Marguerite Duras. - Le square.


Nous, enfin ma mère, elle disait pas le square, elle disait le p'tit jardin.
Pourquoi, j'en sais rien, elle, avec le langage, c'est particulier.
Encore aujourd'hui tout le monde dans la famille se bidonne avec
Son fameux mot : "le lévier". C'est fabuleux, ça, non ?
Le lévier pour dire l'évier, c'est génial !
Mais, en dehors de ces amusements qui n'amusent personne,
Moi, avec ces conneries, j'ai pas eu mon CAP pour fautes
D'orthographes dépassant les limites du supportable, que l'école
Notre mère à tous, s’est ensuite fermée à moi tout net,
Que même pendant longtemps, je lui en ai grandement voulu.

Marguerite Duras. - Le ravissement de Lol V. Stein.


Oui, je l'aurais rencontré, une fois,
Je l'ai vu traverser une salle de théâtre
Pour aller je ne sais où, aux toilettes, qui sait ?

Entre elle et moi, rien n'aurait pu se passer,
J'étais trop jeune. Non qu'elle n'eut aimé cela, elle.
Mais moi, je n'étais pas là dedans,
Pas même pour une histoire chaste…

J'étais trop innocent, pas ouvert pour deux sous à
Ce genre d'aventure à la vite fait que j'te pousse.
J'ai toujours été timide, j'avais toujours peur de tout,
Comme un gamin, un gosse, j'étais un gosse.

Marguerite Duras. - L'amant.


Un jour, j'étais dans un mal-être profond avec un pressentiment
Que quelque chose allait advenir qui éloignerait mon amour
Du jour, alors, je suis parti, j'ai quitté Paris. En voiture je m'en
Suis allé sur la côte normande, entre Trouville et Honfleur,
Dans le plus beau des manoirs qu'il soit, saouler mon désarroi.
Dans cet endroit, lieu de bonheur, étrange comportement,
Avais-je envie de mourir et avant, d'aller voir la mer ?
J'avais la plus belle chambre de l'hôtel avec vue sur l'horizon.
À quelques maisons de là, aux Roches noires, Margueritte
Y était-elle ? À deux pas de là, je n'allais pas bien, pas bien du tout.
J'avais, pour accompagner ma folie, pris « L'amant » et dans le lit,
Je me mis à la lire. Dès les premiers mots, elle m'a pris par la main
Pour me raconter une histoire d'amour, une folle, cette femme,
Pour vivre comme ça ces conneries-là, alors, cette nuit,
Avec elle, j'ai beaucoup pleuré.
Le lendemain matin, le soleil s’est mis à entrer dans la chambre ...

Marguerite Duras. - La pluie d'été.

Chaque bouquin est un univers à lui tout seul.
Combien peut-on en avoir, de livres dans sa bibliothèque
Sans qu’ils ne vous inondent, vous envahissent ou vous noient ?
Cela doit être à échelle humaine, palpable, j'aimerai dire
Maîtrisable, mais comment est-ce possible pour une mémoire
Si défaillante ? Je cherche à la titiller en permanence, à lui
Donner envie de vivre avec eux comme avec une personne.
De faire en sorte de les utiliser à produire à mon tour, à
Donner plus de sens à ma vie, encore et encore..
C'est là tout l'intérêt des livres. Arriver à occuper l'endroit
Où ils sont dans l'appartement, autant que la cuisine lorsqu'on aime
Cuisiner, la salle de bains, ou le lit dans lequel on dort, et jamais
Ce ne doit être le signe d'une quelconque appartenance à je ne sais
Quelle secte sociale... Qu’ils soient les témoins d'un accouchement.

Pourquoi écrivait-il ?
Nous avons cru saisir tout au début de nos investigations,
Sa réelle volonté de vouloir remettre la psychanalyse sur pied,
Mais jamais, à notre connaissance, jamais l’idée d’apporter
Sa pierre à l’édifice de la littérature ne lui traversa l’esprit.
Lorsqu’on regarde de plus près son œuvre dans son ensemble,
Nous constatons que de tous les moyens d’expression qu’il avait choisi :
La sculpture des sucres d’abord, la peinture, la photo, la vidéo,
L’écriture enfin, c’est toujours dans la transgression qu’il s’était
Donné entièrement à son art. Bien entendu, dans les documents trouvés
Beaucoup de textes restent à revisiter, à corriger, mais comment
Pouvons-nous le faire, sachant que de son vivant, il lui était difficile
De voir ses phrases retouchées par autrui, ne serait-ce que d’une
Virgule, même si souvent il y avait de sa part une forte demande
Dans ce sens, auprès des amis qui l’entouraient.

Si, tout pour lui, tournait autour d’un seul objectif : dire ce qu’il avait
Dans le cœur, à savoir informer ses lecteurs des combats lui paraissant
Capitaux pour la survie de la société des humains dont il faisait évidemment
Parti, il n’en reste pas moins que c’est bien par l’écriture qu’il nous apporta
L’essentiel de ses découvertes…
Sa vie au quotidien avait quelque chose de chaotique, mais il arrivait à
Nager là dedans relativement bien. Il avait toujours une bouée de sauvetage
À laquelle il pouvait s’accrocher dont une nous a tous fait bien rire lors de
Notre dernière réunion : son lit pour faire la sieste quand il se sentait fatigué.
Une lucidité implacable l’habitait, probablement due au sérieux de toutes
Ces pièces de théâtre ingurgitées du temps de sa jeunesse, puis, entretenue
Ensuite par les coups de la vie normale, pour ne pas dire les saloperies qu’il
Reçût, comme tout un chacun les reçoit dans la gueule normalement.

Comment se fait-il qu’on n’ait pas pris conscience plus tôt de
De cette nouvelle force explosive  qui nous arrivait enfin ?
Contradictoirement, ce fut une chance aussi pour nous tous et pour
La science principalement, qu’il n’ait point été, tout au long de son
Existence, reconnu par ceux qui ont le pouvoir.
Cela lui permit de travailler dans son coin tranquillement,
Loin des tracasseries du monde et des médias en particulier.

Peut-être était-ce sa chance, mais d’une façon récurrente, nous avons
Pu observer une certaine frustration pour cette question là, un peu
Partout dans ses écrits. Nous en avons justement parlé entre nous et
Avons trouvé tout cela normal, car toute personne produisant
Une œuvre artistique, veut la faire connaître à autruit.

Marguerite Duras. - La vie Matérielle.


Duras avait matériellement une vie aisée.
Un super appartement à Paris, dans la rue de l'école de mon fils,
Et un autre, pas mal aussi, aux Roches Noires à Trouville...
Pour l’argent, elle avait de quoi, il y avait les royalties de ses livres,
Et ça, ça paye pas mal… Quand ça marche évidemment. Alors, la vie
Durassienne dans l'ensemble vaut bien celle de n'importe qui, c ’est pas
La peine de nous la faire, on connaît la chanson, hein, bon, ça va !

Marguerite Duras. - Dix heures et demie du soir en été.

Marguerite, te souviens-tu de la rue des Bains, à Trouville,
Où Madame Marie louait ses chambres pourries aux gens
Pauvres voulant passer le mois d’août comme tout le monde,
Au bord de la plage, avec les marmots et les moules à gateaux ?
Pour eux, Duras, ça ne disait rien. Ce qu’ils voulaient, c’était
Le casino, le soleil qui grille la peau, le sable fin et les copains.
Voir les roulis de la mer avec ses vas et ses viens et puis le
Phénomène des marées auquel personne ne comprenait rien…

Marguerite Duras. - Mon amour.

. Ma chère Marguerite, comment pouvez-vous envisager d'entrer en
Psychanalyse sans risquer, en guérissant, de mettre en danger le
Socle même de ce qui caractérise votre potentiel créatif ?

. Que dois-je faire alors, continuer à souffrir au nom de la littérature ?

. Etes-vous réellement prête, chère amie, à faire le "deuil" de vos
Malheurs, et dans ce cas, quelles en seraient les motivations profondes ?

. Mes angoisses permanentes, l’alcool que j’ingurgite jour et nuit,
Et ces histoires d’amours qui n'en finissent pas à me faire souffrir.
Voilà mes symptômes, ne sont-ils pas suffisamment convaincants ?

. Ecoutez, je crois qu’il faut que vous y réfléchissiez, que nous y
Réfléchissions tous les deux, C’est une entreprise très particulière,
Vous savez, la psychanalyse !

Jean Genet - Miracle de la rose.

Le tonton de ma tantine, c'était quelque chose,
Un caban des faubourgs, un malotru,
Un voyou, un salaud, un rien du tout.

Je n’ai jamais aimé ce mec-là,
Je n'ai point voulu le côtoyer de près et
Je n’ai d’elle et de lui aucune photo, aucun regret,
Je n’ai ni haine, ni remords, et jamais
Je n’ai voulu qu’elle meure avec
Genêts et fraises des bois, avec…
Genêts et fraises des bois.

Romain Gary (Emile Ajar) - La vie devant soi.


Il y a eu Emile Ajar, puis, Romain Gary. Il y a eu le livre d'abord,
Il y a eu le film après avec Simone Signoret dans tous ses états.
À côté d'elle, il y avait ce gosse, la misère de la goutte d'or et
Cet escalier de la survivance des hommes dans leur vérité.

Romain Gary, te as eu raison de jouer avec nous comme tu l’as fait.
Tu t’es dédoublé pour avoir plus d’oxygène.
Je me suis longtemps posé la question si Houellebecq
N’était pas l’Ajar de Sollers, mais on m’a dit de me taire. Alors…

Witold Gombrowicz - Trans-Atlantique


. Avec toi, c’est toujours, toujours la même chose,
Tu n’acceptes pas l’évidence. Les gens ont bien le droit d’agir
Comme ils l’entendent, de gérer leur vie à leur façon, de ne pas
Faire comme tu penses. Chacun a sa vie, on ne l’a qu’une fois,
Alors, tes discours…
Bonjour.
. Ça fait plaisir d’entendre ça de bon matin.
Ce que j’en disais, c’était pour le bien de l’humanité,
Tu comprends, je n’ai rien contre lui, il le fait en toute honnêteté,
On ne va pas discuter là-dessus, et même, dire des poèmes,
Que veux-tu, tant qu’il y aura des poètes,
Il faudra bien des gens pour les péter…
Je peux facilement admettre que Terzieff, puisqu’il s’agit de lui,
Le fasse dans un café autour d’un verre entre amis où même comme
Un spectacle pourquoi pas, avec les gens assis autour de sa personne,
Mais sur le même plan… Pas un sur un pied d’estale et nous dans un
Trou noir. Et là, justement, il est sur le plateau, à faire son truc,
Et toi, tu sens bien que les gosses qu’on a obligés ou presque, à
Venir le voir, s'ennuie à mourir, ces gosses à qui tu as
Demandé combien de fois ils sont allés au théâtre ? Trois fois
Ont-ils répondu, et toujours avec l’école, alors, tu es tranquille,
Après ça, ils ne risquent pas d’y revenir de si tôt...

. Je l'aime bien Terzieff, mais, tu vois, je me suis dit
Qu’il faudrait faire plus de "place aux jeunes"
. Oui, mais ça, c’est toujours ton discours, il n’y a rien
De très nouveau dans ce que tu dis là. En plus, ce soir-là,
Il y avait deux spectacles, le sien d’abord et une pièce jouée
Par des jeunes justement, mais toi, c’est lui que
Tu as préféré, tu n’es pas logique avec toi-même,
Alors comment expliques-tu ton comportement ?

. Je n’imagine pas Terzieff dire "Tombeau pour cinq cent mille soldats"
De Pierre Guyotat, ça le tuerait.
. Je te trouve très méchant avec lui.
. Tu trouves ?
. Oui, je trouve.

Tu sais, il pourrait user de son autorité auprès des théâtres pour
Imposer les gens qu’il aime, les pièces qu’il considère à montrer,
User de son expérience, de son savoir, pour permettre aux nouveaux
De faire leur place dans cette galère qu’est le monde du spectacle.
Ouvrir les portes, c’est ça, le travail qu’on attend de tous ces "vieux" !

Patrick Grainville - La lisière

. Tiens, Johnny Hallyday par exemple.
Voilà un gars qui a roulé sa bosse pendant quarante ans
Comme représentant de la connerie humaine au plus haut niveau...

. Là, pardon, j’interviens, je ne suis pas d’accord, il y a pire !

. Je te l’accorde, mais, enfin pourquoi n’accepte-t-il pas de prendre sa
Retraite et d'aller faire ses courses, comme tout le monde, au Monoprix ?

.Tu l’imagines, sortant du magasin avec ses sacs plein de victuailles à
Maison-Alfort ? Les gens, qu’est-ce qu’ils penseraient ?
Quelle déchéance, le pauvre…
Les gens, c’est ça qu’ils pensent, tu n'y peux rien !

. Je ne dis pas que tu as tort, mais enfin,
Pourquoi ne pourrait-il pas vivre ce truc super de n’être rien,
Un quidam parmi les quidams, réintégré dans le groupe,
Un homme normal quoi, pas un  Suisse !


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