais souvent : je dois remettre sur
pied
Ces incapables irresponsables, profitants du système et soutenus
par la CGT
Pour aller boire trois fois par jour du café sans compter ceux qui
fument dehors
Pour ne pas polluer l'air des bronches de leurs collègues, dont
on n'a rien à foutre.
Alors que j'étais bien dans ce rôle de chef, je ne sais pour
quelle raison,
Un jour, j'en ai eu marre et je me suis arrêté net.
Chapitre 127
Nicolas Gogol - Mirgorod ( 3ème partie )
La lutte des classes, les basses gens de notre domaine n'en avaient cure,
Ils faisaient ce qu'ils voulaient et même parfois ne savaient pas
où placer les limites,
Usant, abusant de la gentillesse de leurs seigneurs trop laxistes, ils
profitaient
Du bois abattu des arbres pour construire leurs propres maisons dans des
coins
Bien tranquilles, loin de tous, créant ainsi du bonheur à
leurs familles sans frais.
Un jour Pulchevie voulut inspecter tout cela. Comme on la respectait beaucoup,
On lui prépara le moyen de transport le plus confortable pour l'y
emmener
Avec de la musique, pour atténuer le bruit des galops de ces chevaux
trop lourds
Pour cette besogne. Ça grinçait de toute part tant la carlingue
avait connu
De guerres et d'amours interdits, et si l'on avait voulu traverser une
ville
D'une manière anonyme, il était préférable
de prendre ses jambes
Pour tout moyen de locomotion. Traversant la forêt, ses suspicions
maintenant
Avaient trouvé leurs raisons d'être, ces voyous de pauvres
avaient décapités
Les chênes magnifiques et séculaires de son enfance. Sur un
ton innocent,
Elle s'adressa à Nithchipor: - Pourquoi ces arbres sont-ils devenus
si clairsemés ?
Le bonhomme la regarda étonné: -Comment vous ne saviez pas,
ils ont disparu
Du fait des intempéries dues au réchauffement climatique
dont tout le monde parle
Sans savoir comment faire pour remédier à cette catastrophe
naturelle.
Ne volant pas contrarier le cocher un peu vieux et radotant beaucoup,
Une fois rentrée à la maison, elle ordonna une surveillance
accrue à l'égard
Des arbres fruitiers, car elle craignait ne plus avoir de pommes et de
poires
Pour dessert à la fin de chaque repas. Pour ce qui concernait la
farine,
Les statisticiens prévoyant tout d'avance sans jamais faire d'erreur
Et les spécialistes en prévisions à court et moyen
terme, décidèrent
De ne pas stocker trop de cette poudre blanche, car chacun doit penser
À sa ligne... Faire le régime était leur postulat
pour une santé meilleure
Et aussi faire des économies substantielles à la sécurité
sociale de l'époque.
Mais ces gens-là étaient étranges, ils avaient probablement
lu
Quelques articles parus dans les journaux de la région, faisant
valoir
Tout l'intérêt d'Amélie Nothomb pour la nourriture
pourrissante.
Comme elle, ils décidèrent de ne garder que la farine moisie
ou mouillée par la pluie
Lors des tempêtes mémorables dont tout le monde se souvient
encore aujourd'hui.
Mais, de la bonne marchandise, qu'en faisaient-t-ils ?
Quels étaient leurs commerces secrets ?
Vous le saurez au prochain paragraphe,
En attendant, je vous souhaite bon appétit !
Chapitre 128
Vincent Ravalec - Cantique de la racaille ( 3ème
partie )
Avec Moussa, on s'est installé au bar, c'est un gars qu'a trouvé
le truc
Pour se ramasser un maximum de thunes sur le dos de ces mecs voulant absolument
Passer à La Mecque avant de mourir une dernière fois et pour
cela,
Il fallait un billet d'avion et Moussa, lui, s'en chargeait en exclusivité.
Maintenant, il était établi, et lorsqu'on avait besoin de
se renflouer,
Le voir n'était jamais peine perdue. Me trouvant sympa, il m'invite
À le suivre à son bureau, là où il fait ses
affaires avec ses compatriotes.
Dehors j'ai froid, c'est l'hiver, je suis gelé, mais avec lui, j'ai
peut-être
Des chances d'avoir un truc à faire, surtout qu'il m'aime.
Ce qu'il aime en moi, c'est que je ne me drogue pas, je travaille bien,
On peut me faire confiance, c'est pas comme avec tous ces galeux du quartier
Que maintenant, ces putes, ils se donneraient à un flic même
gratis,
T'imagines pas comme ça se dégrade avec la crise !
Avant, c'était un p'tit paradis ici, mais enfin que veux-tu, la
vie continue
Et faut composer avec, sinon on reste dans son lit et basta les soucis
!
Je sais très bien mentir avec moi-même, alors, je prends pitié
pour cet homme,
Mais ce genre de sentiments, je ne les entretiens pas longtemps,
Je sais trop ma haine derrière tout ça, alors je reste stable,
Je fais comme si j'étais ailleurs et ça marche bien. Et puis
lui, tu penses quoi,
Qu'il dit ce qu'il pense ? Tu parles, il fait comme tout le monde, il ment
Du matin au soir, même avec sa femme et ses enfants, le con !
Jadis, il n'y a pas si longtemps, il avait un café libre-service
où là,
Tu pouvais trouver ton bonheur pour un départ, pas pour La Mecque,
Pour un Djakarta sur place... Tu vois ce que je veux dire !
La poudre blanche, là, c'était pas de la farine, ha ! ha
! ha ! ha !
Les autres dealers lui reprochaient même de casser les prix.
Bon, tout ça pour lui c'est du passé, maintenant il a grimpé
les échelons,
Et moi j'aimerai bien faire pareil, avoir ma société et oublier
Toutes ces saloperies que j'ai faites pour ne pas crever sous une rame
de métro
Un jour de grande déprime derrière les barreaux, ce qui n'est
pas mieux.
Je me dis, il n'y a pas de honte à démarrer voleur, même
Tapie
L'a fait à ses débuts, quoique lui il en a fait sa marque
de fabrique.
Bon, bref, donc, pourquoi je suis là avec ce mec ? Ah oui, c'est
pour un coup.
Il me regarde dans les yeux et me sort les papiers et la photo d'une Mercedes
Presque neuve dont il a la commande, il ne reste plus qu'à trouver
la voiture,
Le client attendait, il était pressé et ne parlait pas le
français.
J'avais trois jours pour me débrouiller une caisse de qualité,
car je voulais avant tout
Garder ma renommée du gars qui fait les choses bien et proprement.
Chapitre 129
Fernando Pessoa - Je ne suis personne ( 3ème
partie )
Le ciel, je ne le regarde pas toujours, mais là, maintenant, je
lève la tête.
Des nuages le parcourent et réveillent les sens du citadin que je
suis,
Mais pas les bons, les mauvais. J'ai l'impression aujourd'hui que tout
Va me tomber sur la tête, je ne suis pas superstitieux, mais je sens
mon destin
En danger, pour une cause inconnue à cet instant où je vous
parle.
Ces bulles d'air et d'eau recomposées par je ne sais quelle chimie
atmosphérique
Vont de là-bas à ici, dansant quelque chose de macabre, de
noir. Ces éclairs,
Bien lumineux, audibles à mille lieux à la ronde, secouent
tous les morts.
Avec le temps, le vent emportera inexorablement ces nuages comme toujours,
Pourtant j'ai l'impression de les voir prendre plaisir à faire du
surplace
Juste au-dessus de ma tête, hérissant mes cheveux en perte
de vitesse
Depuis quelques mois dans ces ruelles étroites de notre petite ville
loin de
Thornton Wilder. Je dois regarder en face le bon côté des
choses, mais malgré
Ces bonnes résolutions, une chose est sure, j'exciste sans le savoir,
Passant du stade embryonnaire à celui de poussière
Se mêlant à celle s'entreposant jour après jour sur
les maigres meubles
Du lieu où je vis, où je survis apparemment.
Conscient, je marche debout, le cou bien droit, j'accepte ma vie
Et les motifs la faisant encore viable, mais pour combien de temps encore
?
Tout cela me paraît abstrait, je n'ai pas dit vain, abstrait seulement.
Je ne devrais pas être dans la conscience des choses, cela provoque
chez moi
Des angoisses existentielles inutiles dont ni le ciel, ni les nuages ne
viendront à bout.
De fait, qu'elles soient grosses ou maigres, j'ai la sensation affolante
De les voir manger tout sur leur passage, le passage du temps,
L'air que je respire, le peu de moral qu'il me reste
Pour mettre un pied devant l'autre sans me casser la tronche.
Parfois, voyant en double ce qui pourrait m'atteindre,
J'imagine ces nuages être des cellules vivantes se divisant en deux,
Se multipliant à l'infini pour me coincer, étouffer la moindre
illusion
Restant encore aux confins d'une âme aussi sensible que la mienne.
J'éprouve une sensation étrange, tout cela me paraît
vain maintenant
À l'heure où je vous parle, le ciel est bas, las de tout,
fatigué comme je le suis,
Le monde se joue de sa toute-puissance, détruit tout sur son passage,
Tel un enfant le fait avec ses cubes de bois, par colère ou pour
s'amuser.
Les nuages s'amoncèlent d'un seul côté pour former
peut-être plus tard
Un bataillon de nuages pour une pluie tsunamique.
Je m'interroge sur moi pour me procurer plus de souffrance que je n'en
ai
Naturellement depuis ma naissance, avec ma mère pour support existentiel
auquel
Jamais je n'ai pu me défaire pour des raisons incompréhensibles.
Qu'ai-je donc fait d'intéressant dans la vie sinon de savoir que
je ne suis rien ?
Est-ce suffisant pour continuer à vivre en ce bas monde,
À me délecter de tout pour pas grand chose, un verre d'eau,
un morceau de pain ?
Chapitre 130
Imre Kertész - Etre sans destin ( 3ème
partie )
Qui pouvait y croire ? Mon père allait partir pour l'enfer et elle,
Nous faisait encore son cinéma... Se tournant vers moi, elle me
disait :
Tous les deux nous attendrons le retour de notre homme,
Et cela pour avoir mon assentiment devant témoin, et quel témoin.
Mon père me regarda et je le rassurais sur ma réponse, oui
je serais exemplaire
Tout au long de son absence, mais après ces mots dits, mon appétit
naturel
Fut bloqué par une émotion soudaine, persistante, nauséeuse.
Très bizarrement, sa présence parmi nous me devenait pesante
Et je me souvins avoir lu plus tard dans un livre, un homme des camps
Avoir trouvé un soulagement à la mort de son père,
Trop à sa charge dans ce lieu de fous. Mais ce sentiment étrange,
hors nature,
Me troubla au point de me faire pleurer. Les gens invités étaient
arrivés,
C'est principalement de la famille, dit la femme de mon père,
Il est normal qu'ils viennent te dire au revoir avant ton départ.
La porte s'ouvrit
Sur une cohorte de papys et de mamies, et chacun, chacune apporta
Sa misère personnelle, ses tares particulières.
Les grabataires ne devraient pas vivre aussi longtemps en ces périodes
de guerre,
Cela relève de l'indécence, pensais-je en voyant tout le
mal qu'on se donna
À caler une grand-mère à moitié morte. Alors
que toute notre attention aurait due
Se porter sur mon père, voilà cette vieille accaparer tout
le monde
Et même l'air qu'on respirait. La mère de ma belle-mère
s'est faite la plus belle
Pour venir nous voir, enchapeautée d'un truc conique protégeant
Ses cheveux blancs clairsemés. Si cette femme a été
jolie un jour, aujourd'hui
Elle porte mal ses rides, elle ressemble à un chien, mais à
un chien intelligent.
Alors, elle fut chargée de préparer le sac à dos pour
mon père.
Tout le monde voulait se rendre utile, ne pas rester sans rien faire,
Éviter une angoisse, une peur devant la réalité de
la situation.
On bavardait, on pleurait et puis on s'embrassait tout le temps,
Et moi, ça, je n'aime pas, ces épanchements me dégoutent,
ils sont les signes
D'une trop grande faiblesse de la part des hommes.
Mon grand-père, non lié à moi par le sang, écoutait
les jérémiades de sa femme
D'un air patient, imperturbable. Comment pouvait-elle encore se plaindre
De ses soucis de santé lorsque nous avions d'autres chats à
fouetter ? Et puis,
Qui dans l'assistance l'aurait remise à sa place ? personne, pas
même son mari,
Nous avalions tout sans rien dire pour ne pas faire tache en ce moment
si douloureux.
Chapitre 131
François de Chateaubriand - Mémoires
d'outre-tombe ( 3ème partie )
Le voilà donc parti pour l'autre monde, commencer une autre vie
Dans ce bateau français quittant le port pour des contrées
à conquérir
Par la force évidemment. À plusieurs reprises, il faillit
mourir et personne
Ne l'aurait regretté sauf moi, son fils, je ne serais pas né,
mais ça, que voulez-vous,
C'est la vie, on n'y peut rien, c'est ainsi. S'il n'est pas mort, rapidement,
il se trouva
En Angleterre pour on ne sait quelle raison, mais n'y resta pas longtemps,
Il fait naufrage sur la côte d'Espagne, pays ayant joué pour
moi un rôle
Si important par la suite. Combien de fois croisa-t-il des voleurs
Dans ses pérégrinations sans heureusement se laisser tenter,
gangrener
Par ces aventuriers dont les scrupules n'étaient pas inscrits dans
leurs gènes.
Malgré tout, il avait gardé la tête sur les épaules,
Courageux, avec un esprit prompt à l'ordre, il s'était fait
remarqué
Par des colons influents, et c'est à partir de là que commencèrent
enfin
Les bonnes choses pour lui : on l'envoya dans les Iles faire fortune,
Ou du moins, jeter les fondements d'un avenir plus certain.
Sa mère, ma grand-mère, retrouva sa fierté et plus
d'argent pour subsister
Après tant d'années vécues dans la misère la
plus noire.
Elle confia à René, mon père, son autre fils prénommé
Pierre et dont
Armand, mon cousin, fut fusillé par Bonaparte en personne.
Un jour, nous élèverons à sa mémoire une stèle,
je ne sais où, car il le mérite,
C'était un héros, un vrai, d'ailleurs il en est mort. Bien
que mon père soit un homme
Plutôt dur, il ne rechigna pas à s'occuper de son frère,
peut-être lui restait-il
Un reliquat de tendresse de son enfance ou de quelques amours de passages...
Mon père était grand, impressionnant et lorsque son regard
se portait sur moi
Quand il était en colère, j'étais tétanisé,
ses yeux crachaient le feu.
Il avait à l'esprit un objectif à atteindre, redonner à
notre nom une dignité
Que jamais personne n'oserait remettre en question.
De son enfance, il avait gardé en lui toutes les humiliations
de la famille,
Et maintenant il était temps de laver ces souffrances passées
par de la notoriété
Et aussi de la richesse pour chacun de nous tous. Pour arriver à
ses fins,
Il lui a fallu beaucoup de combats, de violence contre le mal, il se battait
Tout le temps pour telle ou telle cause, toujours avec courage, probité,
excellence.
Toutefois, afin d'accéder là où les choses importantes
se passaient, il ne lésinait pas
À dépenser des sommes colossales pour ses habits, ce n'était
pas un dandy,
Un Proust, non, mais il aimait porter des vêtements le mettant en
valeur.
Selon à qui il s'adressait, son caractère se transformait
tantôt en bourgeois aimable,
Tantôt en bougrelas despotique ou en homme taciturne à la
maison souvent.
Il n'a pas connu la révolution, et peut-être, pour lui, c'était
mieux ainsi.
Il aimait tant montrer sa richesse, qu'il se serait fait massacré
à la première heure.
Parfois je me dis, s'il avait été à la tête
du gouvernement des armées par exemple,
Il aurait rendu des services extraordinaires...
Chapitre 132
Honoré de Balzac - Le père Goriot (
3ème partie )
Le matin, vers sept heures, le chat se réveille au moment même
où sa maîtresse
Entre dans la cuisine et prépare le petit déjeuner des clients
de la maison.
Elle n'a pas encore eu le temps de faire sa toilette, alors si vous la
croisez,
Discrètement, vous éclaterez de rire de la voir porter ces
faux cheveux faisant pitié,
Vous rappelant cette terrible condition humaine, dont Malraux a écrit
un livre,
Toujours présent dans ma bibliothèque, toujours pas lu, mais
le lirais-je un jour ?
Le temps a marqué son visage, maintenant ridé, vieilli, et
jamais vous n'imagineriez
Cette femme jadis mariée à un homme, et ayant eue une vie
d'épouse,
Comme tout le monde. Son corps existe trop, en tout endroit il est dodu
Et aussi triste que cette salle où flotte la tristesse, partout
où le regard se porte,
Et les trous du nez s'entrouvrent aux odeurs fétides de tant d'années
Sans renouvellement d'air. Gros plan sur son visage, la caméra se
bloque,
L'image floute, car tout est inconvenant à l'enregistrement d'un
tel témoignage.
En elle se mêle l'expression double et troublante d'une honnête
veuve d'une part,
À celle d'une commerçante des plus acariâtres.
Si vous êtes un tant soit peu physionomiste, en l'observant vous
apparaîtra
Son histoire, et particulièrement celle liée à cette
maison, à sa pension,
Et j’aurai bien aimé, pour rimer, employer le mot passion,
Mais là je dépasse largement les limites du cadre littéraire
imposé par Balzac.
Il est toutefois difficile de dire qui, de cette patronne ou de ce lieu
a influé sur l'autre,
Toujours est-il qu'ils forment maintenant un couple indissociable.
Certains hôtes ont comparé l'endroit à un hôpital,
ils n'ont pas tord,
Il y a de un peu cela en effet, du moins dans l'esprit de Madame Vauquer.
Tous ses gens, elle les voit en malades à traiter comme tel, sauf
peut-être
L'hygiène. Cette pauvre dame d'un temps passé n'a aucun charme
rustique
Qu'on aime parfois savourer dans les musées anciens ou les châteaux
entretenus
Avec gout, amour, et beaucoup d'argent. Elle a toujours porté en
elle le malheur,
Pour faire pitié et extorquer par la même occasion quelques
argents de plus
Que le tarif normal de la chose vendue, et n'aurait aucun scrupule
À donner un tel à la police, en cas de guerre, comme celles
que nous avons connues
Beaucoup plus tard, c'est peut-être dans la nature humaine d'être
médiocre ?
À part ça, dans le fond, ce n'est pas une mauvaise femme,
disent
Certains de ses clients la connaissant peu, pris de compassion
Pour cet objet inutile, mais encore vivant.
Et son mari, monsieur Vauquer, comment avait-il perdu sa fortune ?
À cette question, elle n'avait qu'une réponse longuement
méditée :
Il s'était mal conduit envers elle et cela ne lui porta pas chance.
Peut-être avait-elle de bonnes raisons pour jeter la mémoire
de ce défunt
Dans la trappe du Père Ubu, mais tout de même, un mort...
N'avons-nous pas l'obligation de tout lui pardonner ?
Chapitre 133
Octave Mirbeau - Le jardin des Supplices ( 3ème
partie )
Ne nous mentons pas à nous-mêmes, l'intérêt de
l'humanité, on s'en fout,
Pour toi comme pour moi, ce qui importe maintenant,
C'est que tu ne me jettes pas sur le carreau après m'avoir sorti
la tête de l'eau.
Depuis quelque temps, la comptable me refuse le moindre sou,
On me regarde tel un voleur, un escroc, et les gens m'ayant fait confiance
à ce jour,
Me recherchent pour récupérer leurs deniers... Comment vais-je
m'en sortir
Si tu ne viens à mon secours ? Tout à l'heure, tu iras déjeuner
À la terrasse du restaurant d'en face et moi, où irais-je
manger ?
Je n'ai plus d'argent, pas le moindre kopeck pour faire mes courses
À l'intermarché d'à côté, je n'en peux
plus, tu m'as trop utilisé
Lorsque cela te convenait et aujourd'hui, je devrais te laisser m'évincer
Comme un malpropre, un vaurien ?
Se voulant rassurant, le ministre me tapa sur l'épaule, un sourire
aux lèvres,
M'assurant ses grands dieux ne pas vouloir me laisser tomber. Pour autant,
Ma colère resta insensible à cette marque d'hypocrisie dont
je connaissais
Depuis longtemps la musique. Il promit de m'indemniser des carences
De son manque de fidélité, seulement il lui fallait quelques
jours
Pour réaliser ses affaires, en attendant, il me remit cent petites
pièces d'or,
Et cela eut enfin un effet bénéfique sur ma tension.
Bougonnant quelques mots inaudibles dans sa barbiche, je fus raccompagné
Vers la sortie de ce théâtre de la cupidité des hommes
de pouvoir.
J'avais enfin retrouvé une certaine dignité maintenant, pensant
Au prochain rendez-vous, qui sera peut-être le dernier, mais porteur
D'un intérêt certain pour mes affaires à venir. Trois
jours passèrent
Et trois nuits aussi, je les passais dans un bordel de la ville, ayant
de quoi payer
Ce qui m'a manqué ces dernières semaines. Dans cet endroit
majestueux
Où se croisent indifféremment hommes politiques, artistes
ou voyous,
j'allais me reposer sur le bord de la piscine après le bain et le
hammam,
J'avais apporté avec moi quelques feuilles blanches, afin de vous
confier par écrit
Quelques bribes de mon passé et ainsi, vous jugerez par vous-même
À qui vous avez à faire. Je suis issu d'une famille normale,
ni riche, ni pauvre,
Moyenne dans les statistiques du ministère de l'Économie
et des Finances,
Nous représentions la France profonde, et à tout considérer,
franchement,
Je n'en suis pas fier pour deux roupies. Si l'on m'a affecté ici
dans la betterave,
Je me suis demandé si ce n'était pas à cause de mes
origines :
Mon père était dans la graine. Ses affaires marchaient bien,
il y consacrait
Tout son temps, son énergie et surtout sa mauvaise foi au point
d'avoir été traité
À nombreuses reprises de voleur par ses clients, gardant encore
aujourd'hui
Certaines coupures de presse relatant les manipulations douteuses
D'un homme d'une malhonnêteté maladive. Aucune transaction
ne pouvait
Se dérouler normalement, il lui fallait toujours avoir l'impression
D'avoir grugé ce bonhomme en face de lui, cela le motivait à
continuer
Une profession qui peut-être à ses yeux, quelque part, n'avait
aucun sens par ailleurs.
Je vous passe toutes ses vilenies, ses mélanges subtils de graines
et de poussière,
Sans parler de certaines substances dangereuses pour la santé du
consommateur.
Il ne pouvait imaginer de jeter quoi que ce soit de son entreprise, alors
Tout devait entrer dans les sacs à grains, l'essentiel était
aussi de se faire
De l'argent à partir de rien. Ma mère l'aida dans son commerce
et consentait,
Fidèle à ses engagements face à Dieu et à l'église,
À tout, pourvu que cela vienne de son époux.
Chapitre 134
Léon Tolstoï - La mort d'Ivan Ilitch
( 3ème partie )
Malgré mes pensées déraillantes, je m'accrochais à
la vie. Le décès d'Ilitch
N'était pas le mien et je n'avais aucune raison de culpabiliser,
Je voulais certes depuis longtemps récupérer son poste au
ministère,
Mais à part ça, nous avions des relations cordiales. Regardez
le visage
De mon collègue Schwarz, croyez-vous qu'il ait quelques états
d'âme ?
Il ne pense qu'à la partie de cartes à jouer entre amis après
l'enterrement.
La dame du mort passa près de moi, et par politesse ou convenance,
Je lui demandai comment se sont passés les derniers moments de son
époux,
Tristes moments, ai-je précisé sans raison. J'appris les
souffrances
Physiques atroces endurées par mon ancien chef de service,
Et par voix de conséquence, celles de ma narratrice.
Nous nous assîmes dans un coin de la pièce, elle pleura un
moment,
Puis se ressaisi et s'approcha de moi afin de me confier un secret en son
sein caché,
Et qu'il était temps de vider au risque qu'il ne se transforma en
cancer.
Nous avions assez d'un mort pour l'instant, en rajouter un autre
N'arrangerait en rien la marche du monde. J'écoutais ses mots, mais
très vite
Je compris l'objet de sa plainte : comment profiter de cet évènement
fâcheux
Pour soutirer à l'État un maximum d'argent, soit d'un seul
bloc,
Soit sous forme d'une pension à vie indexable évidemment.
Elle m'avait l'air
Très informé sur la chose, seulement n'y avait-il pas un
autre moyen
Auquel elle n'avait pas pensé, et c'était à moi que
revenait l'audit
Des comptes de madame. Après avoir étudié attentivement
les éléments financiers
Mis cartes sur table par l'intéressée, je ne vis rien de
mieux à faire.
Tout à coup, je me sentis rejeté par cette veuve aux dents
longues, alors
Je me levais et la quittais promptement. Dans la salle à manger
où je me rendis,
La pendule marquait le temps qu'il nous restait à vivre. Un prêtre,
Assisté de quelques personnes honorables, priait religieusement
en silence
Et parmi tout ce petit monde, je reconnus la fille d'Ivan, habillée
de noir,
Belle comme une princesse. Son regard se porta sur moi et malgré
Un salut d'une grande courtoisie, je ressentis un reproche de sa part.
À côté d'elle se tenait un jeune homme à la
mine triste, et promis à la belle.
Me retournant pour aller rejoindre la pièce où était
exposé Ivan,
Je me suis trouvé nez à nez avec son fils, au visage copie
conforme
À celui de son père, en plus jeune évidemment.
Ce garçon de treize, quatorze ans avait pleuré, mais j'entrevis
dans ses yeux
Une personnalité déjà bien établie. Je ne sais
pour quelle raison, à ma vue,
Il eut un air de surprise d'abord, puis de gène ensuite...
Je passais dans l'autre salle,
L'office commença et tous ses rites avec lui. Je ne voulais en aucune
façon
Me laisser emporté par la tristesse de ce deuil, et à la
première occasion,
Je quittais ce lieu infernal. Dehors, personne, sinon un domestique
Me présentant ma pelisse dans le cas où je voudrais partir.
Je le considérais en lui disant quelques mots de circonstance,
Il me répondit sur le même ton, en me rappelant que nous étions
tous mortels.
Chapitre 135
Denis Diderot - Le Neveu de Rameau ( 3ème
partie )
Rameau veut être heureux et fait tout pour y arriver, passé
cela, rien.
Les artistes ne se sentent pas comme nous, mais diffèrent, à
côté,
Ils volent dans d'autres sphères et personne n'est là pour
les remettre à
Leur place, et il le faudrait, car si tout le monde vit comme eux, où
irions-nous ?
Les hommes de génie comme lui sont une charge pour nos sociétés
Et s'ils sont à l'origine des changements du monde, je ne sais si
à la vérité
Cela a un quelconque intérêt pour nous tous. La bêtise
humaine restera toujours
Le ferment originel des actions des hommes, les menant cahin-caha vers
le chaos.
Les sages ne sont pas ceux qu'on croit, ils se noient dans le peuple
Et porte l'habit moyen des gens moyens, ainsi, ils vivent et meurent
Dans la plus grande discrétion et l'anonymat le plus respectable.
Quant à mon oncle, il va bien, puisque vous me demandez de ses nouvelles,
Mais j'ai bien peur que le bien qu'il veut apporter à l'humanité
Ne se transforme en catastrophe. Pour vivre heureux, vivons cachés,
dit un proverbe,
Permettez-moi d'en ajouter un autre : moins j'en sais, mieux je me porte...
Pouquoi vous dis je cela ? Peu importe, mais il est temps toutefois
De vous raconter une histoire m'étant arrivée un jour où
j'étais installé à table
Avec des politiques de la plus haute importance pour le pays
Ou du moins considérés comme tel. L'un d'eux affirma que
seul le mensonge
Était entendu par les peuples, quant à la vérité,
ils ne veulent pas l'entendre,
Ça leur fait peur ! L'homme à la parole facile donna moult
arguments
Dont pour l'heure je ne me souviens pas, mais j'ai bien retenu une chose
:
Les pires d'entre nous sont les gens se considérant supérieurs
aux autres, et
Si les lois de la République le permettaient, il faudrait les noyer
à la naissance,
Ne pas les laisser grandir du moins !
Ces mots du neveu de Rameau m'amusèrent beaucoup, alors je m'installai
avec lui
Pour une conversation à deux pour un temps indéterminé.
Moi - Les génies revendiquent toujours leur génie.
Lui - Peut-être, mais pas d'une manière franche, ils aiment
à laisser le doute
S'installer en nos esprits.
Moi - C'est par modestie. Vous me donnez l'impression d'entretenir une
forte
Haine à l'égard de ces hommes ?
Lui - Tout à fait et d'une façon irréversible, j'en
ai horreur !
Moi - Oui, peut-être, mais n'avez-vous pas l'impression, vous-même,
De faire partie de cette société dont vous dites avoir la
nausée ?
Si nous voulons être heureux, nous devons essayer de voir clair en
nous.
Naturellement, nous avons tendance à tergiverser, à ne pas
regarder
Les choses en face, à rester dans un entre-deux confortable. Écoutez-moi,
Avec ou sans folie, les génies sont ce qu'ils sont, et nous
en avons besoin
Plus que tout, et j'ai du mal à imaginer un siècle sans.
Chapitre 136
Marivaux - La vie de Marianne ( 3ème partie
)
j'entrais donc dans la vie avec ces conditions d'infortune, mais heureusement
J'avais deux ans lorsqu'on me trouva nu, recouvert d'un voile
Appartenant à on ne sait qui. Du carrosse dont je vous ai parlé,
et des voyageurs
Le composant, il ne reste plus rien, ils sont tous morts, à part
ma modeste personne.
Les brigands de cette lugubre aventure auraient pu donner quelques informations
Quant à savoir qui étaient mes parents, mais ni eux, ni les
corps des morts
Lors de l'embuscade n'ont pu donner d'indications. On ne sut rien,
On chercha partout dans les registres, aucune trace, mon père et
ma mère
S'étaient envolés sans laisser un nom à leur petit
enfant. Toutefois,
On trouva une liste des gens ayant voyagé ce jour-là dans
ce carrosse,
Un couple de bourgeois avec un enfant, leur valet et leur femme de chambre.
Bon,
Je devins alors un gosse sans parents comme il en a toujours existé,
Et Monsieur le Curé et sa soeur eurent pitiés de moi,
Ils me gardèrent au chaud dans leur paroisse. Bizarrement,
On venait de toute part pour me voir, j'étais devenu un objet de
curiosité
Surtout en ces moments si précieux de la messe où chacun
dans sa toute fragilité
Et sa grande transparence se présente à Dieu et par la même
occasion à moi,
Qu'ils trouvaient bien mignon pour un enfant trouvé dans la rue.
Comme Sartre enfant, on aimait à me caresser, à être
tendre avec moi,
Ce genre d'épanchement à l'église est permis
puisque le mal n'existe pas.
On m'offrit les plus beaux habits, les plus beaux jouets, et je n'ai jamais
ressenti
De leurs parts ce côté médiocre lorsque les riches
donnent aux pauvres.
Les femmes trouvaient dans ces dons généreux en contre partie,
Mon sourire, ma mine de petit Parigot. Tantôt on me prenait pour
un garçon,
Tantôt pour une fille, et cela ne m'affectait nullement puisque dans
ce livre
Le masculin et le féminin se fondent et se confondent
Dans l'esprit et la plume du narrateur.
De toute part, on me traitait d'enfant aimable et s'il était question
de mes parents,
Mes admirateurs s'arrangeaient avec ce qu'ils savaient et construisaient,
Chacun à sa manière, un scénario personnel qu'ils
gardaient pour eux.
Seulement, avec le temps, ravageant tout sur son passage
Tel un tsunami, avec le temps, les beaux sentiments s'usèrent à
la longue,
J'eus l'impression de ne plus exister aux regards des autres
Et le manque d'attention de la part de ceux m'ayant fait la fête
pendant des mois
Me mina d'abord puis me désespéra ensuite affreusement.
On passait sans me voir, à l'évidence on ne m'aimait plus.
Je redevenais ce que j'ai toujours été,
Un orphelin quémandant la charité,
Voilà mon vrai métier, le reste n'était qu'un simple
malentendu.
Chapitre 137
Marcel Aymé - Le passe-muraille ( 3ème
partie )
Mon sous-chef était maintenant démoli par mes apparitions
répétées au travers
Du mur de son bureau, et surtout accompagnés de mes invectives
Les plus démoniaques. Je me devais de lui faire encore plus peur,
Et de l'instruire de la terreur éprouvée au quotidien lorsqu'on
est sous l'autorité
D'une instance supérieure méchante, aussi méchante
qu'il a été à mon endroit.
Petit à petit, il maigrit, puis ses actions devenaient en discordance
avec lui-même :
S'il voulait aller à droite il dirigeait ses pas à gauche,
et s'il voulait aller à gauche,
C'est à droite qu'il allait... Tout le monde a connu dans sa vie
Ce genre de dérèglement, alors, n'insistons pas, seulement,
Un soir, très mal en point, les urgences vinrent le prendre à
son domicile
Et le placèrent dans un lieu plus sûr pour sa tranquillité
physique et mentale.
Quant à moi, je retrouvais mon indépendance au bureau et
reprenais
Mes anciennes habitudes qu'il voulait dérégler, le salaud.
Malgré tout, j'éprouvais encore le désir de passer
au travers des murs,
C'était devenu pour moi un passe-temps, une seconde nature, un passage
obligé,
Et le le faisais bien sûr chez moi, mais cela ne me suffit
pas, il me fallait explorer
Tous les possibles de ce truc dont j'étais le seul à profiter,
et pourquoi pas
En tirer profit, peut-être même un revenu, un peu de gloire
et enfin,
Passer à la télé comme tout le monde.
De toute façon je n'avais pas d'autres choix, je me sentais poussé
par une force
Intérieure alimentée par un ancien sentiment d'infériorité
entretenu
Par moult échecs, allant de ma naissance à ce bureau, de
l'école désastreuse
De notre République à mes relations à autrui dont
je vous parlerai plus tard.
Voulant changer le monde, je cherchais partout comment faire et par
Quel moyen y arriver. Je me documentais beaucoup à la bibliothèque
de ma ville,
Mais ni la politique, ni le monde du spectacle ne pouvaient être
de bons supports
À mes investigations honnêtes et sérieuses. Seule la
rubrique "faits divers"
M'apparut convenir à mon projet et c'est bien là où
je pourrai à loisir
Épandre mes talents de traverseur de mur.
Poussé par je ne sais quelle force, je me mis à envisager
un cambriolage,
Et pour ce premier essai, il me fallait trouver un lieu donnant sens à
mon action,
Un sens moral je précise. Alors, évidemment, comme vous l'auriez
fait à ma place,
J'ai pensé tout de suite à une banque, une banque de crédit,
Car j'ai horreur des banques et des crédits. Pour la première
fois
Depuis le début de ma nouvelle vie, j'éprouvais une réelle
jouissance
À ce nouveau métier me permettant de fréquenter la
nuit,
Dans la plus grande discrétion, des coffres-forts pleins à
craquer de billets et d'or,
Que je pouvais toucher, palper et choisir pour enrichir mon porte-feuilles,
J'en mettais partout, et une fois les poches pleines,
Je signais à la craie rouge, pour les faire marner ces cons,
Je signais "Garou-Garou" dans une calligraphie des plus originales. Le
lendemain,
Dans tous les journaux du pays, j'eus droit à un article valorisant
mes actes...
Chapitre 138
Julien Green - Léviathan ( 3ème partie
)
Que nous soyons diaboliques parfois contre notre gré et notre volonté,
ça,
Je l'ai lu dans un livre où les bons et les méchants se différencient
Selon la plume de l'écrivain. Quelle expression avait pris mon visage
lorsque
Je m'approchai de celui de la jeune fille à peine sortie de son
travail
Et ayant accepté de me voir ? À un certain moment, j'eu la
sensation
Qu'elle me fuyait par peur d'avoir à faire à un déséquilibré,
ce qui n'est
Évidemment pas le cas, d'ailleurs, ne me connaissez-vous pas maintenant
aussi bien
Que l'on puisse connaître quelqu'un ? Comme toujours en pareille
circonstance,
Elle posa des questions pour faire connaissance. Cette simple action je
l'interprétai
Comme une marque de confiance de sa part, je me sentis à l'aise
au point
De lui prendre les doigts de la main voulant par là imiter certains
acteurs
Dans certains films romantiques où les couples finissent par s'approcher
L'un de l'autre au bout d'un moment. Mais là, peut-être ne
voyons-nous pas
Le même cinéma, elle se dégagea et fit quelques pas
en avant, craignant de croiser
Une de ses clientes ou des gens du coin, des amis, de la famille.
Elle accéléra sa marche, m'entraînant je ne sais où,
je la suivais en silence,
Mais je commençais à perdre patience, je voulais me faire
aimer par elle,
Pourquoi était-elle aussi revêche avec moi ? je ne pus me
contenir,
Je repris sa main avec autorité, tel Burt Lancaster son fusil,
Et je lui fis, les yeux dans les yeux, une déclaration d'amour un
peu bête, je l'avoue.
Je n'arrivai pas à savoir ce qu'elle voulait, mais je ressentais
qu'elle avait honte
De marcher à côté de moi. Alors, nous nous sommes arrêtés
sous un réverbère éclairé
Et elle parut étonnée par mon comportement, mes questionnements
Et mon empressement. Pourtant un dialogue s'établit entre nous,
les mots fusèrent,
Pleins de reproches, d'explications violentes. J'avais tort, je devais
m'excuser,
Revenir à la case départ, trouver de l'amabilité dans
cette relation pour espérer
La voir progresser, et surtout ne pas lui faire regretter d'avoir accepté
ce rendez-vous.
Je l'invitais à fuir ce quartier où elle connaissait trop
de monde,
À traverser la passerelle, aller ailleurs, l'inviter à dîner,
pourquoi pas.
À ces mots, elle se mit à rire, où voulez-vous m'emmener
? demanda-t-elle.
À la campagne, de l'autre côté de la voie ferrée,
lui répondis-je.
Rien n'y fit, elle refusa mon invitation. Pourquoi agit-elle ainsi,
Est-ce ma personnalité, ou tout simplement avait-elle un autre homme
L'attendant pour ce soir ? Comme un escargot, elle se renferma sur elle-même,
Mais eue la force de susurrer entre les lèvres cette question :
que voulais-je lui dire ?
Je lui proposai à nouveau de franchir la passerelle, elle accepta,
ma main
Dans la sienne, nous avancions doucement vers ce jardin où je voulais
l'emmener.
Tout à coup le doute s'empara de moi, et si elle prenait peur maintenant,
Supputant on ne sait quoi, tant certaines rumeurs dans la ville vont bon
train
En ce moment partout dans les journaux, à la télé.
Je sentais bien qu'elle n'était pas à l'aise, pas détendue
telle une femme amoureuse
Lors d'un premier rendez-vous avec son futur amant, à l'évidence
nous n'étions pas
Dans cette configuration, et ça me désolait énormément.
Chapitre 139
Rétif de la Bretonne - Les nuits de
Paris ( 3ème partie )
Paris et l'ile Saint-Louis sont ma demeure. J'y vis au contact des Parisiens,
Je vous observe pour mieux vous croquer mes petits, et vos ennuis, je les
partage
Avec vous sans retenue aucune. Minuit sonne, j'approche du centre du monde,
Traverse le marais de mon enfance où tant de gens me connaissent
Et où je dois être le plus discret : des amies de ma mère
pourraient me voir...
Je venais de la rue Saintonge, la visitant à certaines dates
précises
Par superstition probablement, et toujours devant cet immeuble,
À l'angle de la rue de Normandie, je regarde cet édifice
et des souvenirs anciens
Provoquant chez moi une tristesse automnale, parfois quelques larmes accompagnent
Ce grand moment de mélancolie, et pour me sortir de ce trou noir,
Je me mets à chanter des mots ridicules parlant d'amour, dans la
rue Payenne,
Pas plus païenne qu'une autre, je ne vois pas pourquoi on nomme cette
rue ainsi.
Devant un magnifique immeuble je lève les yeux pour y regarder une
belle,
Celle que j'aimerai avoir dans mes bras pour un moment ou pour la vie.
Mes chansons ont réveillé des douleurs enfouies chez cette
dame,
Qui maintenant que je la regarde, se met à gémir des sons
profondément intimes.
Ô douce, vous qui gémissez, qu'avez-vous donc ? fis je ridiculeusement,
Êtes-vous si malheureuse que moi ? Moi j'ai une raison : ma belle
m'a quitté.
Mes mots la touchèrent au fond d'elle-même si je me réfère
à son regard,
Un dialogue entre nous devint possible, alors voilà. - Qui êtes-vous
?
- Je suis un artiste, un artiste du monde, un homme de la nuit,
Et puis j'écris des histoires pour les petites filles comme vous...
- Je n'aime pas lire, mais comme vous je vis la nuit.
- Je suis ravi de la savoir, c'est à ce moment-là que le
monde m'appartient,
Je le respire, le savoure avec bonheur et malgré mes maux, j'ai
mon temps,
J'ai tout mon temps à moi, je ne dors que quatre heures par jour.
- D'où venez-vous bel homme ?
- Du bout du monde et d'à côté de chez vous, mais laissons
cela,
L'essentiel est ailleurs, j'aimerai vous voir un jour me lire,
Car je n'écris pas pour les érudits, les intellos,
Je suis un amant malheureux qui erre seul dans la nuit,
Et pour vos beaux yeux, ma belle, j'écrirais les plus beaux poèmes...
- Vous ne pouvez pas souffrir autant que moi,
Moi, voyez-vous, je souffre vraiment car je m'ennuie. J'ai tout pourtant,
et
Je suis comme quelqu'un n'ayant rien, rien, ni personne à aimer.
- Ah, ah, fis-je résolu, votre mal n'est pas sans remède
( à quoi pensais-je, diantre?)
Vous dites ne plus rien ressentir, cela est triste en effet et il est temps
d'y remédier,
Peut-être pourrions-nous faire connaissance plus amplement,
Ô jolie dame, dites-moi, chez vous, y a-t-il un homme ou bien êtes-vous
seule ?
Chapitre 140
Hermann Hesse - Le curiste ( 3ème partie )
Si je me suis décidé à venir ici faire une cure, ce
n'est pas par caprice
Ou volonté de prendre des vacances aux frais de la sécu,
non
J'avais une bonne raison, je souffrais trop de rhumatisme pour ne pas essayer
Ce qu'il y a de meilleur dans le domaine des soins en la matière,
d'après
Les informations glanées dans les revues médicales dont ma
bibliothèque regorge.
Heureusement, comme je vous l'ai déjà dit, je n'étais
pas le plus à plaindre
Dans ce concentré d'humains souffrants. Je ressentais de leur part,
Une certaine jalousie à mon endroit, car en effet, extérieurement,
Je boitais beaucoup moins qu'eux, et ma mine resplendissait le bonheur
de vivre.
Bêtement cette situation m'apporta un plaisir troublant pour un homme
aussi moral
Que votre serviteur, mais peut-être tout cela n'était que
supputations
Pour me voiler la face, ne pas voir la réalité de mes handicaps
réels
Par rapport à la moyenne de l'humanité et non à celle
d'ici, ne faisant pas référence
Dans les strates officielles des statistiques nationales. Depuis
toujours,
J'ai un tempérament optimiste, seulement lorsque les choses se dégradent,
Il est stupide de persister dans ce mensonge permettant il est vrai
De survivre dans ce monde de fous. Je dois regarder ma situation
Dans ce qu'elle a de réel, sans chercher à la fuir par mille
subterfuges.
Durant les premiers temps, je jouissais de mon bien-être en cette
ville,
Choyé comme un coq en patte dans ce Grand Hôtel me faisant
penser,
Pour me réconforter, à celui de Cabourg où notre Marcel
national a imprimé
Dans nos mémoires et le luxe et la luxure qu'ici je ne risque pas
de trouver
Sous la botte ni d'un cheval, ni sous le pied déformé d'une
de ces personnes croisées
Dans l'ascenseur aux moments des repas. Toujours est-il,
Je m'autosuggestionnais un bonheur permanent tel Moustaki sur son île
Saint Louis,
Et cahin-caha, j'allais de l'avant poussé par le spectacle quelque
peu dégradant
De mes coreligionnaires. J'avais appris jadis certaines techniques
Pour me trouver en empathie avec mes semblables, je les utilisais
maintenant
Auprès des chaises roulantes trimbalant des malades beaucoup plus
graves que moi.
J'éprouvais du plaisir dans cette position d'homme compatissant
Mais comment n'ai-je pas compris que je perdais mon temps avec ces balivernes
?
Tous les matins, je prenais l'avenue, allant de l'hôtel à
la gare,
Et au milieu de ma promenade, afin de ne pas dépenser d'un seul
coup
Tout mon capital de force de la journée. J'allais boire une tasse
de thé
À la terrasse du jardin d'un autre hôtel plus moderne, plus
luxueux que le mien,
J'y lisais paisiblement le journal du jour, regardais les pigeons manger
Ce qu'il restait de la veille, quelques miettes des repas d'hommes d'affaires
Friqués fréquentant ce lieu pas fait pour les curistes de
ma catégorie sociale.
À mon retour, au sommet de cette petite avenue se trouve la station
thermale
Où j'aime entrer à chaque fois dans le hall un instant, en
dehors de mes séances.
Midi sonne, il est temps de retrouver l'hôtel, car je fais partie
du premier service
Et j'ai faim, mon petit-déjeuner étant des plus matinaux.
J'ai donc trois à quatre semaines à vivre en ce lieu dont
le style de vie est monotone,
Ordinaire, mais j'y consens pour mes bains et pour mon bien personnel.
Chapitre 141
Daniel Defoe - Journal de l'Année de la Peste
( 3ème partie )
C'était l'été et à la Paroisse de la Peste,
120 personnes avaient trouvé la mort
Due à cette affreuse maladie où à d'autres causes,
toujours est-il que ce nombre
De décès était anormal en rapport aux statistiques
moyennes nationales,
Références absolues dans le domaine du royaume des chiffres.
En dehors de cet endroit maudit des Dieux, les autres paroisses vivaient
en paix,
En dehors des morts naturels ordinaires, sauf quatre cas.
J'habitais entre l'église et Whitechapel, quartier connu pour avoir
abrité
Un moment Charlie Chaplin dans sa tendre jeunesse, lorsqu'il était
pauvre.
Puisqu'il n'y avait pas de morts dans notre coin, tout le monde restait
tranquille,
Seulement de l'autre côté de la ville, la consternation était
grande,
Et les riches les premiers eurent peurs et quittèrent leurs maisons
bourgeoises
Avec famille et tout ce qu'ils pouvaient emporter avec eux,
Cela était criant dans l'avenue principale de notre petite ville,
Il y régnait une atmosphère d'exode, comme pendant les guerres.
Pour la majorité, les fuyards appartenaient à la haute société,
Avec son sens de l'organisation, et puis pour partir comme ils le faisaient,
Il fallait de sacrés moyens, des serviteurs, des carrosses à
chevaux, des camions
Et des charrettes pour les meubles et les affaires de ces M'sieurs-Dames.
C'était là un spectacle bien triste et terrible à
la fois, et je ne pus faire autrement
Que d'avoir des pensées fort sérieuses sur la misère
et la condition humaine.
Vous aviez donc ceux dont la richesse permettait une fuite, puis les autres,
Obligés de rester là, ne pouvant faire autrement par faute
de moyens.
D'autant que pour quitter la ville, nous devions passer par la case Mairie,
Son autorisation à monsieur le maire était des plus nécessaire,
Et la queue devant l'édifice ne décourageait personne,
Tant les enjeux vitaux étaient en cause. On obtenait nos papiers
que si notre santé
Était des meilleurs, le moindre doute vous remettait sur le bord
du trottoir,
Vous n'aviez aucune chance de vous sauver de là. Or comme personne
n'était
Encore mort par ici, les papiers en question n'étaient pas si difficiles
à avoir en fait,
Il suffisait d'une enveloppe, d'une boite de Marshmallow,
Pour arranger nos affaires et partir de là où la peste risquait
de venir.
Cela se passa ainsi pendant les quelques semaines de mai et juin,
S'accélérant toutefois vers la fin, car une rumeur courait
dans Londres,
Le gouvernement envisageait de stopper ces déplacements
Qualifiés trop dangereux pour le reste du pays. Mais ces rumeurs
étaient-elles
Réelles ou non, ça, il était difficile de le savoir.
En fait, on vivait bizarrement,
Par rapport à la vie normale ! Et puis un jour, sortant de ma léthargie
Je me mis à penser à ma personne : devais-je rester chez
moi quoi qu'il arrive,
Ou bien faire comme tout le monde, fermer ma porte
Et envisager une nouvelle vie ailleurs ?