Lorenzaccio

Ah, comme je comprends  votre impatience… Une jeune chatte qui
Veut bien manger des confitures, mais ne veut pas se salir la patte.
Allez, partez ailleurs vous amuser à loisir, moi, je reste là,
Quant à la fille, je la vois, elle traverse le jardin. Tout cela
N'est peut-être qu'une illusion tristement inscrite en mon cœur,
Comme ce fantôme passant, une lampe à la main, ce maudit
Bandit vous tuerait pour quelques pièces de monnaie. À lanoce,
Il y eut tant de bruit que les voisins râlent ce matin. La rue s'éveille,
Les gosses vont on ne sait où, partout on jacasse, on dit du mal
Des hautes gens de ce monde, toujours les mêmes à profiterde
La pauvre vie de ceux qui n'ont rien. Pourtant, de cette cour, le peuple,
La porte sur le dos comme un rat d'égout, un verre de vin à la
Main, vile excroissance vénéneuse au bout de leurs avant-bras velus.
Tous des bâtards, vous dis-je, tous des bâtards. Mais taisons tout cela, les
Oreilles des dieux sont partout ici en ces lieux. Cette femelle,
Est un démon, un diable sachant bien où elle va, une belle jambe,
Certes, un joli pied à déchausser qui vous demande de l'emmener
Nue, prête à une confession, mais une confession tronquée pour mieux
Vous croquer votre altesse, vous croquer, vous dis-je, méfiez-vous d'elle.

Oui, nous sommes dans la débauche, que diable nous importe l'avis
Du pape et de ses saints, je suis athée et me moque de tout comme vous.
Seul compte pour moi votre amitié, satisfaire tous vos plaisirs,vos
Fantasmes, vos folies. On me dit poltron, rêveur, pire, femmelette et
Autres balivernes, mais n'est-ce pas ainsi que vous m'aimez, Seigneur ?
Je ne vous cache rien, je vous dis tout de ce que je vois et entends
Pour et contre vous et pour y parvenir, j'y mettrais mon maigre corps
Fragile, mais toujours près à ouvrir la bouche pour en sortir ce
Qui est en mon cœur. L'église tourne en rond la tête des mortels
Et chacun dans sa tour piaille n'importe quoi sur son triste sort.
Ah ! Tout cela n'est que limonade, croyez-moi sur parole, oui,
Cher ami, autour de vous, vous n'avez que des ennemis ! Et d'abord,
Ces femmes n'ont peur de rien, crachant leur venin sur ma moralité,
Oui, je suis amoureux des livres et des hommes et le revendique
Sans honte. De plus, mes yeux brillent devant la vérité comme le dit
Ma progénitrice au visage si enlaidi par le souci
Qu'elle se fait de son propre fils. Ma vie actuelle est liée à
La vôtre, mon seigneur, mon destin en dépend. Et, je dors tranquille
Ne faisant jamais de rêves. Ah ! bon peuple, bons amis, donnez-moi
Vos filles, vos ors et vos ducats pour la liberté de notre pays.

Si je suis un corrompu, n'est-ce pas dans mon esprit pour mieux vous servir ?
Maîtres d'école en tous genres, que m'avez-vous apporté avec vos
Plumes et vos cahiers ? Le bonheur des hommes, tarte à la crème,
N'est qu'un rêve sur lequel tout architecte bâtit ses montagnes…
Mensonge horrible sur lequel nous vivons tous depuis la nuit des temps.
Que les hommes sont ridicules, que leur faut-il pour comprendre la
Réalité des choses à voir en face ? Les parfums del'amour
À l'église dégagent tous leurs arômes, mais taisons-nous, allez
On vous y attend et des artistes, leurs pinceaux au bout de leurs doigts,
Là-bas, dans ce sanctuaire des dieux, préparent leurs toiles pour vous
Y écorcher vif dessus. Ils savent si bien touiller la marmite
Du malheur de ce monde pour en faire ressortir de magnifiques
Tableaux cachant à tous des meurtres facétieux.

Je serais un agneau
Attaché pieds et points liés aux yeux qui me trompent,
Un marteau à une main, une caresse à l'autre.
Doux péchés, nobles causes, taisez-vous,
Je dois donner suite
Aux lettres qu'on m'adresse, apporter une réponse qui convienne
Aux troubles des uns et des autres, quant à vous
Malaspina, vous en voulez trop savoir,
Je ne veux pas de vos absolutions, elle ne sont que misérables.
Chacun se glose pour parader autour de vous,
Attirer votre regard, votre admiration moi, je n'en n'ai rien à faire
Partez, fuyez, je ne veux plus vous voir.
Tout m'apparaît 
Sombre comme la nuit, incompréhensible, vain,
Inexplicable malgré les mots, tous ces mots.
Mon seigneur, aucune femme ne vous aime,
Seul moi auprès de vous peux vous assurer l'affection dont vous avez tant besoin.
Je méprise les filles, je méprise le monde ! En fermant les yeux, je vois
Les spectres revenir en notre pays et comme moi,
Ils s'évanouissent à la vue d'une épée, pauvres chiens, aboyeurs de pacotilles,
Galleux de cimetières aux allures de souverains. Ah ! mais cessez donc
Mignon, de regarder ainsi ma voisine de palier
Dont le mari me ravit et me plaît aussi.
Chez eux, ils nous recevront, car nous savons mentir et être
Différent de ce que nous sommes. Certes, ils nous traiteront d'infâmes,
Mais je ne tremble pas à cette idée, au contraire,
Mon sang vous restera fidèle,
Seigneur n'en doutez pas. Voilà la nuit, la ville se couvre de profondes  ténèbres
Et j'entends les bruits d'un père inquiet pour ses enfants et sapatrie.
Pauvre bougre en son palais, que sait-il au juste de la vie, lui ?
A-t-il seulement une côte de maille comme la vôtre, mignon ?
À la vérité, je sais qu'elle vous protège puisque vous la portez en permanence,
Mais n'est-ce pas trop encombrant lorsque vous convoitez l'amour ?
Fils de pape, fils de pute, laisse-moi te dire
Mon estime, elle est intacte depuis la première nuit,
Tu peux me croire sur parole, avec ou sans côte de maille.
On me dit avoir un ennemi, maître,
Car je frappe du pied et maudis le jour de ma naissance, et toi,
Qu'en penses-tu de tout cela ? Ta plume reste asséchée,
Tu ne dis rien,
Les familles partout parlent de toi comme d'un homme à abattre,
Dieu de justice, qu'ont-ils donc dans les tripes ?
"Toi qui sais aimer, tu dois savoir haïr", m'a-t-on dit l'autre soir
Au coin d'une rue, au bord d'un trottoir sous un réverbère…
Pourquoi parles-tu d'agir en permanence ? Je ne te comprends pas,
Ma porte, ma main, mon cœur sont ouverts,
Parle, parle, le temps presse,
Je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer,
Sois  pur comme je l'ai été avec toi. Je suis rongé de tristesse sans raison
Et vous, Rentrez chez vous, Messieurs
Nous aviserons en temps utile et cessez, je vous prie,
De toujours penser au bonheur de l'humanité.
Tel que vous me voyez, j'ai été honnête, j'ai cru à la grandeur humaine,
Mais une nuit où j'étais assis là, à cet endroit précis, une pensée m'a traversé l'esprit :
J'avais à faire quelque chose de grand, de grand comme une montagne.
Bizarrement, je n'ai jamais voulu soulever les masses
Ou écraser le petit, je voulais me confronter corps à corps avec l'homme,
Embrasser toutes ses orgies, sans en omettre aucune,
Impunément, je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre,
Mais je reste quant au fond,
Un homme humble à la tête baissée et aux yeux humides.

Regardez bien autour de vous, où voyez-vous Dieu ?
Non, il n'existe pas, je l'ai cherché jusque dans les tréfonds de la mer
Houleuse de la vie, j'y ai vu les débris d'un monde fou, ossements
Témoins du passage du temps et cela m'a rendu triste à tout jamais.
Les hommes sont différents de l'idée qu'on s'en fait : ils sont faibles
Avant tout, faible à en faire pleurer. Ne pas sortir de chez soi,
Voilà la solution, mais qui l'entendra ?
Soyons sérieux, je ne suis pas un comédien,
Je joue mon propre rôle sur un plateau d'or et d'argent oùtout est
Soit disant vertu, pudeur et liberté, mais que nenni, regardez la rue
Des gens qui bougent, qui exultent leur rage devant tant d'injustice,
Tant d'ignominie !  Je respire l'air que vous respirez et vous trouvez
Cela normal, moi le chien de garde perdu paumé, moi le plus vil
Des hommes et vous ne dites rien, et vous me regardez vivre en
Toute liberté, alors que dans ma tête tout est charcuterieen mal de
Sang. Suis-je Satan en personne ? Comment peut-on croire à la
Responsabilité des hommes quant à leurs actes, leurs actions,
Ne sont-ils pas les marionnettes d'un théâtre d'horreur déjà écrit
D'avance où tout va dans la même direction : dans la tombedes
Morts, dans la tombe des morts, vous dis-je !

Je suis entré dans la vie comme dans le corps d'une femme,
Innocent comme un gosse ouvrant grand les yeux pour saisir
Les sens des hommes et je les ai vus tel qu'ils sont et j'ai fait, oui
J'ai fait comme eux… Je me suis promené dans toutes les rues,
Partout j'y ai vu de l'errance, de la médiocrité et d'effrayantes
Manigances dans chacune des boutiques, dans chacun des boutiquiers.
Malgré cela, j'attendais toujours de voir une face honnête, j'observais
Et ne voyais rien. J'étais perdu à tout jamais et savais,qu'un jour
Viendrait où je mourrai seul au bord d'une rive ou au sol d'un caniveau,
Alors se posait à moi la question de mon utilité ici bas.Mais cessons,
Ces jérémiades d'adolescent attardé, il est trop tard maintenant pour moi
On ne vit qu'une fois, j'en prends mon parti, j'en assume sa réalité. Je me suis
Fait au vice comme lui s'est fait à moi. Nous sommes collés l'un à l'autre
Par une résine dont on ne peut imaginer la force, la terrible efficacité.

J'ai été beau et m'empoisonne volontairement la vie. Ne plus revenir
En arrière, ne plus aimer ni le vin, ni le jeu, ni les filles, voilà mon lot,
J'en ai assez d'entendre le bavardage humain, il faut agir, agir pour
Avancer sur ce chemin aride de ma propre volonté.

                                                                                      à suivre....