Correspondance 1908-1914
Sigmund Freud-Sansor Ferenczi
Le moment est venu maintenant de me confronter à la psychanalyse.
Cette confrontation est l'expression d’une mise à l’épreuve, déjà pensée
Il y a quelques années, et dont l’objectif est de laisser quelques traces
De ce qui m’apparaît essentiel de mon expérience pas toujours
Psychanalytique de la psychanalyse.
Je ne sais combien de temps ce plongeon dans l'inconnu va durer,
Des semaines, des mois, des années, peut-être. Qu’importe,
Je sais que ce travail est là pour m'occuper aussi, profitons-en.
J’émets un souhait : consacrer plus de temps quotidiennement
À cette tache et papillonner beaucoup moins qu'à l'accoutumée.
En attendant, je dois passer l’aspirateur.
Très tôt ce matin, avant même d’ouvrir ce livre, je n'ai pu m'empécher
De faire une association en regardant la photo de ces deux hommes,
Ces deux amis : Freud et Ferenczi.
Avant d’ouvrir ce livre, donc, ce matin, m’est venue l’idée, l'envie
De vouloir revoir un ami perdu de vue et retrouvé dans
Les pages blanches de mon Intenet en un instant.
Je lui téléphone, il me répond et me reconnaît immédiatement.
Il habite toujours Paris, dans le même appartement
Que jadis, seul : ses parents étant décédés maintenant.
Trop dur, trop dur, trop insupportable. Nous nous sommes vus la
Dernière fois il y a quarante ans exactement. Quarante ans de séparation,
Quelle idée de vouloir remuer ciel et terre à ce point-là ?
À midi, nous avons déjeuné ensemble dans un restaurant du coin,
Après qu’il m’ait fait revisiter ce deux pièces que je connaissais si bien.
Terrifiante est cette réalité, cet homme, cet ancien et magnifique Rimbaud,
Devenu ce qu’il est devenu, tellement différent d'avant…
Une déchirure indescriptible.
Pourtant, j’en ai vu bien d’autres, de toutes les couleurs, je vous assure,
Alors pourquoi cette douleur ? Il y a eu, comme toujours dans ces situations
À affronter le frottement de deux univers : celui de la mémoire, trop
Affective et de celui de la réalité, trop rationnelle.
Nous ne sommes plus sur la même longueur d'onde, plus du tout,
Du tout, du tout, nous sommes étrangers l’un à l’autre, alors qu’avant
Nous étions amis, amis comme des frères…
Aujourd’hui, je m’en rends bien compte, pou que j'établisse une réelle
Relation amicale avec autrui, je dois me sentir à l’aise, mais aussi me
Trouver dans une situation égalitaire, mentalement, avec en arrière fond,
Une part importante consacrée à l’humour. Chez moi, parler est avant tout
Un jeu ludique, pas un jeu de manipulation, de calcul, je recherche tout
Le contraire, de l’oxygène, de l’amusement, de la légèreté.
J’aime qu’une relation me donne du plaisir, pour le reste,
Faut se méfier de tout comme de la peste.
Freud et Ferenczi étaient-ils dans ce " symptôme " de plaisir ?
Tous deux avaient un objectif : faire avancer la psychanalyse,
Chacun se servant de l’autre comme d’une béquille, une glace
Pour se refléter : - Oh regarde ! Comme je suis beau dans ce miroir...
- Puisque nous sommes avec Freud maintenant, ne peux-tu pas
Commencer à nous parler de tes concepts psychanalytiques ?
- Il me sera difficile de toujours repousser à demain ce qui est à
Faire aujourd’hui. Pour cela, ne parlons pas de ce qu’il y a dans
Ce livre, nous verrons ça plus tard, prenons notre temps.
Reprenons l’événement dont j'ai parlé tout à l'heure.
Le facteur déclenchant ce désir de vouloir revoir cet ami est dû à
Cette image de Freud et de Ferenczi, placée en première page
De couverture, de ce premier livre de leur correspondance.
Il y a très longtemps, j'écrivais :
« J’ai rêvé que Freud n’avait jamais existé, j’étais son remplaçant et
je trônais à Paris, mon sexe à la main criant au peuple mes idées... »
Un jour, je ne sais quand, je me suis donc identifié à Freud ;
La modestie étant la chose que je déteste évidemment le plus.
Je me suis identifié à Freud et surtout à son désir obsessionnel
D’avoir un ami, c’est récurrent tout au long de sa vie,
Comme moi, mais, ce n'est pas le seul et l'unique point commun
Que nous ayons tous les deux, nous verrons ça plus tard...
- Oui, mais comment l’association avec ton ancien ami s’est construite ?
- Freud est en permanence à la recherche d’un ami.
Et bien moi aussi.
L’enclenchement du déclic a été le nom de Ferenczi, nom juif,
Nom très proche de celui de mon ami. C’est, je te l’accorde, un peu
Facile de dire cela, mais là est la véritable raison.
- Veux-tu dire par là que nos actions, de nos pulsions sont les
conséquences de nos associations ?
- C’est à peu près certain, mais nous développerons plus tard,
et comme en cuisine, mettons cela en réserve.
- Tu m’as dit hier soir, te sentir un peu coupable à son égard,
Pourtant, de la culpabilité, tu as tout un discours ?
- En effet, elle est presque toujours une difficulté à gérer.
Si je devais l’expliquer à ma mère, je lui dirais en mots simples
Quelque chose comme ça :
"Si tu te sens coupable vis à vis de quelqu’un, c’est que tu ne sais pas
Qu’est-ce que tu peux faire avec ça, tu es dérangé par cette histoire,
Tu ne sais pas comment te sortir de ça."
Avec mon ami, j’ai eu l’impression qu’il m’en a voulu de l’avoir jadis
Abandonné…C’était, il me l'a rappelé tout de suite et j'en fus émus,
À la suite de ma rencontre avec une fille, une femme qui devint
Plus tard la mienne pendant un certain temps, puis, ensuite mon ex.
Et maintenant plus rien. Des femmes, il m’en a dit tout le mal qu’il
Pensait, bien qu'il ne fut pas comme Rimbaud, me dit-il,
En levant le petit doigt…
- Oui, pourquoi coupable ?
- Tu insistes et tu as raison.
Coupable de toutes les culpabilités d’une existence. Toutes les
Ruptures, les deuils, les séparations se sont vus concentrés sur
Sa personne, son visage, que je n’ai pas retrouvé tout de suite,
Quarante ans, bordel, ce n’est pas rien. Je n’ai eu de cesse de
Superposer ces deux images, celle de lui inscrite dans ma mémoire
Et celle qui se présentait à moi à ce moment-là.
Coupable d’avoir été peut-être celui qui a provoqué cette rupture à
L'époque, quelles qu’en aient été les raisons. Si cela n’avait été,
Serait-il tombé malade, car il l'est à n'en pas douter un instant.
C’est ça la chose difficile à vivre, à gérer :
On ne peut revenir en arrière… Ce sont tous ces deuils, d’hier et
D’aujourd’hui, se transformant en larmes...
- Les larmes, pour les yeux, c’est plutôt bon, ça nettoie !
Tu déclares la culpabilité comme étant une difficulté à gérer
Et pourtant, tu souffres tout autant que si tu ne le savais pas ?
- Il y a le fait de savoir ne nous protège en rien. La raison et une certaine
Forme d'archaïsme sont ancrés en nous et nous devons trouver le bon
Rapport entre ces deux entités.
Pas facile, disait Jeanne, lorsque je lui en ai parlé l'autre jour
À la sortie d’un spectacle qui nous avait emmerdé pas mal.
Elle, pensait autrement, ce qui provoqua une conversation pas
Très intéressante, mais enfin, faut bien avoir des relations humaines…
- Tu reconnais avoir des faiblesses comme nous tous, je te l’accorde,
Mais ne te complais-tu pas là dedans, parfois ?
- Il y a de la jouissance dans la souffrance, c’est clair, nous le savons tous.
Nous devons rester vigilant et ne pas nous installer dans le "confort" du
Malheur, car, il y a risque sérieux de maladie mentale.
- Pourquoi pas ?
- Oui, pourquoi pas, mais, enfin moi, je préfère avoir la tête sur
Les épaules, c’est plus commode pour gérer les loups.
Freud dit à son ami : « On ne peut avoir une vue parfaite des
Fantasmes que sur soi-même, et là, on ne peut pas les
Communiquer. Peut-être avez-vous cherché trop scrupuleusement
A me donner raison. Si vous abandonnez cette intention, vous
Découvrirez un matériel riche, et c’est de son élaboration
Que surgira la confirmation… »
Les gens qui lisent sont plus intelligents que les autres, cela va de soi
Seulement, de vous à moi, comprennent-ils vraiment leurs lectures ?
Personnellement, parfois, je me demande pourquoi je lis encore.
Tout à l’heure, je me suis mis à parcourir sur mon ordinateur quelques
Strophes de « Lorenzaccio » où en 1964, je jouais un page, un beau page.
Pourquoi ai-je éprouvé à cette lecture un réel plaisir ?
Je me suis souvenu d’avoir entendu ce texte des centaines de fois, échos
Jubilatoire dans mes neurones liés entre autres choses au souvenir des
Acteurs de l’époque, à des images…
Pourquoi tout à coup ce souvenir ? Regardons de plus près.
Plus haut je parlais d'un ami revu après 40 ans de silence.
Ici, il s'agit de 1964 – 2004 soit 40 ans encore.
- Le hasard, le hasard n'y voit rien d'autre.
Seulement, tu me donnes l'impression de tourner autour de la nostalgie.
Qu'y a-t-il donc aujourd'hui qui n'aille pas bien pour te
Replonger comme tu le fais sur ton passé ?
- J'ai la grippe.
En lisant le début de cette correspondance, je m’aperçois de trois choses :
a) Ces lettres m’apparaissent trop enfreins de politesse, de formules
Convenues, de Monsieur le Professeur, de très honoré et très cher collègue,
De gentillesses partout comme pour préserver une amitié, un désir
D’amitié, peut-être pas si naturel ici, au fond.
b) Ils ont le projet d’aller en Amérique ensemble en août 1909, pour un
Congrès. Les préparatifs tournent souvent autour de la réservation
Des places à prendre dans un bateau et du choix à faire, entre une
Chambre individuelle ou une commune à eux deux. de part et d’autre,
Ce détail concernant leur voyage prend une certaine importance.
Ferenczi préfère être seul pour rester libre, apprend-on, et
Freud a l’air de s’y résoudre…
c) A plusieurs reprises, Freud donne des ordres aux uns et aux autres
De ce qu’il y a à faire pour " la bonne cause : la psychanalyse ",
Mais cela me semble pathologique de sa part...
Gardons l’œil ouvert… Affaire à suivre de très près.
Freud fait du tango avec ses amis, un pas en avant, un pas
En arrière, un coup je te veux, un coup je te repousse.
Je ne comprends pas son amitié avec Jung, qui va aller les
Rejoindre pour le voyage en Amérique.. Quelle équipée ça va être…
J’aime bien le côté adolescents préparant leur voyage : je prendrais
1500 Kr, soit 60 Kr par jour, cela suffira-t-il ? Demande Ferenczi à
Freud, c’est tout mignon, des gamins, j’vous dis, des gamins,
Des fois je me demande si l’un n’est pas amoureux de l’autre ?
Je ne ferais pas une crise de jalousie pour n'avoir pas été invité
Par mes trois copains à faire le voyage avec eux en août 1909,
Je n'étais pas encore né et de toute façon, moi, j'y suis allé en
Amérique, c'était en 1970 pour un congrès de Psychologie Adlérienne,
Avec le Docteur Schaffer...