Avant-propos
Après avoir choisi quarante-sept livres de quarante-sept
auteurs différents,
Provenant de ma bibliothèque,
de celle de mon quartier, où des ebooks
Piochés sur le web, sans omettre un ou deux bouquins proposés
par des amis,
Je me suis mis dans la tête de les réécrire
à ma façon, de les réinterpréter
Avec mes mots, morceau par morceau, comme le ferait un traducteur
Passant d'une langue à une autre, mais là il s'agit
de la même langue,
Le français que je maîtrise encore si mal.
J'ai toujours fait, gosse, plus de cinq fautes d'orthographe
dans toutes mes dictées
Ce qui m'a valu de ne pas pouvoir continuer mes études,
mais je devins
Un autodidacte, comme l'on dit dans la ville entre gens bien.
J'aurai pu prendre le premier livre de la liste et le traduire
d'un seul tenant
Puis passer ensuite au suivant, mais ce n’est pas mon genre,
Mon genre c'est d'aller du coq à l'âne, de papillonner
d'un truc à l'autre,
Afin d'éviter de me lasser, ce qui me vaut de la fatigue
et m'endort de surcroit.
Donc, chacun de ces livres sera divisé en quarante-sept
parties à peu près,
Soit je multiplie quarante-sept livres par quarante-sept morceaux
Ce qui donne deux mille deux cent neuf choses à écrire,
Mais à la vitesse où je vais, j'en ai pour quinze
années de travail.
Cette première partie comprend donc
Le début de chacun de ces livres, le reste viendra avec
le temps...
Voilà c'est dit, bon voyage M'sieurs-Dames !
Chapitre 1
Marcel Proust - Combray
Si internet avait existé, je ne me
serais pas couché de bonne heure
Et j'aurais fait autre chose que de rester à me dire, je
m'endors
Ou ne m'endors pas. Épuisé vers deux heures du matin,
mes yeux
Se seraient fermés sans rêver à un quelconque
livre, et pour cause,
De ces objets-là, chez moi, il n'y en aurait eu aucun. Seulement
voilà,
Ce ne fut pas le cas, je suis né un siècle avant
cette machine.
Je passe mon temps à avoir l'esprit ailleurs,
Je gambade mentalement n'importe où et comme un pauvre malheureux,
je passe
Allègrement de François premier à l'église
de ma rue, tout près d'ici.
Cela me rappelle avec tristesse, n'avoir pas donné en sortant
de mes prières,
Dimanche dernier, l'obole à tous " ces pauvres gens " installés
là
Depuis la nuit des temps... J'aime à regarder mon bougeoir
dans le noir de la pièce
Tout en écoutant siffler le train traversant au loin la
forêt
Pour arriver ici, sur mon oreiller d'enfant.
Je frotte une allumette pour regarder ma montre. Il est trop tôt
pour se lever,
Tout le monde dort. J’ai cru entendre des pas dans le vestibule,
Ils se rapprochent, puis s'éloignent, il me faut encore
rester là à attendre.
À peine mes yeux ouverts, je vois mon grand-père
me tirer les oreilles
Pour je ne sais quelle faute commise ou pire encore, sans raison,
Injustement, comme c'est souvent le cas pour tous les enfants de
la terre.
J'aime rester ainsi dans mon lit à dormir ou à ne
pas dormir, nu
Comme Adam et Eve l'étaient pour leur bien et celui d'un
célèbre serpent.
Mon corps épuisé par le poids du contenu de ma mémoire
Se laisse aller dans les bras d'une déesse vue dans un cauchemar
Au fond d'un corridor d'une maison hantée ou désaffectée.
J'avais souvent des insomnies dues à des positions inadéquates
Au bon fonctionnement de mon sommeil, et puis le matin venu,
Il me fallait toujours attendre encore et encore avant d'aller
Dans la cuisine préparer mon petit déjeuner. Je profitais
de ce temps-là
Pour divaguer pendant des heures à supputer n'importe quoi
Sur l'homme des cavernes que j'aurai pu être. Je voyais passer
les siècles bizarrement,
Très en dehors du temps et de la réalité.
Au bout d'un moment,
Ma tête commençait à tourner, mon corps s'engourdissait,
ma mémoire
Tourbillonnait dans les ténèbres de mes ombrageuses
pensées.
Je perdais dans mon lit le sens de toutes choses, je cherchais
où j'étais,
Qui j'étais et où j'allais. Parfois de fatigue j'arrivai
à dormir, à rêver même
Et si j'avais été Freud,
Je vous en aurais dit plus là-dessus, mais comme ce ne fut
pas le cas,
J'en reste à mon discours, celui que tout le monde connait,
mon nom est Proust,
Marcel Proust... Et tout cela pour vous dire :
" Maman n'est pas venue me dire bonsoir. "
Cette phrase-là vous l'attendiez avec impatience,
Alors ne privons pas notre plaisir, je vous la donne comme un enfant
tend
Ses lèvres vers les seins de sa nourrice pour en tirer le
miel.
Tout le reste n'est que broutille, je suis dans ma chambre à
Combray,
Chez mes grands-parents et tout va bien. Il est dix heures.
Il est temps de me lever, sachant toutefois qu'il me serait possible
de faire la sieste
À tout moment de la journée, si le besoin s'en faisait
sentir.
Bien des années ont passé depuis Combray, et la dame
chez qui je suis aujourd'hui
Au moment même où je vous parle, me fiche la paix
toute la journée,
Elle préfère la nuit pour exister, quant à
moi, soit je l'accompagne,
Soit je reste là à ne rien faire du tout. Je laisse
défiler, comme dans un film,
Les images des chambres où j'ai vécu des moments
plus ou moins bons,
Tout au long de ma belle vie, les chambres d'hiver et d'été,
De printemps et d'automne.
Quelquefois j'ouvre la revue les "Débats roses" où
ça parle des oiseaux.
Je m'allonge sur un sofa, près de la cheminée, ma
figure d'ange s'ouvre
Pour le bonheur de celle m'offrant le gite et le couvert,
Unis que nous sommes, dans un décor que même vous
apprécieriez surement.
Il n'y a pas de lit à baldaquin, mais un parfum au vétiver
que je n'aime pas du tout.
Je regarde le pendule, c'est fou comme le temps passe tout le temps
de la même façon.
Il m'arrive parfois de me regarder dans la glace, à m'étirer
comme un malade.
Je suis bien éveillé maintenant, mais je ne cesse
pas de penser au temps
Et aux lieux de ma jeunesse. Mentalement, je visitais la maison
De ma grand-mère qu'on appelait Suzy pour la faire raller,
Car elle n'aimait pas ce prénom attribué par son
mari, jadis travaillant
Dans la liqueur, mais dont l'entreprise fut un jour liquidée
bêtement.
Avec ma mère et ma grand-mère, nous avions pris l'habitude,
à la fin des après-midis,
De penser ensemble à des préoccupations dont j'étais
l'objet principal.
Parfois pour se distraire, elles s'amusaient avec une lanterne
à projeter des couleurs vives
Sur le visage si souvent embrumé du dormeur que j'étais,
Mais tout cela ne m'amusait guère,
Je préférais de loin rester seul dans ma chambre,
là où rien ne dérange
Mes habitudes de jeune vieux garçon déjà symptomatiquement
marqué.
Il m'arrivait presque toujours de prendre un livre pour oublier
ces femmes
Habitant le même toit que moi. Dans ces pages, j'y voyais
Golo
Sortant d'une vaste grotte pour sauver une fille qui n'était
pas ma mère.
On y parlait de châteaux et d'ombres effrayants, glissant
sur cette pauvre malheureuse.
Le château était jaune et avec le ciel bleu, c'était
parfait.
Pendant ce temps, ma grand-mère hurlait dans la cuisine
plus fort que Golo,
Mais Golo s'en foutait, il s'occupait de la jeune fille qu'il avait
à sauver, car il l'aimait.
Ce passé, il se remémore maintenant en moi pour le
plaisir, ainsi
Le temps prend ses aises... Le soir, impatient, j'attendais le
moment d'aller dîner,
J'avais hâte d'aller embrasser ma mère tout en pensant
à des choses bizarres
Pour un enfant de mon âge. J'avalais la nourriture préparée
dans de
Magnifiques réceptacles anciens, donnant aux ingrédients
un goût particulier
Encore inscrit dans mes papilles et donc dans les neurones de mon
cerveau. Petit,
Pas encore adulte, à la fin des repas je devais quitter
la table des grandes personnes et
Retourner dans ma chambre, laissant ces adultes s'ennuyer sans
moi
Dans le jardin ou dans le salon. Ma grand-mère aurait bien
voulu
Me voir rester auprès d'elle quand il faisait beau pour
parler un peu,
Mais mon père, lui, ne l'entendait pas de cette oreille-là,
c'était le chef de la maison,
Et il avait donc la supériorité sur tout le monde.
Ma grand-mère, toujours elle, aimait de temps en temps
Prendre une bonne averse en pleine figure pour rester jeune, mais
Pour des raisons assez obscures, elle n'appréciait guère
le jardinier de mon père...
Mon grand-père aimait boire le cognac acheté par
la tante Léonie alors que son médecin
Le lui avait interdit pour des raisons de santé, tout le
monde en était désolé,
Mais comment faire avec un vieil homme qui finira bien par mourir
un jour ou l'autre
Par cette liqueur ou par autre chose, car la fin ne finit-elle
pas toujours par arriver ?
Tout cela créait chez nous une atmosphère un peu
lourde, mais dans le fond,
Dans notre maison tout le monde était bon et s'aimait cordialement.
Sinon, personnellement, j'ai horreur que l'on fasse du mal aux
faibles,
Aux pauvres, aux vieux, et quand cela arrive, c'est affreux, je
ferme les yeux,
Préférant regarder passer les papillons et manger
le cassis sauvage de ce parterre
De fleurs et de fruits donnant de l'autre côté de
la fenêtre de ma chambre,
Cette chambre où j'aimai rester à lire, à
rêver, à être malheureux.
Devant de tels comportements, les gens de ma famille
Se faisaient beaucoup de souci pour moi, parfois même
Ils en éprouvaient de la tristesse. Ma seule consolation
lorsque je montais me coucher
Était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans
mon lit. Mais
Ce "bonsoir" durait si peu de temps, si peu de temps que j'en souffrais
énormément.
Plus elle venait me voir, plus je souffrais. S'en rendait-elle
compte ?
Peut-être pas, les mères ça aime, c'est tout
ce qu'elles savent faire.
Parfois, j'aggravais ma souffrance en lui demandant :
" Embrasse-moi encore une fois "...
Encore une bise, encore une caresse, encore avoir mal ...
Et mon père, que croyez-vous qu'il pensa de ce cinéma-là
?
Il trouvait ces rites absurdes, il aurait voulu me voir ailleurs,
plus me voir du tout.
Et moi qui n'arrivais pas à dormir, savais-je inconsciemment
Ce qu'il me voulait dans ses arrières pensés de père
?
Quant à la maison, il y avait des invités, ma mère
ne montait pas,
Alors, tristement, je vivais dans ma solitude,
Convaincu de n'exister pour personne, ni pour elle, ni pour le
reste du monde...
Mes parents avaient un ami et voisin, M. Swann, instigateur du
livre
Que vous lisez présentement, et dont le titre est, je vous
le rappelle :
" Du côté de chez Swann ".
Cet homme était marié, mais mes parents ne voulaient
pas recevoir
Sa femme à la maison, par contre, lui, on l'acceptait, mais
Nous n'étions pas très au clair quant à nos
sentiments à son égard.
Lorsqu'il n'était pas parmi nous, mon grand-père
le traitait
De nez busqué aux yeux verts et aux cheveux blonds.
Il était ami avec le père de M. Swann, et à
la mise en bière de sa femme,
Cet homme ne donnait nullement l'impression de souffrir.
Par la suite, après ce moment pénible, inévitable
quoi qu'on fit, il lui arrivait d'y penser,
Mais très peu, avait-il avoué à mon grand-père.
Son fils donc, venait maintenant
Nous rendre visite, seulement nous avions des inquiétudes
quant à ses fréquentations.
Ce monsieur avait la parole facile et cela dérangeait toute
notre famille, car
Nous ne savions pas très exactement ce qu'il mettait derrière
les mots.
Il disait avoir l'impression de changer de monde à chaque
fois qu'il passait d'une relation
À une autre. Tout cela jetait un trouble dans notre maison
si raisonnable. Si nous savions
Des choses sur la vie du père, du fils, nous ne pouvions
pas en dire autant...
Dans l'ensemble, nous fermions les yeux sur ces ombres-là
et le laissions tout de même
Venir nous voir régulièrement. Mais qui étaient
donc ces gens qu'il voyait
En dehors de chez nous ? Cette question, nous nous la posions,
car il habitait
Un quartier dans le fond pas très raisonnable. Tout de même,
Disions-nous, un homme de son niveau, habiter là ...
Parfois, il nous racontait des histoires drôles de ses gens,
il organisait ses discours
Pour nous faire rire et il y arrivait souvent, le traitre.
Notre visiteur était plus intelligent que ma famille ne
pouvait l'imaginer
Et plus riche qu'il n'y paraissait :
Il avait hérité de son père une petite fortune
de quatre ou cinq millions.
Un jour, notre bonne nous annonça une nouvelle qui révolutionna
notre assemblée :
M. Swann fréquentait une princesse. Il faisait des voyages
en Italie avec elle
Et d'ailleurs, lorsqu'il le pouvait, il m'apportait des photographies
de tableaux
Qu'il aurait voulu voir seul avec moi dans une plus grande intimité,
le diable.
Notre famille le taquinait en permanence parce qu'il devait avoir
ce petit plus,
Ce presque rien manquant aux bonnes personnes de notre maison,
Le taquinant sans relâche par jalousie probablement, par
bêtise et par méconnaissance
De la manière dont nous sommes faits à l'intérieur
de nous.
Notre comportement n'est-il pas une réaction aux comportements
des autres ?
À l'évidence, voir une personne n'est pas une mince
affaire...
Notre sens du mimétisme s'active, nous entrons en osmose
avec notre interlocuteur
Sans le vouloir vraiment, rationnellement, et ainsi passons-nous
d'un rôle à un autre
Aussi facilement que nous changeons de chemise.
Nous sommes de sacrés virtuoses en la matière, mais
qui en est conscient ?
M. Swann s'en foutait de tout cela, il avait très bien intégré
l'ensemble
De ses expériences personnelles pour affronter le monde.
Et moi, j'avais décidé de le garder pour ami le plus
longtemps possible.
Une fois, mon grand-père apprit toute la vérité
sur les bonnes fréquentations de
Notre protégé. Mais ma tante ne l'entendait pas de
cette oreille-là, elle voulait le
Garder sous notre coupe et le savoir papoter ailleurs que chez
nous, la froissait
Énormément. " Tous les mêmes ces gens de la
haute ", aimait-elle à le qualifier.
Un moment, elle voulut lui imposer je ne sais plus trop quoi,
Histoire de lui montrer de quel bois on se chauffe sous notre toit.
Personne n'était d'accord avec elle, car nous l'aimions
bien notre visiteur,
Nous le considérions comme quelqu'un de peu ordinaire et
mon grand-père,
Lorsque tout cela devenait ridicule, mettait le haut là
en tapant sur la table,
Gesticulant comme un psychiatre complètement fou. Un jour,
invité par ma tante,
M. Swann vint avec une caisse de vin d'Asti et le journal le Figaro
sous le bras,
Corot était à la une et, en bas de page, un entrefilet
où on parlait de lui.
Cela fit un sacré ramdam à la maison, ce gars qui
passe dans le journal,
Son nom imprimé là-dedans, sans même nous en
avoir avertis avant.
" On n'est pas des chiens ", pensions-nous sauvagement. Heureusement,
Nous avions d'autres centres d'intérêt avec cet homme.
Moi, par exemple,
Lorsqu'il venait, maman ne montait pas dans ma chambre, alors,
j'étais obligé
De l'embrasser avant d'aller me coucher, et ça devant tout
le monde. Je vivais un calvaire
Qu'il me fallait cacher pour ne pas le montrer aux autres personnes...
Ses venues à la maison étaient toujours un évènement
pour nous tous,
Malgré l'hypocrisie de certaines personnes si bien intentionnées
à son endroit.
Mon père et ma mère étaient charmants avec
lui, peut-être même
Plus avec lui qu'avec moi. Avais-je envie d'être M. Swann
? Cette question,
Je ne me la suis jamais posée, mais elle me vient maintenant
où je tourne tout cela
En boucle dans ma tête pour trouver la vérité,
la grande vérité. Ce que je ne voulais pas,
C'était quitter les jupes de ma mère, je voulais
qu'elle m'embrassât tout le temps.
Quel enfant je fus ! C'est elle la première à avoir
mis sur le plat la question de la fille
De M. Swann, dont on ne parlait jamais pour ne pas le froisser.
Parfois mère m'apparaissait comme une femme de génie
à son contact.
Elle savait le prendre d'une main de fer. Pendant ce temps, je
pensais à mes malheurs,
À ce soir, sans sa venue, sans ses bises. Je la regardais
peut-être méchamment,
Ne pensant qu'à ça et rien ne pouvait me divertir,
m'amener ailleurs que dans ce lit
Où je serais seul, encore et encore.
Avec lui, mon père parlait de théâtre et de
comment construire un rôle...
L'assemblée composée principalement de femmes, de
jacteuses, donnait toujours
La réplique lorsqu'il se mettait à parler de sujets
mondains ou politiques.
Il nous mettait en garde contre ces journaux que nous nous croyons
obligés
De lire matin et soir. Faisait-il allusion à l'article paru
dans le figaro, le concernant ?
Je ne le pense pas, il voulait nous alarmer contre toutes ces insignifiantes
choses
Dont on nous parlait en permanence, alors qu'on devrait lire des
livres,
Là où sont les choses essentielles pour la vie. Au
lieu de cela, nous lisons des banalités,
Le mariage d'un tel ou les vivicitudes d'un autre...
Pour les bouteilles de vin d'Asti, on le remercia et à gorges
déployées,
Toutes ces femmes se mirent à rire. M. Swann dit quelques
mots littéraires pour
Impressionner son auditoire, alors, mon grand-père, sérieux,
se leva
Et dit à voix basse à maman je ne sais quoi... Mais
je n'entendais déjà plus rien
De ce qui se disait à table, seules comptait mes pensées,
ces baisés de ma mère,
Tous absents ce soir, obligatoirement puisqu'il était là.
Pauvre malheureux,
Je compensais comme je pouvais ces frustrations qui allaient me
mener plus tard
À écrire, mais qui pour l'heure me minaient d'une
manière absolue.
Je rêvais à tout ce que je voulais réaliser.
J'aidais sans le savoir, à faire avancer
Les théories de ce monsieur Freud, qui, à la suite
de mes travaux, a fait ses choux gras
De mes découvertes personnelles... Ainsi va la bonne intelligence,
elle est récupérée
Et rien n'y fait, pas même les droits d'auteurs, auquel après
notre mort,
La jouissance est relativement réduite évidemment...
Mon grand-père avait dans l'âme une férocité
inconsciente,
Il disait : " Le petit a l'air fatigué, il devrait monter
se coucher... "
Que le monde est méchant lorsqu'on est gosse, on ne vous
épargne aucune douleur,
On y va avec le pic et la truelle à vous charcuter le mental,
à tout berzingue.
Je montais tristement l'escalier avec ma solitude et l'odeur du
parquet ciré, trop ciré
Me soulevant le coeur, me dégoutant des hommes avant d'aller
me coucher.
Subitement, en mettant ma chemise de nuit, je pensais à
faire une blague :
Écrire à ma mère quelques mots inquiétants
pour l'obliger à venir me voir.
Mais Françoise, la bonne âme qui s'occupait de moi,
Accepterait-elle de me servir de messagère ?
Elle avait des principes, beaucoup de principes, la Françoise,
à se demander d'où
Elle les tenait, elle, née d'une famille si modeste ...
Alors mes caprices,
Elle n'en faisait qu'une bouchée, diantre, on ne dérange
pas les grandes personnes,
C'est la règle et on s'y tient. Seulement, j'étais
un sacré menteur,
J'inventais n'importe quoi pour l'obliger à céder
à ma demande. Alors,
Elle me promit qu'aux rince-bouches, on trouverait le moyen de
passer
Cette lettre écrite de ma main, à ma douce maman
chérie. Après ça,
Je me sentis calmé et je pensais à ce moment où
nous serions ensemble dans ce salon
Où j'étais exclu. Oui, ensemble nous serions, puisqu’en
lisant ma lettre
C'est à moi qu'elle penserait obligatoirement, à
moi et à personne d'autre.
Elle tachera probablement de cacher cette missive interdite
En faisant mine de continuer la dégustation de sa glace
au citron dont
Je n'avais pas eu droit, et maintenant dans sa bouche se mêlerait
Et le granité et ma plainte.
Avec cette pensée et ces agissements, je n'étais
plus seul, j'avais l'espoir de la voir venir
Calmer le grand écrivain que j'allais devenir... Bien sûr,
j'imaginais les moqueries
De notre invité s'il avait lu ma lettre, mais peut-être
lui-même avait-il souffert
Lorsqu'il était petit de ces histoires si malheureuses dont
nous sommes tous affectés,
Tant nous sommes la proie d'adultes immatures, inconséquents.
Plus tard, nous grandissons, mais peu de choses changent,
Car si nous sommes débarrassés de ces grandes personnes-là,
l'amour vient à la place
Entretenir ces dégâts dont M. Swann m'a longtemps
entretenu plus tard.
J'avais donc de l'angoisse, j'avais un doute : et si Françoise
ne remettait pas la lettre,
Ou si ma mère ne voulait pas la recevoir, la lire, ne voulait
plus être importunée
Par un benêt en pleur et réclamant le sein. Ce soir-là,
elle ne vint pas.
La vie, plus tard, me fit connaître des moments semblables.
Afin de punir tout ce monde installé maintenant dans le
jardin, je m'allongeais
Dans mon lit et fermais les yeux en pensant qu'elle ne viendrait
pas me voir
Pour deux raisons : la première, comme je vous l'ai expliqué
au début de mon exposé,
Était la présence de notre invité, la seconde,
ce petit mot, si maladroitement adressé
Se retourne contre moi, planté en mon coeur comme le couteau
de Lorenzo
Dans la cotte de mailles de sa victime, le Duc Alexandre. Je me
devais d'accepter
Mon infortune, calmer ce coeur resté en vie malgré
lui. Tout à coup, j'eus peur.
Impérativement, coute que coute, je voulais la voir et me
vint l'idée
De descendre de mon lit pour prendre l'escalier menant à
elle. Étais-je devenu fou ?
Au lieu de cela, je tirais le rideau et observais au dehors de
ma chambre.
La nature m'apparut comme pour la première fois,
Aiguisée par mes sens excités à l'extrême.
Elle se déployait comme ces paysages merveilleux situés
loin de chez soi
Lorsqu'on part en voyage avec, pour vous accompagner, l'amour,
Le grand amour de sa vie, à défaut, celui de l'instant.
J'avais été éduqué pour ne pas céder
à la satisfaction des pulsions, c'était un interdit,
Et comme tout interdit, il ne fallait pas y succomber. Cette décision
de mettre en oeuvre
Mon stratagème par l'entremise de la bonne Françoise
entrait incontestablement
Dans ce cadre-là, j'étais bien coupable et ils étaient
en droit de me punir.
Et puisqu'il en était ainsi, pourquoi n'irais-je pas au
bout de mon crime
En m'asseyant par exemple dans l'escalier pour attendre la venue
de la belle,
De l'épouse de mon père lorsqu'il sera temps pour
elle d'aller rejoindre sa chambre.
J'étais dans une situation où il m'était impossible
de rebrousser chemin.
M. Swann était parti, la langouste était bonne et
ils avaient tous repris de la glace.
Ils se mirent à jaser encore et encore sur la mine de notre
visiteur,
" Un homme sans enfant est-il un humain comme les autres ? " Se
disaient-ils.
En ville, sa femme le trompait avec un certain Monsieur Charlus,
mais lui, M. Swann,
Aimait-il encore sa femme ? Et l'Asti ? Qu'en était-il de
ce vin offert,
Y a-t-il eu des remerciements à la hauteur de notre indifférence
? Au bout d'un moment,
J'entendis le couple maudit parler dans l'escalier, puis ma mère
monta.
Je sortis de ma chambre pour aller la croiser, me jeter à
son cou. Elle en resta quoi,
Et j'entendis mon père approcher de la scène où
nous étions tous deux,
Chat et souris dans un trou au fond d'une cave. Elle s'empressa
De me jeter dans ma chambre, craignant le pire de la part de son
mari, mais
Il était trop tard, il était là devant nous.
J'étais perdu, bientôt je connaitrais l'échafaud
Et la mort inexorablement. Au lieu de cela, mon père fit
Une remarque désobligeante à son épouse, révélant
en lui une jalousie maladive
À l'encontre de son fils, et comme on voit souvent au théâtre
: il a été odieux.
" Mais va donc avec lui " fit-il violemment, et comme tout homme
qui se respecte,
Il m'aurait tué s'il en avait eu le droit légalement.
Au lieu de cela, le fourbe,
Il demanda à la bonne de préparer un lit pour ma
mère, dans ma propre chambre,
Ainsi, mon père dormirait seul sans elle. J’étais
paralysé
Par ces évènements extraordinaires, mes pensées
allaient dans toutes les directions ...
Petit à petit, je grandis, les choses d'hier ont fait place
à celles que j'allais vivre
Mois après mois, année après année.
En même temps, je voyais vieillir mon père,
Me souvenant des colères retenues en moi, jamais révélées
à cet homme si
Impressionnant, du moins dans la tête du petit garçon
que j'étais et qui aujourd'hui,
Dans le calme du peu de gens se pressant à mon endroit,
me permet de revoir
Mon passé comme un film ancien, vu et revu dans ces cinémas
" D'art et d'essai ".
Maman passa cette nuit-là dans ma chambre, après
mon caprice dont je n'attendais
Que rejets et punitions, mais au lieu de cela, mes parents cédèrent
à mon acte insensé
En m'offrant le plus beau cadeau qu'on pouvait me faire
À ce moment-là de mon existence. À la vérité,
J'étais un enfant trop sensible, peut-être même
étais-je malade.
Je ne m'explique toujours pas sa décision d'accorder du
répit à l'angoisse de son fils
Et à autoriser Françoise à mettre un grand
lit dans ma chambre pour maman.
Pour une fois ma faute n'était pas une comédie, on
la voyait enfin comme un mal
Involontaire dont je n'étais qu'à moitié l'acteur.
Je me sentais libéré du poids
Insupportable de la culpabilité m'ayant fait la vie si difficile
avant cet évènement.
J'aurais dû être heureux, je ne l'étais pas.
J'avais, certes, réussi mon coup,
Mais au détriment d'une autre personne et dans le cas de
figure, c'était elle.
J'aurai voulu revenir en arrière ou alors lui dire :
" Non, je ne veux pas, ne couche pas ici ... ", mais nous étions
dans une situation
Où nous ne pouvions pas arrêter cette machine enclenchée.
Je regardais le beau visage
De ma soumise, si jeune, si douce avec son petit enfant, séchant
ses propres larmes,
Symptômes évidents de sa culpabilité à
elle, rongeant dès lors mon âme si affaiblie
Par cette demande ridiculisée par la manière dont
je l'avais imposée à ma famille.
J'arrivai, c'était affreux, à contaminer ma mère
de ma tristesse, mais heureusement
Elle se ressaisit en prenant l'un des bons livres que ma grand-mère
avait préparés
Pour ma fête, voulant pour son petit-fils le meilleur des
choix, afin de lui éviter
Par tous les moyens les lectures futiles, et aussi tous ces bonbons
gâchant les dents.
Mon père ne voulait pas voir ces livres trop sérieux
entre mes mains
Et l'avait sommé de les remplacer par d'autres, plus faits
pour mon âge.
Ma grand-mère était la bonté même et
voulait me voir accéder
Aux bonnes choses intellectuelles, car pour elle, nous devions
tout faire
Pour éviter les basses réalités de nos vies
ordinaires, trop pleines de vulgarité
S'il n'y avait le sceau de l'art pour les relever. Malgré
toutes ses bonnes intentions,
Elle ne manquait pas de se tromper. Les oeuvres artistiques nous
mettent
Parfois en retrait de la vie, elles nous marginalisent si l'on
n'y prend garde, alors
Pour les mettre à l'épreuve, on doit leur opposer
la réalité toute crue de notre quotidien.
Trop souvent ma grand-mère agaçait certaines personnes
de son entourage
Pour des raisons que là je ne développerai pas, car
vous les trouverez aisément
Dans l'original de mon livre et dont je ne fais ici que survoler
les contours
Et ainsi ne pas lasser les ceux, allergiques à mes descriptions
Un peu trop longues pour certains ou parfois tirées par
les cheveux, pour d'autres.
Mais revenons à l'essentiel, revenons à maman, elle
est assise là à côté de mon lit
Avec un livre m'apparaissant mystérieux. À chacune
des phrases dites par elle,
J'entendais non seulement sa voix, mais aussi celle de l'auteur
en personne.
J'ai toujours eu cette chance, dès ma plus tendre enfance,
d'entrer immédiatement,
Dès les premières pages d'un livre, dans la tête
de celui ou celle les ayant pondus,
Même si souvent j'avais l'esprit ailleurs à cette
époque-là.
Elle faisait très attention à passer les extraits
où il était question d'amour où
De je ne sais quelles choses, jugées par elle comme inutile
de me les faire entendre,
Ce qui avait pour conséquence une compréhension toute
relative du récit de ma part,
Mais qu'importe, elle était là, et moi, c'est ce
que je voulais avant tout,
Entendre sa voix résonner dans ma chambre.
Dans la vie de tous les jours, maman avait toutes les qualités
qu'un enfant
Pouvait rêver de mieux. À tout moment, elle éblouissait
par sa façon
D'aborder les choses tant elle trouvait toujours le ton juste,
le ton de la simplicité,
Pire encore, elle lisait les phrases du livre comme une musicienne
:
Elle interprétait sa partition. Je me laissais aller à
la douceur de cette nuit où
J'avais ma mère auprès de moi, sachant toutefois
qu'il s'agissait là
D'un évènement exceptionnel et qui ne se reproduira
peut-être plus jamais.
Demain, mes angoisses reprendraient, mais pour l'heure je goutais
mon bonheur,
Et là, j'en avais les moyens, nous partagions cette nuit
ensemble. Plus tard,
Pendant longtemps lors de mes insomnies, ces images me revenaient
D'une manière récurrente. Je revoyais les pièces
du bas de la maison de Combray,
M. Swann, l'auteur coupable inconscient de mes tristesses, les
marches de l'escalier
Menant à ma chambre où je vois encore ma mère
y entrer pour s'occuper
De son petit enfant si fragile... Le temps s'est arrêté
pour toujours à Combray,
Le temps a passé, mais dans ma tête il est sept heures
du soir,
Rien n'a changé, je suis toujours un peu là-bas.
Au fond, je ne m'en plains pas, car j'ai la conviction qu'en pensant
à ces personnes,
Elles reviennent sur terre pendant ce temps où mon esprit
les sort de leurs tombes.
Ce n'est donc pas avec ma conscience qu'il faudra compter à
partir de maintenant
Pour accéder à mon passé, mais au hasard,
toujours lui, majestueux.
Les souvenirs surviennent contre notre gré, et il
me vient en tête ce souvenir
D'une tasse de thé offerte par ma mère, repoussée
dans un premier temps,
Mais accepté dans un second, accompagnée de petits
biscuits
Qu'elle appelait Petites Madeleines...
Pour les jeunes qui n'auraient jamais lu mon livre,
Je rappelle ce qui m'est arrivé à ce moment-là
: je portai à mes lèvres
Une cuillerée du thé où j'avais laissé
fondre un morceau de madeleine.
Et là, je ne suis pas excessif en disant cela, mais à
ce moment-là très précisément,
Je faillis sauter au plafond de plaisir sans savoir pourquoi,
Le temps s'était arrêté, mon corps tout entier
se paralysa de bonheur,
Comme s'il se réveillait pour la première fois à
la vie.
Malheureusement, plus j'allais rechercher dans les gorgées
suivantes la même sensation,
Moins elle revenait, alors je pris la décision d'arrêter
cette quête effrénée,
Et me mis à penser à ce qui m'était arrivé.
Mais comment faire ?
Je devais aller chercher ailleurs que dans ce que je maîtrise,
Il me fallait trouver autre chose. J'essayais de revivre mentalement
ce moment-là
Pour en saisir l'essence ou mieux encore, le faire réapparaître.
Voyez comme je peux être ridicule parfois... Pour comprendre,
j'ai alors
Repris une cuillerée de thé et j'ai en effet retrouvé
le même état, mais rien de plus.
Je persiste par tous les moyens, j'explore mon cerveau et ce qu'il
contient,
Le torture à retrouver dans les moindres détails
Toutes les sensations vécues, et cela provoqua en moi de
très fortes tentions,
Et plus l'effort était grand, plus la mémoire s'étiolait,
se vidait de sa substance.
J'en étais arrivé à m'épuiser à
cette tâche, voulant à tout prix savoir
D'où venait se miracle, de quel souvenir plus ancien tout
cela était en rapport,
Mais faute de réponse et de force, je me remis à
boire mon thé comme n'importe qui.
Tout à coup, le souvenir tant attendu, tant désiré
m'est apparu :
Le dimanche matin avant la messe à Combray,
Ma tante Léonie m'offrait un petit biscuit trempé
dans son thé.
Il m'aura donc fallu revivre cette expérience plusieurs
années plus tard
Pour révéler cette chose insoupçonnée
de ma conscience.
Combien de situations comme celle-ci restent en nous comme des
ruines
En attente d'un événement fortuit, d'une odeur, d'une
saveur ou de n'importe quoi d'autre,
Pour revenir nous dire : j'existe, je reviens te dire bonjour.
Voilà donc toute la vérité de notre être
véritable. Alors, de la madeleine
À la maison d'Illiers, il n'y avait qu'un pas et les souvenirs
se mêlèrent
Pour me revenir en images comme un feu d'artifice pour ma plus
grande joie.
Par cette simple tasse de thé et ce biscuit, toute mon enfance
réapparut
Et m'encourageait à aller à la recherche du temps
perdu, comme un damné.
Avant d'aborder la suite de mes aventures, je voudrais revenir
sur ce moment
Très particulier où dans l'escalier mon père
autorisa ma mère à venir
Passer la nuit avec moi. Vous vous en souvenez, il lui avait dit
violemment :
" Mais va donc avec lui " .
À ce moment-là, j'aurai pu écrire une
lettre pour lui dire
Ce que je pensais de ses façons de faire, mais il n'en a
rien été.
Par contre, un autre écrivain a osé le faire, et
c'est, Franz Kafka.
Chapitre 2
Franz Kafka - Lettre au père
Très cher Père,
Je ne peux garder plus longtemps en moi un secret qui me dévore.
Il est grand temps de m'en défaire en te l'offrant comme
un cadeau :
Père, tu me fais peur depuis toujours et je crains le pire
lorsque tu es là,
Mais aussi, lorsque tu n'y es pas. C'est pourquoi aujourd'hui,
je me décide à t'écrire,
Ne sachant pertinemment pas si j'aurai le courage de te transmettre
ces quelques phrases,
Ces quelques lignes. Tu dis en permanence : " J'ai travaillé
durement toute ma vie,
J'ai tout sacrifié pour mes enfants et pour toi particulièrement,
Pour que tu puisses apprendre ce que tu voulais et vivre comme
tu l'entendais
Sans t'occuper de soucis matériels, ma seule demande eut
été
De recevoir en retour quelques marques de sympathie de ta part..."
En réponse à ces mots, je t'ai fui, préférant
me réfugier dans ma chambre
Auprès de mes livres et il est vrai, je ne faisais rien
pour te procurer
Une quelconque satisfaction, sans parler de plaisir. Tu me trouves
trop froid,
Bizarre et ingrat, à qui la faute ? Beaucoup de choses se
passent contre notre volonté
Et rien ne peut changer, pas même maintenant où nous
sommes plus âgés tous les deux.
Dans mon for intérieur, je n'ai jamais douté de ta
bonté à mon égard,
Mais en formulant cela maintenant, en suis-je toujours aussi sûr
?
Indiscutablement, il y a quelque chose d'anormal dans notre sale
relation.
Certes, je dois assumer ma vie sans avoir à te reprocher
tous mes échecs,
Et quand bien même tu ne m'aurais pas élevé,
je serai devenu ce que je suis,
C'est à dire un homme faible, anxieux, hésitant,
inquiet,
Mais peut-être en d'autres circonstances aurions-nous fait
de bons amis...
J'ai rêvé te voir jouer le rôle d'un chef, d'un
oncle, d'un grand-père
Ou je ne sais quoi d'autre, mais pas celui que tu tiens
Et dont les conséquences sont désastreuses, tu m'épuises,
tu m'écrases.
Il ne faut pas oublier une réalité, je suis né
de la cuisse d'un homme, toi,
Et de celle d'une femme, maman. Je suis donc issu du mélange
De ces deux individus avec leurs qualités et leurs tares
aussi.
Tes colères m'ont toujours été insupportables,
en cela tu diffères
Des autres membres de la famille, plus gais et moins sévères
que toi.
Je me suis souvent posé la question de ce que j'ai bien
pu hériter de ce père
Si opposé à ma personne ? Si tu n'as pu exprimer
une quelconque tendresse,
Du temps de mon enfance, c'est que tu craignais d'être faible
en tant qu'homme.
Aujourd'hui, avec le temps tu t'es ramolli
Et avec tes petits-enfants tu as changé du tout au tout,
tu es méconnaissable.
Mais revenons à cette terrible période où
tu étais avec moi comme
Un passionné fou sur sa proie, trop grand pour le petit
que j'étais.
Pourtant, curieusement, et cela va te surprendre,
Je ne crois pas un seul instant à une faute commise par
toi.
Tu croyais bien faire en agissant aussi violemment, aussi virilement
avec moi.
Alors, qu'avais-je comme choix pour m'opposer à ta forte
personnalité ?
Je me suis renfermé en te rejetant de toutes mes forces.
J'étais un enfant
Craintif et toujours demandeur d'amour et de cela, tu en as été
incapable.
Bien sûr, maman était là pour jouer ce rôle,
mais était-ce suffisant ?
Te considérer comme un homme bon peut paraître pour
certains contradictoire,
Mais pour moi, pas. Je ne suis pas resté à la surface
de tes comportements pour
Me faire une idée réelle de ce que tu étais
au plus profond de toi.
En m'éduquant ainsi, tu voulais me voir à ton image
: un garçon plein de force
Et de courage. Je ne me souviens pas de tes nombreuses manigances
pour arriver
À tes fins, mais de tes colères de fou lorsque tu
daignais quitter
Ton commerce une fois par jour pour venir nous terroriser à
la maison.
Une nuit, je n'arrivais pas à dormir, et pour vous ennuyer
un peu, je pleurais,
Alors toi de rage et pour pouvoir dormir aussi, tu m'as mis sur
le balcon,
Imagine un peu, un pauvre gosse chassé comme cela par son
propre père.
Comment voulais-tu que je sois équilibré avec ça
? J'étais nul à tes yeux
Et j'en avais maintenant la preuve matérielle : tu m'avais
jeté de la maison...
Ce sentiment de nullité qui s'empare souvent de moi a stoppé
ma route, éternellement
Je ne serais jamais bon à rien. T'aurais voulu me voir en
bon soldat buvant de la bière,
Criant, pétant des insanités, mais je n'ai pas été
cet homme-là, mais un autre,
Je n'étais pas toi, c'était là mon principal
défaut. J'aurai eu besoin
D'encouragement à tout moment, mais présentement,
il est trop tard,
J'ai trop été écrasé du simple fait
de ton existence,
Toi l'homme si grand en tout point... Je me trouvais lamentable
par rapport à toi,
Et vis-à-vis du monde entier aussi. Et ce qui n'arrangeait
rien,
J'étais fier de la puissance de mon père, de sa supériorité
en toute chose.
Elle avait raison de tout et face à lui, les autres étaient
réduits à la poussière,
À la folie même, comme tu aimais à le rappeler
souvent. Lorsque tu te trouvais
Devant une difficulté, tu ne craignais pas de ridiculiser
les uns et les autres
En prenant des positions des plus douteuses... Seule comptait ta
personne, qui,
Je dois le reconnaître, était grande à mes
yeux, malgré tout le mal que tu m'as fait !
Si j'étais heureux un jour, tu avais toujours le chic de
couper court
À mon bonheur par des remarques, des remontrances à
glacer
Le fond de mes os de gosse perpétuellement chétif.
Même
Quand tu étais de mon avis, cela ne pouvait durer, car tu
t'étais juré
D'être en opposition avec ton fils. Parfois, tu reportais
ta haine sur
D'autres enfants, je me souviens d'un de mes camarades faisant
du théâtre,
Et sans même le connaître, tu le traitais de tous les
noms pour la simple raison
Qu'il était mon ami. Comment pouvais-tu vivre en faisant
tant de mal ?
S'il m'est arrivé de te répondre, de te contrarier,
au moins moi, j'en étais conscient
Et contrairement à toi, jamais je n'en ai joui : je souffrais
en silence.
Il eut fallu un homme comme toi pour t'éduquer toi-même.
Par contre, pour la mienne d'éducation, il m'aurait fallu
un autre père,
Pas un Dieu craint à chacune de ses paroles comme si elles
venaient du ciel.
À table, m'interdisant tout, tu me disais ce qu'il ne fallait
pas faire, mais toi,
Tu ne te privais pas de qualifier la nourriture de notre cuisinière
de "Boustifaille",
On n'avait pas le droit de ronger les os, toi, tu l'avais.
Tu n'étais qu'un porc à manger comme un cochon, à
te curer les ongles
Et te nettoyer les oreilles à table avec un cure-dent sans
vergogne.
Ne m'en veux pas si je te dis maintenant toutes ces vérités,
ces vilénies,
Il m'est difficile de me taire plus longtemps. Prends-les comme
Des choses sans importance. J'ai eu du mal à admettre tes
incohérences,
Il y avait tes mots et puis il y avait tes actes
Venant à tout moment perturber mon âme. J'étais
ton esclave soumis à
Tes ordres, alors que les autres vivaient heureux sans soupçonner
un seul instant
Tant de malheur vécu par l'un des leurs. J’étais
constamment plongé dans
La honte d'être un mauvais fils, un fils trop fragile. Malgré
le temps qui a passé,
Tu te comportes aujourd'hui avec ton petit fils comme avec moi
jadis.
Peut-être pour lui les dégâts seront moins lourds
...
Il est plus formé que je ne l'étais à son
âge, plus prêt à affronter
Les affres de la vie, même celles de son terrible Papy. Récemment,
Pour justifier tes sales comportements, tu faisais valoir tes susceptibilités
cardiaques,
Voilà la bonne excuse, la belle affaire, pour faire taire
ceux
Qui auraient des comptes à régler avec toi. Je ne
te reproche rien,
Mais tout de même, sur nous tous, tu as exagéré
de ta force sans même
T'en rendre compte, mais sache au moins une chose,
J'ai longtemps culpabilisé et aujourd'hui encore il me reste
quelques résidus
De ce mal : ils se sont incrustés dans ma chair. Te souviens-tu
D'avoir eu un enfant qui par excès de peur, a perdu l'usage
de la parole ?
Je pris d'abord une manière de parler saccadée et
bégayante,
Mais devant ton obstinité à refuser les mots de ton
fils, je finis par me
Taire pour clore tous débats. Je devins, grâce à
toi, le résultat de ton éducation,
Je t'ai fondamentalement obéi en toute chose. À la
maison comme au magasin,
Tu as injurié, menacé avec méchanceté
l'ensemble de ton entourage.
Vois si je n'étais pas étrange parfois, j'éprouvais
De la jalousie lorsque ta colère se portait sur une autre
personne que moi...
Je compris la raison profonde de ton caractère impossible
: tu voulais
Les autres parfaits, tu étais un perfectionniste et tu ne
le savais pas.
Tu disais : "Je te déchirerai comme un poisson", alors j'imaginai
l'horreur
De la scène, heureusement maman nous sauvait de ta rage,
nous permettant
Ainsi de survivre malgré tout. Plus je vieillissais, plus
Je me rendais compte du peu de valeur de ma personne et en cela
tu avais raison :
Je ne vaux rien, surtout par rapport à toi. Des méchancetés,
Tu m'en as dit devant et aussi derrière moi, tu prenais
les gens à témoin,
Particulièrement maman, la pauvre femme, ce qu'elle a pu
en entendre
Sur son pauvre enfant ... À cause de toi, nous sommes devenus
une famille triste.
Peut-être voulais-tu être aimé, mais que veux-tu,
je supposais toujours
De ta part les pires entourloupes, et si, par extraordinaire, tu
avais été
En demande d'affection réelle, nous étions devenus
si méfiants vis-à-vis de toi,
Qu'on ne s'en serait pas même rendu compte.
T'aurais pu mourir de peine, et nous alors,
Nous t'aurions enterré pour être en règle avec
la loi.
Chapitre 3
Georges Perec - L'homme qui dort
Dès que tu fermes les yeux, l'aventure du sommeil commence.
Dans la pénombre de ta chambre, ta mémoire se souvient
mille fois
De choses aussi indifférentes les unes que les autres et
auquel ta passivité
Prend sa place pour te donner du monde une succession d'images
Auquel tu ne portes pas plus d'intérêt qu'à
l'endroit où tu vis, là, ici, tant bien que mal.
Parfois, tu regardes autour de toi, mais ta fenêtre est trop
opaque
Pour y voir l'extérieur que tu imagines grisâtre,
déformé,
Au point de non-retour à la normale, et d'ailleurs qu'y
a-t-il de normal ?
Ton corps est mou, blanc comme un cachet d'aspirine, telle une
planche
Lorsqu'elle est inutile sauf à servir de support à
un matelas pour dormir, s'y allonger
Et éviter l'inévitable : les maux de tête.
Tu es assis, vêtu d'un pantalon de pyjama
Torse nu dans ta chambre de bonne avec un livre posé sur
tes genoux.
Tu es fatigué, las, sans muscle, sans os, le soleil tape
et tu as chaud.
Dans la chambre voisine, quelqu'un va et vient, tousse, traîne
les pieds,
Il fait du bruit comme tout le monde. Dehors, c'est Paris.
Tu es trempé de sueur, tu te lèves, tu vas à
la fenêtre et tu la fermes,
Tu passes un gant de toilette humide sur ton front, tu te couches.
Le jour de ton examen arrive, mais tu n'y vas pas. Tu es bloqué,
Tu ne bouges plus malgré les préparatifs que tu as
faits pour te réveiller.
Rien n'y fait, partout les bruits crépitent de toute part,
ça te paralyse.
Sans le vouloir, tu vas te dédoubler, tu te lèves,
te laves, te rases, te vêts,
Et puis tu t'en vas, mais où ?
Les regards inquiets de tes amis convergent vers ta place restée
vide.
Tu ne diras pas ce que tu sais, ce que tu penses sur les hommes,
tous les hommes,
De la manière dont on les manipule pour les aliéner
avec des cols blancs
Et de lourds manteaux noirs, ce que tu penses sur Marx et les autres
Dont tu as lu tous les livres. Au fond, tout t'indiffère,
Tu ne feras plus d'études, tu ne veux penser à
rien, tu ne te laves pas, t'en as pas envie,
Heureusement tu mets à tremper tes chaussettes sales dans
une bassine en plastique
Avec un peu d'eau à l'intérieur. Tu ne vas plus au
café voir tes amis.
L'un d'eux d'ailleurs va gravir les six étages qui mènent
à ta chambre,
Et toi, tu ne lui répondras pas.
Il reviendra plus tard, glissera un mot sous la porte. Tu ne veux
voir personne.
À force, tu constates une évidence : tu ne sais pas
vivre.
Le soleil continue à taper fort, la chaleur dans la pièce
devient insupportable.
Tu ne lis plus, tu fumes.
En toi, quelque chose s'est cassé, pourtant tu avais tout
pour réussir,
Mais tout, le passé, le présent, l'avenir se confondent
dans ton esprit fragile
Dans cette mansarde de cinq mètres carrés.
Tu restes dans cet espace clos sans manger, sans bouger
Tu regardes dans le vide ce qui t'entoure, tu fais le bilan de
ton premier quart de siècle,
Et même ton courrier, tu ne descends pas pour aller le chercher,
tu fais le mort.
Comme les rats, la nuit, tu traînes dans les rues,
tu marches, tu es un somnambule.
La vie moderne n'apprécie pas de tels comportements. Pour
être un homme, un vrai,
Il te faudrait fixer l'horizon, être tenace et avoir envie
de marquer ton existence
Pour ne pas devenir un laissé-pour-compte, un gars qui arrive
toujours trop tard.
Toi, tu es cassé d'avance, cassé, tu n'as plus besoin
de rien, même tes amis se sont lassés,
Ils ne frappent plus à ta porte. Tu ne veux pas être
confronté à eux,
À quelque niveau que ce soit, tu te protèges de tout
affect, de toutes difficultés
En te repliant dans ce vase clos où la nuit tu restes étendu
à regarder le plafond
Juste avant de sortir comme un zombi pour te mêler à
la foule des Grands Boulevards,
Pour marcher, ne faire que cela, marcher. Ta métamorphose
n'a rien à voir
Avec celle de Kafka. Tu as l'impression d'avoir toujours été
ainsi,
Tu te regardes dans la glace, tu es nu.
Qu'ai-je vécu ? Cette question tourne dans ta tête
avec les images de ton passé,
Pourtant tu n'es pas un vieil homme à la veille de sa mort,
tu démissionnes.
Tu démissionnes avec l'espoir de trouver un calme et tu
rêves de province,
De villages déserts, de maisons aux volets clos et aux portes
de cimetières
À tout moment ouverts. Tu n'es qu'une ombre de toi même,
indifférent à tout.
Ton voisin dort de l'autre côté du mur, tu t'en fous.
Chapitre 4
Witold Gombrowicz - Ferdydurke
... Et puis un mardi, je me réveillai en sursaut comme si
j'avais quelque chose à faire,
Il me semblait que je devais partir, filer, prendre un taxi. Mon
corps se contractait
À la pensée qu'il ne se passerait rien, quel que
soit le projet,
Il n'arriverait rien de rien. J'étais dans le néant,
la panique, le vide, l'inexistence,
Tout m'apparaissait irréel, je me déchirais, me dispersais
de l'intérieur.
J'étais médiocre, honteusement petit avec une violence
qui ne demandait qu'à sortir,
Qu'à me faire du mal. J'avais fait un rêve, je redevenais
un adolescent
Et debout sur un rocher, je disais quelque chose de ma petite voix
de coq,
Je voyais dans une glace mon visage inachevé, immature,
mettant du doute
À l'image que j'avais de ma personne devenue adulte malgré
moi. À peine réveillé,
Je sentis mon corps. Pas tout entier, il s'était décomposé.
En plusieurs morceaux,
Il communiquait avec des gens au comptoir d'un bistrot, ou plutôt
Sur un champ de bataille pour laisser libre cours à cette
violence.
Je me mis à réfléchir à ma vie, par
moment, je souriais comme un idiot tout seul,
Mais rapidement je me trouvais dans une forêt bien verte,
bien sombre.
J'avais trente ans, seulement qui étais-je donc ? Un homme
ordinaire,
Un homme comme tout le monde, allant dans des cafés et dans
des bars...
J'arrivai à communiquer avec autrui, sans savoir toutefois
Si j'étais adulte ou autre chose. Avec le temps, on se méfia
de moi de plus en plus.
De bonnes parentes, bien aimantes à mon sujet, faisaient
ce qu'elles pouvaient pour
Me voir évoluer dans la société et trouver
ainsi une place acceptable dans ce bourbier.
Elles répétaient toutes en choeur :
Qu'est-ce que les gens vont dire si tu n'es pas un homme, un vrai
de vrai, bonhomme !
Je manquais de maturité en société et dans
la vie,
Alors le temps passait contre moi, je vieillissais implacablement.
Je me devais de tuer l'adolescent s'accrochant à ma peau
pour faire place
À la vie, à un éventuel mariage, avoir des
enfants, pourquoi pas...
Pour se faire, je me devais d'être plus au clair avec mes
penchants naturels
De papillonneur professionnel. Je n'y arrivais pas, je mettais
trop de distance
Face à ceux-là mêmes qu'on voulait me voir
ressembler.
Par dérision ou par dépit, je pris la ferme décision
d'écrire un livre.
Je me devais de préparer le chemin de ma route, expliquer
qui j'étais.
Au lieu d'écrire comme les autres de belles histoires, je
voulais parler
De cette part de moi que les adultes rejettent presque toujours,
cette part si immature
Qu'elle en devient soit un handicap, soit un moteur à créer,
à se connaître au moins.
La tête dans l'oreiller et le reste sous la couverture, je
faisais le bilan.
Écrire sur les apiculteurs ne me disait rien, je voulais
aller au fond,
Car j'étais resté un enfant en devenir, c'était
ça mon état réel, ma substance.
Je ne voulais pas être esclave du regard des autres, mais
révéler mes faiblesses,
Celles dont la plupart des gens veulent mettre au placard.
Prenons un exemple, la culture mondiale est sous la tutelle d'un
troupeau
D'hommes et de femmes qui maîtrisent parfaitement tout ça,
et puis,
Je ne veux pas qu'on me lèche les pieds, ce qui m'obligerait
à les laver tous les jours.
Les uns me trouvaient sage, les autres pas. Leurs avis m'avaient
fait presque regretter
Le temps où j'étais tranquille, pénard dans
ma chambre de bonne sans avoir jamais écrit.
Je ne pouvais me détacher de l'avis de mes lecteurs,
Je devins rapidement leur proie, je me trouvais comme un gosse
impuissant
Devant son père à la force herculéenne. Un
médecin me prenant pour un sot,
N'attendait de moi que des sottises, et pour le contrarier, j'évitais
d'en faire.
Je me pliais tant bien que mal à cette situation provoquant
curieusement chez moi
Une volupté malsaine. Je me frottais à ce monde d'adultes
sans y pénétrer,
Restant sur mes gardes, j'étais adulte, certes, mais n'exagérons
rien ?
Je jouais à être écrivain et en profitais pour
explorer ce qui en moi était contre tout.
Dans ce milieu bourgeois, je n'évoluais pas si mal et cela,
plus d'une fois, m'a surpris,
Car dans le fond, j'enviais inconsciemment certains d'entre eux
qui
Me surpassaient terriblement. J'étais un blanc-bec, tout
le temps à se regarder
Dans la glace, je me vivais dans une immaturité indescriptible
et parce que c'est
Le sujet de mon discours, je vais essayer de vous en donner les
contours
Le mieux que je pourrais. Il n'est pas bien de ne pas vouloir être
adulte :
Cela ne se fait pas, un point c'est tout. Si l'on subodore que
vous faites le gamin,
On se jettera sur vous pour vous croquer tout cru. On n'aime pas
ceux
Qui refusent de devenir grands. Je ne sais où je vais et
d'où me vient
Cet attrait pour la verdeur enfantine fixée en mon corps
maintenant à tout jamais
Comme des restes d'une maladie grave dont je suis sorti par miracle.
À la foire du Trône, j'y suis allé, et j'y
ai vu des gens hors normes,
Hors de ces normes sérieuses dont chacun sait très
bien de quoi je parle.
Dans les draps de mon lit, replié sur moi-même, je
rougissais
D'être resté encore un petit animal, un fauve sensible
aux chatouillis.
Il fallait en finir avec l'enfance et reprendre tout à zéro,
Et d'abord, oublier ces fillettes, toutes ces fillettes qui tournent
dans ma tête,
Pour aborder une nouvelle vie sur de nouvelles bases.
... Et s'il m'était impossible de sortir de cette adolescence
bourgeonnante ?
Que se passerait-il si l'on me voyait comme je suis réellement
?
Non, je n'ai aucun intérêt à changer la donne,
je m'accepterai, je le dois.
Et puis, finalement, l'idée de rester jeune toute ma vie
me convient parfaitement.
Chapitre 5
Oscar Wilde - Le portrait de Dorian Gray
Dans mon atelier, j'aime l'odeur des fleurs de mon jardin et
Allongé sur mon divan fait de sacs persans, comme une Diva,
J'admire ces oiseaux venant me rendre visite, se posant sur le
rebord de ma fenêtre,
Me faisant une bise matinale pendant que les abeilles cherchent
leur chemin
Dans les branches du chèvrefeuille de notre demeure. Nous
sommes à Londres,
Et sur mon chevalet est posée une toile représentant
un beau jeune homme.
La jeunesse a toujours été mon moteur, un cheval
de bataille avec lequel je vis
Sous son emprise en permanence. Mon immaturité, toujours
elle, prend sa place
Dès les premières lignes de ce récit, mais
enfin que voulez-vous,
On ne se refait pas si facilement comme un coup de baguette magique...
Sur cette toile, à côté du modèle, je
m'étais permis de faire mon autoportrait avec
Aux lèvres un sourire digne de la Joconde,
Si vous me permettez cette modeste coquetterie.
Je considérais ce tableau comme le plus réussi de
ma production
Et l'idée me vint de vouloir l'exposer quelque part, mais
dans un lieu plutôt discret,
Intime, car il n'aurait jamais supporté la vulgarité
de ces grandes salles
Fréquentées par des milliers de visiteurs indifférents
à tout et sans culture,
Sans cette sensibilité dont seuls quelques-uns d'entre nous
Sont très heureusement gâtés. Mais cette idée
ne traversa mon esprit
Qu'un court instant, très vite, je me ressaisis et décidais
de ne jamais montrer
Cette oeuvre à personne. Elle risquait de me faire passer
de la cour des petits
À celle des grands, et de cela, je ne voulais pas... Je
voulais rester dans l'ombre.
Sur cette toile, j'avais mis trop de moi-même, tout me révélait
honteusement.
Même si ces personnages mythiques ne me ressemblaient pas,
c'était moi pourtant,
Pire, c'était mon âme. Pour peindre cette oeuvre,
j'étais arrivé à me défaire
De ma part intellectuelle. Je venais de naître et ne savais
rien et
Prenant le pinceau pour la première fois,
J'étais redevenu un enfant. Vous connaissez la chanson,
Un enfant devant son cahier d'écolier, avec son tablier
sur ses frêles épaules
Et son plumier sur son écritoire. Je ne veux pas montrer
cette toile,
Car je craindrais trop les mots qu'on pourra en dire, même
les meilleurs,
Cette intimité je voulais la garder dans un coin, je ne
sais où,
La protéger de la bêtise humaine me faisant terriblement
souffrir.
Mon modèle avait pour nom Dorian Gray, et ce modèle
je l'aimais,
Cela me coute de vous en parler. Généralement, ne
serait-ce que par superstition,
J'évite de dire mes secrets. Chez lui, chacun fait ce qu'il
lui plait,
Nous n'avons pas à porter le drapeau de la sacro-sainte
morale.
Si certains comportements peuvent paraître étranges
à certains, c'est leurs affaires.
Dans mon jardin, je recevais des amis me demandant pourquoi
Je ne soumettais pas mon oeuvre aux regards des autres. Je répondais
:
Il y a mon âme à l'intérieur et mon âme
n'est pas ce qu'il y a plus beau au monde.
À ces mots, le vent détacha une belle grappe de lilas,
je la ramassais
Et la mettais dans un vase avec de l'eau à l'intérieur.
Je pensais à un souvenir,
À une soirée passée chez une bourgeoise aimant
mes toiles.
J'eus l'impression de voir évoluer là, devant moi,
ces personnages de
" La Recherche ". Dans cette salle, les gens puaient le civilisé,
Pourquoi m'y suis-je rendu ce soir-là, quel destin m'y attendait
?
Un garçon, Dorian Gray. Il était là devant
moi, je le voyais pour la première fois
Se dressant comme un coq, un Dieu dans la broussaille. Seulement,
Ma décision était prise, je ne veux ni aimer, ni
qu'on m'aime,
Je ne veux aucune ingérence à mon existence, mon
seul désir est de rester indépendant,
Mais devant Dorian Gray que pouvais-je faire ?
Je pris peur de mes sentiments, de mes sens, et me disposais à
quitter le salon,
On me retint, flattant de toute part mes talents d'artiste,
Et de nouveau, nos regards se croisèrent ...
Chapitre 6
Gustave Flaubert - Bouvard et Pécuchet
... On sortit de là pour prendre le boulevard et respirer
un peu d'air frais.
Sur un banc, nous posâmes nos chapeaux
Sur lesquels étaient inscrits nos noms respectifs, nous
en fûmes surpris tous les deux.
Il me dit : " Tiens, comme c'est curieux, comme c'est bizarre et
quelle coïncidence... ".
Immédiatement nous fûmes conquis, charmés l'un
de l'autre. J'aimais ses yeux bleus,
Son visage coloré et sa manière d'être fagoté,
me faisant penser à quelque chose
D'enfantin, de joyeux. Je sus par la suite qu'il me trouva sérieux
Et apprécia ma forte voix.
Me regardant, il me fit : " Comme on serait bien à la campagne
! ".
On se découvrit un premier point commun : nous détestons
le tapage
De ces bourgeois ridicules et de Paris dans son ensemble. Tout
à coup,
Un ivrogne traversa le trottoir, ce qui nous donna envie de parler
des pauvres ouvriers
Et de la politique. Il est fort bien ce garçon, me dis-je
intérieurement,
Tant je me sentais en harmonie, en osmose avec ce qu'il disait,
ce qu'il pensait.
Une calèche passa, promenant une mariée avec son
bouquet de fleurs
Et son bourgeois de mari. Notre second point commun se révéla
être
Qu'il valait mieux vivre sans femme et rester célibataire
toute sa vie.
Seulement, la solitude à la longue lasse un peu.
Nos paroles coulaient intarissablement, passant indifféremment
des choses
Les plus intelligentes à celles faisant notre quotidien
le plus ordinaire, le plus trivial.
Nous avons tout de suite dit du mal de la façon dont les
gens
Vivent et cohabitent ensemble. Tout passait à la moulinette
de notre ami
Jean Christhophe Averty, homme de télévision des
années soixante.
Notre mémoire longtemps anesthésiée se réveilla
enfin sous l'effet magique
De cette amitié naissante. À notre première
rencontre, nous dînames dans
Un troquet que j'aime à fréquenter, tout près
du métro " Hôtel de Ville "
Sous le nom si champêtre : " Les marronniers ". Je le signale
à tous ceux
Qui voudraient y aller pour passer un bon moment et en profiter
un dimanche
À midi pour un brunch à trente euros, café
compris.
À peine nous a-t-on servi le plat du jour, qu'une conversation
vint nous animer
Sur les aliments pouvant faire du bien ou du mal à notre
corps de pauvres mortels.
Ce fut l'occasion d'une discussion médicale et l'on se rendit
compte rapidement
De l'énormité du sujet et des choses à savoir
en ce domaine comme en bien d'autres.
Si ces considérations présageaient le meilleur
avenir à notre relation, hélas,
Les contraintes de la vie étaient là : il fallait
gagner notre pain quotidien pour continuer à
Vivre. Nous étions tous deux comptables, cela nous rapprocha
encore plus, enfin
Nous n'étions plus seuls au monde, et de surcroit, nous
avions une passion
En dehors des chiffres, celle de tout critiquer, tout remettre
en cause,
Nous doutions de tout. Les gens de la haute en prenaient pour leur
grade,
Nous riions aux éclats de tout, et de tous.
Mis en confiance, je lui fis une confidence, jeune, je voulais
devenir acteur,
Mais, lui ai-je dit, ce fut un échec cuisant. Pour terminer
la soirée, je l'invitais
À boire un dernier verre chez moi, rue Saint-Martin. À
peine entré dans la pièce,
Il vit un plaid rouge offert par la Redoute pour ma fidélité
à l'égard de leur entreprise de
Roubaix : il le mit sur ses épaules. Mon petit appartement,
avec tous ses livres lui
Avait plu, mais la poussière et la fumée de la chaudière
le suffoquèrent un peu,
Alors pour renouveler l'air, il ouvrit grande la fenêtre
de ma chambre, après
M'avoir demandé la permission bien entendu. Il ne resta
pas longtemps, car
Il voulait rentrer chez lui, alors, je l'accompagnais, évidemment.
Sa pièce à lui se trouvait face au pont de la Tournelle
et jouissait d'un balcon donnant
Directement sur la Seine. Sur une commode, la photographie de son
oncle souriait
D'un petit air narquois. Rapidement, il se fit tard, nous travaillions
le lendemain, je le
Quittais alors. Le jour suivant, j'allais le chercher à
son travail, et son premier mot fut
Un mot drôle dont je ne me souviens plus la teneur, mais
enfin c'était bien. Il était le fils
D'un petit marchand et n'avait pas connu sa mère, morte
bêtement très jeune.
Il découvrit les joies des chiffres dans un bateau, alors
il en fit sa profession.
Malheureusement, il avait l'humeur changeante.
Son oncle s'occupa de notre petit bonhomme jusqu'à sa majorité,
Mais sa vie ne s'améliora pas vraiment, c'est pourquoi il
fréquenta les bordels.
Lorsqu'on se rencontra, son existence n'avait pas de sens. Nous
nous vîmes presque tous
Les jours et petit à petit nous nous tutoyâmes, nous
nous fîmes de nouveaux
Amis communs, mais nous préférions êtres seuls,
passer notre temps à parler,
À visiter des musées et c'est d'ailleurs là,
au Louvre plus exactement, que
Raphaël lui sauta aux yeux. Il s'émerveillait de tout
ce que l'on voyait,
C'est pourquoi nous allâmes partout, du Collège de
France aux académies
Les plus valorisantes pour notre égo : nous avions si soif
de connaissance.
Tout nous passionna, le moindre meuble ancien éveillait
chez mon ami
Son imaginaire si longtemps renfermé sur lui-même.
À peine quelques fleurs caressaient notre horizon, notre
désir
D'aller vivre à la campagne revenait dans nos conversations.
Peut-être aux yeux des autres nous étions ridicules,
mais on s'en foutait
Et comme des amoureux, nous faisions à peu près les
mêmes choses. Puis vint
Le moment redoutable où seuls comptaient pour nous les moments
passés ensemble,
Le reste nous devenait de plus en plus invivable. Les autres nous
apparaissaient
Dans leurs obscures nullités à tous moments, surtout
ceux passés au bureau.
À force de se connaître, nos caractères, nos
personnalités même,
Devenaient de plus en plus semblables.
Que faire pour sortir de cette vie médiocre ? Que
devenir :
Saltimbanque ou chiffonnier ? Non, il nous fallait trouver autre
chose...
Chapitre 7
Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions
(Livre 1)
Si je vous ai parlé de lui, peut-être faut-il maintenant
vous parler de moi.
Dans un premier temps, je voulais faire quelque chose d'exceptionnel,
Me montrer tel que j'étais. Si je ne vaux pas mieux que
l'ensemble de l'humanité,
Il n'en reste pas moins une chose, je suis différent, pas
fait dans un moule,
Et en écrivant, j'espérais voir plus clair en moi
et amuser, pourquoi pas, ceux
Qui auraient le courage de me lire. Si un jour je devais mourir,
alors j'aurais
Au moins fait ça et devant l'infirmière qui fermerait
mes paupières je lui dirais :
Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que
je fus. J'ai dit le bien et le mal
Selon mes humbles possibilités. Jamais je n'ai menti,
Je me suis montré tel que j'étais, un homme avec
ses bons et mauvais côtés,
Je me suis dévoilé. Nu je me suis mis pour cette
confession,
Et si j'ai mal agi, qui me lancera la première pierre ?
Mon père, horloger de profession,
Eut l'idée curieuse de naître dans une famille composée
d'une ribambelle
De quinze enfants, ce qui n'arrangeât en rien ses affaires.
Mon grand-père maternel
Était relativement riche, et malgré cela il accepta
de donner sa fille à mon père, car
Lui et maman se connaissaient depuis l'âge de huit ou neuf
ans. Tous les soirs,
Ils aimaient déjà se promener ensemble au bord de
la rivière,
À dix ans ils devinrent inséparables, comme mon ami
et moi, à tel point
Qu'ils ne se séparèrent jamais. Ce qui compliqua
notre histoire était de voir les frères et
Les soeurs de ces deux familles se marier entre eux avec la bénédiction
de tous.
En choeur, ils allèrent voir monsieur le maire et hop là
boom, tout le monde
Était content, ils fêtèrent tout ça
avec bonheur et entrain. Ma mère était
D'une beauté absolue, son esprit, ses talents lui attirèrent
les bonnes grâces de
La haute société. Elle avait de la vertu, plus encore,
elle aimait son mari.
Je naquis infirme et malade, elle en mourut, ma naissance fut
Le premier de mes malheurs. Je n'ai jamais su comment mon père
supporta cette perte,
Mais il vit en moi sa femme, et ses convulsives étreintes
n'en étaient que plus tendres.
Plus tard il trouva la mort dans les bras d'une autre femme qu'il
imaginait être ma mère.
J'étais né presque mourant, et je gardais de cet
évènement une sensibilité à fleur de peau.
Il est vrai, on s'occupa de moi, on me laissa en vie.
Je ne sais comment j'appris à lire, mais je me souviens
de mes premières lectures.
Après le souper, nous lisions mon père et moi
des romans laissés par ma pauvre mère.
Rapidement ce fut pour nous une passion et toute la nuit sans relâche,
Nous lisions jusqu'à finir l'ouvrage. J'aimais par-dessus
tout les histoires d'amour,
Même si je n'avais aucune idée de ces choses, les
sentiments si bien détaillés
Dans les livres ne me laissèrent pas indifférent,
je sentais tout. Ces émotions confuses
Me donnèrent de la vie des notions bizarres, étranges,
et malgré mes expériences,
Mon vécu, je n'ai jamais pu m'en défaire. La bibliothèque
de ma mère épuisée,
Nous eûmes recours à celle de son père, homme
de goût et d'esprit,
Où se trouvait de bons livres classiques que je m'amusais
à lire haut et fort
Au creux de son oreille, pendant son travail. Comme Proust,
Je me croyais Grec ou Romain, je devenais le personnage dont je
lisais l'aventure.
Tout cela me donna beaucoup d'assurance, au point de vouloir devenir
acteur.
J'avais un frère plus âgé que moi, mais c'était
un libertin, un sacré coquin.
S'il lui arrivait un malheur, j'étais toujours là
pour le sauver du pire,
Prenant les coups à sa place pour le sauver et décourager
ce père, si aimant avec moi.
Un jour, il quitta la maison pour toujours. Il ne connut jamais
d'affection
En notre maison, et je me suis longtemps culpabilisé, demandé
si la cause
N'était pas à trouver dans ma propre personne. J'étais
pourtant chéri par lui,
Il me protégeait de tout, des autres et de la rue.
Bien éduqué, j'avais toutefois les défauts
de mon âge,
J'aimai les bonbons, je mentais quelquefois, mais jamais je n'ai
fait du mal
À mes camarades, sauf une fois à ma voisine : j'ai
pissé dans sa marmite...
J'en ris encore et me demande aujourd'hui comment Sigmund aurait
interprété
Cette action mictionnelle. Il m'eut été impossible
d'être méchant, tant j'étais
Dans un tel environnement plein de douceur et de gentillesse.
Tous les gens de la maison m'aimaient et je les aimais en retour,
J'étais un enfant facile à vivre, jamais excité,
jamais fantaisiste. Je passais mon temps
À lire ou à écrire, à me promener avec
la bonne, ou bien, près de ma tante,
À la voir travailler pendant des heures. Je vois encore
son visage si gentil, son regard
Si caressant, vous enveloppant de bonheur.
Elle me passa le goût, la passion de la musique. Je me souviens
de ses petites chansons,
De sa petite voix si douce, sa sérénité, sa
tranquillité et il m'arrive même aujourd'hui
D'en pleurer, rien que d'y penser. Lorsque cela m'arrive, je cherche
la raison
De ma fragilité face à ces souvenirs si anciens et
je me retrouve, enfant,
Devant le trou de ce monde, sans réponse acceptable. Ainsi
j'étais,
Coeur tendre, caractère flottant entre la force et la faiblesse,
Vivant en conflit permanent avec moi-même...
Chapitre 8
Jean-Paul Sartre - L'enfance d'un chef
On disait de moi : " Il est adorable dans son petit costume d'ange
", ou
" Votre garçon est gentil à croquer " et l'on me
prenait par la taille
Pour me caresser les bras, si doux au toucher... " C'est une vraie
petite fille ce garçon-là,
Tu t'appelles comment, Jacqueline ? ". Je devenais tout rouge et
disais mon nom,
Mais le vers entra dans le fruit et je me mis à douter de
moi :
Étais-je un garçon ou bien une fille ?
Des hommes, amis de la famille, m'embrassaient et m'appelaient
Mademoiselle, car je portais une robe bleue, mes petits bras étaient
nus,
J'étais blond, et eux, ils aimaient les blonds. Parfois,
j'avais peur de ne plus être
Un garçon. Heureusement, je pouvais dormir sans ma robe,
la nuit
Dans ma chambre, dans mon lit, cela m'était permis. Mais
au petit matin,
Je me devais de remettre mon costume de fille. J'entendais de-ci,
de-là :
Il est si doux en dedans ce petit avec sa petite voix si fluette
Et ses lèvres si jolies, c'est une petite fleur, une petite
chérie, un pur bonheur.
J'aimai m'amuser à penser ça, à penser que
j'étais une fille, je ne sais pas pourquoi...
Un jour, c'était Mardi gras, on m'avait costumé en
Pierrot
Et mon père était fier de son petit garçon
et, un verre de champagne à la main,
Me souleva de terre en me disant : " Sacré Bonhomme ! ".
Comment voulez-vous
Que j'interprétasse cette marque de sympathie au demeurant
si naturelle de la part
D'un père, mais moi qui avait connu petit la maladie, je
restais dans le flou
De ce monde étrange où je ne savais pas tout à
fait qui j'étais.
Un soir, on me permit d'aller coucher dans la chambre de mes parents
Comme quand j'étais bébé, papa me trouva surexcité,
c'est le mot qu'il employa,
Et moi, je le vis en bras de chemise pour la première fois.
De cette nuit-là,
J'ai oublié quelque chose, mais je ne sais quoi. J'ai rêvé
qu'ils portaient
Tous les deux, des robes comme j'avais, bleues, et s'amusaient
comme des fous
À danser autour de moi, moi qui étais tout nu sur
mon pot à chier. C'était un cauchemar,
Je me voyais avec un tambour entre les mains dans un tunnel noir
et mes parents
M'échappaient toujours autant. Je ne sais à quelle
occasion je poussais un cri
Comme pour sortir du tunnel et ce cri me réveilla en même
temps que mes parents,
Dans la chambre où nous étions tous à dormir.
Après cette aventure,
Il n'était plus question pour moi de recommencer cette comédie
avec ces gens-là,
Je décidais de ne plus accepter ce genre d'invitation. Le
lendemain,
Je bougonnais toute la journée dans les jupes de ma mère,
réclamant qu'elle me racontât
" Le Petit Chaperon rouge " et pendant qu'elle lisait, je lui chatouillais
le cou
Pour la taquiner un peu, lui demandant aussi si elle avait été
un garçon un jour.
Qu'est-ce qui arriverait si on ôtait la robe de maman et
si elle mettait
Les pantalons de papa, et dans ce cas aurait-elle une moustache
comme lui ?
La regardant dans les yeux, je me mis à penser à
ce film de Jean Cocteau :
"La belle et la Bête", j'avais devant moi une femme à
barbe comme à la foire du Trône.
Et maman pensait pendant ce temps-là que je l'aimais plus
que tout, d'ailleurs
Je la serrais très fort et l'embrassais comme les grandes
personnes.
Constipé, je l'ai été souvent, alors elle
m'aidait en disant :
"Pousse, mon petit, pousse mon petit bijou", là, je ne sais
pourquoi,
J'eus un doute, était-elle ma vraie mère ? Depuis
ce jour-là, je décidais
De ne pas me marier avec elle quand je serais grand. Je n'avais
plus confiance,
Le jour, elle était comme ça, et la nuit autrement,
même qu'une nuit de Noël
Alors que j'allais faire pipi dans les cabinets, je l'ai vu mettre
les jouets
Dans la cheminée... Je n'en ai pas dormi de la nuit. Parfois
je jouais à être
Une autre personne, je m'appelai Louis et j'aurai pas mangé
depuis six jours.
La bonne, toujours aussi aimable, m'aidait à déjeuner,
mais je pensais toujours être
Louis, et personne ne s'en rendait compte, même qu'on voulait
m'apprendre le
À devenir un voleur professionnel, faire du pickpocket,
et tout cela me coupait l'appétit.
À la maison, il arrivait souvent que nous recevions des
dames
Qui ne font pas pipi au lit comme moi.
Et puis, toutes ces femmes m'aimaient bien, comme leurs maris,
Me pelotant ici ou là, me traitant de mignon...
Et moi, je leur racontais des histoires
Auxquelles je croyais dur comme fer, ce qui m'inquiétait
un peu.
Parfois, on me traitait comme si j'étais un chien, guili-guili
sur le ventre et
Sous leurs doigts, je devenais une poupée, un enfant poupée,
un poupon
Qu'on met tout nu dans la baignoire pour le laver avec les mains
de toutes ces dames,
De tous ces messieurs, et le mettre au dodo dans un p'tit berceau
Comme un bébé qui rit quand on le touche ...
Chapitre 9
Marguerite Duras - L'amant
Un jour, j'étais âgé déjà, un
homme est venu vers moi et m'a dit :
" Je vous ai connu lorsque vous étiez petit, et je vous
trouve toujours aussi mignon ".
Que répondre à ce genre de compliments ?
Il m'arrive souvent de penser à cette situation. Pourquoi
? Je ne sais pas.
Pourtant, à dix-huit ans, j'avais l'impression d'être
déjà vieux,
Peut-être comme tout le monde. Cette impression de vieillissement
A été brutale, j'avais le regard triste des gens
croisés dans mes lectures
Et cela ne m'inquiétait pas du tout, car je n'ai jamais
trop aimé, ni mon enfance,
Ni mon adolescence. Aujourd'hui, j'ai un visage lacéré
de rides, mais il a gardé
Les contours rappelant ma jeunesse. J'ai quinze ans et demi,
C'est le passage d'un bac, la traversée de la Touque, entre
Trouville et Deauville,
Je rêve ne pas être là. J'ai quinze ans et demi
et suis dans un pays imaginaire.
Il n'y a pas de saisons dans ce pays-là, il fait chaud,
toujours chaud,
C'est monotone à la fin... Je suis dans une pension, et
là je mange, et là je dors.
Ma mère est institutrice et moi, je suis son élève.
Mon petit frère n'a pas pu faire
Des études comme moi, sauf la comptabilité, et ma
mère en a beaucoup souffert.
Mon autre frère, l'ainé de la famille, pour faire
les siennes, est parti, très loin de nous.
Il nous a quittés. On fit comme s'il n'existait plus, on
l'oublia même lorsque
Maman acheta la concession. Nous mangions à notre faim,
nous étions blancs.
Lorsque j'ai eu dix-huit ans, il m'est arrivé quelque
chose. La nuit, c'était la nuit.
J'avais peur de tout et de moi aussi. Dans ma tête, ça
se portait sur mon frère aîné,
Mes idées se perdaient dans des interdits inouïs.
Je voulais voir ma mère n'aimer que deux personnes : moi
et mon petit frère.
L'histoire de ma vie n'est pas un long fleuve avec sur une
rive des roseaux d'argent
Ou des amours dont tout le monde rêve, au point d'être
prêt à payer une fortune
Pour tenter sa chance dans ces voyages à fuir l'ennui,
Qui est la pire chose pour beaucoup. Il n'y a eu jamais personne
Sauf cette écriture ne me lâchant pas d'une semelle.
Je confonds le visage
De mes dix-huit ans à celui d'aujourd'hui, meurtris par
la maladie,
Dont j'avais la prémonition dès le premier jour de
ma naissance.
Heureusement ou malheureusement, je connus tôt la jouissance.
Je traverse la Touque, j'ai quinze ans et demi, c'est les
vacances scolaires,
Alors je me suis installé dans notre petite maison, à
Trouville-sur-Mer.
Ma mère n'est pas là, elle est restée là-bas
avec les indigènes, elle s'inquiète
De me savoir loin d'elle. Elle craint pour moi qu'il m'arrive un
accident, un viol
Ou je ne sais quoi d'autre... Qui pouvait se douter de ce qui allait
advenir
À ce moment-là ? Et puis cette image qui n'a
pas été prise. Pourtant,
Plus réelle en moi qu'elle n'existe pas. C'est donc pendant
la traversée,
La marée était basse, elle avait rejeté les
déchets, produits des humains, sur la rive.
Il fait presque nuit et j'ai très peur de vivre mes
dernières heures.
Ce jour-là, la traversée fut marquante,
Mais aucune image n'est venue la fixer pour l'exorciser, pour m'en
défaire,
M'en débarrasser, alors, j'en ai fait une oeuvre d'art.
Parfois je me demande pour quoi tout ça a été.
Je descends du car et regarde la beauté de ce qui m'entoure,
les pécheurs, les bateaux,
Le marché et ses étals, le casino et puis ces restaurants
à touristes ouverts toute l'année.
Je rêve, je porte une robe en soie naturelle, je suis une
fille, j'ai quinze ans et demi,
Je sors du car, je prends la barque. Je pense à Margueritte
Duras, portant la robe
De sa mère sur ses épaules fluettes d'adolescente,
pieds nus ou en sandales de toile,
Elle s'en souvient, c'est le premier jour, elle est devant cet
homme
Qui allait devenir son amant. Ce jour-là,
Elle portait des talons hauts en lamé or, ils sont beaux,
elle les portera toute sa vie.
Elle porte un chapeau avec un large ruban noir, un achat d'une
enfant gâtée
Une envie d'aller se promener avec, dans la ville, pour se montrer.
Elle, si chétive...
Chapitre 10
Jorge Luis Borges - Le livre de sable
Il m'en aura fallu du temps pour vous le raconter, tant cela
était atroce.
C'était en février 69. Il devait être dix heures
du matin, je me reposais sur un banc
Face à la mer, l'eau était grise ce jour-là,
je pensais.
Alentours, il n'y avait pas grand monde, sauf à côté
de moi sur le banc,
Quelqu'un était assis. J'aurais préféré
être seul, mais je dois m'efforcer à être sociable
De temps en temps. Nous essayâmes de communiquer et je me
rendis compte
Tout de suite que cet homme n'était rien de moins que moi.
Nous sommes assis tous les deux sur ce banc, à regarder
la mer.
J'avais des cheveux gris, et lui, ceux de ma jeunesse.
Dans un premier temps, il ne me crut pas lorsque je lui révélais
cette vérité,
Il m'a fallu donner quelques preuves des points communs nous liant
D'une façon irrévocable. Je lui faisais alors l'inventaire
de notre maison,
Celle de notre enfance commune, tout y passa, du pot de chambre
aux lustres,
Des livres les plus divers aux dictionnaires les plus insipides,
Sans oublier cette fin d'après-midi passé au premier
étage d'un petit immeuble
D'une place dont je ne me souvenais plus le nom. Il me le donna,
Et me dit que nous rêvions certainement. Peut-être,
peut-être pas, mais pour l'heure,
Nous devons accepter cette aventure, nous ne pouvons faire autrement
de toute manière.
Et si le rêve se prolongeait ? dit-il avec anxiété.
Pour le calmer, je lui dis :
Mon rêve a duré soixante-dix ans et aujourd'hui je
fais le point sur moi-même,
C'est pourquoi tu es là. Veux-tu savoir quelque chose de
mon passé, c'est à dire
Ton avenir à toi ? Demande, et je te dirais tout. Aujourd'hui,
mère est en pleine forme,
Elle vit là-bas dans cette maison qu'on voit au loin,
mais père est mort depuis trente ans
D'une maladie de coeur. Grand-mère est également
morte,
Mais que veux-tu, on meurt chez nous comme partout.
Je ris en disant cela, mais cela n'eut aucun effet sur mon interlocuteur.
Elle avait dit avant de mourir : " Que personne ne s'affole, je
suis une vieille femme
En train de partir, il n'y a rien de plus normal ! ". Et père
? me demandes-tu.
Toujours avec ses plaisanteries, il disait que Jésus ne
voulant pas se compromettre
Préféra se verser dans la religion... Et toi ?
Moi, j'ai écrit beaucoup trop de livres,
De la poésie aussi, elle te procurera un plaisir inouï,
Tu verras par toi-même ! Il y a eu une autre guerre entre
les mêmes protagonistes,
Et les dictateurs n'ont pas manqué de par le monde. Aujourd'hui,
Les choses vont mal, nous sommes coincés d'un côté
par les Russes, de l'autre
Par les Américains, et là maintenant, je ne sais
où nous allons.
Je ne le sentais pas très à l'aise dans cette situation.
Il serrait un livre entre ses mains,
C'était "Les Possédés" de Dostoïevski.
J'avais oublié cette lecture.
Il me fit part de ses projets d'écriture. Je demeurai
pensif, les yeux rivés
Sur les planches de cette plage. Je lui demandais s'il aimait les
hommes,
Les croque-morts, les facteurs, et puis ceux qui habitent des numéros
pairs...
Il me dit que son livre traitait des gens pauvres, des opprimés
et des parias.
Tout cela me paraît vague, lui dis-je et continuais à
parler, mais c'était dans le vide.
Sortant de ses pensées, il me fit :
Si vous avez été moi, pourquoi avez-vous oublié
cette rencontre de maintenant ?
Je n'avais pas pensé à cette difficulté, alors
je lui répondis n'importe quoi.
Comment se porte votre mémoire après soixante années
d'existence ?
Elle retrouve encore ce qu'on lui demande, je la maintiens comme
je peux,
C'est important la mémoire d'un homme l'ayant utilisée
plus qu'il n'aurait fallu.
Et si nous n'étions pas un songe, mais le désir d'être
deux ?
À discuter ensemble ainsi, je compris que nous ne pouvions
pas nous comprendre.
Nous étions trop différents,
Trop semblables, nous étions chacun la copie caricaturale
de l'autre.
Chapitre 11
Albert Cossery - Mendiants et orgueilleux
Appuyé sur un coude, je me réveille,
Le regard encore tout hébété par le sommeil,
je suis perplexe, un danger menace,
Et cela me cloue entre mes draps. Je suis tout accroché
à ce rêve où je me noie,
Je veux continuer à dormir. Toutefois, il me fallait me
ressaisir,
Me frottant les yeux, je me rendis compte de la moiteur de mes
mains, j'étais,
Sans m'en rendre compte, à même le sol, entièrement
habillé
Et l'eau avait tout submergé, ma chambre et son sol dallé.
J'avais l'impression,
Comme dans un cauchemar, d'être sur une île. Cependant,
ma frayeur s'atténua
À mesure que je reprenais conscience de la réalité.
L'eau venait de la chambre voisine.
J'avais peur, j'avais froid et toujours, j'avais sommeil, me sentant
faible et désemparé,
Mais cela ne m'empêcha pas de comprendre ce qui m'arrivait
: à côté
On lave le dallage à grande eau, comme ma mère le
fait une fois par semaine
Pour faire propre, c'est fou comme les gens sont maniaques. Tout
de même,
Ils ont failli me noyer ! Je ne comprends rien, les gens d'ici
sont généralement sales
Et jamais ils ne lavent rien, alors ? La maison où j'habite
est délabrée, insalubre
Et ces nouveaux locataires sont peut-être différents
de leurs congénères.
Cette propreté soudaine, inhabituelle en ce lieu, me frappa
de stupeur.
Que faire de cette inondation ? À cette question, j'eus
cette réponse :
Attendre que cela passe, un miracle se produira certainement...
De toute façon
Je me sentais impuissant à faire quoi que ce soit.
Le temps passa et rien ni personne n'arrivait, alors je me levais
et debout
Je regardais la situation en face, immobile, halluciné,
j'allais m'assoir
Sur l'unique chaise de la chambre. Je vis dans la plus grande économie,
Je ne veux pas de leur confort, de leurs objets n'ayant aucun sens
pour moi.
Je n'aime ni la richesse, ni la misère, je n'aime rien,
sauf les hommes fous,
Ils me divertissent. Au sol, mon matelas commençait à
pourrir,
L'eau des voisins faisait son travail.
C'était un désastre et cela me plut, car justement
je n'avais rien à perdre,
Puisque je n'avais rien du tout. Et ces voisins, qu'en feront-ils
de leur propreté ?
Notre maison était vouée à s'écrouler,
et nous avec, nous allons tous périr ici.
Philosophe, je pensais, lorsqu'un cri jaillit de la bouche
De plusieurs personnes, un cri infernal venant de la chambre voisine.
Après, il y eut un silence suivi d'un hurlement sinistre.
Tout d'abord, je ne comprenais pas ce qui se tramait à côté
lorsque tout à coup,
Je compris qu'il s'agissait de femmes pleurant, de pleureuses donc
Et je réalisais que dans cette chambre-là, à
côté de la mienne, il y avait un mort
Et l'eau blanchâtre ayant inondé mon logement n'était
rien de moins
Que celle ayant servi à laver le cadavre. J'étais
lavé. Je regardais mes mains tremblantes,
Mes vêtements souillés par la mort. Il me fallait
faire quelque chose
Pour chasser le mauvais sort. Il me fallait laver mes mains et
faire pipi ensuite,
Trouver de l'eau, vite, vite, avant d'être infecté
moi aussi par ces "microbes".
Heureusement, mon humour prit le dessus, je me dis : si nous devions
mourir
À chaque microbe, cela fait bien longtemps que l'humanité
tout entière
Sans exception aurait disparu. Mais cette idée n'était
pas suffisante
À calmer mon angoisse. Je m'assis sur ma chaise en essayant
de rire de ce qui m'arrivait,
Mon optimisme reprenait enfin le dessus, car il sait triompher
des pires catastrophes.
Maintenant, détendu, je me sentais mieux.
Dans la chambre voisine, on continuait à hurler le mort,
Les pleureuses faisaient leur métier, elles s'installèrent
farouchement dans le malheur
Et leurs cris donnaient une atmosphère nous rappelant que
nous sommes tous mortels.
Chapitre 12
Fédor Dostoïevski - Crime
et châtiment
La lettre était là entre mes doigts et j'attendais
d'être seul pour la décacheter.
Elle émanait de ma pauvre mère et avant de la lire,
j'embrassais ce tas de feuilles comme
Je l'aurai fait sur ses propres joues ridées. La lettre
était longue, je m'assis pour la lire
Tel un livre ou une lettre d'amour. Je l'ai là devant les
yeux et vais vous la lire
Tout simplement : " Mon cher fils. Je pense à toi
tout le temps,
Tu me manques tellement. Je n'ai que ma plume pour apaiser le feu
de mon coeur,
Celui d'une mère se sentant si loin du seul homme qu'il
lui reste,
Tu sais, je t'aime, et pour ta soeur comme pour moi, tu es tout
pour nous.
Nous souffrons de te savoir dans une situation si mauvaise sur
le plan financier
Et ma petite retraite peut à peine nous nourrir toutes les
deux. Toutefois, j'ai pu réunir
Quelques kopecks pour que tu puisses au moins manger à ta
faim. Maintenant
Ta soeur vit définitivement avec moi après s'être
sorti de là où elle travaillait et où,
Ne te mets pas en colère, on lui a manqué de respect.
Elle ne pouvait pas quitter ses patrons avant, car ils lui avaient
fait
Une avance à rembourser sur une année pour te l'envoyer,
l'envoyer à son pauvre frère...
Alors ma chère enfant supporta beaucoup de choses sans rien
dire.
Silencieuse, elle resta tout ce temps, mais aujourd'hui, je dois
tout te dire, mon chéri,
Toute la vérité sur cette sale affaire qui, grâce
à Dieu, a trouvé un dénouement
Acceptable. Au début, son patron la taquinait, pas gentiment,
agressif,
Tout le temps il était contre elle, mais je préfère
taire ce qui te mettrait en colère,
Surtout que c'est fini à ce jour. Son épouse n'était
pas arrivée à calmer chez lui
Sa tendance à la boisson. En fait, cet homme si méchant
envers ta soeur cachait
Un désir humain inacceptable : il aimait ta soeur, ma petite
fille chérie.
Ce sale bonhomme âgé, ce sale père de famille,
comment pouvait-il envisager
De telles frivolités ? Un jour, ne pouvant plus se tenir,
il lui fit une proposition
Franche et répugnante, et même miroiter quelques récompenses
Comme savent si bien faire l'ensemble de cette engeance, les hommes,
tous les hommes.
Je ne parle pas pour toi, toi tu es un saint. N'es-tu pas issu
de ma chair ?
Il envisagea de tout laisser tomber et d'aller vivre très
loin, avec elle, à l'étranger.
Dans cette situation, que veux-tu qu'elle fît ? Elle prit
tout sur elle.
Intelligente, mais ferme, elle garda son caractère intact
Jusqu'au jour où sa femme soupçonna ma petite de
tourner autour de son mari.
Cela se passa dans leur jardin, il y eut une scène terrible,
et la folle
Alla jusqu'à lever la main sur ta soeur. Ne te mets pas
en colère en lisant ces mots,
Ces gens-là ne valent rien, pas même qu'on se déplace
pour venger notre honneur...
Après, on me l'apporta avec ses affaires mises en vrac dans
un balluchon,
Le tout en miette. Je n'ai pas osé t'écrire avant,
de peur de te voir malheureux ou pire,
Révolté. Ta soeur et moi avons beaucoup hésité,
craignant de te voir aller
Dans cette famille pour régler leurs comptes. Malheureusement,
les choses
Ne se sont pas arrêtées là, on jasa partout
dans le village,
Si tu savais comme les paysans peuvent être médiocres
lorsqu'ils s'y mettent,
Et pour ta soeur comme pour moi, ils ont déployé
tous leurs talents, ces mécréants,
Au point de voir tous nos amis se détourner de notre honorable
maison
Et même on a voulu marquer notre porte avec du goudron
Comme si nous avions la peste. Notre loueur s'est mis dans la tête
De nous jeter dehors... Imagine un peu ce que nous avons pu vivre,
Nous, deux femmes seules, sans défense. Alors, à
bout de mes inquiétudes,
Je tombais malade, et ta gentille soeur me soigna avec tout l'amour
Que tu lui connais. C'est un ange. Après tous ces malheurs,
mon chéri, il y eut enfin,
Que Dieu nous garde tous, il y eut un dénouement heureux.
Le mari à jeun
Eut des remords et avoua la méprise à son épouse.
Il sortit d'une boîte
Qu'il cachait secrètement, une lettre manuscrite de ta soeur,
elle lui demandait de cesser
De la harceler tout le temps et qu'il n'était pas question
pour elle de déshonorer sa femme
Et ses enfants qu'elle était arrivée à aimer
avec le temps,
Et cette lettre, si tu la lisais, tu serais fier du sang pur de
notre famille.
Cette femme, qui faillit être cocue, alla même à
l'église demander pardon
Pour elle et son mari. Elle se mit à genoux, pria la mère
de Dieu, les larmes aux yeux,
Et vint ensuite nous voir chez nous, ici dans notre modeste logis.
Elle pleura beaucoup, embrassa la petite avec sincérité
et lui promit
De laver son honneur en allant de ce pas dans toutes les maisons
du village
Dénoncer son mari, maintenant déshonoré à
tout jamais.
Chapitre 13
Nancy Huston - Une adoration
Ma mère, les yeux de ma mère. Beaucoup de gens habitent
les yeux de ma mère,
Surtout sur le plan psychique, elle est si ouverte qu'on y entre
comme dans un moulin.
Au comptoir du bistrot où elle travaille, elle regarde les
gars au fond des yeux,
Alors eux, tu penses, ils en profitent et viennent lui tailler
une bavette
Pendant des heures, et qu'ils te disent du mal d'un tel, du temps
qu'il fait, ou pire encore,
De toutes leurs histoires personnelles, très personnelles...
D'ailleurs son patron,
Le patron du bar, l'y encourage, la trouvant parfaite dans ce rôle
de psy,
Qu'il y en a si peu dans notre région. À la fin de
la journée avec les pourboires,
Elle peut aller faire ses courses sans toucher à son salaire,
Les gars sont si généreux lorsqu'on les écoute...
Moi, je trouve ce qu'ils racontent
Tellement monotone, tellement banal. Cela a commencé un
matin, un dimanche matin,
Elle n'était pas seule comme d'habitude chez elle, il y
avait un homme,
Un inconnu... Seulement, avant de vous en parler, je dois vous
dire qui je suis.
Issu d'un père et d'une mère comme tout le monde,
j'ai une identité
Avec nom, prénom, sexe et date de naissance. Si je vous
ai déjà parlé de ma mère,
Peut-être voulez-vous en savoir plus sur ma famille, sur
papa par exemple ?
Je vous comprends, alors allons-y, mon père... Qu'en dire
?
J'ai un frère de cinq ans de plus que moi et on s'est toujours
aimé, même
Qu'il me pince les fesses tout le temps, mais ça reste entre
nous. De mon père,
Il dit qu'il était un excellent photographe professionnel
et moi je lui réponds
Ne pas savoir où il est mon père et de quoi il pouvait
encore se rendre coupable
Aujourd'hui. Il passait son temps à marcher pour marcher,
à courir pour courir,
C'était même devenu avec le temps quelque peu suspect.
Ici, l'hiver est pénétrant,
Humide, le ciel est bas, terne, alors tout ça le rendait
fou, ça lui coupait les jambes,
L'appétit, et la joie de vivre. Il a toujours rêvé
de nous quitter pour aller vivre
Loin d'ici. C'était un homme qui riait plutôt jaune,
une relation
À ne pas fréquenter pour vous remonter le moral ou
vous dire quelque chose de gentil.
Il faisait des scènes à maman, surtout à elle,
et pour n'importe quelle raison.
Mon père est un homme qui aime l'ordre, il a été
élevé ainsi,
À la longue cela l'a assombri et on le voyait souvent aller
dans la forêt,
Pour nous fuir probablement. Vous ne me croirez peut-être
pas, mais
Je ne lui en ai jamais voulu d'être si malheureux. Au début
il était amoureux de ma mère
C'est pourquoi il a accepté de s'installer là, mais
vous savez l'amour ne dure qu'un temps,
Deux, trois ans à tout cassé, d'ailleurs récemment
certains scientifiques l'on confirmés
Avec preuve à l'appui, mais je m'égare, je dois continuer
mon histoire, c'est important.
Ce qu'il aurait voulu, c'était retrouver ses souvenirs d'enfance,
ses anciens amis
Morts à la guerre pour l'essentiel, et puis surtout revoir
son pays d'origine...
Il se sentait coincé comme devant une vie ne lui appartenant
pas plus qu'un tas de merde,
Je n'invente rien, je copie ce qui est écrit dans ce livre,
Un tas de merde excrétée, pour être plus précis
exactement.
Il avait la rage, mon père, il n'était maître
de rien, ni de sa vie, ni du monde,
Le pauvre homme, il se sentait déshérité,
nu. Je suis content de le faire exister ici,
Au fond, je dois l'aimer cet homme ? À cette époque,
ce qu'il voulait,
C'était photographier des animaux aux moments où
ils allaient avoir une peur panique
Face au danger, face à la mort. La gueule ouverte d'un rat
se tordant frénétiquement
Le cou face à un renard aux pattes écrabouillées,
aux vertèbres fracassées...
Plus la souffrance des animaux était visible, plus elle
donnait à mon père de la joie.
Comment expliquer cela ?
À qui vendait-il ces images ? Je ne le sais pas non plus.
Devant ces oeuvres, ma mère était révulsée
au point d'en vomir de honte...
Chapitre 14
Paul Nizon - Stolz
Ma chambre est aussi nue que la rue où j'habite, s'il n'y
avait le bus
Traversant de part en part la ville, avec ses poignées pour
s'accrocher et
Ne pas tomber par terre au moindre virage, au moindre freinage.
J'avais froid partout. Curieusement, subsistait en moi un désir
de vivre;
Je n'avais ni parti pris, ni projets particuliers, seulement ma
jeunesse et cela
Me suffisait largement pour l'instant.
J'ai vingt-cinq ans et travaille à la poste pour payer mon
loyer et mes études,
Mon père ne valant rien, ma pauvre mère travaille
encore à un âge où d'autres
Prennent leur retraite. Je vis dans cette chambre pour ne pas vivre
avec ma femme
Et mon garçon qui fait tout juste ses premières dents.
Il me faut subvenir
À tout ce petit monde et à mes propres charges, alors
je travaille la nuit, je préfère,
Mais dans le fond, je me sens comme Gombrowicz, je me sens profondément
immature.
J'ai fait un rêve, où je me voyais dans un bus bondé
de monde, sur moi je portais non pas
Un pantalon, mais une barboteuse comme celle qu'on me mettait lorsque
j'étais enfant.
Il m'arrive qu'on me prenne pour un gosse, qu'on me tutoie,
Me tape sur l'épaule partout où je passe, je fus
même tenté de sortir masqué pour déjouer
Les regards des autres. Dans cet état d'esprit, on me prit
en photo un jour, elle est là,
Trônant sur le mur de ma chambre, et je la regarde en me
demandant qui peut bien être
Cet énergumène avec son manteau noir et son visage
à l'air inquisiteur.
Adolescent, pour me faire de l'argent de poche, j'ai fait de l'intérim
.
J'ai travaillé dans un chantier, c'était l'hiver,
j'y allais tôt le matin,
C'était à Paris, place de l'Etoile, on construisait
le RER et je devais préparer
Les fiches de payes pour les ouvriers ayant travaillé toute
la nuit.
Le chantier tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on faisait
les trois huit.
J'étais installé dans une baraque avec à l'intérieur
quelques bureaux,
Des fauteuils et des machines à calculer manuelles, c'était
rustique.
Avec le temps, je me suis endurci, mais pas au point de rester
indifférent à la souffrance
Des uns et des autres, aux accidents pouvant leur arriver dans
ces tunnels
Où ils y laissaient leur santé, à force de
donner leurs muscles
Pour un salaire de misère. Dans la journée, nous
avions droit à quelques poses,
je les consacrais à parler avec un gars, jadis jardinier
en son pays, l'Italie.
Au début, ses confidences me faisaient plaisir à
entendre. Il avait perdu
Dans un accident de voiture femme et enfant, et passait son temps
libre
À lire principalement, mais je me rendis compte rapidement
qu'il était bizarre parfois,
Fanatique peut-être. Je cessais alors de parler avec
lui. En travaillant là,
J'étais arrivé à faire des économies
pour envisager un voyage.
J'avais quitté la maison familiale et en auto-stop, j'allais
cahin-caha.
Fiévreux, j'avançais au hasard, là où
mes pas me menaient.
Un jour, j'entrai dans un hôtel, où j'attendis longtemps
avant d'être installé
Dans une chambre dont je ne peux vous dire toute l'immondice. Rapidement
Je fuis. Je quittais l'hôtel pour aller faire un tour en
ville.
Là, tout m'apparaissait sordide, glauque, affreux, je retournais
sur mes pas
Et me jetais sur ce lit, en fermant les yeux pour ne plus rien
voir.
La faim me réveilla en même temps qu'une envie de
boire, d'aller dans un bistrot.
Dans l'un d'eux, des joueurs de cartes posèrent leurs regards
sur moi je ne sais pourquoi,
Voulaient-ils me dévorer ? De peur, j'avalai vite fait ma
pitance et sortis de là.
Enfin, j'allais voir la mer, les lumières scintillant
sur l'eau,
Je me mis à délirer même, à voir plein
de choses qui n'existaient pas,
Des palmiers, des voies de chemin de fer entrelacées les
unes aux autres...
Je me perdais dans le dédale de ces vacances
Et devant un portail grillagé fermé, je demandais
à qui voulait bien m'entendre,
Où se trouvait la porte de sortie de cet enfer Dantesque.
Une silhouette
Me fit signe de la suivre, c'était une enfant cachée
sous une cape noire,
Un habit de matrone. Elle s'approcha de moi, je la repoussais,
et après
Lui avoir donné la pièce, je regagnai ma chambre.
J’étais exalté, pas fatigué, exalté.
Dehors, sur le palier, il y avait du monde qui allait, qui venait
en permanence...
Chapitre 15
Slamwomir Mrozek - La vie est difficile
De l'autre côté du mur, il y avait une chambre avec
son lit, son armoire et sa table,
Le tout placé là par hasard... Un jour, l'homme en
eut assez, il déplaça ces trois éléments
De là où ils étaient, et enfin, il se sentit
immédiatement beaucoup mieux, mais,
Cela ne dura pas longtemps, rapidement l'ennui le reprenait,
Alors il lui trouvait pour cause la position de la table,
Ce n’était pas là qu'il fallait la mettre, mais peut-être
ici... De plus,
Pour simplifier le tout, il ne supportait plus de dormir le visage
Tourné vers le mur, il préféra la gêne
occasionnée par la vue de cette table
Toujours mal placée dans sa chambre. Au bout d'un moment,
il se résolut
À déplacer le lit et l'armoire tout en laissant la
table à sa place.
Pourquoi tout vouloir changer quand rien ne vous y oblige, se disait-il.
Cette fois le changement fut radical, révolutionnaire même,
Mais comme vous pouvez vous en douter, ce bonheur ne dura pas,
Rapidement il retrouva son ennui habituel. Il décida de
chercher et de trouver,
Coute que coute, une solution plus radicale pour en finir avec
ça, et vite fait,
Ras le bol de traîner ainsi ces bouts de rien de pas grand
chose
Qui vous mangent la vie ... Il prit la décision de dormir
dans l'armoire.
Personne ne pouvait le contrarier sur un point : pour radical,
c'était radical,
Il en eut même mal au dos. Oui, ce fut la bonne décision,
car l'ennui fut relégué
Je ne sais où devant la douleur allant croissant, à
mesure que le temps passait.
Seulement, tout n'étant pas rose en ce bas monde, une nuit,
il décida
De sortir de l'armoire et s'allongea sur son lit et, dans cette
nouvelle position,
Il dormit trois jours et trois nuits sans s'éveiller.
Dans le fond, il était conformiste, cet acte le prouvait
bien, et maintenant,
Nous pouvons classer sans remords cette affaire bien ennuyeuse.
Chapitre 16
Françoise Sagan - Bonjour tristesse
De l'ennui à la tristesse, il n'y a qu'un pas, mais comment
le franchir sans déranger
Mon affection pour cet état merveilleux dont je vais maintenant
vous faire part
En toute simplicité. Cet été-là, j'avais
dix-sept ans et j'étais un garçon heureux.
Mon père avait quarante ans environ, c'était un homme
jeune, bien sous tous rapports
Et les femmes en étaient si convaincues, qu'il n'était
jamais resté seul.
Des aventures, il en eut, ça ne durait jamais plus de six
mois, car il aimait
Par-dessus tout le changement. Je l'aimais tendrement, il était
bon, généreux,
Plein d'affection pour moi, nous étions comme deux amis,
on s'amusait bien ensemble.
Un été, il me présenta sa maîtresse
du jour qu'il avait rencontrée dans un bar
Des Champs-Elysées. Il avait loué sur la Côte
d'Azur une magnifique villa
Toute blanche à faire rêver toute personne normalement
constituée.
Elle dominait la mer, et des pins parasols nous protégeaient
du soleil
Si envahissant pour les pauvres parisiens que nous étions.
Nous passions
Des heures entières sur la plage à ne rien faire.
Mon père gymnastiquait
Pour perdre un début d'estomac incompatible avec son charme
de séducteur,
Voulant imiter en cela ces gens de télévision vous
présentant, le sourire aux lèvres,
La fin du monde et tous ses aléas. La plage me lavait de
la capitale,
J'aimais jouer avec le sable fin, le laissant dégouliner
le long de mes doigts,
Comme le temps qui file, pensais-je déjà, philosophe.
C'était l'été.
Cette vie oisive me convenait parfaitement lorsque j'ai rencontré
cet étudiant de droit,
Vivant avec sa mère comme moi avec mon père.
Il avait un visage qu'il m'est difficile de vous décrire,
mais il m'a plu tout de suite
Bien que je n'aimasse point la jeunesse dans son ensemble, leur
préférant de beaucoup
Les copains de mon père, les hommes de quarante ans qui
me parlaient pour me plaire.
Mais lui, il me sortait de mon ordinaire, de mon ordinaire à
moi, il était grand,
Parfois beau selon l'angle de vue, il me fit bonne impression
Au point de lui faire confiance... Il chercha à me plaire
lui aussi, et j'avoue
Aimer ce travail de séduction. N'est-il pas le symbole de
la vie même ?
Le premier jour, après que l'on se quitta avec l'espoir
de se revoir,
À table, j'étais dans mes pensées, loin de
la réalité, de mon père et de sa maîtresse.
Après diner, nous allâmes nous allonger, comme tous
les soirs,
Sur les transats installés sur la terrasse. Juillet commençait
à peine,
Les cigales chantaient, nous étions heureux. Mais, papa
se leva pour nous annoncer
Une nouvelle : il venait d'inviter une ancienne amie à ma
pauvre mère,
Morte il y a quinze ans. Cette femme chercha à me séduire
il y a quelques années
D'une façon outrancière. De cela, je n'en ai jamais
parlé à personne. Bref,
Il l'avait invitée pour quelques jours à venir partager
notre bonheur, et notre location.
Malgré ses bonnes fréquentations, on ne lui connaissait
aucun amant, aucun prétendant,
Elle voyait des gens intelligents, discrets,
Ce qui était aux antipodes de ce que nous étions,
nous,
Si bruyants et toujours assoiffés d'alcool, de beauté
et d'amusements divers...
Je crois qu'elle nous méprisait un peu, seuls nous réunissaient
ces diners
Que nous faisions pour les affaires de mon père, et puis
aussi cette idée
Qu'elle a été l'amie de ma mère. En quelque
sorte, elle la représentait
Dans ma caboche de pauvre orphelin. Après cette annonce,
la maîtresse de mon père
Alla se coucher et nous restâmes donc seuls. Tu as l'air
d'un petit chat sauvage,
Pourquoi es-tu si triste ? me fit mon père, me regardant
dans les yeux. Je lui reprochai
D'avoir invité cette dame qui risquait de déranger
l'équilibre de nos habitudes.
Je n'y ai pas pensé, avoua-t-il, veux-tu qu'on entre à
Paris ?
À ces mots, on se mit à rire aux éclats,
comme à chaque fois qu'il s'attirait lui-même
Des situations quelque peu débiles. Mon vieux complice,
dit-il, que ferais-je sans toi ?
Tard dans la nuit, nous parlâmes de la vie, de l'amour et
de ses engagements,
Qu'il fallait absolument éviter pour ne pas souffrir comme
des malades,
Pire des amoureux. Tout doit rester provisoire, me dit-il.
Chapitre 17
Hervé Micolet - La lettre d'été
De l'autre côté de la fenêtre, dehors, mon regard
se porte sur ce pré, avec ses arbres,
Son chemin menant à cette maison aux tuiles rondes et si
intrigantes à mes yeux
En cet instant si particulier de ma vie. Ce paysage me fait divaguer
Vers une autre existence sans toi, pleine d'ennui. Mélancoliquement,
J'apprécie cet éloignement, je prends à bras
le corps ce passage de l'hiver au printemps.
Très agréablement, le temps roucoule à mes
oreilles. J'écoute le battement de mon coeur,
Je pense à l'été. Ici, il n'y a plus grand
monde aux alentours, mes voisins sont partis en
Vacances, seule la végétation me reste fidèle.
Ce pays se déploie derrière l'horizon,
Je trouve les journées abstraites, interminables parfois,
je suis désoeuvré,
Je vis à peine, mon emploi du temps est vide, mon agenda
inutile.
Je dors beaucoup et entre les moments de sommeil, je pense,
Je réfléchis accoudé à la fenêtre.
Je suis à la mi-temps de ma vie,
Je regarde ma montre, il est midi.
Je suis écartelé entre deux pôles que tout
oppose. Chaque année, je me surprends à voir,
À vivre cette difficulté d'être, cette impotence
consubstantielle à ma personne.
La campagne me met toujours dans cet état-là, la
solitude au bout d'un moment
Fait son travail dans mes entrailles avec cet espoir indescriptible
Enfoui dans mon intimité. La fenêtre m'indique le
chemin, là tout près,
Palpable, mais aussi loin, à l'étranger peut-être.
Je me sens en marge.
Dans cette chambre d'une douceur rare, l'instant passe irrémédiablement
Et ne concède rien. La fenêtre est ouverte sur l'extérieur,
il n'y a rien, il n'y a personne.
Tes paroles me reviennent, je les laisse entrer dans la pièce,
tu parles de la nuit,
Tu regardes intensément les objets qui nous entourent, les
livres
Et tes vêtements posés négligemment sur une
chaise en bois.
Les meubles, détachés par le blanc des murs, ressemblent
à une installation
D'un musée d'art contemporain, ils sont là plantés
comme des arbres anciens,
Rassurants, décorant cette grande chambre où je suis,
pour l'instant, à vivre las de tout.
La fenêtre, toujours elle, en premier plan, donne une vue
sur le monde tel qu'il est,
Un tableau sans retouches possible. Je me penche, et vois le lierre
sur la façade.
Soudainement, je doute de la douceur de cette nature,
Elle m'irrite les yeux ...
Chapitre 18
Quim Monzo - ... Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux
et Maury
Dimanche, je suis allé me promener avec mes parents, il
y avait beaucoup de soleil.
Ma mère a mis un ensemble beige et mon père, un pull
bleu avec dessous
Une chemise blanche ouverte, et son pantalon gris. Moi, je portais
un ras-de-cou,
Une veste marron et des basquets rouges qui n'allaient avec rien
De ce que nous portions tous les trois, surtout pas les chaussures
de mes congénères.
Après notre promenade, nous sommes allés prendre
un petit-déjeuner quelque part,
J'ai pris un machin farci, un petit-suisse et des petits croissants,
ensuite,
On a vu des fleurs, elles étaient rouges, jaunes, blanches
et même bleues, que papa
A dit qu'elles n'étaient pas toutes naturelles, en regardant
les oiseaux qui passaient
Par hasard vers là où nous étions, tous les
trois en famille. Mon père acheta
Son journal dans un kiosque à journaux. Il n'aime pas voir
maman rester trop longtemps
Devant les vitrines des magasins craignant probablement pour son
porte-monnaie
Ou pire encore, sa carte de crédit. Sur une place, il y
avait une dame assise
Sur un banc public et on s'est mis à côté d'elle,
car elle nous réchauffait le coeur
Rien qu'à la voir donner des graines aux pigeons de la ville,
comme quand j'étais petit,
Je m'en souviens, j'en donnais aussi. Mon père constatant
mon ennui me remit
La moitié de son journal pour regarder les images et les
dessins.
J'ai fait très attention à ne pas abîmer le
torchon, car je sais qu'il n'aime pas ça !
Mais, ma mère au bout d'un moment à nous voir le
nez sur nos feuilles grandes ouvertes,
En eut marre et le dit haut et fort. Elle se mit en colère
contre lui, qu'il est toujours
À ne pas s'occuper d'elle. N'était-elle pas sa femme
à la fin ?
Après, quand on est rentré à la maison, elle
nous a fait du riz comme à tous les repas
Et cette fois-ci, comme c'était le jour du Seigneur, elle
y avait ajouté le jus de la viande,
Et moi, j'aime pas ce mélange, je préfère
quand c'est normal,
Le riz d'un côté, le jus dans une tasse à thé,
Comme ça, t'en prends ou t'en prends pas, moi j'en prends
jamais,
J'aime pas le sang des bêtes. Ceci étant, j'aime bien
ce panaché préparé par mon père
Composé de limonade et de vin d'Italie.
Dans l'après-midi, mon oncle, ma tante et mon cousin sont
venus
Pour parler dans le salon. Au bout d'un moment, lui et moi, on
est allé dans le jardin
Faire du baby-foot et comme je gagne toujours, il n'était
pas content du tout, alors,
Je l'ai giflé pour qu'il comprenne que lorsqu'on perd, on
perd
Et lorsqu'on gagne, on gagne, c'est tout. Seulement mon sens pédagogique
n'a pas plu
Aux grandes personnes, je reçus une claque à mon
tour de ma mère et de colère,
Je l'ai interprété comme une caresse... J'ai fait
semblant de pleurer pour la forme
Et nous sommes tous retournés dans le salon voir mon père
lire son journal
Et fumer son cigare du dimanche, que ma mère lui râle
dessus, histoire ne pas changer.
Je ne sais pourquoi, à cet instant précis, nos visiteurs
sont partis, en avaient-ils
Ras le bol de nous ou avaient-ils d'autres choses à faire
à la maison, la leur ?
Qu'importe, nous, on est resté, parce qu'on n'avait pas
d'autres choix.
Alors, on a regardé la télé,
Sur la deux il y avait du foot, et mon père, c'est ça
qu'il aime par dessus tout.
Chapitre 19
Mircea Eliade - Le roman de l'adolescent myope
Ma décision est prise,
Je m'y mettrais chaque après-midi, je n'ai pas besoin d'inspiration,
j'écrirai ma vie,
Et ma vie je la connais, j'écrirai le roman dont je rêve
depuis longtemps
Et j'utiliserai ces cahiers d'écoliers où je marquais,
au jour le jour, ce qu'il m'arrivait.
Si d'autres s'adonnent à la tristesse ou au foot, moi, j'ai
toujours préféré écrire.
J'avais essayé déjà de rassembler mes notes
éparpillées dans un journal racontant
La vie d'un adolescent malheureux d'être incompris. Orgueilleux,
j'y mettais mon venin,
Ma haine, mon désir de vengeance contre ceux qui ne me comprenaient
pas.
Maintenant, je suis grand, j'écrirai autrement. Je parlerai
principalement de moi,
Mais cela intéressera-t-il mes lecteurs ? Contrairement
à beaucoup, j'ai passé mon temps
Dans ma mansarde à désirer, à rêver,
non à des fêtes familiales et à de pitoyables
Amourettes, mais à toute autre chose. Commençons
maintenant. Je suis myope,
Un adolescent myope malheureux à cause d'un grand amour.
J'ai pensé l'appeler Olga, mais un ami m'a dit que Laure
c'était mieux.
J'allais donc lui donner des yeux, à cette jeune fille,
des yeux pour me regarder
Tel que je suis. Puceau, je n'avais jamais connu de fille,
Il m'arrivait de croiser celles du cordonnier, mais il n'était
pas question
De les utiliser pour mon roman. L'aînée était
méchante et volait tous les fruits
Qu'elle voyait sur les arbres, même pas encore murs. L'autre,
était obèse et sale.
Toutes deux ne pouvaient donc pas jouer le rôle de séductrice.
J'étais désemparé lorsque mon meilleur ami
me proposa de m'aider, car il avait eu,
Lui, quelques expériences. Mais comment écrire un
roman avec une jeune fille
Qu'on ne connait pas ? J'ai pensé à ma cousine et
l'ai donc approché.
Elle me conseilla de prendre pour héros un beau et bon garçon,
Elle me donna même un nom. Le sujet, l'objet de mon projet
ne lui a pas plu,
Elle aurait préféré voir deux individus, l'un
beau, l'autre laid,
Elle me proposa même plusieurs titres à mon futur
livre.
Elle n'avait donc rien compris à mon désir,
Il ne s'agissait pas pour moi de raconter une histoire avec un
début et une fin,
Ce que je voulais, c'était entrer dans l'intime de mes personnages,
écouter
Leurs confidences, leurs rêves, leurs troubles. Je voulais
pénétrer dans cet intérieur-là,
Et je voyais mon héroïne semblable à toutes
celles qu'on rencontre dans
Les romans des autres écrivains. Seulement, je voulais en
savoir plus sur elle.
Je la poussais à se raconter en détail. Elle me fit
quelques confidences.
Elle rêvait de rencontrer une amie, jeune, belle, très
grande, riche et ayant un frère,
Beau comme il se doit, un Dieu quoi ! Il serait toujours avec elles,
Et ce serait comme si elles avaient été trois jeunes
filles, trois amies.
Dans leur manoir, un soir, ils seraient attaqués par des
voleurs, mais courageuse,
Ma cousine prendrait le révolver posé sur une table
de nuit et ferait fuir ces bandits,
Libérant ainsi et la soeur et son frère. Lui, blessé,
elle s'en occuperait
Dans une chambre à coucher toute blanche avec plein de fioles
pour le soigner.
Les parents du garçon seraient reconnaissants et les laisseraient
seuls
En quittant la chambre sur la pointe des pieds et le sourire aux
lèvres.
À ce moment-là de son discours, elle s'arrêta
nette, ne pouvant aller plus loin,
Craignant de se découvrir trop dans ce jeu où l'imaginaire
a tant de pouvoir.
Chapitre 20
Michel Leiris - L'âge d'homme
Enfin bref,
Je viens d'avoir trente-quatre ans, je suis de taille moyenne et
je crains de perdre
Mes cheveux. Pour ne rien arranger, je suis né sous le signe
du Taureau,
D'ailleurs j'en ai le front, il est haut comme celui de la bête,
Sans parler de ma tendance naturelle à rougir au moindre
regard d'autrui.
J'ai des mains plutôt maigres, ce n'est pas spécialement
très beau et j'ai peur
Que l'on devine par leurs formes, mon caractère étrange
et l'ensemble
De ce corps peu alléchant pour qui voudrait s'y approcher.
Courbé, incliné en avant,
Si maigre qu'il me faut utiliser toute mon intelligence pour me
vêtir
Avec un semblant d'élégance. Je ne suis ni pauvre,
ni riche. Je n'aime pas
Me voir dans une glace, car cette image m'insupporte, et puis,
j'ai de vilaines habitudes,
Je fais des gestes inappropriés qui contreviennent aux bonnes
règles
D'une société civilisée : me ronger les ongles
jusqu'au sang,
Me frapper le front à chaque idée me passant par
la tête... Ces tics, je les ai abandonnés,
Au moins pour la plupart, mais peut-être n'ai-je fait que
les remplacer par d'autres,
Restés pour l'instant au rang d'ébauches. Pourtant,
pour ce qui est de se regarder
Le nombril, je dois tenir une bonne place dans le monde des regardeurs
de nombrils.
Je passe mon temps à écrire. J'ai toujours aimé
la littérature et aujourd'hui,
Je n'ai pas honte de me déclarer à tous, littérateur.
Est littérateur qui aime penser
Une plume à la main. En tant que tel, je ne suis ni connu,
ni inconnu,
Cela m'indiffère. Jadis, j'ai voyagé comme tout le
monde pour me faire une idée
Des autres pays que celui où je passe ma vie maintenant
sans trop bouger de chez moi :
Je trouve cela inutile et sans intérêt. Ma santé
est ce qu'elle est, mon salaire assez bon
Pour un travail me plaisant de surcroît, je me sens libre
globalement. Toutefois,
Je me sens rongé de l'intérieur. Sexuellement, je
suis plutôt froid,
Et depuis quelque temps, franchement glacé. Vous en parler
me coute beaucoup,
J'éprouve de la gêne, alors pardonnez-moi si je ne
n'explore pas cette question
Aujourd'hui. Je peux tout de même vous dire cette chose que
je ne dis à personne,
Je n'ai jamais aimé les femmes enceintes.
Les formules du genre :
" Ils furent très heureux et eurent beaucoup d'enfants "
Ne me font ni bander, ni rêver, mais vomir plutôt.
Devant un bébé,
Je me sens plus vieux que je ne suis, alors je ne vois pas pourquoi
j'aimerai ça,
Je ne suis pas masochiste. Et puis, faire des enfants qui finiront
un jour ou l'autre
Fatalement par mourir... Non vraiment, je ne veux pas procréer.
J'en arrive à penser que l'amour et la mort sont des choses
si proches
Et vos histoires de jouissances, merci, très peu pour moi.
Et puis,
Qui vous dit que ces comportements amoureux ne portent pas malheur
?
Chapitre 21
Alberto Moravia - Moi et lui
Tu ne sais pas tenir tes promesses, qu'as-tu fait, salopard, des
pactes
Convenus ensemble ? Je dors, je fais des tas de rêves aussitôt
oubliés, sauf celui-là :
Je suis dans un studio de cinéma, je réalise mon
désir le plus cher :
Je tourne " Mon film ". J'ignore qui sont les protagonistes de
cette entreprise,
Mais je sais une chose, ce film est celui de ma vie, j'y pense
depuis toujours.
Sur un chariot de cinéma, je m'installe comme si je n'avais
fait que cela toute ma vie.
Je pose mon oeil sur l'oeilleton de l'objectif noir de l'appareil,
pour fixer sur la pellicule
Une scène d'amour. Un lit défait, un homme et une
femme, ils sont nus.
Lui, paraît épuisé et prend sans s'en rendre
compte la pose du poseur de Rodin.
Elle, est allongée, son corps parfait me fait oublier pourquoi
je suis là, j'oublie
Mon métier de metteur en scène et mon regard se transforme,
il devient concupiscent.
Bien entendu je fais comme si de rien n'était, je refoule
la concupiscence
Inconvenante en ce lieu, en ce moment, mettant en danger mon projet.
Comment puis-je me distraire à ce point devant ce corps
nu qui me plait, et de surcroit,
Il est là pour jouer un rôle comme au théâtre
et non te mettre dans un état pareil.
Ayant fait jadis une auto-analyse, je peux maîtriser cette
poussée d'adrénaline
Et me remets à mon travail. Le scénario dit : la
comédienne se lève, va lentement
Recouvrir la lampe de chevet avec sa combinaison rose et se jette,
féline
Sur le beau jeune homme. Je crie comme pour me raisonner : " Silence,
on y va "
Mais la comédienne, au lieu de faire ce qu'elle avait appris
avec mon assistante la veille,
S'approche vers moi. Je fais tout pour la remettre sur les rails,
sans conviction,
Elle s'approche de l'objectif où je suis à la regarder,
à la filmer, mais surtout
À la désirer comme un homme, pas comme un metteur
en scène. Plus elle s'approche,
Plus elle change, elle est de moins en moins séduisante,
elle ressemble maintenant
À mon épouse. Oui, mon épouse avec son double
menton, ses mamelles de vache...
J'ai envie de lui jeter à la figure : " Va-t-en, rentre
chez toi, salope ! ", mais rien n'y fait,
De ma bouche aucun son ne peut sortir, tout le monde a déjà
vécu
Cette impression dans un rêve, mais quand ça arrive,
c'est franchement désagréable.
Ma femme avance toujours vers moi, j'ai l'impression d'être
dans un film de Fellini,
C'est pas spécialement beau, son ventre en avant, au bout
d'un moment
Je ne vois que lui, elle continue à avancer, je ne vois
plus que son pubis de femme.
À ce moment-là, l'objectif se bouche, probablement
ces poils de femme âgée
En sont-ils la cause. J'éprouve l'envie de crier, je me
noie dans ces poils,
Au point de me réveiller avec un sentiment de frustration
atroce.
Je reste dans le flou de l'après-sommeil, je ne sais ni
où je me trouve, ni l'heure qu'il est.
Pourtant, je suis bien réveillé. Énorme, raide,
congestionné, pareil à un arbre
Qui surgit d'une plaine, " IL " se dresse, soulevant même
le drap le recouvrant.
Fou de colère, je l'attaque immédiatement. Tu m'avais
promis de rester calme
Quand je travaille et au lieu de ça, tu fais le fanfaron,
tu déranges tout, partout,
Même dans mes rêves, tu fais de moi un être raté,
un être qui ne s'appartient pas ...
Chapitre 22
Amélie Nothomb - Hygiène de
l'assassin
Journaliste depuis peu, je voulais impérativement interviewer
un octogénaire
Écrivain mondialement connu, et qui devait mourir dans les
deux mois,
Selon les pronostics de ses médecins. Je n'étais
pas le seul de ma profession
À avoir eu cette idée, beaucoup de pays étrangers
avaient délégué
Des confrères pour cette tache : savoir ce qu'il y avait
dans le ventre de ce vieillard
Jouissant d'une telle renommée dans le domaine de la littérature.
Ainsi,
Deux mois avant sa mort, il put se rendre compte de l'ampleur de
sa notoriété.
Il lui a donc fallu faire le tri ne pouvant recevoir tout le monde,
et son secrétaire
Se chargea de ce travail en éliminant d'abord tous ceux
qui ne parlaient pas le français.
Il n'aimait pas les langues étrangères et ne faisait
confiance à aucun interprète.
Étant devenu avec l'âge un peu raciste, il demanda
de ne recevoir que des blancs.
Cela choqua énormément son entourage, car dans ses
travaux antérieurs,
Rien ne pouvait présager de telles prédispositions.
Probablement, avant de mourir,
Devenait-il sénile, où alors, le faisait-il exprès
pour scandaliser ses sbires,
N'ayant plus rien à perdre dorénavant. On élimina
les télévisions et les magazines
Féminins, politiques ou médicaux qui eussent voulu
savoir comment il avait attrapé
Un cancer aussi rare, dont il était si fier, c'était
celui des bagnards incarcérés à Cayenne,
Jadis, pour violences sexuelles... Il vivait donc sa maladie comme
un signe
De sa noblesse, un signe venant s'inscrire sur son corps obèse
à la voix d'eunuque.
Les médecins étaient surpris de le voir encore vivant
à cet âge-là,
Avec tout ce qu'il ingurgitait sans se soucier d'une quelconque
hygiène alimentaire.
En outre, il fumait ses vingt havanes par jour, mais était
chaste et buvait peu,
Ce qui expliquait peut-être sa longévité, malgré
un coeur étouffé par la graisse.
Notre homme survivait, mais il n'en avait maintenant plus pour
très longtemps
Et le monde était sens dessus dessous, attendant tous les
jours des informations,
Des reportages, sans parler de sa mort. C'était affreux,
beaucoup d'intellectuels
Ont essayé de tirer la couverture à eux en se demandant
si le succès prodigieux
De cet écrivain était justifié, s'il n'avait
pas en fait plagié, volé des auteurs inconnus...
On entendit tout et son contraire, ce qui concouru à assurer
à cette agonie
Un retentissement exceptionnel. Notre auteur habitait au rez-de-chaussée
d'un immeuble,
Car se déplaçant en fauteuil roulant, il lui fallait
avoir tout de plain-pied
Et n'être tributaire de personne, ne supportant plus ni les
hommes, ni même les animaux.
Une infirmière passait le voir à 17 heures
pour le laver, mais ses courses, il s'arrangeait
À les faire encore lui-même chez l'épicier,
près de chez lui. Il arrivait à communiquer
Avec son secrétaire, par téléphone la plupart
du temps, et faisait tout
Pour éviter de trop le voir. Cet homme habitait sous les
combles de l'immeuble
De notre écrivain, qu'il continuait à vénérer
pour ses actions humanitaires, sa charité
Et cette générosité naturelle que l'on pouvait
revivre à chacun de ses livres.
Par contre, il terrorisait les journalistes venant le questionner,
Souvent ils avaient l'impression d'être des correspondants
de guerre.
Cela commença un 14 janvier.
Le premier intervenant fut reçu par un : " Bonjour, monsieur
" inexpressif et crispant,
Dans une atmosphère lourde et surtout très sombre,
il devait être dix heures du matin et
La seule chose qu'il considérait au lever du lit était
sa voix, pas son visage.
L'autre essaya d'entamer la conversation, mais rien ne venait,
l'auteur restait muet.
Le journaliste lui demanda, histoire de rompre ce silence, comment
il allait ?
Le sachant sur le point de mourir, la question parut fortuite.
Silence. Soupir.
Je ne sais pas, lui répondit-il,
Si je savais à quoi je pense, je ne serais jamais devenu
écrivain...
Chapitre 23
Roland Dubillard - Olga ma vache
Moi, je suis un vieil écrivain et je vis avec une vieille
femme et trois grands enfants.
Personne ne me parle maintenant, et malgré cela, je me sens
redevenir jeune,
Je raisonne comme si j'avais vingt ans et n'ai plus envie d'écrire
comme il faut,
J'ai envie d'écrire comme il ne faut pas. Me revient cette
histoire que j'ai gardée
Par-devers moi, ne l'ayant jamais dite à personne, et pour
un auteur, c'est plutôt rare.
J'aurai dû la raconter, elle m'aurait donné un peu
de joie...
Ma vie a été si triste, si vide. Je dois vous avertir
avant toute chose,
C'est une histoire idiote, il s'agit d'une vache. À l'époque
où elle m'est apparue,
J'en avais assez de tout, je venais d'essuyer un échec cuisant
sur le plan théâtral,
J'étais dérouté, je ne savais plus trop quoi
faire. J'avais un ami qui était peintre
Et qui a fait une époustouflante carrière dans le
chauffage central. Il avait
Une belle maison en Normandie, et me voyant dans cet état
de délabrement,
Il me proposa d'aller me reposer là-bas avec lui. Alors,
comme Bouvard et Pécuchet,
Nous voilà partis pour une retraite dans la grosse maison
de campagne de mon ami.
Comme nous étions dans un champ de pommes, le soir au coin
du feu, nous aimions
Avoir près de nous, cette production de la région
dont nous sommes si fiers :
La bouteille de calvados.
Dans ma chambre, la nuit, le silence me parut insupportable,
il fallait m'y faire,
Alors je dormais beaucoup, probablement avais-je à récupérer
de longues années
De fatigue ? Lui, passait son temps à peindre des vaches
dans la nature et moi,
Je passais le mien à m'ennuyer inexorablement. Parfois nous
parlions ensemble
Sur tout et n'importe quoi, et pour lui ma présence était
moins pénible
Que cette solitude dont il se lassait avec le temps.
J'avais trouvé dans cet environnement-là un grand
calme,
Mais ça ne pouvait pas durer... Une des vaches de l'enclos
acceptait de poser
Pour mon ami et cela m'amusa d'y aller voir de plus près.
Elle était toute petite,
C'était une génisse, m'avait-il dit, alors j'allais
voir dans le dictionnaire ce qu'on disait
De ce mot que je ne connaissais pas : " Jeune vache n’ayant pas
encore vêlé. "
Bon d'accord, mais moi, ces questions de virginité m'ennuyaient.
Elle était blanche avec des taches marron.
Ses yeux étaient un peu tristes, mais très beaux,
avec des cils très longs, très propres.
Sa tête avait deux petites cornes, très petites, et
un museau tout rose, tout mimi.
C'était une vache toute maigrichonne, son poil soyeux, chaud,
la rendait irrésistible.
Elle donnait envie de la toucher, de la caresser, de l'embrasser,
Mais enfin, heureusement nous avons une conscience nous rappelant
Que nous ne sommes pas des vaches. Bref, pour moi, elle n'était
pas
Si importante dans ma vie, mais pour lui, c'était toute
autre chose... Il installait
Son chevalet et sa toile dans le prè, comme un prêtre
sa bible et sa soutane à l'église.
Il allait se produire quelque chose d'extraordinaire ce matin-là.
Après avoir beaucoup ri de le voir agir de la sorte, je
m'allongeais sur l'herbe
Et ne bougeais plus, mais je regardais le modèle, qui regardait,
les yeux dans les yeux,
Son homme, le peintre. À la fin, peut-être jaloux,
Je lui criai qu'elle ferait mieux de manger l'herbe ou de lire
un bon livre. Alors,
Elle tourna la tête vers moi, et me contempla comme personne
ne l'avait fait auparavant.
Son regard me transperça, je me sentis vu pour la première
fois de ma vie...
Chapitre 24
Régis Jauffret - Clémence
Picot
J'habite boulevard Saint-Michel, je viens d'avoir trente ans,
Et n'ai pas honte de dire ma profession : je suis infirmier de
nuit.
Dans la vie normale je suis seul, et en dehors d'un vieil oncle
demeurant dans le marais,
C'est le vide total. Bien sûr, à l'hôpital je
croise plein de gens, ils sont sans importance
Sauf une collègue qui assure la garde au rez-de-chaussée,
et comme je suis
Au premier étage, alors je la croise quand je rentre, quand
je sors.
Pour être un peu tranquille dans mon travail et puisque la
loi me le permet,
J'administre à tous les malades de mon service, surtout
aux insomniaques,
Des hypnotiques efficaces ayant fait leurs preuves sur les rats
des laboratoires
Pharmaceutiques qui nous bichonnent avec des boîtes de chocolats
à la fin de l'année
Pour notre fidélité à leurs produits. Après
la distribution, je peux m'asseoir
Dans l'infirmerie et attendre qu'on ait besoin de moi malgré
les médicaments
Pas toujours aussi radicaux qu'on pourrait le croire. En général
on me fiche la paix,
Mais il y a des nuits où ils ont l'air de s'être donné
le mot pour m'emmerder,
Alors ça sonne dans trois chambres à la fois, et
comme je n'ai personne pour m'aider,
Je dois me débrouiller comme un grand, tout seul, je pique,
je rassure les anxieux.
Avant que je m'en aille, le matin, les femmes de service
préparent les plateaux
Du petit déjeuner. À huit heures, on m'a remplacé,
je peux partir, rentrer chez moi
Et là franchement, je ne m'attarde pas à tailler
une bavette avec toutes ces pies
Qui commencent la journée, toutes fraiches, toutes pimpantes.
Dehors, je bois un café,
Je fais quelques courses, je regarde les piétons marcher
sur le trottoir,
Et je ne sais pourquoi, je les compare à tous ces malades
allongés sans force, s
Sns énergie à qui j'ai donné de quoi se reposer
toute la nuit.
À neuf heures, je suis à mon tour dans mon lit pour
un sommeil réparateur.
En me réveillant, j'ouvre mes volets, je donne directement
sur le jardin du Luxembourg.
Quand je ne travaille pas la nuit, je ne peux pas dormir.
Cela arrive souvent lorsqu'on ne bosse pas comme tout le monde,
C'est notre punition en quelque sorte. Alors, dès la tombée
du jour,
Je consacre mon temps jusqu'à une heure du matin, à
des taches ménagères
Tout en regardant la télé d'un oeil distrait. Après,
je tourne dans l'appartement ou
Je sors pour user mon ennui. Mes promenades, vous les connaissez
pour les avoir
Déjà lues dans mon précédent livre.
Place Furstenberg, je m'assois sur un banc
Et regarde paisiblement ce qui m'entoure, parfois même des
touristes me photographient,
Je représente certainement pour eux
Un élément de ce qu'ils iront montrer au bout du
monde...
Chapitre 25
Samuel Beckett - Molloy
Qu'on le veuille ou non, la maladie vient à un moment ou
à un autre
Et maintenant c'est mon tour. Je vis dans cette chambre, on m'y
a installé,
Je n'avais plus de force, alors on m'a aidé. Un homme vient
chaque semaine,
Il me donne un peu d'argent contre quelques feuilles, il dit c'est
un échange,
C'est un travail, mais pour moi, tout cela n'a plus aucune importance,
tout m'est égal,
Je m'en fous. Je voudrais passer le temps qu'il me reste à
faire mes adieux, à les écrire,
Mais eux, ils ne le veulent pas, prétextant que je ferais
cela plus tard. Quand,
Si ce n'est aujourd'hui ? Bon, je ne dis rien, je laisse faire...
Je n'écris pas pour l'argent,
Pas pour quelqu'un, alors pourquoi tant de peine ? Je ne sais pas,
Je sais seulement ne pas me souvenir des choses qui me sont arrivées
ces temps-ci.
Quoi qu'il en soit, je suis là dans cette chambre. A qui
a-t-elle appartenu
Avant mon arrivée ? J'ai l'impression qu'il s'agit d'une
personne très proche de moi,
Je veux parler sur le plan affectif, mais je ne sais pas qui ce
peut être.
J'ai connu, jadis, une petite boniche, ce n'était
pas le grand amour, le vrai amour,
Je vais essayer de vous en parler, mais avant, j'aurai bien voulu
savoir si j'ai eu ou non
Un fils, un enfant dans mon existence. Seulement, qui me le dira
?
Et cet homme qui vient me voir, que sait-il de moi ?
En réalité, comme je vous l'ai dit, je m'en fous.
Oui, j'ai perdu beaucoup de mots
Pour m'exprimer et il me reproche parfois certaines de mes phrases,
Qu'il dit pas construites comme avant, avant quand ?
Ici, il passe son temps à boire, je le laisse faire, n'ayant
pas l'intention,
Ni même la volonté de le contrarier.
Mon récit m'a donné beaucoup de mal, surtout le début,
Maintenant j'en suis à la fin, je crois, et eux, donnent
l'impression de vouloir
En faire quelque chose, un livre peut-être. C'est dans la
tête,
Elle ne marche plus. Elle dit : je ne marche plus... Vous pensez,
C'est du Marguerite Duras, non ça n'en est pas, ma tête
en a assez.
Phrase après phrase, on se dit qu'après ce sera fini.
Une pensée traverse l'esprit,
Alors on essaye de la formuler sur ces feuilles qu'il m'apporte
tous les dimanches,
Car c'est toujours ce jour-là qu'il vient, du moins d'après
ce qu'il me dit.
J'ai toujours été perfectionniste et lorsque j'écris,
surtout maintenant,
Je me crispe de partout pour arriver à ne pas faire une
faute, pas d'orthographe,
Non, mais une qui vous mènerait en enfer par exemple.
Qu'importe tous ces soucis, un jour viendra où il faudra
dire Adieu...
Ce serait bête de ne pas dire Adieu au moment voulu.
Ne voyant plus grand-chose, les gens peuvent passer devant moi
sans que je puisse,
Comme avant, analyser ce qu'ils sont et ce qu'ils ressentent.
Des images en moi réapparaissent, c'était à
la campagne, il y avait des vaches,
Elles machaient dans le silence du soir et leur ruminement me revient,
Ce souvenir me fait tant de bien..
La ville n'était pas loin, il y avait deux hommes, un petit
et un grand,
Ils se ressemblaient comme deux frères, pas comme deux vaches,
Ne me faites pas dire n'importe quoi ! Vous arrivez à me
faire rire.
Le champ était grand, vallonné et en son milieu,
Il y avait un creux plein d'eau où ils se regardèrent
comme dant un miroir
En doutant de se connaître l'un, l'autre ...
Chapitre 26
Philippe Besson - En l'absence des hommes
J'avais seize ans. C'était la guerre avec ses morts sur
les fronts, dans les villes,
Dans les campagnes. Combien d'innocents ont été soufflés
d'un coup pour rien ?
Je suis élève au Lycée Louis-Le-Grand, sur
le boulevard Saint-Michel
Je ne sais pas ce qu'est la guerre. On dit de moi : cet enfant
est superbe,
Il a une peau de fille... En fait, ils se trompent, j'ai seize
ans et je suis un vrai garçon.
J'échappe à la guerre car je suis trop jeune, alors
que mes ainés,
Ceux qui se moquaient de moi, n'y échappent pas, ils sont
absents,
Je reste là entouré de femmes. Nous sommes en 1914.
De ce début de siècle, ma mère disait voir
Dieu dans toute sa miséricorde
Nous assurer le bonheur à tous. Elle s'est trompée,
ce fut une catastrophe.
Mon père est vieux et dit n'importe quoi. Je ne sais pourquoi
ils m'ont fait.
Que peut dire un garçon de seize ans à un homme
de quarante-cinq ?
Alors, on ne se dit rien, mais vous, vous m'observez. Pourquoi,
Que ressentez-vous à me voir ?
Vous me regardez comme si j'étais un animal. Je suis impressionné,
car
Vous êtes un homme renommé, et moi je ne suis rien.
Je n'ai pas de conversation, je ne saurais quoi vous dire, pas
même bonjour,
Rien ne sort de ma bouche, pas même une politesse. Malgré
ce comportement
Peu engageant, vous persistez à me regarder, vous le faites
discrètement,
Je vous en suis reconnaissant. Je devrais être flatté
par ce regard, je pense :
C'est la peau d'une fille que vous regardez. Vous me faites pensé
À ce film de Visconti où l'on voit un homme sur le
point de mourir tomber follement
Amoureux d'un adolescent, et ça se passe à Venise,
je crois. Ne vous fâchez pas,
Les associations me jouent parfois des tours dont je ne suis pas
toujours le maître.
Je me replie dans ma coquille comme un escargot sur une poêle
à frire,
J'évite votre entêtement à vouloir me maîtriser
avec votre regard...
Mes seize ans m'appartiennent. Je vais sur le balcon, vous m'y
rejoignez
Et toujours discrètement, vous me demandez comment je m'appelle.
Je vous réponds pour la première fois et vous me
dites :
C'est un joli prénom.
Je vous regarde en face, tout le monde vous connait, je vous connais
aussi.
Vous me donnez le vôtre de prénom alors que je le
savais par coeur. Cet échange
Me rapproche de vous, sans que je le veuille vraiment. Quelque
chose d'intime
Tout à coup s'est immiscé là, à ce
moment-là, à cet instant précis.
À quoi tient cette transformation dans mon esprit, dans
mon corps ?
Vous n'êtes plus le même homme que tout à
l'heure, vous êtes mon semblable,
Comment avez-vous procédé, l'avez-vous fait exprès
? Bien sûr que oui,
Vous l'avez fait exprès. Vous commencez à parler,
à dire des banalités,
Mais des banalités intéressantes sur un ton que j'aime
:
Cet été est si beau, on en oublie la guerre avec
ce merveilleux soleil ...
Vous pensez comme moi, vous voulez l'oublier aussi
Et cela vous inquiète un peu... Je me sens à nouveau
très près de vous.
Pour m'abattre complètement, vous prononcez mon prénom,
ça me plait
Et ça, vous le savez. J'aime la façon dont vous le
dites.
Qu'allez-vous faire maintenant ? J'ai seize ans et vous savez qui
je suis.
Chapitre 27
Bernard Schlink - Le liseur
J'avais donc seize ans. À cet âge-là, j'ai
eu la jaunisse et plus les saisons passaient,
Plus j'étais faible. Il m'a fallu attendre un an pour remonter
la pente. À cette époque,
J'aimais être installé sur le balcon pour voir la
nature et entendre les enfants jouer
Dans la cour. En février, j'entendis chanter un merle, lorsque
je fis ma première sortie.
On passa devant l'endroit où j'avais été pris
de vomissement,
Il y a déjà quelques mois. En plus de mon état
de faiblesse général, je n'avais pas faim,
Même de plats que j'aimais le plus. Le matin, dès
le réveil, j'avais l'impression
D'avoir mes organes dans un drôle d'état, pas à
leurs places,
J'avais honte de ma mauvaise santé, il m'arrivait d'avoir
envie de vomir
De rendre à la face du monde ce qui ne voulait plus rester
à l'intérieur de moi,
Mais la force d'un geyser poussait et je vomissais tout entre mes
pauvres doigts.
Il est affreux de vivre ces choses-là. Un jour,
Une femme me prit par le bras et m'emmena dans une cour intérieure
où des ouvriers
Travaillaient dans un bruit ahurissant. Là, il y avait un
robinet, elle m'aspergea
Le visage d'eau pour me réveiller et me mettre d'aplomb,
puis,
Elle jeta deux bons seaux sur le trottoir souillé de mon
vomi. J'étais triste,
Je pleurais, alors, elle prit dans ses bras, pour le consoler,
ce jeune garçon timide.
Je me laissais faire et comme c'était une femme, j'avais
honte, je cessais de pleurer,
D'être malheureux grâce à ce contact si chaleureux,
si bienveillant.
Ne voulant pas me laisser rentrer chez moi tout seul, elle m'y
accompagna et
À la porte de mon immeuble, me quitta sans rien dire de
plus. Le médecin est venu,
Il diagnostiqua une jaunisse. Plus tard, je voulais revoir cette
personne, dont les seins
M'avaient tant impressionné, la revoir pour la remercier,
lui offrir un bouquet de fleurs.
Plusieurs années après, je revins à ce même
endroit, maintenant méconnaissable.
Ce qu'il y avait avant, a été remplacé par
un bâtiment tout neuf constitué principalement
De studios où les gens ne font que passer quelques jours,
quelques semaines tout au plus.
Petit garçon, j'avais déjà remarqué
cet immeuble et je ne sais pourquoi dans mes rêves,
Il apparaissait souvent. Il était là, présent,
et quand en rêve, je voulais voir un immeuble,
C'était toujours lui qui apparaissait, ce pouvait être
à Rome ou à Paris, indifféremment.
Je suis devant la porte, je veux entrer, il y a une poignée,
puis le rêve s'arrête, reprend,
Je roule en voiture en pleine campagne, le bâtiment m'apparait
à nouveau
Ma route est déserte, il n'y a pas d'arbres,
Ce sont des champs à perte de vue, un vaste paysage de plaine
sous un soleil de plomb...
Chapitre 28
Javier Toméo - Monstre aimé
Je me réveille, du moins en ai-je l'impression,
J'entre dans la pièce, il est assis à son bureau
et me tend la main,
Il a les yeux bleus et l'air faux jeton. Pourtant, il ne m'apparait
pas comme un homme
Particulièrement méchant, plutôt affable, j'en
profite pour m'asseoir.
Me voilà prêt pour un entretien avec le directeur
du personnel
D'une banque renommée ayant répondu positivement
à ma lettre postulant un emploi.
Il m'avertit d'emblée d'une chose importante, notre entretien
sera assez long.
J'aurai à répondre à toutes les questions
qu'il me posera,
Même les plus intimes, dans les moindres détails sans
rien omettre.
Je me présente à lui conformément aux désidératas
de mon C.V.
Je commence par l'essentiel, lui donne nom, prénom, âge,
j'ai trente ans
Et vis chez ma mère, que ce n'est pas drôle tous les
jours.
Sa première question me touche, elle concerne un truc majeur
pour me comprendre :
Mon impossibilité à terminer ma scolarité.
Je lui dis la vérité. Ma mère ne supportait
pas de me voir revenir à la maison
Avec un oeil au beurre noir ou avec mon cartable tout vide.
" Les autres... " ont toujours été pour elle un problème
insurmontable,
Nous aurons à en reparler à la rubrique Jean Paul
Sartre... Mais pour l'heure,
Je dois lui expliquer l'éducation reçue par ma mère,
une éducation toute particulière.
Il a l'air d'avoir du mal à comprendre certains de mes comportements,
Le fait de n'avoir pas encore travaillé a l'air de l'inquiéter.
Il est vrai, rare sont les gens
Qui à mon âge se sont satisfaits d'une vie sans cette
obligation existentielle.
Maman veut m'avoir en permanence dans ses jupes, pourquoi le lui
cacherai-je ?
Il commence à saisir que ma mère joue un rôle
important dans ma vie,
Ce qui l'amène à me poser cette question délicate
:
Pourquoi nous avoir écrit, pourquoi avez-vous postulé
?
Justement, je ne veux plus vivre du RMI, de minimas sociaux, et
de surcroit,
J'ai de l'admiration pour cette banque, oui, la vôtre Monsieur
le Directeur, avec
Son immeuble d'acier et d'aluminium où se cachent toutes
les richesses des hommes...
À ces mots, il me regarde dans les yeux, l'esprit ailleurs,
je ne sais ce qu'il pense.
J'ai peur qu'il ait mal interprété ma dernière
remarque, mais pour le rassurer,
Lui prouver ma bonne foi, mon intégrité, je dévoile
un secret :
Ma mère n'est pas au courant de ma démarche auprès
de vous. Seulement,
Fine mouche comme elle est, il est bien possible qu'elle se douta
de quelque chose...
Pourquoi ? me demande-t-il. Je ne sais pas. Je suis tranquille
sur un point,
Notre conversation est incontestablement intime, d'ailleurs il
me sourit.
Il veut tout savoir de moi, car une banque ce n'est pas un Mac-Do,
me fit-il,
Nous voulons un service parfait pour nos clients, des employés
propres, nets,
Et nous savons que la moindre tracasserie dans la vie privée
de l'un
Peut engendrer le dérèglement de l'ensemble de cette
machine dont nous sommes fiers
De servir à toutes heures du jour et de la nuit.
Je respire fort et accepte de continuer l'entretien.
Je lui avoue que ma mère ne supporte pas de rester seule
à la maison, ne serait-ce
Que quelques heures, voilà les difficultés dont maintenant
je voudrais me défaire
En venant travailler auprès de vous, Monsieur le Directeur.
Par moment, son expression exprime de l'intérêt, de
la tendresse.
Est-ce la preuve que ma candidature l'intéresse ?
Chapitre 29
Emile Zola - Thérèse Raquin
Maintenant je travaille à Paris, tout près
d'un passage pittoresque se trouvant
Entre la rue Mazarine et la rue de Seine. Il n'est pas bien large,
il n'est pas bien long,
Mais je l'aime, et si je l'aime c'est qu'il y a une raison ...
Peut-être voulez-vous
En savoir plus, alors, d'accord, montez dans le manège,
prenez place
Dans les petites voitures et les chevaux de bois...
Attention m'sieurs-dames, accrochez-vous bien, c'est parti pour
un tour.
Voilà donc cette histoire. Ce passage est pavé de
dalles bien jaunâtres, plutôt crasseuses.
Les vitrines des boutiquiers sont tout aussi répugnantes,
surtout l'hiver,
L'atmosphère y est lourde, pesante. À l'intérieur
de ces boutiques sombres
S'agitent des formes bizarres. Ces commerçants, toutefois,
s'organisent
Comme ils le peuvent pour faire leurs affaires et utilisent le
trottoir d'en face,
Vierge de tout occupant, pour y mettre sur de larges étagères,
des faux bijoux et
Des bagues à trois sous. Le passage du Pont-Neuf n'est pas
un lieu de promenade,
On le traverse par commodité. On y voit des apprentis en
tablier, des ouvrières
Travaillant dans le quartier, des gosses et des vieillards faisant
tous en coeur
Un bruit irritant les oreilles, tout en courant la tête baissée
sur le pavé,
Et rare sont ceux qui osent regarder ces vitrines. Le soir,
Des becs de gaz éclairent ce décor sinistre, un véritable
coupe-gorge,
On dirait une galerie souterraine pas rassurante pour deux sous.
Il y a quelques années, dans une de ces boutiques, plus
exactement une mercerie.
Des gens exploitaient leur entreprise en vendant des bonnets de
nuit,
Des cols de chemise, des tricots, des bas ...
Le tout lamentablement pendu à un crochet de fil de fer
probablement rouillé,
Pour vous dire combien ces amas de choses à vendre donnaient
dans le lugubre.
Seuls les bonnets neufs et blancs faisaient taches et ressortaient
de ces couleurs si ternes.
J'entends certains d'entre vous me demander la raison de mon attachement
à cet endroit
Qui, à l'évidence, n'était pas du plus grand
intérêt. Détrompez-vous, j'aime à regarder
Ces boîtes de toutes les couleurs et de toutes les dimensions,
ces aiguilles à tricoter,
Ces rubans qui dorment en cet endroit poussiéreux depuis
cinq ou six ans. Donc tout,
Je vous le répète, avait viré au gris le plus
sale. En été, vers midi, si par hasard
Je passais par là, en insistant un peu, je pouvais deviner
au travers de la vitre
La silhouette d'une jeune femme. Ce profil sortait des ténèbres
qui régnaient
Dans la boutique. Cette jeune femme avait quelque chose bien à
elle,
Le front bas, le nez long, les lèvres roses et pâles,
mais on ne voyait pas le corps
Qui se perdait dans l'ombre de la salle peu éclairée.
Elle vivait dans cet espace restreint.
Au bout du comptoir, un escalier en colimaçon menait aux
chambres. C'est là qu'évoluait
Ce petit monde : deux femmes, la jeune dont j'ai parlé et
une autre, vieille qui allait
Mourir probablement bientôt. Un gros chat tigré leur
tenait compagnie. Et puis,
Un homme d'une trentaine d'années, assis sur une chaise,
causait avec la jeune femme,
Il ressemblait à la boutique, fade à souhait, sur
le visage des taches de rousseur
Lui donnaient un air d'enfant malade, déjà bien abimé
pour son âge. En haut,
Le logement se composait de trois pièces : une salle à
manger servant de salon,
Une cuisine toute noire et deux chambres à coucher, l'une
pour la vieille dame,
L'autre pour son fils et sa belle-fille. La chambre du couple avait
une autre porte
Donnant sur l'arrière du bâtiment, que nous nommerons,
pour la compréhension
De la suite de notre histoire, la porte de sortie. Elle donnait
sur une allée obscure,
Étroite. Lui, à peine monté, se mettait au
lit et dormait de suite. Elle, par contre ...
Chapitre 30
Henry Miller - Sexus
... Je la rencontrai un jeudi soir dans un dancing, et nous
passâmes la nuit ensemble,
Mais le lendemain, au bureau, j'avais l'air d'un somnambule, j'étais
Dans les nuages toute la journée, le soir venu, je fus heureux
d'entrer chez moi.
Je m'endormis sans demander mon reste. Seulement après le
repos, le diable est venu
Me rendre visite, m'invitant à la revoir impérativement,
coute que coute.
J'avais prévu pour cela une ouverture, je devais lui donner
un livre dont je lui avais parlé
Et l'idée me vint d'y adjoindre un bouquet de fleurs.
J'avais trente-trois ans et j'avais tout échoué dans
la vie. J'étais ce qu'on appelle un nul.
C'était donc un samedi matin et j'étais loin de me
douter de ce qui allait m'arriver :
Sept années de bonheur. Le chiffre sept est important, pas
une seconde je n'ai songé
Aux conséquences de cette rencontre. Je la désirai
et ne voulais pas la perdre.
Je me mis à lui écrire une longue lettre après
lui avoir envoyé
Le livre et le bouquet par un messager, je lui disais que l'on
pourrait se retrouver
Au dancing dès que possible et donc je lui téléphonerai
ce soir même.
J'étais terriblement agité, fiévreux d'impatience.
Attendre encore était un supplice, je n'en pouvais plus.
Je me rendis au parc d'à côté de chez moi,
la tête vide comme un zombie.
Les enfants jouaient au bord du bassin avec leurs petits
bateaux,
J'entendais la musique du manège, le vent de l'air frappa
mon visage,
Me réveilla un peu de ma torpeur et des images de mon enfance
me sont revenues,
Quelques nostalgies, quelques regrets aussi. Combien d'hommes de
mon âge, pensais-je,
Ont déjà commencé leur grande oeuvre, alors
que moi, mes ambitions mortes,
Je n'avais qu'un désir, la retrouver. Je voulais entendre
à nouveau sa voix me rassurer,
Savoir qu'elle pense à moi comme je pense à elle.
Désormais, je voulais la voir
Tous les jours de ma vie, je serais ainsi illuminé par sa
présence.
N'en pouvant plus, je lui téléphonais, mais elle
n'était pas là.
J'essayai de savoir à quelle heure elle rentrerait, on me
raccrocha au nez,
Le ciel me tombait sur la tête. De désespoir, je téléphonai
à ma femme pour lui annoncer
Que je ne dinerai pas à la maison, alors en pensée
j'entendis sa réplique :
" Tu peux crever, espèce de sale con ! "
Et moi de lui répondre : " Je me fiche bien de toi, morte
ou vive, je m'en fous ! "
J'entrais dans le bus, m'installant comme jadis à l'école
au fond de la classe.
J'allais de terminus en terminus, passant ainsi une bonne partie
de la journée
À essayer de calmer les tentions internes me bouffant toute
l'énergie nécessaire
Pour quelques actions bienveillantes à l'égard de
mon prochain.
À la vue d'un marchand de glace installé au bord
de l'eau, je descendis du bus
Je marchais pas à pas jusqu'au quai, j'avais encore du temps
à perdre
Avant l'ouverture du dancing. Je n'avais rien à faire de
la journée, pourtant j'étais vidé,
Sans ressource, sauf cette volonté tenace. Je trouvai un
peu de force pour repartir,
Mais sans conviction, j'étais un fantôme errant
dans un vide absolu.
Être ou ne pas être, pensais-je bêtement, fumer
peut-être ?
Tout cela n'était qu'une seule et même chose. Si je
tombais raide mort là maintenant,
Qui viendrait à mon secours ? Personne. Le monde ne va nulle
part,
Il bouge aveuglément. Partout, ça entre, ça
sort, des mouches, des moustiques,
Ils se nourrissent comme des chiens, ces gueux, ces messieurs aux
chapeaux de travers,
Ces cadres de mes deux ... Dans une prochaine vie, je serai un
autre,
Un cannibale, un vautour se repaissant de ces charognes, morts
ou vifs,
J'irai sur leurs tombes cracher, je vous le dis, j'irai cracher
sur leurs tombes. Pour l'heure,
Les choses s'arrangent, le moral remonte à mesure que l'on
approche de l'heure fatidique
De toutes mes concupiscences. Elle me fera un sourire de Joconde
et
Je sentirai autour de mon cou, la chaleur de ses bras.
Chapitre 31
Guy de Maupassant - Le Horla
Aujourd'hui, j'ai passé une journée admirable,
étendu sur la pelouse de ma maison,
Sous l'énorme platane généreux d'ombrage et
de tranquillité.
J'aime vivre dans ce pays pour y avoir mes racines
Ancrées dans cette terre de mes ancêtres, j'aime ces
villages et son air si bon,
Cette demeure où j'ai grandi. De ma fenêtre, je vois
la Seine, la grande et large Seine,
Couverte de bateaux, passant d'une manière douce et perpétuelle.
Rouen est ma ville. Ses toits bleus et ses clochers gothiques sonnent
Un chant aux sons métalliques si parfait, si équilibré.
Ce matin il fait bon,
Les navires défilent devant ma fenêtre et se montrent
tels de magnifiques mannequins
Pour un défilé de mode ou je ne sais quel autre exercice
leur demandant
De la prestance et bien sûr beaucoup d'élégance.
J'aime à les saluer lorsqu'ils sont beaux, mais là
j'ai un peu de fièvre,
Je me sens souffrant, triste également.
Quelle est cette langueur qui pénètre mon coeur sans
raison ?
Je m'éveille plein de gaieté, d'envie de chanter,
de m'amuser, alors pourquoi
Après cette promenade je rentre désolé comme
si quelque malheur m'attendait chez moi.
Pourquoi ai-je donc ce frisson, ces nervosités ? Mon âme,
mon âme, que t'arrive-t-il ?
Je suis sujet à la variation du temps, de la forme des nuages
et du ciel gris.
Au moindre désordre extérieur, mon corps tout entier
répond d'une façon inconsidérée.
Les choses se passent du côté de l'invisible des choses
Et la science n'y peut rien encore, elle n'en est qu'à ses
débuts, la science.
Mille vibrations résonnent en nous sans notre assentiment
et nous métamorphosent
En musiciens ou en rien du tout. Nous aimerions avoir des sens
plus en éveils
Pour nous guider sans nous pénaliser de tant de sensiblerie...
Je suis si malade maintenant, alors que j'étais si bien
le mois dernier !
Je sens mes nerfs au bord de l'éclatement, et cela n'est
pas bon pour mon corps.
Je me sens en permanence sur le qui-vive d'une mort qui approche...
Je regrette d'avoir à venir vous attrister avec mes histoires
de santé pas bien gaies,
Mais enfin lorsqu'on écrit, c'est aussi ça qu'on
écrit.
Mon sang est-il le principal fautif à ce mal incongru germant
dans ma chair et
M'empêchant de trouver le sommeil ? Le médecin consulté
a trouvé mon pouls rapide,
L'oeil dilaté, les nerfs vibrants, mais à part ça,
il m'a trouvé pas trop mal,
Et pour toute ordonnance, m'a prescrit de bonnes douches froides
et du potassium,
À faible dose. Malgré ces remèdes, je me sens
toujours aussi bizarre,
Surtout à l'approche du soir, une inquiétude incompréhensible
m'envahit
Comme si la nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dîne
trop vite, trop tôt aussi.
Après, je me mets à lire et ne comprends pas les
mots, je distingue à peine les lettres.
Alors, je me lève et vais de long en large pour tuer le
temps,
Repoussant comme je peux l'heure d'aller me coucher. Dans ma chambre,
À peine entré, je m'enferme à double tour,
j'ai peur. J'ouvre l'armoire,
Je regarde sous mon lit, j'écoute s'il y a du bruit, mais
j'écoute quoi ?
Cet état n'est peut-être qu'un simple malaise, un
trouble dans les connexions
Si complexes des nerfs ou de je ne sais quoi d'autre. Notre machine
est si fragile
Si sensible, qu'au moindre dérèglement, elle rendrait
mélancolique le plus joyeux
Des hommes. Je me couche et j'attends le sommeil. Mon coeur bât
la chamade
Et mes jambes frémissent, il tressaille, trouve au bout
d'un moment
Le repos tant attendu, les yeux se ferment, je me sens anéanti.
Je dors deux ou trois heures, puis un cauchemar m'étreint,
il y a quelqu'un,
Il s'approche de moi, il veut m'étrangler. Je me sens dans
une impuissance atroce,
Je ne peux ni crier, ni remuer, je suis paralysé.
Chapitre 32
Ilan Duran Cohen - Mon cas personnel
... Et de cela je devrai en avoir honte, mais ce n'est pas le cas,
Je passe mon temps à mentir,
Au point de ne plus savoir faire la différence entre le
mensonge et la vérité.
J'ai trente-six ans, je suis entre deux âges, entre celui
de l'adolescence et celui de la mort.
Ma situation, je la connais, je ne veux pas vieillir, pas perdre
mon innocence,
Ma fraîcheur... Je résiste à l'usure, je suis
un solitaire et veux le rester éternellement.
Ma vie, j'en ferai mon histoire personnelle, sans quiconque
autour.
Je le jure devant Dieu et le reste du monde, eux que je croise
contre mon gré
Dans la rue, dans l'autobus et dans mes phantasmes aussi.
Je suis libre de vivre comme je veux, où je veux, entre
mes quatre murs...
À chaque fois je suis surpris, ils sont toujours là
même quand je reviens de vacances.
De ce simple état de chose que nous vivons tous au quotidien,
personne ne s'en offusque,
On trouve ça normal, mais je me dois de ne plus y penser,
cela me fait un mal de chien.
Ces murs, je pourrai les repeindre, mais pourquoi ?
Mes parents ne se souviennent pas du nom qu'ils m'ont donné,
j'en ai donc choisi un
À ma mesure, je l'aime bien, il passe partout. Peut-être,
ne suis-je pas si menteur.
Seulement mon rapport avec les mots est des plus particuliers,
Ils me semblent souvent incertains, faux, telle une langue étrangère
Je m'en sens souvent, à l'évidence, à côté.
Il s'est installé une distance entre eux et moi.
Cette nuit, j'ai beaucoup transpiré et à mon réveil,
j'étais en nage. Pourtant,
J'habite un logement toujours trop froid ; je le loue à
des amis de mes parents,
Non, à mes parents, pourquoi vous mentir ?
Je fais l'effort de leur payer un petit loyer, alors ils me l'ont
monté entièrement,
Il y a même des couverts en argent, et je devrais, par respect
pour eux, acheter bientôt
Un flacon de Mirror. Je suis tout en sueur et j'ai horreur de transpirer,
je n'ai pas encore
Trouvé la solution pour ne pas me transformer un jour en
pur porc.
Ce matin, j'ai fait un rêve étrange. Il m'est arrivé
quelque chose de particulier qu'ici
Il m'est difficile de développer... Vous le trouverez aisément
dans mon livre,
À la bibliothèque. Ce n'était ni totalement
agréable, ni totalement désagréable,
C'était sexuel. Probablement était-ce l'influence
d'un roman porno-existentiel,
Un cadeau d'une amie s'inquiétant pour ma libido.
Je ne supporte pas qu'on s'inquiète pour moi, et puis son
livre,
Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait, il m'a laissé
froid.
Je veux en toute chose être en règle, n'avoir de soucis
avec personne,
Mais je me sens parfois coupable et cette culpabilité me
colle au corps,
Je n'arrive pas à m'en défaire. Comme Kafka, j'ai
peur qu'on vienne m'arrêter
Un jour sans raison. Sans raison apparente. Peut-être suis-je
parano.
Lorsque j'entre ou sors d'un magasin, le gardien de service me
suit toujours des yeux,
Car il est convaincu de me voir lui prendre un objet... C'est terrible
ces gens-là !
Si j'avoue être menteur, voler n'est pas dans mes attributions.
Au réveil, j'ai pris une douche bien froide et me
suis préparé un bon café bien fort
Avec la ferme intention d'être positif pour le reste de la
journée. Alors,
À peine sorti dehors, je me mis en tête de m'acheter
une machine à expresso.
Ainsi, j'éviterai les bars avec l'odeur de leurs croque-monsieur,
De leurs sempiternelles brèves de comptoirs, et leur folklore
médiocre...
Lors de l'achat, je me suis inscrit au club des fidèles
buveurs de café,
Alors, je commande et reçois mes dosettes par la poste.
À un moment donné, je me suis trouvé
attristé, car je ne connaissais pas
Les autres membres de ce club, j'aurai bien voulu,
Je me serais senti au fond moins seul chez moi...
Chapitre 33
Nicolas Gogol - Mirgorod
Ces gens-là, les bourgeois, retirés dans leurs appartements,
Sont comme des vieilles demeures pittoresques autour d'immeubles
Flambants neufs. J'aime être là, m'abandonnant à
cette vie de solitaire
Entouré de murs protecteurs et d'arbres plus beaux les uns
que les autres.
Notre vie s'organise paisiblement, loin des passions,
Des désirs et des vaines agitations du commun des mortels.
Nous vivons comme une étincelante fantasmagorie. De chez
moi, j'ai la vue sur
Une petite maison basse avec des colonnettes. Devant, une terrasse
couverte
Protégeant de la pluie, du soleil et du vent, derrière,
des arbres fruitiers plantés
Naturellement sur un parterre d'une pelouse verte. Un sentier mène
Du cellier à la cuisine, de la cuisine au logement des patrons,
quelques animaux
Piaillent en choeur dans cette cour où la vie va son petit
bonhomme de chemin.
Près d'une grange, un boeuf se vautre près d'une
charette pleine de melons.
Tout cela a pour moi un charme fou... Pourtant, il n'existe maintenant
Que dans ma mémoire. Je me souviens des chevaux s'arrêtant
devant la maison
Avec tous ces gens de campagne à notre service, nous respectant
plus qu'il ne fallait
Parce que nous étions riches, et eux pauvres. Je m'abandonne
souvent
À ces rêveries, me retourne en arrière comme
dans un film pour mieux y voir mon passé.
Je revois leurs visages humbles, bucoliques. Je ne peux oublier
ces deux petits-vieux
Ancrés en ma mémoire, j'éprouve un serrement
au coeur par ce qu'ils ne sont plus,
j'imagine leurs maisons abandonnées
Recouvertes de ronces et de mauvaises herbes... Plus j'y pense,
Plus tout cela me rend triste, affreusement triste. Mais ne nous
laissons pas abattre
Et commençons notre récit. Ces deux vieillards étaient
la bonté même. Dans le village,
On les comparaissait à Philémon et Baucis, qui dans
la mythologie grecque
Accordèrent l'hospitalité à Zeus et à
Hermès déguisés en voyageurs,
Alors que leurs voisins les avaient rejetés. En récompense,
ils furent sauvés
D'un déluge qui dévasta la région. L'un avait
soixante ans, l'autre cinquante-cinq.
L'homme aimait être assis, le dos courbé par l'âge,
le sourire toujours aux lèvres,
Écoutant son amie lui raconter des histoires, venant de
lui peut-être d'ailleurs.
Elle, était une jeune femme plutôt sérieuse,
riant peu, mais on pouvait lire tant de bonté
Dans ses yeux, toujours prête à rendre service ou
à donner ce qu'elle avait de meilleur.
Elle n'avait donc pas besoin d'avoir un sourire aux lèvres,
son état naturel suffisait.
Leurs rides, légères, fines, révélaient
leur vie calme, ils me faisaient penser
À Pierre et Marie Curie, ce couple extraordinaire à
qui nous devons
Aujourd'hui de vivre plus longtemps qu'hier...
Ils n'étaient pas comme ces gens de bas étage sautant
comme des sauterelles
Sur les emplois publics pour devenir à vie des fonctionnaires
extorquant jusqu'au
Dernier sou les impôts des pauvres travailleurs que nous
sommes,
Tout en nous narguant d'avoir réussi là où
nous avons échoué.
Vous l'avez compris, nos deux amis ne ressemblaient pas à
ces odieuses personnes.
Ils ne se tutoyaient pas, se disaient vous, vous ceci, vous cela.
Faute d'enfants, ils avaient concentré l'un sur l'autre
toute leur tendresse.
Comme tout le monde, lui, autrefois, avait fait son service militaire,
Il n'en avait rien gardé de signifiant et s'était
marié à trente ans.
C'était un beau garçon, toujours bien fagoté,
mais pour l'avoir pour épouse, elle,
Il lui fallut l'arracher à sa famille qui ne voulait pas
de lui. Heureusement, cela
S'est effacé de leurs mémoires, au point de n'en
parler jamais...
Chapitre 34
Vincent Ravalec - Cantique de la racaille
Vous comme moi, au moins une fois dans notre vie, nous avons
eu le bonheur
De faire une rencontre dont on se souviendra toujours. Elle avait
tout juste seize ans,
Lorsque ma voiture s'arrêta pour sauver du jeu déplorable
auquel les jeunes filles
Ne devraient jamais s'adonner : l'auto-stop. Ce moyen de transport
est certes commode,
Mais les routes sont pleines d'hommes tentés par le diable
et souvent près à tout
Pour satisfaire leurs désirs cochons. Comme je ne suis pas
autrement fait qu'eux,
J'usais de tous mes atouts lors de notre rencontre. Et me voilà
à Cabourg, au
Grand-Hôtel où jadis Proust aimait à chercher
autre chose que des jeunes filles en fleurs,
Comme quoi, il y a toujours des exceptions qui confirment la règle.
Elle était allongée dans ce lit sans baldaquin, car
avec, le tarif de la chambre doublait,
Et ce jour-là, je ne pouvais pas me le permettre, et cela
n'avait nullement dérangé
Notre relation idyllique, nous voguions un bonheur parfait dans
ce cadre magestueux.
Seulement voilà, je me devais de lui dire la vérité
: j'avais des tracas, des tracas d'argent.
Intelligente, elle se redressa calmement, apparemment,
Mais je sentis immédiatement qu'elle ne s'attendait pas
à ça, pas du tout.
... Mais alors l'héritage de ton père mort
Dans un accident de voiture avec une assurance méga, c'était
quoi ?
Des problèmes financiers, tu en as de bonnes, toi, ce matin
!
C'était juste après le petit-déj. pris à
la terrasse de la chambre et donnant sur la cour,
Pas sur la mer, c'était plus cher... Je lui avais dit bien
sûr des conneries,
Qu'aurait-elle fait si elle avait su la vérité tout
de suite ?
Pour la rassurer, je lui crachais au visage une phrase lue dans
un livre :
" T'inquiète pas, du pognon j'en ai toujours eu,
Il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête d'un coup".
Ma mémoire fait souvent défaut, mais je retiens certains
éléments pouvant me servir
À l'occasion, en cas de difficulté, en l'occurrence
présentement.
Pour filer à l'indienne sans payer l'hôtel,
Nous leur avons laissé quelques-unes de ses affaires personnelles
sans importance
Et une valise achetée au monoprix pour deux sous. Après,
nous sommes entrés à Paris
Qu'elle ne connaissait pas encore. C'était une Normande
de pure souche n'ayant jamais
Mis les pieds en dehors de son département dont elle commençait
à se lasser grave,
Ce qui expliqua ma facilité à la séduire si
facilement, si rapidement et si efficacement.
À Paris, nous irons voir l'Arc de triomphe, me suis-je dit,
ne voulant pas prendre le
Risque de la perdre, elle était tellement belle, je n'en
revenais pas qu'elle soit avec moi.
Au tunnel de Saint-Cloud, on est tombé dans les embouteillages
du lundi matin,
Normal, les gens vont à leur travail, mais elle, ça
l'a surpris. Sur le périphérique,
Je lui ai dit beaucoup de bien de Paris, c'est ma ville. Elle n'avait
pas l'air de vouloir
Être en accord avec moi sur ce point. Moi, j'étais
content de rentrer.
J'habite en face de la gare du Nord, au-dessus d'un bar.
Je me demande si elle ne pense pas encore à l'autre hôtel,
celui de Cabourg,
Où nous avons été si heureux tous les deux.
Mais que voulez-vous, le bon temps ne peut durer éternellement,
alors, la réalité,
On doit la prendre comme elle vient, on n'a pas le choix.
J'ai trouvé une place dans la rue Lafayette. En descendant
de la voiture,
Nous passâmes devant la gare de l'Est et j'ai eu beau lui
montrer
Ce qu'il y avait de beau à voir, elle n'avait l'air de trouver
Paris ni beau,
Ni drôle, c'était le genre de fille à faire
la gueule pour un rien, par moment
Elle était un peu chiante. Devant le café, je lui
ai demandé d'attendre un peu,
Je devais aller chercher les clefs de ma chambre. J'ai préféré
dans un premier temps,
Ne pas la voir entrer à l'intérieur de ce café
de poivrots. Dans la journée, c'est
Saïd qui tient le bar, et le soir c'est son frère.
Bonjour, bonjour. Ça va ? Ça va, merci...
Dehors, elle palissait un peu, peut-être l'air pollué
l'avait dérangé.
Saïd me remit la clef et me fit un clin d'oeil lorsqu'il vit
avec qui j'allais monter.
On est entré dans l'immeuble, elle n'a pas aimé l'odeur
dans l'escalier,
Moi évidemment, je ne sens plus rien, avec le temps, on
s'habitue à tout.
Mais qu'à cela ne tienne, je lui trouvais une réplique
géniale du genre :
" C'est rien, c'est la voisine". Pas si géniale en fait,
ça sentait la pisse et la voisine,
Je ne vois pas ce qu'elle avait à faire dans mes sales histoires,
la pauvre fille.
Elle a des chats et ils pissent partout. J'étais au sixième
étage,
Une chambre n'appartenant à personne, alors avant la démolition
de l'immeuble,
On avait cassé la porte et je m'étais installé.
Vas-y, entre, lui ai-je dit, c'est chez moi,
Et si c'est chez moi, c'est chez toi aussi...
Chapitre 35
Fernando Pessoa - Je ne suis personne
Je ne suis personne et je m'en suis rendu compte aujourd'hui pour
la première fois,
Absolument personne et devant moi, devant ma ville, je ne vois
qu'une plaine,
Elle est déserte, il n'y a pas de ciel. Je suis tout ce
qui n'existe pas, n'a jamais existé,
Pas même un personnage d'un livre, je flotte peut-être
dans le rêve d'un autre ?
Si je ne suis personne, je pense encore, je pense sans cesse, mais
c'est du brouillard,
Un brouillon sans émotion, comme dans un cauchemar, je tombe
dans un trou noir,
Une chute sans direction, infinie, vide. Mon âme est un vertigineux
rien,
Tournoyant dans un océan sans horizon, et toutes les eaux
brassent les images
De ce que j'ai vu et entendu dans les maisons, mais aussi dans
les visages,
Les livres, la musique, indifféremment. Je, moi, est au
centre de tout cela,
Un centre qui n'existe pas, si ce n'est cette géométrie
de l'abîme qui tourne,
Qui tourne pour tourner, rien de plus, un rond sphérique,
un puits.
Un homme a dit : "Je pense, donc je suis"... ça le regarde
! Moi, je pense
Et cela m'a abîmé gravement, m'a disséqué
inutilement : je me suis multiplié.
Et tout, absolument tout ce qui se passe autour de moi, est récupéré
pour entrer
Dans un théâtre, mon intérieur à moi
et j'éveille ainsi ma nostalgie, mon désespoir.
À chaque évènement je suis autre, je me renouvelle
dans la souffrance,
Je vis d'impressions qui ne m'appartiennent pas, je me dilapide,
et c'est là
Que je me reconnais. Je me suis créé diverses personnalités,
j'en créé à chaque instant,
Sans arrêt, je me dédouble comme un comédien
sait le faire
Sur les planches de son cinéma. Pour être, je me suis
détruit,
Miné, rongé tellement que maintenant je ne suis vraiment
personne.
En ville, je ne suis qu'un simple aide-comptable et le contraste
ne me dérange pas,
Au contraire, j'en ai besoin, il me fait vivre, me tient la tête
haute.
Inconnu de tous, je me sens grand et cela m'élève
au rang des meilleurs.
Assis à ma table, seul dans ma chambre, je continue à
écrire des mots,
Seront-ils le salut de mon âme ? Vivre, c'est être
un autre se renouvelant
À chaque instant, sinon c'est de la répétition,
rien d'intéressant.
Laver sa mémoire tous les matins, tout effacer pour se retrouver
neuf, virginal,
C'est ça l'idéal. Redécouvrir à chaque
instant les couleurs des choses, leurs formes,
Redécouvrir le temps, seconde après seconde, le bruit,
le gout des choses, de soi-même
Comme pour la première fois. Demain ne m'occupe pas, il
est un autre jour.
Je vois un voyageur penché sur le bastingage du bus qui
va
D'un point à un autre de la ville, le ciel est d'une lumière
sinistre, toutefois,
Il révèle les oiseaux blancs, tumultueux, agités.
Je n'ai pas senti l'orage venir comme d'habitude dans mes os,
Il avait dû éclater de l'autre côté de
la rive, dans la basse ville.
Quand il fait ce temps-là, ma pensée va vers une
méditation vide me révélant
Tel que je suis dans ma solitude avec ce fond sombre connu des
poètes.
Sans que je sache comment, mon âme se souvient d'un autre
temps,
En dehors de tout, avec ses images propres, tristes évidemment.
C'est un paysage pour canards sauvages, j'ai terriblement l'impression
d'être l'un d'eux.
Il y a des chasseurs, je les vois, j'angoisse, car des roseaux
m'empêchent de marcher.
Le ciel se vide enfin de ces nuages gris et morts, je regarde
l'autre rive,
Celle où je ne suis pas. Là-bas, il n'y a personne,
il n'y aura jamais personne.
Et si je pouvais m'évader dans ce paysage-là, je
passerais mon temps à attendre,
Et la nuit tomberait inexorablement.
Je ressens soudain un froid profond pénétrer mon
corps...
Chapitre 36
Imre Kertész - Etre sans destin
Ce matin n'est pas un matin ordinaire comme les autres.
En allant au lycée, j'ai demandé au professeur la
permission de rentrer chez moi,
J'avais une lettre manuscrite de mon père sollicitant cette
absence
" Pour raisons familiales ". Il m'a demandé lesquelles,
alors, je lui dis
De quoi il en retournait. Mon père allait nous quitter pour
le travail obligatoire,
Alors, mon professeur comprit et je rentrais à la maison,
ou plutôt non, au magasin
Où il m'attendait avec les autres membres de la famille.
Ils avaient besoin de moi,
Mais je ne savais pas à quoi je pouvais être utile.
Mon père voulait me voir à ses côtés,
Juste avant son départ. Je ne suis pas allé chez
ma mère comme tous les jeudis
Et les dimanches, mes parents ne vivent plus ensemble, sous le
même toit,
D'ailleurs il l'avait averti que je n'irais pas la voir ce jour-là.
Toute la nuit,
Il y a eu l'alerte aérienne au dessus de notre tête,
j'avais encore un peu sommeil.
La femme avec qui vivait mon père m'avait dit en ce jour
triste :
" J'espère te voir te comporter convenablement en son absence
...". Je n'ai rien répondu.
Elle continua à parler, mais je ne l'entendais plus. J'avais
quinze ans et je mesurais
La gravité du malheur qui nous frappait. Elle m'a regardé,
devina je ne sais quoi
Et soupira, les yeux au bord des larmes. Nous étions dans
la cave, il y avait aussi
Un ancien employé à mon père, comptable, ami
de la maison... Un faux ami.
Je n'aimais pas sa façon de se comporter trop obséquieuse
:
" Patron " par ci, " Chère madame " par là, et le
tout arrosé de baisemains.
Avec moi, il prenait toujours un ton enjoué, il ne portait
pas d'étoile jaune, nous oui.
Mon père et lui négociaient quelque chose,
J'ai fermé les yeux, ébloui par la lumière
d'un rayon de soleil me frappant le visage.
Je n'avais aucune confiance en cet homme, sa tête ronde au
teint mat,
Ses deux incisives ressemblant à des abcès qui crèvent.
Il était question
Qu'il emportât chez lui " la marchandise " appartenant à
mon père.
Il s'agissait d'une boite dans laquelle on avait mis tous les bijoux
et objets précieux
De notre famille. Mon père avait employé ce mot de
marchandise pour
Ne pas me choquer, pour me cacher cette transaction entre son ancien
comptable et lui,
Juste avant son départ. Il n'a pas voulu accepter le récépissé
Que l'homme voulait lui faire, disant " qu'entre nous, on n'a pas
besoin de ça ".
L'autre était content de ne pas laisser de trace de cet
accord...
J'étais un peu là de tout ça, ils ont
rangé leurs affaires, puis ont parlé
Du contenu de l'entrepôt, craignant que les autorités
mettent la main sur le magasin,
Mais " l'ami " se voulut rassurant vis-à-vis de son patron
et de sa dame :
" De toute façon, nous serons en contact permanent, à
cause des comptes."
Après, l'air sombre, il faillit partir et nous laisser entre
nous. Mon père
Eut l'impression de vivre là ces derniers moments parmi
ses proches, tous,
Nous nous taisions. Elle, sortit de son sac un mouchoir qu'elle
mit à ses yeux,
Et moi, je ne savais quoi faire en pareille circonstance, la situation
était pénible,
Insupportable même, tant l'atmosphère devenait de
plus en plus lourde.
Tout s'était passé si vite, j'avais l'esprit vide,
et puis le faux jeton était toujours là,
Continuant à donner du " Madame, il ne faut pas pleurer,
vraiment pas... ",
Après son départ, mon père a gardé
le silence un certain temps, assez long
Pour nous remémorer ce qui s'était passé devant
nos yeux. Et puis ce reçu non fait.
De toute façon, qu'aurait-il valu ? dit mon père,
actuellement,
Nous n'avons pas d'autre choix que de faire confiance à
cet homme, pas d'autre choix.
Chapitre 37
François de Chateaubriand -
Mémoires d'outre-tombe
" Je n'écrirais jamais l'histoire de ma vie, il y a eu tellement
de gens l'ayant fait
Avant moi et le feront après, que cela me paraît relever
d'un plaisir douteux.
Parler de soi à la première personne pour y dire
des secrets
Pouvant mettre le feu au sein des familles, merci, trop peu pour
moi ! "
Après ces belles réflexions, me voilà en train
de poser les premiers jalons
De mes histoires toutes personnelles, et pour ne pas avoir honte
de mes propres
Contradictions, je dois m'imposer quelques règles. Je parlerai
de ma vie privée.
Je me rends compte de ce que je n'ai jamais été heureux,
je n'ai jamais atteint le bonheur,
Pourtant, ce n'est pas la persévérance qui a fait
défaut,
Et puis, mon âme à l'ardeur si naturelle, que cherchait-elle
dans le fond ?
J'ai fait peu état de moi, même en général,
et si je me suis beaucoup exprimé
Dans mes écrits, à chaque fois je créais des
personnages pour mieux me cacher
Dans leurs jaquettes feutrées. Aujourd'hui, vieux, j'éprouve
le besoin de revenir
Aux sources, au temps de ma jeunesse et, dans cette introspection
j'espère découvrir
Les lambeaux d'une vie bien remplie. Je visiterai ces gens
m'ayant accompagné,
Dans la joie ou dans la peine ... Je laisserai de côté
le milieu où je vis présentement,
Et dont je me sens de plus en plus étranger.
Faire ce travail me permettra de prendre de la distance face à
tous mes anciens écrits
M'apparaissant maintenant très pénibles à
relire. Aujoud'hui,
Je veux trouver du plaisir à raconter mes sensations quand
je suis éveillé ou
Quand je dors. Je me considère appartenant à mes
lecteurs et mes succès littéraires
Dus à mon écriture acerbe dénonçant
les hommes tels qu'ils sont,
Ce qui m'a valu beaucoup d'ennuis et d'ennemis, et de cela, que
voulez-vous,
Je n'en suis pas maître, et puis je m'en fous. Par contre,
je ne peux m'empêcher de penser
Que tout homme ayant joué un rôle important dans le
monde,
Doit laisser des traces de son passage personnel.
Je vais essayer honnêtement de me montrer comme je suis,
évitant le mensonge,
Je dirais toute la vérité sur mes idées, sur
mes sentiments.
Je commencerai à parler de ma famille, de mon père
dont le caractère a été
Déterminant dans la construction de ma personnalité.
Je n'ai pas honte de mes origines, mes parents étaient des
gens de la noblesse.
Je descends d'une des plus anciennes familles de Bretagne, sans
pour autant faire parti
Des plus élevés dans le rang des seigneurs de ce
pays de cocagne.
Mes ancêtres donnaient dans la chevalerie, ils signaient
" Ducs de Bretagne "
Dans les actes notariés retrouvés. Des chercheurs
ont voulu savoir qui étaient
Ces gens de ma famille. Ils trouvèrent beaucoup de morts
évidemment,
Avec le temps, que voulez-vous, on meurt inexorablement, mais aussi
Qu'ils étaient propriétaires d'un nombre considérable
de terres. Ils trouvèrent assez
D'éléments fiables pour élaborer une généalogie
la plus complète.
Je vous passe leur histoire avec un grand H, ils en ont rempli
les livres
De nos écoles et de nos bibliothèques, car ils ont
survécu aux ouragans de la révolution.
Il y eut des tas de problèmes, ils s'arrachèrent
même les yeux pour des questions
De successions, ils en arrivèrent même à des
conflits d'armes,
D'épées de fer, m'a-t-on révélé
récemment...
Chapitre 38
Honoré de Balzac - Le père Goriot
Une dame âgée tient à Paris un hôtel
bien raisonnable, bien tranquille dans le
Quartier Latin, et ce, depuis près de quarante années
sans problèmes particuliers
Ayant frayé la chronique. Seulement, un jour, un drame survint
et je vais essayer
De vous en conter l'essentiel. Il se trouvait en cet endroit, une
pauvre jeune fille,
N'ayant jamais été, ni à Montmartre, ni à
Montrouge, lieux de grandes souffrances,
De boue, de joies fausses et agitées, dont parfois les gazettes
aiment à donner tout le suc
À leurs vilains lecteurs pervers, généreusement
installés dans leurs fauteuils de cuir
Achetés chez Habitat et pire chez Ikea, avec l'espoir baveux
de lire quelques nouvelles
Piquantes et se léchant déjà les babines sur
les malheurs des autres... Ensuite,
Ces mêmes personnes iront dîner paisiblement dans des
gargotes bien fréquentées
Et apaisées, comme après l'amour, seul ou accompagné
de quelqu'un de leur choix,
Quelqu'un qu'ils se sont bêtement imposé pour ne pas
s'ennuyer. Mais,
Ce qui va suivre n'est pas un conte de fées, un roman de
pacotille, un roman de gare,
Non, il s'agit de la vraie vie, celle qu'on vit.
L'hôtel appartient à une dame âgée et
se situe près de l'église Sainte-Geneviève
Que je vous conseille d'aller visiter, vous vous sentirez bien,
Même et surtout si, comme moi, vous ne croyez ni en Dieu
ni à ses saints.
À l'intérieur il y fait bon, l'hiver chaud, l'été
frais. En sortant
Vous pourrez visiter ces rues allant du Panthéon, où
l'on a enterré récemment un
Homme d'État pour sa haute taille et son allure chevaleresque,
au Val-de-Grâce que
Je n'ai jamais vu, ne sachant à quelle porte frapper pour
y entrer. C'est un coin de Paris
Très calme, les maisons y sont mornes, ça sent la
prison, pourtant ce ne sont
Que des immeubles bourgeois abritant des pensions, car ces propriétaires,
Si un jour ils ont connu la richesse, maintenant sont obligés
de louer leurs chambres
Pour se constituer un revenu minimum pour survivre. C'est un quartier
De notre ville carte postale, jaunie par le temps, et c'est donc
dans ce décor
Que nous allons commencer le récit de cette histoire et
tel des visiteurs
Descendant les Catacombes, baissons la tête et allons découvrir
Ces crânes vides, ces coeurs desséchés. La
maison donne directement sur le trottoir
De la rue Neuve-Saint-Geneviève, et d'ailleurs si vous y
passez devant,
En levant la tête, vous y verrez une inscription avec mon
nom dessus.
Mais cessons ces plaisanteries n'amusant personne et venons
À cette allée bordée de géraniums,
de lauriers-roses et d'autres plantes.
C'est là où les choses se sont passées. Pendant
le jour, cette pension était ouverte à tous,
Hommes, femmes, enfants, cela était indiqué sur la
devanture de cette pension,
Appartenant, je le rappelle à ceux qui n'ont pas suivi mon
discours,
À la pauvre dame âgée dont je vais vous parler
maintenant.
À la nuit tombante, la porte est fermée. Le lierre
sur le devant de l'immeuble
Donne du pittoresque dans ce quartier qui a tant besoin de restauration.
Tout autour de la propriété, il y a des fruits de
toutes sortes et même des artichauts,
Des laitues et du persil. Dans la cour, il y a une table ronde
servant aux clients
Dans le cas où ils voudraient manger ou se détendre
un peu. Généralement, ils y boivent
Le café et font connaissance avec les autres gens de passage
préférant cet hôtel
Pour son prix modique principalement.
Chapitre 39
Octave Mirbeau - Le jardin des Supplices
Suivi par une série de malchances, je passais devant la
Seine
Avec des idées plutôt noires. C'était avant
d'aller à l'Assemblée Nationale
Rejoindre mes confrères, dont j'avais pour obligation d'entretenir
avec eux
Un minimum de sympathie pour me faire une place parmi eux, une
place au soleil.
Pistonné par le ministre, ami de longue date puisque nous
étions
D'anciens camarades d'école, j'avais obtenu ce poste dans
cette maison
Si noble à mes yeux et surtout à ceux qui ne se doutent
pas
De ce qui s'y passe à l'intérieur. On me dit intelligent,
séduisant,
Bon garçon quand je veux m'investir dans une tache, c'est
pourquoi mon ami m'a choisi
Pour me former à devenir plus tard, pas trop tard je l'espère,
député et ainsi
Avoir un revenu dépassant la moyenne des gens ordinaires
dont vous faites
Peut-être partis, pardonnez-moi, mais enfin comprenez-moi,
si l'on veut habiter
Un bel appartement à Paris, c'est ce salaire qu'il faut,
pas celui d'un petit comptable,
Comme celui de Pessoa par exemple. Il me demanda de bien comprendre
avant tout
La situation ; du reste très simple, a-t-il ajouté,
lors de notre dernière entrevue,
Et surtout pas de politique qui est la mère de tous les
tracas...
La betterave, rien que la betterave, le reste ne compte pas,
Tu es dans le concret, le réel de l'agriculture, mieux que
ça, exclusivement betteravier,
Ne l'oublie pas. Je ne connaissais rien à la betterave,
ni aux betteraviers d'ailleurs,
J'avais toujours vécu au sein de notre capitale, le long
de la Seine,
Dans une famille raisonnable depuis des siècles, alors me
voir dans les responsabilités
De cette nature me faisait avoir le bourdon et j'étais à
deux pas de voir éclore
Sur l'ensemble de mon corps " les boutons de la colère ".
Je savais au moins une chose, de la betterave on tire un suc pour
en faire du sucre,
Et également de l'alcool. Bravo ! cela suffit, applaudit
le ministre, marche
Carrément sur cette donnée ... Promets des rendements
fabuleux et de l'essence
À bas cout, des routes bien entretenues pour la circulation
de cet intéressant légume,
Annonce des primes aux cultivateurs. Bref, tu l'as compris, dans
le domaine
De la betterave, tu as carte blanche et sois assuré de notre
soutien dans ta fonction
Qui doit rester modeste et surtout ne pas déranger l'ensemble
des travaux
De tous mes amis, mis en place par mes soins, dans cette assemblée
dont nous sommes
Tous très fiers. En contrepartie, nous effacerons ton passé
plutôt gênant...
Vexé par cette réflexion inutile et désobligeante,
je pensais
Lui rappeler son propre passé à lui, mais je sus
me taire et réfréner mes pulsions,
Mettre un mouchoir sur cette bave d'idiot de pauvre ministre.
Donc, me fit-il, de la betterave, encore et toujours de la betterave...
Tel était mon programme, mon destin, et pour l'accepter,
il me remit discrètement
Quelques billets de banque et me salua. Ce programme, je le suivis
fidèlement,
Seulement maintenant, je m'en rends compte, j'eus tort, car ces
conseils ne me menèrent
Nulle part, et devant le peuple, je perdis aux élections
devant me voir au premiers rangs
De la scène politique auquel j'espérais malgré
les betteraves et les betteraviers.
Mon adversaire du moment n'était rien de moins qu'une sacrée
canaille faisant miroiter
Ses canailleries comme des diadèmes d'or et d'argent et
finalement, plus un politique
Est infâme, plus le peuple est disposé à lui
confier son portefeuille. À la vérité,
Cet homme était un grand bandit, un voleur de longue date
et loin de s'en cacher,
Il s'en vantait avec cynisme. Plus cela me répugnait, plus
exprès, il le criait
Sur tous les toits : j'ai volé, j'ai volé et j'assume
... À ces cris, tout le monde,
Un verre d'alcool à la main, de betterave probablement,
Déployait leur admiration pour ce sale bonhomme.
Chapitre 40
Léon Tolstoï - La mort d'Ivan
Ilitch
Entre collègues, nous étions là à discuter
de l'actualité lorsqu'on nous annonça
Qu'il était bien mort. Nous l'apprîmes par le journal
tout fraîchement sorti et disant :
" La famille du défunt a la douleur d'annoncer à
ses parents et amis
La mort de cet homme irremplaçable, décédé
ce jour même. La levée du corps aura lieu
Vendredi à une heure de l'après-midi ". Il travaillait
avec nous et l'aimions tous,
Mais nous savions qu'il allait mourir, il était ce qu'on
appelle dans notre pays
Un malade incurable, alors, nous avons préparé sa
succession et savions même
Qui allait le remplacer au poste qu'il occupait parmi nous. Dans
nos esprits,
Cette disparition n'allait pas seulement donner un coup à
notre sensibilité,
Nous pensions obtenir maintenant des primes, hier impossibles,
du fait de sa présence.
J'ai de fortes chances, personnellement, d'obtenir sa place après
l'enterrement
Et tout de suite un salaire bien supérieur à celui
que je connais maintenant.
D'autres que moi ont des vues sur cette place disponible, mais
taisons tout cela et entrons
Dans les vagues des banalités ordinaires. " C'est bien dommage
tout de même,
Et de quoi est-il mort, les médecins étaient-ils
à la hauteur de leurs taches,
Moi, je pensais qu'il pourrait s'en tirer au point que je ne suis
même pas allé le voir,
Avait-il de la fortune, et puis sa femme, de quoi il en retourne
? "
Le tout dit avec un sentiment qu'ils auraient voulu cacher, un
sentiment de joie.
Chacun pensait : " Il est mort et moi pas ! " Du temps de ma jeunesse,
il avait été
L'un de mes camarades d'école préférés,
alors, j'allais voir sa femme,
Pour la soutenir dans son malheur. Près du perron de leur
domicile, stationnaient
Quelques voitures, deux dames en noir se débarrassaient
de leurs manteaux, l'une
Était la soeur du défunt, l'autre une inconnue. Un
de mes collègues, maigre de son état,
Faisait une mine de ministre, ce qui contrastait avec son caractère
de bougre
Toujours amusé des choses de la vie. Les lèvres légèrement
pincées,
Il m'indiqua d'un mouvement de sourcils, la chambre du mort. J'entrais
pour ainsi dire
Comme un automate, sans savoir ce que j'avais à faire. Alors,
je fis un signe de croix
Par superstition probablement, je baissais aussi la tête
par respect pour la mort,
Qui bien entendu, nous prendra tous, mais touchons du bois,
On n'est pas pressé d'en finir avec cette vie de chien.
Bêtement, je regardais à droite,
À gauche, que cherchais-je ? Deux jeunes garçons
sortaient de la chambre en faisant
Le signe de croix aussi. Une atmosphère lourde régnait
évidemment en cette maison,
Une odeur de cadavre accompagnait cette impression désagréable.
Je remarquai la présence d'un homme proche du défunt,
ayant servi de garde-malade
Et s'étant fait aimer par tous dans cette maison. Mentalement,
j'étais un peu flou,
Ce lieu et les choses de Dieu m'incommodaient. Après un
long moment d'ennui,
Je me mis à regarder le défunt, je ne dis pas les
yeux dans les yeux, mais enfin presque.
Il était étendu sur un drap blanc, pesamment, comme
tous les morts, si je me réfère
À mes connaissances livresques, les membres affreusement
raidies, rigides.
Je vous passe les détails que vous trouverez dans n'importe
quel roman
Traitant de ce sujet macabre, mais moi, j'avais remarqué
une chose, il avait changé.
Depuis notre dernière entrevue, il avait maigri, mais son
visage était plus beau
Qu'à l'accoutumée, il était majestueux. Il
portait l'expression du devoir bien accompli,
Avec toutefois un reproche adressé aux vivants que nous
sommes,
J'avais l'impression d'un avertissement. Mais de quoi voulait-il
nous avertir,
Et puis comment le savoir ? Devant une telle question, je ne pus
faire autrement,
Je sortis de la pièce. Mon collègue m'attendait dans
la salle voisine, sa mine réjouie
Me secoua de ma torpeur. Je compris qu'il était en dehors
de ce triste spectacle,
Il pensait déjà à ce soir, à cette
partie de cartes que nous allions faire
Et passer ainsi, un des moments les plus agréables de la
journée.
Chapitre 41
Denis Diderot - Le Neveu de Rameau
J'aime aller tous les jours me promener du côté du
Palais-Royal.
Que voulez-vous on ne se refait pas, lorsqu'on aime Paris, ses
rues, ses jardins...
Celui-ci est des plus engageants et j'y vais souvent seul, rêvant
sur un banc
Qu'on appelle d'Argenson. Je pense, je réfléchis
à l'actualité, à la politique,
À la philosophie, tout en y ajoutant pour me distraire,
quelques souvenirs
De plaisirs dont je vous parlerai plus tard. J'ai une tendance
toute naturelle à laisser
Mon esprit aller où bon lui semble, sans le contrarier,
l'invitant même à développer
Ce qui au demeurant pourrait être mis dans un placard et
fermé à double tour.
Je pense, et plus je pense, plus j'en suis convaincu, mes pensées
me transforment
En un garçon se donnant à la prostitution... Il n'y
a rien de honteux à le reconnaitre.
Sur la place de la Comédie Française, se trouve le
café de la Régence. Là, souvent,
J'aime à voir jouer aux échecs, c'est l'endroit idéal
pour observer ces hommes doués
Déplaçant ces pions d'une case à une autre
et proférant à qui veut bien les entendre,
Les pires insanités. Certains de ces acteurs sont très
intelligents, par contre,
Il n'est rien de dire que d'autres sont d'une sottise à
devenir sourd le reste de ses jours.
Un après-midi, j'étais assis comme d'habitude, mais
cette fois-ci à n'écouter personne.
Je fus abordé contre ma volonté par un personnage
digne du théâtre d'en face,
Un "Bouzin", honnête et malhonnête, de qualité
bonne et mauvaises.
Il se présente à moi sans pudeur aucune, comme si
nous nous connaissions
Depuis la nuit des temps. Ce type a ce que j'ai le plus en horreur,
il a une grande gueule
Et si vous le rencontrez, soit vous boucherez vos oreilles, soit
vous vous enfuyez.
De plus, il paraît malade au dernier degré et on compterait
ses dents de travers,
Tant sa bouche ouverte nous dévoile ces horreurs d'un autre
temps.
Tantôt vous le verrez bien en forme, tantôt mourant.
Mais aujourd'hui,
Il est en lambeaux, sans souliers, il va la tête basse, on
est tenté de lui donner l'aumône.
Peut-être demain il marchera la tête haute et sera
bien vêtu.
Ainsi vit-il, le matin il pense à là où il
déjeunera, puis après manger, il pense
À là où il dînera, sans parler des tracas
des nuits passées dans un grenier loué
Un prix qu'il ne peut plus payer, et lorsque c'en est de trop pour
la propriétaire, qu'elle
L'a mis à la porte, il va dans un vulgaire bistrot ouvert
la nuit en attendant le matin.
Parfois, par pitié, un quidam l'invite à dormir sur
la paille et au réveil
Il garde sur ses cheveux les traces de son matelas de fortune.
Sinon, l'été,
Comme beaucoup de monde, il arpente les Champs-Elysées ou
les jardins parisiens.
J'avoue ne pas avoir une attirance pour ce genre de marginal. De
tout temps,
Des gens comme lui, il y en a, il y en aura, à Paris comme
probablement
Dans tout le reste de notre beau pays, et rien ne pourra les dissuader
à vivre ainsi,
C'est ça la liberté, c'est ça la démocratie...
Cet homme, à la vérité
Je l'avais croisé plusieurs fois dans le quartier, plus
particulièrement dans
Un établissement où il y avait une famille composée
d'un couple et d'une jeune fille.
Il avait promis, juré au père et à la mère
qu'il épouserait leur gamine.
Ceux-ci haussaient les épaules le traitant de fou, mais
moi, je sentais qu'il avait bien
L'intention d'aller au bout de son projet. Il me demanda quelques
sous pour je ne sais
Quelle raison, et par faiblesse bêtement je cédais
à sa demande. Bizarrement,
Il était arrivé à séduire pas mal de
monde autour de lui, il pouvait aller
De maison en maison, picorer, manger ce qu'il pouvait. Il était
beau à voir
Dans ce travail-là, il se souciait fort peu des convenances
du milieu où il était,
Il en jouissait même. Vous ne comprenez probablement pas
pourquoi on ouvrait sa porte
À un tel homme et je vous comprends, seulement voilà,
ce n'était pas n'importe qui,
C'était le neveu d'un de nos plus grands artistes, le neveu
de Rameau.
Chapitre 42
Marivaux - La vie de Marianne
Quand j'ai acheté cette maison, il a fallu pour m'y installer,
y faire quelques travaux
Et dans un réduit fermé à double tour, nous
avons trouvé après avoir forcé la porte,
Dans une boite à chaussures, quelques cahiers d'écoliers,
dont l'écriture
Nous a fait penser, à des amis et à moi-même,
à une écriture plutôt féminine.
Il m'apparaît intéressant de vous transmettre ici,
dans ce lieu de tous les possibles,
Ces confidences d'une femme à une autre femme et datant
d'une quarantaine d'années.
Bien que les protagonistes soient probablement morts maintenant,
mais dans le doute,
Je préfère changer les noms et ainsi, nous pourrons
imaginer qu'il s'agit de personnes
Et d'histoires d'une autre époque. N'étant pas un
écrivain professionnel,
J'essayerai de transcrire de mon mieux cette confidence d'une longueur
impressionnante.
C'est donc une histoire. Une femme qui raconte sa vie. Une femme
anonyme,
Puisque nous l'avons voulu ainsi. Toutefois pour faciliter la compréhension,
Je la nommerai " La comtesse ", ça fait un peu bourgeois,
mais il est commode
D'avoir au moins un repère. Notre comtesse écrit
donc à une de ses amies dont le nom
Sera tu également, mais qu'on nommera : " L'amie ". Voilà
donc ces confidences :
" Je ne me serais jamais douté qu'un jour il vous viendrait
l'idée de vouloir faire un livre
De ce qui m'est arrivé dans la vie. Dans quelle grande aventure
vous vous lancez là,
Ma chère amie, mais il est vrai, vous avez à faire
à une personne
Dont l'existence n'est pas commune et dont votre plume, j'en suis
certaine,
Pourra en rendre compte. De surcroit, cela m'obligera à
pénétrer les détails de ma vie
Dont vous avez besoin pour votre récit.
Nous autres jolies femmes ( nous l'avons bien été
toutes les deux, n'est-ce pas ? )
Nous avons eu l'avantage d'avoir été très
entendues par les hommes,
Surtout pour notre beauté évidemment. Toutefois,
il me vient à l'esprit
Un exemple plutôt fâcheux. C'était une jolie
jeune femme dont la conversation passait
Pour un enchantement, elle avait une vivacité dans l'élocution,
une finesse
Dans l'élaboration de ses phrases qui emportaient son auditoire
et procurait à tous
Un réel plaisir, mais le destin, toujours lui, affligea
un jour à cette jolie beauté
Une maladie honteuse la marquant dans sa chair, au point d'en devenir
Une femme horrible. Je ne sais pourquoi je fais remonter à
la surface de ma mémoire
Ce souvenir désagréable, mais peut-être y a-t-il
une raison dont je suis,
Pour l'instant, dans l'incapacité de regarder en face.
En ce temps-là, mes yeux avaient un certain regard voulant
séduire à tout prix,
Mais mes paroles, ma chère amie, quelles valeurs avaient-elles
? Combien de fois
Ai-je dit des choses qui, sans cet air de femme friponne que vous
me connaissez si bien,
Auraient franchi ne serais-ce la rampe d'un petit théâtre
?
Si, comme cette femme, ma mine eut été ravagée
par les séquelles d'une maladie
Terrifiante, qu'en serait-il de vous, de moi et votre projet ?
Souvenez-vous,
Lors d'un repas, il y a douze ans déjà, on me fit
fête pour ma vivacité d'esprit, et bien,
Je vous le dis tout franchement aujourd'hui, je faisais exprès
de jouer les idiotes
Pour voir comment les hommes se comporteraient avec moi en pareille
circonstance.
Les malheureux, ils buvaient mes mots comme une liqueur, et si
j'avais été moins belle,
Ils m'auraient traité de prostituée, je ne mâche
pas mes mots, de prostituée.
Chapitre 43
Marcel Aymé - Le passe-muraille
Jadis, lorsque j'habitais à Paris ce merveilleux quartier
de Montmartre, j'ai connu
Un drôle d'homme qui pouvait, s'il le désirait, traverser
les murs sans problèmes.
Je m'en souviens bien, il portait de petites lunettes posées
sur le bord de son nez
Et allant parfaitement avec sa petite barbiche noire d'employé
du ministère des impôts,
Au service des enregistrements. L'hiver, je pouvais le rencontrer
dans l'autobus
Où nous causions parfois ensemble, et l'été,
je le croisais dans la rue
Le menant à son bureau, car il ne prenait aucun moyen de
transport dès que le temps
Le lui permettait. C'est à quarante-trois ans qu'il se rendit
compte de cette particularité
Lui donnant, le cas échéant, un pouvoir hors du commun.
La première fois,
Car il y a toujours une première fois pour toute chose,
il s'en rendit compte lorsqu'un soir
Il y eut une panne d'électricité chez lui, dans son
petit logement de célibataire.
Dans le noir, il tâtonna dans les ténèbres
et, le courant revenu, se trouva sur le palier,
Sans être passé par la porte. D'ailleurs, elle était
fermée à clef à double tour
Comme il se doit, afin d'être en règle vis-à-vis
de l'assurance. Et lui, se trouvait là,
Comme un idiot en pyjama presque nu, surpris de ce qu'il lui arrivait.
Il hésita beaucoup à regarder en face cette situation,
car normalement ces choses-là
N'adviennent jamais au commun des mortels, mais qu'importe, il
fallait trouver
Une solution pour retrouver son appartement sans casser la porte.
Alors,
Il se décida à rentrer chez lui comme il en était
sorti, en passant à travers le mur.
Jamais dans la vie, il n'avait rêvé d'une telle chose,
même enfant lorsqu'il voyait
Le feuilleton " L'homme invisible ", jamais il n'avait imaginé
devenir un clone
Ou quelque chose de semblable à ce bel acteur qui passait
tous les samedis soirs
À la télé. Ceci étant, m'avoua-t-il
un jour dans l'autobus, cette étrange faculté
Le contrariait un peu. Il décida d'aller trouver un médecin
pour lui expliquer son cas.
Par bonheur, il était bien tombé, cet homme comprit
tout de suite de quoi il en retournait
Et donna à notre ami les raisons précises de son
mal, mais en des termes si compliqués,
Qu'il ne chercha pas à comprendre. Il prit l'ordonnance
et se présenta à la pharmacie
La plus proche pour en acquérir les médicaments prescrits.
Deux cachets par an,
Pas difficile à avaler, alors il les prit et rangea le tout
dans un tiroir et n'y pensa plus.
Le docteur lui avait dit d'éviter tout surmenage, car dans
ce cas, les choses pouvaient
S'aggraver... Mais dans quel sens fallait-il entendre cet avertissement
?
Il n'en savait rien, puis de toute façon à son bureau
la vie était des plus calmes,
Ses heures de loisir, il les passait à lire paisiblement
son journal
Ou s'occupait de sa collection de timbres. Pendant un an, il évitait
de passer les murs,
Sauf s'il ne pouvait faire autrement. Même pour entrer chez
lui, ou pour en sortir,
Il faisait comme tout le monde, il utilisait sa clef. Tout se passait
donc très bien
Pour cet homme comme pour l'ensemble des gens qui l'entouraient,
Lorsqu'un jour un événement extraordinaire survint
et bouleversa son existence.
À son bureau, son sous-chef avec qui il avait d'excellentes
relations,
Se trouva détaché ailleurs et remplacé par
un autre fonctionnaire plutôt sec
Et doté d'une moustache. Seulement notre homme n'aimait
pas les moustaches,
Ça le hérissait terriblement. Quant à l'autre,
le nouveau, il n'aimait pas les binocles
Et la barbiche de cet employé, sous ses ordres et à
sa merci.
Il ne se priva pas dès le premier jour
À le traiter comme une vieille chose, pire, comme une vieille
poubelle...
Chapitre 44
Julien Green - Léviathan
Avec cette crainte permanente d'arriver toujours en retard,
J'ai souvent une demi-heure à perdre avant mon rendez-vous,
Et cette fois-ci, c'était devant une gare. Alors comme n'importe
qui, je me suis rendu
Au bar d'en face. De là, je pouvais voir une longue avenue
Bordée de platanes menant en ville. Une fois mon café
pris,
Je l'ai abordée tranquillement, j'y ai vu des villas bourgeoises
avec de magnifiques
Pelouses et des arbres très bien taillés. À
l'évidence, c'était un quartier habité
Par des gens riches et non par des gens pauvres. J'étais
jeune, mais l'histoire de ma vie,
Ma jeunesse, ses aléas et ses soucis, étaient venus
à détériorer ma mine,
Qu'à cet âge-là on est en droit d'espérer
plus engageante. Ce n'était pas le cas,
On disait de mon visage qu'il était plein, sans couleur,
avec une chair molle...
Ces observations indélicates avaient de quoi vous donner
la pêche
Pour aller de l'avant dans le dédale des embuches demandant
un minimum d'entrain.
J'entretenais une tendance à l'égoïsme et avais
peu d'intérêt pour les autres,
Sinon d'avoir à me défendre contre eux de leurs dispositions
naturelles à faire le mal
D'une manière continue. Mes yeux ternes allaient parfaitement
avec la couleur
Grise de mon costume, ma cravate était noire et, ne vous
moquez pas de moi,
Un mouchoir de soie violette sortait négligemment de la
poche de mon veston.
Le silence environnant me permit de savourer cet après-midi
d'automne
Tirant maintenant vers sa fin, et mes pensées donnaient
libre cours à leurs divagations.
Seulement, je ne dois pas rester dans cet état léthargique,
je me secoue de toutes
Mes rêveries et reprends mon chemin. Certains trouvent un
peu bizarre
Ma façon de marcher. En effet, ma grande taille me donne
un complexe
M'obligeant à me faire plus petit que je ne suis. J'incline
donc la tête en avant
Et me voute un peu, ce n'est pas très élégant,
je vous l'accorde, et à cela s'ajoute,
Cet air toujours absorbé par une pensée quelconque.
Ridiculeusement, je me frotte
Les mains dès qu'une réponse a une question hasardeuse
point à l'horizon, joignant ainsi
Mon corps à la vivacité de mon esprit. Sur mon chemin,
je me suis trouvé devant
Le portail d'une vaste propriété cernée d'arbres
comme je les aime. Là, s'érigeait
Un château, et les châteaux ont toujours eu sur moi
un pouvoir
De séduction impressionnant. Dans le parc, sur la droite
de l'allée menant au bâtiment,
J'avais remarqué dans la verdure de ce lieu féérique,
une petite grotte
Avec des jets d'eau autour, vision très apaisante pour l'âme
d'un solitaire comme moi.
Devant tant de beauté, je ne pus retenir un soupir m'étant
venu spontanément,
Mais il me fallait reprendre ma route, le temps passait, et j'eus
peur d'arriver en retard.
J'étais entré maintenant dans le coeur de la ville,
mon chapeau à la main et
Les cheveux en bataille, le vent les ayant chahutés durement.
Dans une petite rue
Tout près de l'église, j'entrais dans un café,
me suis assis à une table près de la fenêtre et
Commandais une boisson bien chaude dans ce café bien ordinaire.
J'approchais mon visage de la vitre avec une certaine anxiété,
j'y voyais deux boutiques.
Une boulangerie dont la devanture présentait quatre pains
se battant en duel
Pour d'hypothétiques clients qui ne viendraient peut-être
jamais.
L'autre boutique, vert amande, était éclairée
d'une façon provocante :
C'était une blanchisserie, celle d'une dame dont le nom
Était inscrit sur un panneau peint à la main,
Indiquant aussi qu'elle était veuve d'un homme, maintenant
mort.
Chapitre 45
Rétif de la Bretonne - Les nuits
de Paris
Longtemps, je vous ai parlé de Paris et de ma passion pour
cette capitale
Ayant pour moi deux facettes bien distinctes : celle du jour et
celle de la nuit.
Pour vous distraire et vous étonner aussi, je fais le choix
de vous parler maintenant
De cette seconde catégorie, en vous présentant ma
vie nocturne comme des tableaux
Dont j'ai été le témoin, mais l'acteur aussi.
Je vous montrerai ce dont les hommes
Sont capables dès la nuit venue. Chers concitoyens, préparez-vous
à lire des histoires
Qui ne vous laisseront pas indifférents, tant elles relèvent
de la part d'ombre
Dont nous sommes tous faits. J'exciterai votre curiosité
Et, je n'en doute pas, vous m'en remercierez. Un soir, dans les
ténèbres,
J'errais seul comme un poète pensant à son passé,
mais voilà que mon imagination
S'enflamme sans raison précise, mes idées sont confuses,
ma tête tourne, j'avance,
Je m'oublie dans cette rue de l'Ile Saint-Louis, aimée autant
que chérie.
Je m'assois sur une borne plantée là comme si elle
m'attendait depuis toujours,
Mais ce soir-là, particulièrement, j'en avais besoin
pour retrouver mes esprits.
De cet endroit, je pouvais regarder la Seine
Et le coucher du soleil, image idéale pour retrouver une
paix intérieure
Saccagée par une journée de travail. Si tout, depuis
des siècles, a été dit ou peint,
Je voulais voir, de mes propres yeux, la nature humaine autrement
que par le bout
De la lorgnette des conventions sociales permettant à chacun
de vivre, tant bien que mal,
Ce qu'il a à vivre sans être dérangé
par ses dérèglements, qu'il préfère laisser
au soir,
Après avoir gagné son pain quotidien. Pour vous,
je suis entré dans des endroits
Que vous n'oseriez pas même imaginer, tant la crasse, la
boue est à son apogée.
Pour vous, je l'ai fait toutes les nuits sans relâche et
pendant ce temps-là,
Vous dormiez tranquillement dans de doux draps brodés par
votre grand-mère,
La sainte femme. Mais pourquoi vous laisser dans l'ignorance, ne
pas vous dire
De quoi il en retourne de ce monde et comment certains font les
choses.
Mon projet est de vous faire frissonner de tous ces évènements
Que vous mettez on ne sait où, pour ne pas les vivre de
peur d'y trouver du bonheur,
De la joie et qui sait une certaine forme de rédemption,
Et comme Dieu n'existe pas, je ne m'attarderai donc pas trop là-dessus.
Partout, nous verrons des roses, mais nous nous poserons la question
De ce qu'elle cachent en leurs coeurs.
Pour toi, ami lecteur, j'y suis allé sans compter les dangers,
Je me suis sacrifié pour ton éducation, j'ai pris
des risques pour ma santé, ma vie,
Mon honneur, ma vertu. Toi, jeune homme, tu verras combien le mal
est partout, et puis
Vous, ses parents, sachez que celui qui écrit ces pages
a, par temps de froid, de neige,
De pluie, toutes les nuits, parcouru les rues de Paris pour vous
apporter,
Comme un apôtre, les séquelles de ce monde imparfait.
Je suis ainsi fait,
J'aime tout le monde, entendez-le bien mes amis, oui, j'aime tout
le monde,
Même dans les pires moments où le dégout l'emportait
à tout autre sentiment.
Mais maintenant, il est temps d'avancer mon histoire
Et vous éclairer un peu de ma lanterne...
Chapitre 46
Hermann Hesse - Le curiste
Lorsque le train s'arrête, je descends. Je regarde autour
de moi,
Tout est merveilleusement nouveau, même le bleu du ciel.
La voiture de l'hôtel où j'ai réservé
une chambre n'est pas encore là, ce qui me permet
D'apercevoir quelques futurs curistes qui, comme moi, souffrent
affreusement
Du nerf sciatique et viennent ici pour quelques soulagements.
Entre mille individus, je peux deviner immédiatement celui
dont le postérieur fait mal
Au point de vouloir le faire rentrer à l'intérieur
de lui, anxieusement et où
Les crispations l'obligent à des mimiques de douleur d'une
violence sans pareil.
À la vérité, ils me ressemblent, et comme
moi, ils connaissent ce que beaucoup
De bien portants ne peuvent imaginer. Chacun a sa manière
d'affronter
Ce mal si particulier, ce symptôme dont nous aurons tout
le loisir de développer
En cette ville où peut-être il n'y a pas grand-chose
à faire de la journée,
En dehors des heures occupées à la cure dont je n'ai
pas encore eu le programme,
Mais de cette thérapie, on dit tant de bien depuis la nuit
des temps...
Sans vouloir imiter notre très cher Marcel Proust, j'irai,
avec votre autorisation,
Passer toutes mes soirées au casino puisqu'il y en a un
ici.
Les vieux et les malades ont du temps à occuper et parfois
de l'argent à dépenser.
Je les reconnais donc à leur manière si particulière
de marcher, faisant un effort
Insoupçonnable pour ne rien montrer, mais se déplacent
comme sur des échasses,
Des chaussures à hauts talons de dames. Nous formons tous
une grande famille,
En fait, nous sommes des rhumatisants.
Si par chance ou par malchance, cette souffrance ne vous est pas
étrangère,
Sachez qu'il va en être question tout au long de mes vacances
et donc évidemment
Tout au long de mon livre, que j'espère poétique,
afin d'éviter de trop médicaliser
Ce qui peut être vu autrement. Généralement,
ces gens ont la mine triste,
Je le constate dès ma descente du train en les voyant porter
leurs valises trop pleines,
Trop lourdes. Contiennent-elles leurs symptômes, leurs vies
à porter ?
Bien sûr, comme eux je souffre et me sens souvent démuni
devant la maladie,
Mais pour l'heure, je refuse de m'appuyer bêtement sur une
canne pour marcher.
J'ai l'impression que cela retirerait ce qui fait encore de moi
un homme respectable...
Illusoire impression. Je titube souvent depuis quelque temps, mais
cette cure,
Je l'espère, apportera un peu de réconfort à
l'ensemble de mon corps qui jadis
Connut tant de beauté et tant d'élégance ...
Les voyant si mal en point,
J'ai un sentiment affreux : ce spectacle me fait du bien. Je pense
ne pas être comme eux,
Même si j'ai les mêmes douleurs, je ne le montre pas
de la même façon,
Du moins, j'ai cette conviction...
Chapitre 47
Daniel Defoe - Journal de l'Année de
la Peste
Ce qui peut paraître incroyable lorsque tout va bien en ce
bas monde,
L'est beaucoup moins à l'arrivée massive d'une épidémie
qui emporte les hommes et
Les femmes de notre entourage comme des mouches après le
passage d'un insecticide.
Nous savions cette catastrophe possible, mais n'y croyions pas
vraiment.
Ce genre de chose arrive ailleurs, dans d'autres pays, chez d'autres
peuples, nous,
Nous sommes hygiéniquement irréprochables, alors...
Alors seulement voilà,
Les frontières sont grandement ouvertes et les uns, les
autres entrent et sortent
Comme dans un moulin et probablement est-ce la raison ayant permis
au virus
De passer outre ces fameuses frontières trop virtuelles
dont elles n'ont rien à cirer,
Et ne servant plus à rien ni à personne, tout ça
pour vous dire
Qu'on n'est jamais assez protégés, ma pauvre dame
! En ce temps-là, nous n'avions pas
Les informations aussi développées que maintenant,
à la vérité nous n'avions
Aucun communiqué, sauf de-ci, de-là, des renseignements
transmis de bouche-à-bouche,
Et une information pour passer devait mettre un bon bout de temps.
Seulement,
Le gouvernement de l'époque ne pouvait pas dire être
dans l'ignorance, d'ailleurs
Il avait organisé des réunions secrètes pour
savoir comment empêcher le mal
D'arriver jusqu'à nous. Pour beaucoup, ce ne fut qu'une
rumeur et les citoyens
La considérèrent souvent comme telle, ils firent
comme si tout cela
N'avait aucune importance. Mais un jour, deux hommes, des Français,
Moururent de cette terrifiante maladie en trois jours. La famille
ne voulant
Pas affoler l'ensemble du pays cacha les morts dans des trous.
Les voisins,
Toujours bienveillants, répandirent la nouvelle si largement
que ledit gouvernement,
En fut informé. Les élus du peuple ne purent être
sourds cette fois-ci à cette catastrophe,
Déléguèrent des gens de la médecine
pour aller voir de plus près de quoi il en retournait.
Ce qui fut fait. Les morts, malheureusement, étaient bien
là,
La vérité sonna comme les cloches d'une église
et tout le pays
Fut alerté, évidemment. Partout on connut de l'inquiétude,
de l'angoisse, mais
Par on ne sait quel hasard, personne d'autre n'avait été
touché, alors on dit enfin
Que la malédiction avait disparu. Ouf ! Que Nenni, deux
mois après cet incident,
Une autre personne mourut de la même façon. Seulement,
ces morts
N'étant découverts qu'à cet endroit de notre
pays, on considéra que ce mal
N'apparaitrait que là uniquement. Alors bon, c'était
supportable ! Mais, tout de même,
Afin de se protéger, on évita ce village de peur
d'attraper cette maladie foudroyante
Donnant une mort certaine dès les premiers signes de contamination.
Peu à peu, ils moururent par centaines dans cette maudite
commune
Et j'éviterai de vous en faire l'inventaire,
Puisque l'auteur de ce livre l'a fait, pour je ne sais quelle raison.